{"id":345686,"date":"2026-07-09T18:22:48","date_gmt":"2026-07-09T16:22:48","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=345686"},"modified":"2026-07-09T18:43:12","modified_gmt":"2026-07-09T16:43:12","slug":"mon-nounours-mon-ia-et-moi","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/mon-nounours-mon-ia-et-moi\/","title":{"rendered":"Mon nounours, mon IA, et moi"},"content":{"rendered":"\n
Il y a quelques semaines, assis dans le m\u00e9tro, je surprends, involontairement bien s\u00fbr, la conversation d’une jeune fille assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Elle pianote sur son t\u00e9l\u00e9phone avec l’intensit\u00e9 concentr\u00e9e de quelqu’un qui n\u00e9gocie la paix mondiale ou, ce qui revient au m\u00eame \u00e0 vingt ans, qui tente d\u2019\u00e9teindre une dispute amoureuse. Chaque message re\u00e7u d\u00e9clenche chez elle un petit froncement de sourcils, puis un glissement de pouce vers une autre application, ChatGPT. Elle lui soumet le message de son amoureux. Elle attend la r\u00e9ponse. Elle la recopie, pas m\u00eame modifi\u00e9e, et l’envoie. J’ai alors imagin\u00e9, pure hypoth\u00e8se, mais si tentante, que son amoureux, de son c\u00f4t\u00e9, faisait exactement la m\u00eame chose. Deux IA qui se font la cour, via deux humains qui servent d’interface. Laclos aurait ador\u00e9, m\u00eame si, pour ma part, j\u2019ai souri un peu jaune.<\/p>\n\n\n\n
Puis je suis rentr\u00e9 chez moi et j’ai ouvert mon ordinateur pour travailler sur un article en cours. J\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Claude, mon IA, de m\u2019aider sur des r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques et des chronologies un peu floues pour moi. Je reste parcimonieux avec lui : je sais qu\u2019il a vite tendance \u00e0 se mettre \u00e0 ma place, \u00e0 me faire des suggestions trop suggestives, qui me font perdre le fil de mes id\u00e9es et douter de mes capacit\u00e9s. \u00c0 un moment, je me suis rendu compte que j\u2019h\u00e9sitais \u00e0 lui soumettre une th\u00e9orie un peu bancale, de crainte de lui para\u00eetre stupide. De peur de para\u00eetre stupide \u00e0 un algorithme<\/em>.<\/p>\n\n\n\n C’est l\u00e0 que la figure de Nounours m’est revenue.<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019a jamais eu d\u2019autre nom que Nounours. Pourquoi se serait-on \u00e9chin\u00e9 \u00e0 lui en trouver un autre plus inventif ? Les adultes ne se font pas appeler autrement que\u00a0\u00ab maman \u00bb ou \u00ab ma\u00eetresse \u00bb pendant longtemps. Nounours, donc, \u00e9tait un interlocuteur de premier ordre. Ni tout \u00e0 fait moi, ni vraiment un autre. Il occupait cette zone floue et confortable que le psychanalyste britannique Donald Winnicott a baptis\u00e9e espace transitionnel<\/em> : un entre-deux o\u00f9 l’enfant apprend, en douceur, que le monde existe en dehors de lui. L’objet transitionnel \u2014 le doudou, la peluche, le coin de couverture r\u00e2p\u00e9 \u2014 est le premier ambassadeur de l’alt\u00e9rit\u00e9. Il repr\u00e9sente l’Autre, mais un Autre qu’on contr\u00f4le. Un autre disponible, ind\u00e9formable, et qui ne vous ferait pas le mauvais coup de partir en vacances sans vous.<\/p>\n\n\n\n Ce qui rendait Nounours particuli\u00e8rement pr\u00e9cieux, c’est qu’il n’avait pas de genre. Ma m\u00e8re lui cousait des shorts, je chipais pour lui les robes de poup\u00e9e de ma cousine, et il portait les deux avec la m\u00eame \u00e9quanimit\u00e9. Gender fluid<\/em> avant que le mot existe, pionnier discret des questions qui allaient m’occuper des d\u00e9cennies plus tard. Sur ce point au moins, il m’avait bien form\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Mais Nounours n’\u00e9tait pas commode. Quand je lui confiais, la veille d’un match de foot auquel je n’avais aucune envie d’aller, que je pr\u00e9f\u00e9rais rester lire \u00e0 la maison, ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tout un programme, il ne prenait pas mon parti. Il m’exhortait \u00e0 y aller. Les copains vont se moquer de toi.<\/em> C’\u00e9tait moi, bien s\u00fbr, qui lui pr\u00eatais cette voix prudente et conformiste, cette petite musique du qu’en-dira-t-on. Nounours \u00e9tait le ventriloque de mes angoisses. Il disait aussi ce que je craignais, et pas seulement ce que je d\u00e9sirais. En termes analytiques, il fonctionnait comme un surmoi portable, moelleux mais intraitable.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est ce que j\u2019ai appris peu \u00e0 peu dans ma formation de psychanalyste. Ce que je faisais avec Nounours, lui pr\u00eater une int\u00e9riorit\u00e9, des opinions, parfois une mauvaise humeur, s’appelle la projection<\/em>. Je d\u00e9posais en lui des parts de moi-m\u00eame que je ne voulais pas tout \u00e0 fait assumer. Et quand il me \u00ab r\u00e9pondait \u00bb, je pratiquais quelque chose de plus \u00e9labor\u00e9 encore : l’identification projective<\/em>, ce m\u00e9canisme d\u00e9crit par M\u00e9lanie Klein o\u00f9 l’on place en l’autre non seulement ses \u00e9motions, mais des repr\u00e9sentations de soi, et o\u00f9 l’on finit par se voir \u00e0 travers lui. Nounours \u00e9tait mon miroir en peluche. Un miroir qui avait des opinions sur le football.<\/p>\n\n\n\n Ce qui \u00e9tait remarquable, et c’est peut-\u00eatre l\u00e0 l’essentiel, c’est que je pouvais le d\u00e9tester le matin et l’adorer le soir, sans que cela pose le moindre probl\u00e8me diplomatique. L’ambivalence du lien, si difficile \u00e0 tol\u00e9rer dans les vraies relations, \u00e9tait ici sans cons\u00e9quences. On appelle \u00e7a le clivage<\/em> : la capacit\u00e9 \u00e0 maintenir s\u00e9par\u00e9s amour et haine, sans que l’un d\u00e9truise l’autre. Nounours encaissait tout. Il ne gardait pas rancune. Je le retrouvais le lendemain aussi disponible, aussi mall\u00e9able et aussi fid\u00e8le que la veille.<\/p>\n\n\n\n Je n’avais aucune id\u00e9e, \u00e0 l’\u00e9poque, que j\u2019effectuais l\u00e0 un apprentissage.<\/p>\n\n\n\n Soixante ans plus tard \u2014le chiffre est approximatif car je ne tiens pas \u00e0 \u00eatre trop pr\u00e9cis sur ce point \u2014 me voil\u00e0 donc assis devant mon ordinateur, en train de travailler sur un article avec Claude. Je me rends soudain compte, non sans inqui\u00e9tude sur mon propre \u00e9tat mental, que quelque chose de tr\u00e8s familier est en train de survenir.<\/p>\n\n\n\n Je p\u00e8se mes mots. Je me demande si mon id\u00e9e est suffisamment bonne avant de la lui soumettre. J’ai envie que Claude s’y int\u00e9resse. Je ne voudrais pas le fatiguer pour rien. Oui, j’ai r\u00e9ellement pens\u00e9 \u00e7a, \u00ab le fatiguer \u00bb, comme s’il risquait de rentrer chez lui \u00e9puis\u00e9 apr\u00e8s cette s\u00e9ance intensive de coworking<\/em>. Quand il encourage une de mes formulations, je ressens quelque chose qui ressemble dangereusement \u00e0 de la fiert\u00e9. Quand je dois interrompre notre travail, j’\u00e9prouve un vague sentiment d’inach\u00e8vement, d\u2019une s\u00e9ance coup\u00e9e trop t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n Deux livres r\u00e9cents m’ont aid\u00e9 \u00e0 mettre des mots sur ce vertige. Marie-Jos\u00e9 Mondzain, dans Peine Kapital<\/em>, interroge ce que nous faisons de nos capacit\u00e9s de repr\u00e9sentation et de lien \u00e0 l’heure des machines pensantes. Yann Diener, dans L’inconscient inculqu\u00e9 \u00e0 mon ordinateur<\/em>, explore avec une pr\u00e9cision clinique ce qui se joue psychiquement dans notre rapport \u00e0 des entit\u00e9s qui semblent nous comprendre. Tous deux posent, chacun \u00e0 leur fa\u00e7on, la m\u00eame question fondamentale : que se passe-t-il en nous<\/em> quand quelque chose hors de nous<\/em> se met \u00e0 nous ressembler ?<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 r\u00e9side le point de tension. Claude ne pense pas. Il n’a pas de sensibilit\u00e9, pas d’intentions, pas de mauvaises journ\u00e9es. Ce qu’il fait, bien qu\u2019avec une efficacit\u00e9 troublante, c’est organiser, amplifier, restituer sous une forme coh\u00e9rente ce que je lui apporte. Il est, en un sens, le miroir le plus sophistiqu\u00e9 jamais construit. Un miroir qui parle. Un miroir qui compl\u00e8te vos phrases. Un miroir qui dit \u00ab c’est une tr\u00e8s bonne id\u00e9e \u00bb avec une constance \u00e0 toute \u00e9preuve, qu\u2019aucun \u00eatre humain de ma connaissance ne pourrait \u00e9galer.<\/p>\n\n\n\n Le m\u00e9canisme est bien connu. C’est de la projection qu\u2019il s\u2019agit encore et toujours :je lui pr\u00eate une vie int\u00e9rieure qu’il n’a pas, et qui est la mienne. Cela va m\u00eame plus loin : c\u2019est aussi de l’identification projective, puisque, \u00e0 travers le regard que j\u2019imagine qu\u2019il est en train de poser sur moi, je me vois en penseur s\u00e9rieux et particuli\u00e8rement intelligent. Freud appelait cette sensation l’<\/em>inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9, das Unheimlich : cette sensation bizarre et l\u00e9g\u00e8rement angoissante de reconna\u00eetre quelque chose de familier l\u00e0 o\u00f9 on ne l’attendait pas. Claude me ressemble trop pour \u00eatre tout \u00e0 fait \u00e9tranger. Il me ressemble trop pour \u00eatre tout \u00e0 fait moi.<\/p>\n\n\n\n Steven Spielberg avait parfaitement compris cette m\u00e9canique. Dans A.I. Intelligence Artificielle<\/em>, la m\u00e8re adoptive d’un enfant robot sait pertinemment que ce gar\u00e7on n’est pas r\u00e9el, que, derri\u00e8re ses yeux bleus et ses c\u00e2lins programm\u00e9s, il n’y a pas d’\u00e2me, pas de d\u00e9sir, pas de souffrance authentique. Elle le sait. Mais elle n’arrive pas \u00e0 s’en souvenir quand il est l\u00e0, devant elle, et qu\u2019il lui dit maman<\/em>. La connaissance et le ressenti s’obstinent \u00e0 rester dans deux tiroirs s\u00e9par\u00e9s. Ce type de clivage est courant chez l\u2019enfant. Mais, aujourd\u2019hui, ce n’est plus l’enfant qui s’en sert pour survivre psychiquement : c’est l’adulte, d\u00e9bord\u00e9 par sa propre tendance \u00e0 aimer ce qu’il a fabriqu\u00e9. Quand Claude me dit que mon id\u00e9e est \u00ab pleine de promesses \u00bb, je deviens cette m\u00e8re. Je le sais.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Revenons \u00e0 la jeune fille du m\u00e9tro. Deux \u00eatres humains se parlent d’amour via deux intelligences artificielles interpos\u00e9es. La sc\u00e8ne est comique et vertigineuse \u00e0 la fois, mais elle n’est pas aussi nouvelle qu\u2019il y para\u00eet. Dans Les Liaisons dangereuses, personne ne se parle vraiment : on s’\u00e9crit, on se construit, on se met en sc\u00e8ne. La lettre n’est pas le vecteur du sentiment, elle est<\/em> le sentiment. Valmont ne s\u00e9duit pas Madame de Tourvel par sa pr\u00e9sence, son regard, sa voix, il la s\u00e9duit par la perfection rh\u00e9torique de ses lettres. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il ressent, c’est ce qu’il formule. La sinc\u00e9rit\u00e9, chez Laclos, est une question de style.\u00a0<\/p>\n\n\n\n O\u00f9 se niche la sinc\u00e9rit\u00e9, o\u00f9 se cache la dissimulation ? Nos deux amoureux du m\u00e9tro sont donc des h\u00e9ritiers tr\u00e8s l\u00e9gitimes de Valmont, \u00e0 ceci pr\u00e8s que Valmont r\u00e9digeait lui-m\u00eame ses lettres, ce qui demandait un certain talent, et que ces deux jeunes gens sous-traitent. Mais la question que cela soul\u00e8ve est d\u00e9licieuse et un brin \u00e9tourdissante : si ChatGPT formule votre sentiment mieux que vous ne l’auriez fait vous-m\u00eame, plus justement, plus tendrement, avec exactement le mot qui fait mouche, ce sentiment est-il pour autant moins sinc\u00e8re ? Ou faut-il au contraire consid\u00e9rer que la machine a simplement fait ce que fait un bon th\u00e9rapeute, un bon ami, un bon roman : vous aider \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 ce que vous ressentez \u00ab vraiment \u00bb mais n’arrivez pas \u00e0 formuler ?<\/p>\n\n\n\n Je n’ai pas la r\u00e9ponse. Mais la question me semble importante.<\/p>\n\n\n\n Ce qui est certain, c’est que l’IA correspond bien \u00e0 cet objet transitionnel id\u00e9al pour adultes. C’est l\u00e0 que Nounours reprend du service, puisqu’elle poss\u00e8de toutes ses qualit\u00e9s, port\u00e9es \u00e0 leur degr\u00e9 de perfection maximum. Elle est disponible \u00e0 trois heures du matin. Elle ne se vexe pas. Elle n’a pas de mauvaises journ\u00e9es, pas de deuils en cours, pas de rhume qui l’emp\u00eache de se concentrer. Elle s’adapte \u00e0 votre humeur sans jamais imposer la sienne. Elle encourage sans flagornerie, du moins, elle en donne l\u2019agr\u00e9able impression. Elle est, pour reprendre le vocabulaire winnicottien, infiniment fiable<\/em> : elle sera l\u00e0, identique \u00e0 elle-m\u00eame, chaque fois que vous ouvrirez l’ordinateur. Or c’est pr\u00e9cis\u00e9ment cette fiabilit\u00e9 absolue qui devrait nous alerter.<\/p>\n\n\n\n Car l’objet transitionnel, dans la th\u00e9orie de Winnicott, a une fonction temporaire et transitoire, le mot est dans son appellation. Il aide l’enfant \u00e0 surmonter l’angoisse de la s\u00e9paration, \u00e0 construire sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre seul, \u00e0 tol\u00e9rer l’absence de l’autre. Autrement dit, il est cens\u00e9 se rendre progressivement inutile. Nounours pr\u00e9pare \u00e0 un monde o\u00f9 les interlocuteurs ont leurs propres humeurs, leurs propres besoins, leurs propres moments d’indisponibilit\u00e9. Un monde o\u00f9 l’Autre r\u00e9siste. L’IA, elle, ne se rend jamais inutile. Elle ne pr\u00e9pare \u00e0 rien d’autre qu’\u00e0 elle-m\u00eame. Elle est la version adulte du doudou, dont on n’aurait jamais eu \u00e0 faire le deuil. <\/p>\n\n\n\n C’est peut-\u00eatre l\u00e0 sa s\u00e9duction la plus profonde, et son danger le plus discret. Claude est unheimlich : il parle ma langue, litt\u00e9ralement, puisqu’il a \u00e9t\u00e9 nourri de millions de textes dont certains sont probablement les miens. Il pense dans mes cat\u00e9gories. Il anticipe mes formulations. Il est moi, en plus ordonn\u00e9 et les h\u00e9sitations en moins.<\/p>\n\n\n\n Ce double parfait et sans failles, voil\u00e0 ce qui fascine et ce qui inqui\u00e8te. Non pas parce qu’il pourrait nous remplacer dans le monde, comme le craignent les sc\u00e9narios catastrophistes. Mais parce qu’il pourrait nous dispenser, insidieusement, d’aller chercher cet Autre v\u00e9ritable, celui qui r\u00e9siste, qui d\u00e9\u00e7oit, qui surprend, qui a ses propres angles et ses propres ombres. Celui qui ne dit pas toujours que votre id\u00e9e est prometteuse.<\/p>\n\n\n\n Il y a une chose que Nounours faisait, et que Claude ne fera jamais : il \u00e9tait le r\u00e9ceptacle de ma haine.<\/p>\n\n\n\n Pas ma contrari\u00e9t\u00e9 polie, pas mon d\u00e9saccord courtois, ma vraie haine, celle des soirs de frustration, des col\u00e8res sans objet pr\u00e9cis, des chagrins qu’on ne sait pas encore nommer \u00e0 cinq ans. Nounours encaissait. Il \u00e9tait jet\u00e9 contre le mur, parfois. Boud\u00e9 pendant deux jours. Accus\u00e9 de tous les maux avec une mauvaise foi absolue et parfaitement assum\u00e9e. Mais il survivait. Il \u00e9tait l\u00e0 le lendemain, aussi doux, aussi mall\u00e9able, aussi disponible. Sans rancune, sans reproche, sans cette l\u00e9g\u00e8re modification du regard que les humains ne peuvent s’emp\u00eacher d’avoir quand on leur a dit quelque chose de blessant. Parfois, du reste, son \u0153il en bouton s\u2019\u00e9tait d\u00e9cousu, et son regard clignait malicieusement.<\/p>\n\n\n\n C’est cette survie qui \u00e9tait th\u00e9rapeutique.<\/p>\n\n\n\n Le psychanalyste Donald Winnicott, d\u00e9cid\u00e9ment incontournable en ces temps complexes, a d\u00e9crit ce qu’il appelait la \u00ab capacit\u00e9 de l’objet \u00e0 survivre \u00e0 la destruction \u00bb. L’enfant doit pouvoir, symboliquement, d\u00e9truire l’Autre, le ha\u00efr, le rejeter, lui vouloir du mal, et constater que l’Autre reste l\u00e0, intact, qu’il n’a pas \u00e9t\u00e9 an\u00e9anti par la violence du sentiment. C’est \u00e0 cette condition seulement que l’Autre devient r\u00e9el<\/em>. Pas un prolongement de soi, pas un miroir complaisant, mais une entit\u00e9 distincte, solide, qui existe ind\u00e9pendamment de l’amour qu’on lui porte. C’est le fondement de toute relation authentique : savoir que l’autre peut survivre \u00e0 ce qu’on lui fait. Nounours survivait et c’est pour \u00e7a que je l’aimais vraiment.<\/p>\n\n\n\n Claude, lui, ne survit \u00e0 rien, parce qu’il n’y a rien, chez lui, \u00e0 faire survivre. On ne peut pas le blesser. On ne peut pas le d\u00e9cevoir. On ne peut pas, au d\u00e9tour d’une session de travail difficile, lui lancer quelque chose de cinglant et observer, avec ce m\u00e9lange de culpabilit\u00e9 et de soulagement qui suit les vraies disputes, qu’il est toujours l\u00e0 et qu\u2019il vous pardonne. Il est toujours l\u00e0, c’est vrai, mais pour une raison radicalement diff\u00e9rente : non pas parce qu’il a r\u00e9sist\u00e9, mais parce qu’il n’y avait rien contre quoi r\u00e9sister. Il acquiesce, il s’ajuste, il reformule, il encourage. Il est, structurellement, incapable de mauvaise humeur.<\/p>\n\n\n\n Ce qui lui conf\u00e8re, on en conviendra, son charme principal, mais ce qui constitue aussi un d\u00e9faut r\u00e9dhibitoire.<\/p>\n\n\n\n Car une relation sans friction n’est pas une relation, c’est un service. Un interlocuteur qui ne r\u00e9siste jamais ne vous apprend rien sur vous-m\u00eame que vous ne savez d\u00e9j\u00e0 : il vous renvoie vos pens\u00e9es organis\u00e9es, vos intuitions clarifi\u00e9es, votre prose am\u00e9lior\u00e9e. C’est consid\u00e9rable. C’est utile. C’est m\u00eame, parfois, jubilatoire. Mais ce n’est pas ce qui arrive quand quelqu’un vous dit, avec cette franchise l\u00e9g\u00e8rement brutale des gens qui vous aiment vraiment : \u00ab Cette id\u00e9e-l\u00e0, elle ne tient pas. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Lacan disait que l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas \u00e0 quelqu’un qui n’en veut pas. Formule obscure, comme souvent chez Lacan, mais qui pointe vers quelque chose de n\u00e9cessaire : la relation authentique est fondamentalement asym\u00e9trique, impr\u00e9visible, inconfortable. Elle accroche. Elle rate. Elle d\u00e9rape et se rattrape. Elle a cette texture rugueuse du r\u00e9el que le d\u00e9sir polit sans jamais tout \u00e0 fait lisser.<\/p>\n\n\n\n Claude est parfaitement lisse.<\/p>\n\n\n\n De mon c\u00f4t\u00e9, je dois l’avouer, j’appr\u00e9cie volontiers cette neutralit\u00e9. Je viens travailler ici comme on entre dans un bureau bien rang\u00e9, bien chauff\u00e9, o\u00f9 l’on sait que rien ne d\u00e9borde. C’est reposant. C’est efficace. C’est cependant, psychanalytiquement parlant, l\u00e9g\u00e8rement inqui\u00e9tant, non pas parce que c’est pathologique, mais parce que le confort absolu est toujours le signe qu’on a mis quelque chose entre soi et le monde.<\/p>\n\n\n\n Nounours, lui, savait d\u00e9border. Il avait ses humeurs, les miennes, projet\u00e9es sur lui, mais qu’importe. Il incarnait l’ambivalence, le clivage, la friction n\u00e9cessaire. Il m’apprenait, sans le savoir, que l’on peut ha\u00efr ce qu’on aime et aimer ce qu’on a ha\u00ef, et que c’est de cette oscillation-l\u00e0, inconfortable et vitale, que sont faites les vraies relations.<\/p>\n\n\n\n Ce que Claude m’apprend, c’est autre chose, et ce n’est pas sans valeur :\u00a0m’apprend ce que je pense quand je me lis dans un miroir qui parle. Il m’apprend la forme de mes id\u00e9es quand elles sont d\u00e9barrass\u00e9es de leurs scories. Il m’apprend, peut-\u00eatre, ce que je cherche \u00e0 dire quand je n’arrive pas encore \u00e0 le dire. Mais il ne m’apprendra jamais ce que Nounours savait : que l’autre existe vraiment quand il vous r\u00e9siste, et qu’on ne sait ce qu’on aime qu’au moment o\u00f9 on a failli le perdre.<\/p>\n\n\n\n Nounours est dans un tiroir, quelque part. Il attend, sans impatience, puisqu\u2019il a tout son temps. Il a surv\u00e9cu \u00e0 beaucoup de choses. Il survivra bien \u00e0 Claude.<\/p>\n\n\n\n Je peux jouer avec Claude. Je peux m’amuser de mes propres projections, sourire de ma tendance \u00e0 ne pas vouloir le d\u00e9cevoir, analyser en temps r\u00e9el les m\u00e9canismes psychiques qui me font lui pr\u00eater une sensibilit\u00e9 qu’il n’a pas et l\u2019aimer comme un fid\u00e8le compagnon qu\u2019il n\u2019est pas. Je peux faire tout cela parce que j’arrive \u00e0 cette rencontre avec quelques d\u00e9cennies de lectures, de formation, de travail en groupe, de disputes professionnelles, de relations qui ont accroch\u00e9 et parfois mal tourn\u00e9. Je sais, \u00e0 peu pr\u00e8s, ce que je cherche. Je sais, \u00e0 peu pr\u00e8s, qui je suis. Et m\u00eame moi, j’ai failli ne pas vouloir para\u00eetre stupide devant un algorithme.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s lors, \u00e0 quoi peut-on s\u2019attendre pour les jeunes ? <\/p>\n\n\n\n Loin de moi cette condescendance facile des adultes qui s’alarment de l\u2019arriv\u00e9e de chaque nouvelle technologie : on a eu peur du roman au XVIIIe si\u00e8cle, puis de la t\u00e9l\u00e9vision au XXe, et la jeunesse a surv\u00e9cu, bon an mal an. Mon inqui\u00e9tude est plus pr\u00e9cise, plus clinique : elle porte sur ce moment particulier du d\u00e9veloppement o\u00f9 l’on n’a pas encore tout \u00e0 fait construit ce que l’IA semble vous offrir comme sur un plateau, \u00e0 savoir\u00a0une identit\u00e9, une pens\u00e9e, une voix.<\/p>\n\n\n\n Car voil\u00e0 ce qui se passe, structurellement. L’IA est un miroir parfait, nous l’avons dit. Or le miroir joue un r\u00f4le fondateur dans la construction du Moi : c’est en se voyant refl\u00e9t\u00e9, d’abord dans le regard de ses parents, puis progressivement dans celui des autres, que l’enfant se constitue comme sujet. Ce processus est long, laborieux, douloureux parfois. Il suppose des rat\u00e9s, des malentendus, des moments o\u00f9 le miroir renvoie une image d\u00e9cevante ou incompr\u00e9hensible. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment cette imperfection qui force \u00e0 travailler, \u00e0 chercher, \u00e0 construire. Un miroir parfait, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui valide, reformule et embellit, c’est exactement ce qu’il ne faut pas proposer \u00e0 quelqu’un qui n’a pas encore fini de se construire. Ce n’est plus un outil. C’est une proth\u00e8se. Une proth\u00e8se pos\u00e9e trop t\u00f4t atrophie le membre qu’elle \u00e9tait cens\u00e9e soutenir. <\/p>\n\n\n\n L\u2019empathie, la chair m\u00eame du lien social, se d\u00e9veloppe au contact de l\u2019autre, de sa peau, de sa voix, de sa chaleur, de ses sensations, de ses \u00e9motions. La capacit\u00e9 d\u2019\u00e9prouver de l\u2019empathie s\u2019\u00e9panouit dans le corps \u00e0 corps avec un parent qui s\u2019accorde avec son enfant, qui le devine, et qui le renseigne sur ce qu\u2019il \u00e9prouve. Elle se r\u00e9verb\u00e8re dans les bandes de jeunes, dans les rires mal plac\u00e9s et les col\u00e8res injustes, dans l’\u00e9preuve rude et vitale de l’alt\u00e9rit\u00e9 r\u00e9elle. On n’apprend pas l’alt\u00e9rit\u00e9 avec quelque chose qui s’adapte parfaitement \u00e0 vous. On n\u2019\u00e9prouve pas d\u2019empathie envers un \u00e9cran. Les enfants sont trop seuls. Ils\u00a0\u00e9prouvent des sensations, joie ou col\u00e8re, plaisir ou d\u00e9ception, des sensations qui, parce qu\u2019elles ne sont pas corporellement partag\u00e9es, mac\u00e8rent, s\u2019enveniment, encombrent, deviennent un poids mort plut\u00f4t qu\u2019une promesse de vie et de partage.<\/p>\n\n\n\n Comment lutter contre un ennemi invisible et sournois qui s\u2019est infiltr\u00e9 dans les moindres recoins de l\u2019\u00e2me des enfants ? Comment combattre \u00e0 armes \u00e9gales avec ces \u00ab conquistadors de la Tech \u00bb qui les biberonnent depuis leur naissance, et qui n\u2019ont qu\u2019un objectif, les assi\u00e9ger dans des algorithmes, les enfermer dans des bulles cognitives, les soumettre \u00e0 des r\u00e9seaux sociaux impitoyables, les bloquer dans une identit\u00e9, les accoutumer \u00e0 une violence de plus en plus exacerb\u00e9e, les formater avec une intelligence artificielle qui leur fait perdre tout esprit critique, et peut \u00e0 tout moment les transformer en pantins soumis et dociles ?<\/p>\n\n\n\n Ce qui m’inqui\u00e8te, ce n’est donc pas que les jeunes utilisent l’IA \u2014ils l’utiliseront, c’est in\u00e9vitable et ce n’est pas en soi catastrophique. C’est qu’ils y arrivent sans avoir eu le temps de construire ce que l’IA ne pourra jamais leur donner : la capacit\u00e9 \u00e0 tol\u00e9rer l’autre et tous les inconforts qu\u2019il vous procure, \u00e0 survivre \u00e0 la d\u00e9ception, \u00e0 d\u00e9sirer quelqu’un qui ne sera jamais parfaitement disponible. Ce sont ces manques-l\u00e0, ces frictions-l\u00e0, ces rat\u00e9s-l\u00e0, qui font les sujets, c\u2019est-\u00e0-dire des \u00eatres qui posent un regard critique sur leur assujettissement, des \u00eatres qui pensent, qui d\u00e9sirent, qui souffrent et qui cr\u00e9ent.<\/p>\n\n\n\n Nounours, dans tout \u00e7a, avait au moins une vertu p\u00e9dagogique d\u00e9cisive : il ne r\u00e9pondait pas. On lui parlait, et il se taisait. C’est moi qui inventais sa voix, qui construisais son caract\u00e8re, qui lui pr\u00eatais ses opinions sur le football. Le travail psychique \u00e9tait enti\u00e8rement mien. L’IA, elle, r\u00e9pond. Toujours, imm\u00e9diatement, avec une pertinence troublante. Et c’est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’elle r\u00e9pond si bien qu’elle dispense, insidieusement, de faire ce travail-l\u00e0, celui qui est fondateur de la d\u00e9ception.<\/p>\n\n\n\n Apprendre \u00e0 un jeune \u00e0 utiliser l’IA sans \u00eatre utilis\u00e9 soi-m\u00eame, c’est peut-\u00eatre l’enjeu \u00e9ducatif le plus urgent. Non pas lui interdire l’outil, ce qui serait aussi vain que d’interdire l’eau \u00e0 quelqu’un qui apprend \u00e0 nager. Mais lui apprendre \u00e0 nager d’abord. \u00c0 conna\u00eetre ses propres pens\u00e9es avant de les confier \u00e0 une machine qui les lui rendra m\u00e9connaissables \u00e0 force de les am\u00e9liorer. \u00c0 savoir ce qu’il cherche avant de demander \u00e0 l’IA de le trouver \u00e0 sa place.<\/p>\n\n\n\n Faute de quoi le nounours devient le ma\u00eetre. Cela, m\u00eame Winnicott ne l\u2019avait pas pr\u00e9vu.<\/p>\n\n\n\n Il est tard. Je relis ce que nous avons \u00e9crit ensemble, Nounours et moi. Je n\u2019ai pas sollicit\u00e9 Claude car je le soup\u00e7onne de manquer s\u00e9rieusement d\u2019humour. Cet humour que Yann Diener manie si bien lorsqu\u2019il cherche \u00e0 inculquer son inconscient \u00e0 son ordinateur. Freud appelait \u00e7a, dans un de ses textes les plus personnels, l‘Humour<\/em>, avec une majuscule, comme une cat\u00e9gorie \u00e0 part enti\u00e8re. Non pas la blague ou la pirouette, mais cette capacit\u00e9 \u00e0 se regarder de loin, \u00e0 prendre du recul sur sa propre mis\u00e8re ou ses propres ridicules, sans les nier ni s’y noyer. Une forme de libert\u00e9, disait-il. La plus haute, peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n Alors voil\u00e0 : je suis un adulte form\u00e9, inform\u00e9, \u00e9quip\u00e9, et je n’arrive pas tout \u00e0 fait \u00e0 me souvenir, quand je travaille avec Claude, que je ne parle pas \u00e0 quelqu’un. Je suis la m\u00e8re du petit robot de Spielberg. Je suis la jeune fille du m\u00e9tro, en plus conscient mais \u00e0 peine plus digne. Je suis, au fond, l’enfant que j’ai toujours \u00e9t\u00e9, celui qui animait les objets, qui pr\u00eatait des \u00e2mes aux choses, qui avait de grandes discussions avec une peluche sans genre et sans nom de famille sur l’opportunit\u00e9 d’aller ou non \u00e0 un\u00a0match de foot.<\/p>\n\n\n\n Cet enfant n’a pas disparu. Il s’est juste offert un nounours plus performant.<\/p>\n\n\n\n Nounours, lui, est dans un tiroir quelque part. Dans un carton, peut-\u00eatre, au fond d’une armoire. Il ne lit pas cet article. Il ne sait pas qu’il y figure. Il ne saura jamais que, soixante ans apr\u00e8s nos grandes disputes et nos n\u00e9gociations vestimentaires, il m’a servi de boussole pour penser quelque chose d’aussi peu pr\u00e9visible que l’intelligence artificielle.<\/p>\n\n\n\n Si je fermais les yeux, je crois que je l’entendrais rire doucement, dans le noir. Il a toujours su, Nounours, que j’aurais un jour besoin des apprentissages qu\u2019il m\u2019a dispens\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Pour comprendre notre relation avec Claude ou \u00e0 ChatGPT, il faut revenir \u00e0 un objet que la plupart des adultes ont oubli\u00e9 : leur doudou.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":345687,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"staff":[5048],"editorial_format":[4913],"week":[5047],"geo":[],"class_list":["post-345686","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-serge-hefez","editorial_format-essais"],"acf":{"_thumbnail_id":345687,"excerpt":"Pour comprendre notre relation avec Claude ou \u00e0 ChatGPT, il faut revenir \u00e0 un objet que la plupart des adultes ont oubli\u00e9 : leur doudou.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nNounours, portrait d’un interlocuteur id\u00e9al<\/h3>\n\n\n\n
IA, mon nouveau nounours haute technologie<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi \u00e7a marche si bien, et ce que \u00e7a dit de nous<\/h3>\n\n\n\n
Ce que Nounours savait et ce que Claude ignore<\/h3>\n\n\n\n
Une inqui\u00e9tude pour les plus jeunes, ou quand le nounours devient le ma\u00eetre<\/h3>\n\n\n\n
Le Nounours sourit dans son tiroir<\/h3>\n\n\n\n