{"id":344551,"date":"2026-07-04T21:46:34","date_gmt":"2026-07-04T19:46:34","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=344551"},"modified":"2026-07-04T21:46:39","modified_gmt":"2026-07-04T19:46:39","slug":"aux-origines-de-la-bataille-de-gaulle-entretien-exclusif-entre-antonin-baudry-et-julian-jackson","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/aux-origines-de-la-bataille-de-gaulle-entretien-exclusif-entre-antonin-baudry-et-julian-jackson\/","title":{"rendered":"Aux origines de la Bataille de Gaulle, entretien exclusif entre Antonin Baudry et Julian Jackson"},"content":{"rendered":"\n
Julian Jackson \u2014<\/strong> Je n\u2019en ai aucune id\u00e9e. J\u2019ai v\u00e9cu avec depuis si longtemps avec De Gaulle que je ne peux pas dire quand exactement ce travail a commenc\u00e9, ni quand il s\u2019est termin\u00e9. Il m’a hant\u00e9 pendant des ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014<\/strong> Je r\u00eavais presque de de Gaulle : je faisais des cauchemars, des r\u00eaves… Je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas. Quand on demande \u00e0 un historien s’il a commenc\u00e9 un travail, on pense souvent qu’on s’est longuement pr\u00e9par\u00e9, puis qu’un jour on se met aux archives. Mais, en r\u00e9alit\u00e9, tout commence bien avant.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson<\/strong> \u2014 Dans une version originelle, qu’il a supprim\u00e9e, il y avait un passage o\u00f9 de Gaulle faisait un cauchemar \u00e0 propos de l’amiral. Je lui ai demand\u00e9 : \u00ab Comment savez-vous qu’il a fait ce r\u00eave ? \u00bb Il m\u2019a r\u00e9pondu : \u00ab Comment savez-vous qu’il ne l’a pas fait ? \u00bb\u00a0<\/p>\n\n\n\n Finalement, ce passage a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Je veux bien r\u00e9pondre \u00e0 cette question \u00e0 propos du 18 juin puisqu’elle est assez amusante. Jusqu’\u00e0 il y a trois mois, le 18 juin n’\u00e9tait pas dans le film. <\/p>\n\n\n\n Dans les versions de sc\u00e9nario que j’avais \u00e9crites avec B\u00e9r\u00e9nice Vila, ma co-sc\u00e9nariste, c’\u00e9tait une sc\u00e8ne qui \u00e9tait absente. En revanche, j’avais tourn\u00e9 un appel qui \u00e9tait un m\u00e9lange de plusieurs appels, une allocution radio de Gaulle principalement fond\u00e9e sur l’appel du 22 juin. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>D\u2019abord, parce qu\u2019il \u00e9tait plus beau. Les phrases, plus po\u00e9tiques. Il me plaisait davantage. Et parce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 bien davantage entendu. <\/p>\n\n\n\n J’avais d’ailleurs m\u00e9lang\u00e9 avec une phrase qui est dans un autre appel, je crois du 13 juillet. Tout cela visait \u00e0 proposer un moment coh\u00e9rent qui pouvait r\u00e9sumer en une seule sc\u00e8ne les appels. On ne peut pas montrer toutes les allocutions dans un film. Il faut en trouver l\u2019essence.<\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Plusieurs options se pr\u00e9sentent : prendre une seule allocution et la reproduire \u00e0 l\u2019identique, ce qui va plaire aux historiens, ou bien prendre des libert\u00e9s et les combiner. J\u2019ai toutefois respect\u00e9 les mots de de Gaulle. Je n\u2019ai pas invent\u00e9 de phrase pour cette sc\u00e8ne parce que je trouvais \u00e7a important, alors que j’ai invent\u00e9 des phrases de de Gaulle dans tout le reste du film. Dans cette sc\u00e8ne, je n\u2019ai pris que des phrases qui avaient \u00e9t\u00e9 effectivement prononc\u00e9es \u00e0 la BBC dans cette p\u00e9riode. <\/p>\n\n\n\n Je trouvais le film assez bien ainsi. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Il y a \u00e0 peu pr\u00e8s deux mois, nous avons montr\u00e9 le premier volet du film, L’\u00c2ge de fer<\/em>, \u00e0 Angers pour une s\u00e9ance test. Les gens ont aim\u00e9 le film, mais une partie non n\u00e9gligeable pensait en sortant qu’il se terminait sur l\u2019Appel du 18 juin, alors qu\u2019il finit en 1942… J’ai compris qu’ils avaient cherch\u00e9 l\u2019Appel du 18 juin pendant tout le film et avaient \u00e9t\u00e9 soulag\u00e9s de croire le voir \u00e0 la fin. Ce contresens historique m\u2019a perturb\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Ma premi\u00e8re r\u00e9action a \u00e9t\u00e9 de ne rien faire. Puis j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019il ne fallait pas m\u00e9priser son public. On fait un film pour que les gens y trouvent du plaisir, que les gens le voient et que ce qu\u2019ils voient ait du sens pour eux. <\/p>\n\n\n\n J\u2019avais voulu contourner le 18 juin parce qu\u2019il \u00e9tait trop connu, trop iconique, un peu trompeur, mais c\u2019est de fait un signifiant majeur. \u00c0 partir du moment o\u00f9 l\u2019ignorer perturbait le sens du film pour mon audience, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de revenir sur ma position. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai donc d\u00e9cid\u00e9 de mettre l\u2019Appel du 18 juin, mais c\u2019\u00e9tait compliqu\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Je n\u2019avais pas enregistr\u00e9 ce discours. L\u2019avantage est que dans le cin\u00e9ma on peut toujours r\u00e9enregistrer des acteurs pour modifier le son de certaines sc\u00e8nes. J’avais toujours Simon Abkarian sous la main, j’avais une \u00e9quipe qui pouvait enregistrer et une salle de mixage encore ouverte. J’avais tous les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il fallait, et j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 pris la libert\u00e9 de m\u00e9langer plusieurs discours. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Il y avait une phrase, qui est d’un autre appel, celui du 24 juin 1940, que je voulais garder. \u00ab Il faut qu’il y ait un soleil. Il faut qu’il y ait une esp\u00e9rance. Il faut que, quelque part, brille et br\u00fble la flamme de la R\u00e9sistance fran\u00e7aise. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Je ne voulais pas la retirer parce que la derni\u00e8re phrase de l’Appel du 18 juin, qui a exactement le m\u00eame sens, est tr\u00e8s s\u00e8che, et n\u2019est pas du tout \u00e9motionnelle. \u00c0 ce moment-l\u00e0 du film et de l’histoire, je pensais qu’il fallait quelque chose qui fasse appel \u00e0 une \u00e9motion, semblable \u00e0 celle qu\u2019a pu sentir un homme qui a d\u00fb finalement rompre avec tout ce \u00e0 quoi il a cru. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 en tant que militaire, dont le mot d\u2019ordre est de toujours ob\u00e9ir. Le poids de cette rupture devait \u00eatre incarn\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>J\u2019ai enregistr\u00e9 les premi\u00e8res phrases de l\u2019Appel du 18 juin et j’ai gard\u00e9 le reste. <\/p>\n\n\n\n Ce que je veux dire : quand on fait un travail de cr\u00e9ation, on est surtout embarrass\u00e9 non pas par les faits historiques, mais par leur iconisation, parce que les gens consid\u00e8rent comme important. En l’occurrence, au risque d\u2019en d\u00e9cevoir certains, je ne pense pas que le 18 juin soit une date importante. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>D’abord, parce que ce discours a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s peu entendu. <\/p>\n\n\n\n Ensuite, parce que la R\u00e9sistance et la France libre, ne sont pas sorties du 18 juin comme Aphrodite de sa coquille dans le tableau de Botticelli : ce fut un processus compliqu\u00e9, laborieux, plein de conflits. Le 18 juin, il n’y avait encore rien. Tout ce qui est devenu la France libre par la suite r\u00e9sulte de chocs, de probl\u00e8mes, de hasards, de circonstances, et de la volont\u00e9 manifest\u00e9e par plusieurs personnalit\u00e9s bien tremp\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n\n\n Le 18 juin est devenu une esp\u00e8ce d’encapsulation de quelque chose de beaucoup plus vaste. Quand on fait un film, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment contre ce genre de chose qu\u2019on se bat lorsqu\u2019on a l\u2019ambition de garder un lien fort avec la v\u00e9rit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>C\u2019est un cas concret int\u00e9ressant et assez atypique : nous n\u2019en avons pas tellement parl\u00e9 entre nous. \u00c7a s’est jou\u00e9 en post-production, dans le rush<\/em> de la fin, \u00e0 toute allure. J’ai appel\u00e9 Simon, je lui ai demand\u00e9 de venir enregistrer quelque chose \u2014 \u00e7a s’est fait en une heure, avec mon ing\u00e9nieur du son et mon mixeur.<\/p>\n\n\n\n \u00c7a ne fait donc pas vraiment partie du processus de maturation. Il y a beaucoup de maturation dans ce travail, mais aussi beaucoup de d\u00e9cisions de derni\u00e8re minute, comme celle-ci.<\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Je n\u2019ai pas du tout v\u00e9cu l’interaction avec Julian comme contraignante, au contraire. <\/p>\n\n\n\n Je me suis octroy\u00e9 le plaisir et l’espace d’\u00e9crire, de visualiser dans ma t\u00eate ce \u00e0 quoi je croyais, ce que j’avais envie de montrer, en sachant qu’ensuite j’allais en parler avec Julian. Il allait le lire et pouvoir me donner son regard dessus, me dire : \u00ab \u00c7a, on ne sait pas si \u00e7a s’est pass\u00e9 ou pas, mais \u00e7a aurait pu se passer, \u00e7a ne pose aucun probl\u00e8me \u00bb ; ou \u00e0 l’inverse : \u00ab \u00c7a, c’est plus improbable, mais finalement \u00e7a ne tord pas du tout le sens historique des choses \u00bb \u2014 ou encore : \u00ab L\u00e0, tu es en train de tordre les choses, tu vas trop loin. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette interaction-l\u00e0 m’a donn\u00e9, paradoxalement, beaucoup de libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Non, pas du tout. De toute fa\u00e7on, quand vous r\u00e9alisez un film, vous avez le dernier mot\u2026<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>En fin de compte, Antonin faisait exactement ce qu’il voulait. Et c’est tr\u00e8s important.<\/p>\n\n\n\n Pour revenir sur ce point, je n’ai pas grand-chose \u00e0 ajouter, si ce n’est que lorsque j’ai vu le film, j’ai remarqu\u00e9 que cette sc\u00e8ne avait \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e. Je ne l’avais pas trouv\u00e9e dans les versions du sc\u00e9nario que j’avais lues. <\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>\u00c0 propos de l’importance, ou plut\u00f4t de la non-importance, du 18 juin, il y a une tr\u00e8s belle citation de de Gaulle o\u00f9 il dit en substance : \u00ab Ils me font rire avec leur 18 juin. On penserait que tout est venu de l\u00e0, alors que cela fait oublier toutes les batailles, les conflits, les arguments, les m\u00e9morandums, etc. \u00bb Lui-m\u00eame en avait un peu assez de cette sacralisation du 18 juin.<\/p>\n\n\n\n Pour un historien \u2014 je ne dis pas pour moi en particulier, mais pour n’importe quel historien \u2014, on ne pourrait pas faire ce qui a \u00e9t\u00e9 fait avec ce discours dans le film. Mais j’ai compris, en observant le travail d\u2019Antonin, que des simplifications et des compressions sont n\u00e9cessaires ; sinon le film devient incompr\u00e9hensible, \u00e0 moins de faire un documentaire en plusieurs volets, qui serait ennuyeux \u00e0 mourir. Il faut donc faire des choix. Si l’on fabrique, dans un sens, un discours \u00e0 partir de fragments qui existaient r\u00e9ellement, c’est pour simplifier. J\u2019ai beaucoup appris de ce processus.<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Pour moi, \u00e9crire un livre est aussi un acte de cr\u00e9ation, mais on y est soumis \u00e0 certaines r\u00e8gles : les r\u00e9f\u00e9rences, les notes de page, etc. Des contraintes que le cin\u00e9ma (qui est aussi un travail de cr\u00e9ation) a la chance de pouvoir \u00e9viter. <\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Quand on m\u2019a propos\u00e9 de faire un film \u00e0 partir de mon livre, ma premi\u00e8re r\u00e9action a \u00e9t\u00e9 assez absurde. Je me disais qu\u2019il n\u2019y avait pas de besoin de mon film : toute l\u2019histoire de De Gaulle est sur Wikip\u00e9dia. <\/p>\n\n\n\n Quand j’ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler avec Antonin, j\u2019ai \u00e9videmment chang\u00e9 d\u2019avis : j’ai vu ce qu’il a fait. <\/p>\n\n\n\n C’est son id\u00e9e de mon livre \u2014 c’est-\u00e0-dire que ce n’est pas forc\u00e9ment l’id\u00e9e que je me faisais de mon propre livre. Parfois, on ne voit pas soi-m\u00eame ce qu’on a fait : c’est apr\u00e8s que quelqu’un reprend votre travail que vous d\u00e9couvrez des choses que vous ne saviez pas y avoir mises.<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Cet aspect dont on a souvent parl\u00e9 qui est tout \u00e0 fait pr\u00e9sent dans mon livre \u2014 \u00e0 mon insu \u2014, c’est le c\u00f4t\u00e9 Don Quichotte de de Gaulle<\/a>. Ce c\u00f4t\u00e9 romanesque est pour moi une partie tr\u00e8s importante du personnage. Mais il y a d’autres choses qui ont moins fascin\u00e9 Antonin, comme la part de raison chez de Gaulle, dont on parle moins dans le film.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Dans l’avion qui le m\u00e8ne \u00e0 Londres, de Gaulle est avec deux autres personnes, dont le g\u00e9n\u00e9ral Spears. On met dans la bouche de de Gaulle un discours qui n’est pas tout \u00e0 fait invent\u00e9, car il s’appuie sur des propos qu\u2019il a tenus dans d’autres entretiens. C\u2019est important, car Antonin met en sc\u00e8ne son de Gaulle, avec tout le c\u00f4t\u00e9 romanesque.<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Je suis obs\u00e9d\u00e9 par les deux faces du personnage : le de Gaulle r\u00e9aliste et classique, fa\u00e7on Cavour, et le de Gaulle romantique ; le de Gaulle bergsonien, et le de Gaulle penseur. Pour moi, la fascination qu’exerce de Gaulle s\u2019explique par ce jeu entre ces deux dimensions. Mais dans le film, il y a sans doute davantage du de Gaulle romantique, ce qui est tout \u00e0 fait l\u00e9gitime \u2014 et je ne savais pas \u00e0 quel point cela se trouvait d\u00e9j\u00e0 dans le livre.<\/p>\n\n\n\n C’est ce qui est fascinant : on voit que quelqu’un a fait quelque chose \u00e0 partir de ce que vous avez fait vous-m\u00eame, sans forc\u00e9ment le savoir, et cela g\u00e9n\u00e8re un r\u00e9sultat diff\u00e9rent, que je ne connaissais pas.<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Mon id\u00e9e de d\u00e9part \u00e9tait fausse, j’ai donc d\u00fb l’abandonner. Quand j’ai commenc\u00e9 la biographie, mon id\u00e9e \u00e9tait de montrer que de Gaulle n’\u00e9tait pas seul \u2014 de le montrer comme un produit de son \u00e9poque, parce qu’en tant qu’historien, je suis sceptique \u00e0 l’\u00e9gard de l’id\u00e9e de l’homme seul. Je d\u00e9teste cette id\u00e9e. Mais, pour de Gaulle, cela ne fonctionnait pas pour ma th\u00e8se de d\u00e9part. <\/p>\n\n\n\n Toutefois, j’ai quand m\u00eame pu mettre en sc\u00e8ne des gens aujourd’hui plus ou moins oubli\u00e9s par la majorit\u00e9 du public \u2014 par exemple Ren\u00e9 Pleven, qui a jou\u00e9 un r\u00f4le tr\u00e8s important dans la Quatri\u00e8me R\u00e9publique et dans les d\u00e9buts de la France libre aupr\u00e8s de de Gaulle.<\/p>\n\n\n\n Je suis donc tr\u00e8s content de voir que, gr\u00e2ce \u00e0 la lecture qu\u2019il a faite de mon livre, Antonin a remis cette \u00e9poque-l\u00e0 au centre du film. C\u2019est un geste \u00e9galement tr\u00e8s int\u00e9ressant. <\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Je trouve passionnant le fait que l’\u0153uvre devient, une fois achev\u00e9e, comme un b\u00e9b\u00e9 que chacun s’approprie, et dans laquelle chacun va finalement trouver ce qu’il y cherche. Je pense que cela vaut aussi bien pour le cin\u00e9aste que pour l’historien : de ce point de vue, il arrive que le cin\u00e9aste doive trancher, prendre parti \u2014 on ne peut pas, tout le temps, rester dans la nuance.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 des moments, nous n’\u00e9tions pas d’accord. C\u2019\u00e9tait toujours amical, mais parfois je disais : \u00ab Je ne ferais pas \u00e7a \u00bb, et Antonin r\u00e9pondait : \u00ab Je le ferai, parce que dramatiquement, c’est n\u00e9cessaire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Je vous donne un cas o\u00f9 j’\u00e9tais \u00ab contre \u00bb \u2014 c’est-\u00e0-dire que j’avais donn\u00e9 mon avis, mais c’\u00e9tait son film, et c’est lui qui d\u00e9cidait.<\/p>\n\n\n\n Vous vous souvenez : c’\u00e9tait \u00e0 la fin du premier film, apr\u00e8s que les Am\u00e9ricains ont port\u00e9 au pouvoir, en Afrique du Nord, Darlan. De Gaulle pense alors que tout est fini. Dans le film, il y a une r\u00e9union du Conseil national \u00e0 Londres, o\u00f9 de Gaulle dit, en substance : \u00ab On a fait de notre mieux, malheureusement \u00e7a n’a pas march\u00e9 \u00bb, et \u00e9voque sa d\u00e9mission. On voit alors une sc\u00e8ne o\u00f9 de Gaulle appara\u00eet en civil \u2014 la seule fois du film o\u00f9 il n’est pas en uniforme, parce qu’il n’est plus \u00ab de Gaulle \u00bb. Il a personnellement d\u00e9cid\u00e9 de renoncer.<\/p>\n\n\n\n Antonin a choisi de mettre cette sc\u00e8ne pour qu’elle soit vraiment saisissante, pour montrer visuellement ce moment. Personnellement, je pense que de Gaulle n’avait pas abandonn\u00e9. Le probl\u00e8me est qu\u2019on ne sait jamais vraiment avec de Gaulle : quand on travaille sur lui, il est toujours deux pas devant vous. Il est tellement complexe que, lorsque vous pensez avoir atteint le fond du personnage, il s’av\u00e8re qu\u2019il est toujours plus loin. Cependant, dans ce cas, je pense qu’il \u00e9tait certes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 par la situation, mais qu\u2019il savait qu’il allait finir par l’emporter. Pour moi, ce n’\u00e9tait donc pas un moment d’abandon r\u00e9el chez de Gaulle.<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Je comprends exactement pourquoi cette sc\u00e8ne est l\u00e0 : c’est \u00e0 la fois une interpr\u00e9tation tout \u00e0 fait l\u00e9gitime, d’abord parce que la question de savoir s’il a vraiment voulu partir ou non reste ouverte ; et ensuite, parce que c’est une sc\u00e8ne frappante, qui saisit le spectateur de mani\u00e8re tr\u00e8s directe. C’est donc un exemple tr\u00e8s concret de nos d\u00e9saccords.<\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Nous sommes en train de recr\u00e9er devant vous, en direct, les discussions que nous avions au cours du tournage [rires]. <\/p>\n\n\n\n Au d\u00e9but, on pensait mettre de Gaulle en civil \u00e0 la fin du II. Puis j\u2019ai trouv\u00e9 que la fin \u00e9tait mieux autrement. Dans tous les cas, j\u2019avais envie de le voir en civil \u00e0 un moment donn\u00e9 \u2014 c’\u00e9tait dans l’air, en quelque sorte. Deuxi\u00e8mement, il y a la question de savoir s’il \u00e9tait sinc\u00e8re ou non. Comme tu le dis, on ne sait pas vraiment : c’est une interpr\u00e9tation de dire qu’il l’\u00e9tait, c’en est une autre de dire qu’il ne l’\u00e9tait pas. Mais on peut aussi se dire que si c’\u00e9tait une forme de com\u00e9die, on peut tr\u00e8s bien jouer la com\u00e9die avec des v\u00eatements. Et \u00e0 partir du moment o\u00f9 je n’avais pas la preuve qu’il n’\u00e9tait jamais all\u00e9 en civil dans ce bureau, je n’avais pas de raison majeure de m’interdire de le montrer ainsi.<\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Cela apporte une symbolique, quelque chose qu’on n’avait jamais vu avant dans ce genre de film, et qui est assez \u00e9trange : m\u00eame nous, Fran\u00e7ais, avons finalement assez peu vu de Gaulle en civil, sauf peut-\u00eatre dans les actualit\u00e9s de l’\u00e9poque pr\u00e9sidentielle. C’est inhabituel. <\/p>\n\n\n\n\n\n Mais c’est une d\u00e9cision sur laquelle nos discussions m’ont beaucoup \u00e9clair\u00e9, parce qu’elles m’ont aid\u00e9 \u00e0 la faire m\u00fbrir. Il y a d’autres cas, \u00e0 l’inverse, o\u00f9 tu me disais : \u00ab Non, \u00e7a, je ne le sens pas \u00bb, et j’ai suivi ce que tu me disais. Dans ce cas pr\u00e9cis, en revanche, nos \u00e9changes ont fait que cette d\u00e9cision soit plus m\u00fbrie, plus assum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n C’est un exemple concret. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>J’ai un autre exemple, o\u00f9 il y avait une erreur historique tr\u00e8s pr\u00e9cise. C’\u00e9tait tout au d\u00e9but du travail : on voulait montrer l’existence de l’antis\u00e9mitisme en Afrique du Nord, avec certains personnages, et il y avait une \u00e9toile jaune port\u00e9e par l’un d’eux. Julian m’a rappel\u00e9 que l’\u00e9toile jaune n’\u00e9tait pas port\u00e9e en Afrique du Nord. \u00bb \u00c9videmment, je l\u2019ai imm\u00e9diatement retir\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Cet autre exemple n’est pas une question d’interpr\u00e9tation cette fois, mais simplement une question de fid\u00e9lit\u00e9 historique. <\/p>\n\n\n\n C’est l\u00e0 que ce double regard permet vraiment la libert\u00e9 : savoir qu’il y aura ce regard d’historien, qui conna\u00eet vraiment sa mati\u00e8re et qui a aussi acc\u00e8s \u00e0 d’autres historiens, permet de savoir qu’on ne va pas n’importe o\u00f9 \u2014 ou en tout cas qu’on ne le fera pas sans le savoir. S’il y a une chose qu’on veut vraiment faire, dramatiquement, parce qu’on a la conviction que c’est ce que le film doit apporter au fond, alors on l’assume \u2014 mais on ne le fait jamais sans le savoir.<\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>J\u2019ai toujours pens\u00e9 que c’\u00e9tait absolument n\u00e9cessaire. D’autre part, j’\u00e9tais vraiment tr\u00e8s heureux que ce soit Julian \u2014 d’abord parce que son livre m’avait ouvert la porte sur certains aspects de de Gaulle. Ensuite, parce que l’esprit du livre \u00e9tait exactement celui qui me portait vers de Gaulle. Et aussi parce que Julian est quelqu’un qui comprend les choses : ce n’est pas du tout un historien pointilleux qui se bat pour imposer sa discipline.<\/p>\n\n\n\n On est dans un exercice diff\u00e9rent : celui d’un film de fiction bas\u00e9 sur des \u00e9v\u00e9nements historiques, qui s’adresse \u00e0 un public a priori non sp\u00e9cialiste. Je n’ai jamais cach\u00e9 que je n’avais pas envie de faire un film pour des sp\u00e9cialistes de de Gaulle ou de la Seconde Guerre mondiale. J’avais envie de faire un film pour les amis de mes enfants, pour cette g\u00e9n\u00e9ration-l\u00e0. Cela a tout de suite fonctionn\u00e9 et nous a permis de bien travailler ensemble.<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>Je pense qu’il est tr\u00e8s int\u00e9ressant de savoir ce que le public, dans la salle, ou la critique, en pense. Je ne veux pas critiquer un autre film en particulier, mais je vais tout de m\u00eame le faire. <\/p>\n\n\n\n Je n\u2019ai pas aim\u00e9 le film The Darkest Hour<\/em>, sur Churchill. Il y avait beaucoup de choses que je n’ai pas aim\u00e9es, m\u00eame si je trouvais certains choix l\u00e9gitimes. <\/p>\n\n\n\n Il y a notamment une sc\u00e8ne, \u00e0 la fin du film, qui a beaucoup surpris : on y voit Churchill prendre le m\u00e9tro londonien. Or, je pense que Churchill n’a jamais mis les pieds dans le m\u00e9tro de sa vie. Il est dans le m\u00e9tro, entour\u00e9 d\u2019un homme noir, d\u2019un trans… J’exag\u00e8re un peu, mais l’id\u00e9e \u00e9tait de montrer une sorte de monde multiculturel dans le m\u00e9tro. <\/p>\n\n\n\n J’ai d\u00e9test\u00e9, parce que \u00e7a sonnait faux, c’\u00e9tait creux. Il y a des choses qu’on ne devrait pas faire. On peut inventer des personnages, on peut inventer des dialogues, mais on doit rester fid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du personnage. C’est un exemple. Je n’ai pas non plus beaucoup aim\u00e9 le film sur Napol\u00e9on de Ridley Scott pour d\u2019autres raisons. <\/p>\n\n\n\n Je pense qu’il y a des questions tr\u00e8s l\u00e9gitimes sur ce qu’on peut faire, ce qu’on devrait faire, sur les lignes \u00e0 ne pas franchir, etc. Mais personnellement, je trouve que, dans ce film, on est du bon c\u00f4t\u00e9 \u2014 j\u2019esp\u00e8re que je ne dis pas cela parce que j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame tellement impliqu\u00e9 dans le film ! <\/p>\n\n\n\n Je vous donne un autre exemple. Je pense que tr\u00e8s peu de Fran\u00e7ais connaissent l’histoire de l’amiral Muselier, sauf les sp\u00e9cialistes. Muselier est un personnage tr\u00e8s pittoresque, un amiral tr\u00e8s ambitieux, qui voulait se d\u00e9barrasser de de Gaulle. Il y a eu plusieurs conflits entre lui et de Gaulle, et je pense qu’il \u00e9tait important de les montrer pour faire comprendre \u00e0 quel point de Gaulle \u00e9tait contest\u00e9 \u00e0 ses d\u00e9buts.<\/p>\n\n\n\n Il n’\u00e9tait pas seul, mais il avait des opposants \u00e0 l’int\u00e9rieur m\u00eame du mouvement, parfois soutenus par les Britanniques. Il y a eu trois conflits majeurs entre Muselier et de Gaulle.<\/p>\n\n\n\n C’\u00e9tait n\u00e9cessaire de le montrer. Un historien pointilleux pourrait dire : le premier conflit, c’\u00e9tait en septembre 1941, le second en avril 1942 etc\u2026\u2014 les dates dans le film ne sont pas exactement les bonnes, mais cela n’a aucun int\u00e9r\u00eat en soi. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Tout \u00e0 fait, nous avons \u00e9crit le film avec mon \u00e9pouse B\u00e9r\u00e9nice Vilar. Le film est pour ainsi dire notre troisi\u00e8me enfant. <\/p>\n\n\n\n Concr\u00e8tement, j\u2019envoyais des documents \u00e0 Julian, qui \u00e9tait souvent en France, et venait donc \u00e0 la maison. On discutait \u00e0 la maison, puis on allait manger ensemble, puis on rediscutait \u00e0 la maison \u2014 \u00e7a se faisait de mani\u00e8re tr\u00e8s naturelle. On a d\u00fb faire \u00e7a quatre ou cinq fois, et on se parlait aussi par mail et par t\u00e9l\u00e9phone de temps en temps. C’\u00e9tait tr\u00e8s fluide.<\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014 <\/strong>J\u2019aimerais \u00e9voquer aussi un aspect tr\u00e8s important pour la construction du premier film : les vies parall\u00e8les de de Gaulle et de Fernand Bonnier de la Chapelle. <\/p>\n\n\n\n Je ne sais pas si l’id\u00e9e venait de vous deux, mais elle est tr\u00e8s importante car elle ancre l’histoire de de Gaulle dans le v\u00e9cu d’un r\u00e9sistant fran\u00e7ais \u2014 r\u00e9sistant qui a lui aussi son c\u00f4t\u00e9 Don Quichotte. De plus, ce jeune homme d\u00e9noue l’histoire \u00e0 la fin, avec l’assassinat de l’amiral Darlan.<\/p>\n\n\n\n Pourtant Bonnier de la Chapelle n’appara\u00eet qu’une seule fois dans mon livre \u2014 simplement comme la personne qui a assassin\u00e9 Darlan. Mais dans votre film, vous avez tous les deux, d\u00e8s le d\u00e9but, eu cette id\u00e9e qui donne une colonne vert\u00e9brale tr\u00e8s int\u00e9ressante \u00e0 deux r\u00e9cits parall\u00e8les. <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>L’id\u00e9e est venue du fait que B\u00e9r\u00e9nice m’a fait \u00e9couter une lecture, sur France Inter, de la lettre que Bonnier de la Chapelle a envoy\u00e9e \u00e0 son p\u00e8re la veille de son ex\u00e9cution. En entendant cette lettre, tr\u00e8s sinc\u00e8rement, j’ai fondu en larmes. On s’est regard\u00e9s, on en a parl\u00e9, et on s’est dit qu’il fallait que ce soit dans le film. On a donc creus\u00e9 ce fil narratif autour de Bonnier de la Chapelle, sur lequel il y avait assez peu de documentation disponible.<\/p>\n\n\n\n Un livre est paru entre-temps, qu’on a utilis\u00e9, qu\u2019on a lu, mais les sources restent rares.<\/p>\n\n\n\n Ce livre est tr\u00e8s int\u00e9ressant, mais il soul\u00e8ve en r\u00e9alit\u00e9 beaucoup de questions, parce qu’on ne sait pas tant de choses sur Bonnier de la Chapelle. On sait qu’il a assassin\u00e9 Darlan, qu’il y a eu un proc\u00e8s, on sait ce qui s’y est dit au cours du proc\u00e8s, on sait qu’il \u00e9tait au lyc\u00e9e Stanislas, et qu’il a \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9 par son oncle et sa tante, qui \u00e9taient de gauche et amis de L\u00e9on Blum. Ce qui m’agace beaucoup, c’est d’entendre des amateurs d’histoire, \u00e0 gauche comme \u00e0 droite, affirmer qu’il \u00e9tait royaliste \u2014 alors qu’en r\u00e9alit\u00e9, on n’en sait rien.<\/p>\n\n\n\n Il \u00e9tait au lyc\u00e9e Stanislas, o\u00f9 il y avait certes des royalistes, et il avait, comme \u00e0 peu pr\u00e8s tous les jeunes de son \u00e9poque, acc\u00e8s \u00e0 des livres maurrassiens, etc. La personne qui lui a procur\u00e9 les armes faisait probablement partie de l\u2019ob\u00e9dience royaliste. Mais il n\u2019existe rigoureusement aucune preuve que Fernand \u00e9tait royaliste, d\u2019autant qu’il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par un couple r\u00e9solument r\u00e9publicain. [Depuis cette rencontre, le neveu de Fernand a pris contact avec B\u00e9r\u00e9nice. Sa tante, la \u00abpetite Suzanne\u00bb que l\u2019on voit dans le film est toujours vivante\u2026 et elle a vu le film ! \u00c7a m’a beaucoup \u00e9mu. Le neveu nous fait parvenir deux documents incroyables, deux \u00e9crits du p\u00e8re de Fernand. Fernand, \u00e9crit-il, \u00abn\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 ni royaliste, ni cagoulard, et dans ses veines ne coulait que le sang rouge des vrais r\u00e9publicains.\u00bb Il rappelle le temp\u00e9rament de Fernand et \u00abson caract\u00e8re enthousiaste et d\u00e9cid\u00e9 qui ne lui permettait pas de comprendre et surtout d\u2019admettre les r\u00e9alit\u00e9s affreuses du moment.\u00bb Son p\u00e8re ajoute aussi : \u00abla voix fran\u00e7aise de Londres, seul r\u00e9confort pour tant de Fran\u00e7ais, \u00e9tait attendue par lui tous les jours avec impatience. Il \u00e9couta l\u2019appel du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle et sa d\u00e9cision d\u2019aller le rejoindre fut prise imm\u00e9diatement.\u00bb] <\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Une chose m\u2019a frapp\u00e9 et nous a beaucoup influenc\u00e9 avec B\u00e9r\u00e9nice en lisant son proc\u00e8s, qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s exp\u00e9ditif : les juges n’arrivaient pas \u00e0 imaginer qu’un jeune de cet \u00e2ge ait pu agir par lui-m\u00eame et en conscience.<\/p>\n\n\n\n Ils \u00e9taient obs\u00e9d\u00e9s par l’id\u00e9e de comprendre qui l’avait manipul\u00e9. Plusieurs th\u00e9ories ont alors circul\u00e9 : certains pensaient qu’il avait \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9 par les Italiens, parce que son p\u00e8re \u00e9tait d’origine italienne ; d’autres, que c’\u00e9tait \u00e9videmment Churchill qui l’avait manipul\u00e9 \u2014 ce qui n’\u00e9tait pas vrai ; d’autres encore, que c’\u00e9tait de Gaulle \u2014 ce qui n’\u00e9tait pas vrai non plus ; et d’autres enfin, qu’il avait toujours \u00e9t\u00e9 royaliste \u2014 ce qui est peu probable \u00e0 mon avis. [Depuis, les nouveaux documents auxquels j\u2019ai eu acc\u00e8s, me le confirment pleinement.] <\/p>\n\n\n\n Je me suis dit qu’il fallait donner sa chance \u00e0 ce jeune : le consid\u00e9rer comme une personne humaine qui a agi par elle-m\u00eame. C’est ce que le film cherche \u00e0 faire : dans ce film, ce sont des gens qui existent par eux-m\u00eames. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est pour cela que les discussions sur les d\u00e9tails, qui sont le plus souvent le fait de gardiens du temple qui s’improvisent historiens au dernier moment, sont aga\u00e7antes. Elles d\u00e9tournent la lecture du film d’une chose importante : qu’un jeune homme de 17 ans puisse agir par lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n J’ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s touch\u00e9 par cette trajectoire. Je suis ensuite all\u00e9 au lyc\u00e9e Stanislas, et c’\u00e9tait \u00e9mouvant, parce que j’y ai trouv\u00e9 des documents qui n’avaient jamais \u00e9t\u00e9 ouverts et consult\u00e9s par aucun historien \u2014 notamment les lettres de son oncle au proviseur, pour essayer d’\u00e9viter que le jeune homme ne soit renvoy\u00e9. On sent les efforts de l\u2019oncle pour faire pardonner le caract\u00e8re bouillonnant de Fernand \u2014 c\u2019est \u00e9mouvant. <\/p>\n\n\n\n C’\u00e9tait en effet un trublion, il avait besoin d’agir tout le temps, il y avait chez lui un d\u00e9bordement d’\u00e9nergie permanent. C\u2019\u00e9tait une sorte de De Gaulle sans la vision d\u2019aigle sur l\u2019histoire et le futur. Son oncle passait son temps \u00e0 \u00e9crire au proviseur pour lui demander de l\u2019excuser, pour dire qu\u2019il avait tout de m\u00eame des qualit\u00e9s. Je trouve cela assez \u00e9mouvant.<\/p>\n\n\n\n Antonin Baudry \u2014 <\/strong>Ce que cela permettait, ensuite, c’\u00e9tait de voir comment quelqu’un qui vit \u00e0 Paris \u2014 avant de partir pour Alger, ce qui occupe \u00e0 peu pr\u00e8s la seconde moiti\u00e9 du film \u2014 per\u00e7oit ce que fait de Gaulle. <\/p>\n\n\n\n Sur ce point, honn\u00eatement, on n’en sait rien : on n’a aucune preuve de la fa\u00e7on dont Fernand recevait les discours de de Gaulle. Pour moi, quand on ne sait pas, c’est un terrain parfait pour l’imagination ! Mais toujours sous le regard d’un historien. Si Julian avait trouv\u00e9 certaines sc\u00e8nes impensables, il me l\u2019aurait dit et j’aurais chang\u00e9 mon fusil d’\u00e9paule et je ne serais pas all\u00e9 dans cette direction-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n [Depuis, les documents cit\u00e9s ci-dessus me confirment dans mon intuition, ce qui me r\u00e9jouit.]<\/p>\n\n\n\n Quand on fait des films, m\u00eame des fictions, \u00e0 partir du moment o\u00f9 ils s’appuient tout de m\u00eame sur des faits historiques, il est important d’avoir un degr\u00e9 \u00e9lev\u00e9 de sinc\u00e9rit\u00e9. Il faut r\u00e9sister \u00e0 ajouter des \u00e9l\u00e9ments qui pourraient rendre le film meilleur, mais sont contraires \u00e0 la compr\u00e9hension qu\u2019on a du personnage. <\/p>\n\n\n\n La sinc\u00e9rit\u00e9 est donc essentielle. Si on est sinc\u00e8re, on peut recevoir et assumer la critique. C\u2019est, au fond, une question d\u2019int\u00e9grit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Julian Jackson \u2014<\/strong> J’ai vu quelques articles sur le film, dont un d’un historien qui a fait ce que les historiens ont tendance \u00e0 faire, c’est-\u00e0-dire pinailler sur une chose qui a pourtant vraiment exist\u00e9, mais qu’il trouvait tellement invraisemblable qu’il la jugeait invent\u00e9e. D\u2019ailleurs moi-m\u00eame quand je l\u2019ai vue \u00e0 l’\u00e9cran moi-m\u00eame, j’ai pens\u00e9 : \u00ab C’est bizarre \u00bb, mais je savais que cela avait exist\u00e9 ! <\/p>\n\n\n\n C’est une sc\u00e8ne qui se situe presque au d\u00e9but du premier film, lorsque les Britanniques veulent que de Gaulle se pr\u00e9sente devant un public britannique. Il parle \u00e0 peine anglais, il a peut-\u00eatre un peu le trac \u2014 de Gaulle, apr\u00e8s tout, reste un \u00eatre humain. Si vous avez vu le film, il para\u00eet sur sc\u00e8ne avec un texte qu’il n’ose pas prononcer ; et il repart sans avoir parl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Cela semble invraisemblable, mais cette sc\u00e8ne a en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte par une de mes doctorantes, Charlotte Faucher, qui faisait un doctorat sur l’Institut fran\u00e7ais de Londres, un tr\u00e8s bon travail sur la diplomatie de l’\u00e9poque. C’est elle qui a retrouv\u00e9, rapport\u00e9e dans la presse de l’\u00e9poque, cette anecdote surnomm\u00e9e \u00ab The Silent General \u00bb : le g\u00e9n\u00e9ral qui para\u00eet sur sc\u00e8ne, ne dit rien, et laisse tout le monde un peu perplexe.<\/p>\n\n\n\n Cette sc\u00e8ne n’est donc pas invent\u00e9e : elle a vraiment eu lieu, m\u00eame si elle semble effectivement assez \u00e9trange ! <\/p>\n\n\n\nVous \u00eates donc mari\u00e9 \u00e0 de Gaulle ?<\/h3>\n\n\n\n
Antonin Baudry<\/a> a donc en quelque sorte mis en images vos r\u00eaves.\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Comment travaillent ensemble un cin\u00e9aste qui doit prendre des libert\u00e9s et un historien qui, au contraire, doit les bannir ? Concr\u00e8tement, comment traite-t-on le 18 juin 1940 en cin\u00e9aste et comment le traite-t-on en historien ?\u00a0<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
Quelles sont alors les possibilit\u00e9s ?<\/h3>\n\n\n\n
Que s\u2019est-il pass\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Quel \u00e9tait le probl\u00e8me ? <\/h3>\n\n\n\n
Que vouliez-vous mettre, par exemple ?<\/h3>\n\n\n\n
Comment vous en \u00eates-vous sorti ?<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Comment cela s\u2019est pass\u00e9 dans ce cas pr\u00e9cis avec Julian Jackson ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais ce processus de maturation pour reprendre vos termes est un travail de cr\u00e9ation et il faut de la libert\u00e9 pour pouvoir raconter l’histoire. Comment cela s\u2019agence avec le travail de l\u2019historien ? <\/h3>\n\n\n\n
Vous n\u2019aviez donc pas peur d\u2019\u00eatre brid\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Et que pensez-vous du 18 juin ? <\/h3>\n\n\n\n
Quelle est la diff\u00e9rence avec votre m\u00e9tier d\u2019historien ?<\/h3>\n\n\n\n
Que se passe-t-il alors quand on d\u00e9cide de faire un film \u00e0 partir d\u2019un livre ? <\/h3>\n\n\n\n
Pensez-vous \u00e0 quelque chose en particulier ? <\/h3>\n\n\n\n
Cette dimension romanesque vous int\u00e9resse tout autant ?<\/h3>\n\n\n\n
Dans quelle mesure vous ne le saviez pas ? <\/h3>\n\n\n\n
Apr\u00e8s la sortie du film, avez-vous d\u00e9couvert de nouvelles choses ou des r\u00e9actions de spectateurs vous ont-elles surpris ?<\/h3>\n\n\n\n
Avez-vous un exemple ? <\/h3>\n\n\n\n
Pourtant Antonin Baudry a donc gard\u00e9 la sc\u00e8ne\u2026 <\/h3>\n\n\n\n
Que peut apporter le fait de le montrer habill\u00e9 en civil ?<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n En avez-vous un autre ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous n\u2019avez donc jamais h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 avoir un historien comme consultant ?<\/h3>\n\n\n\n
Julien Jackson, comment distinguez-vous les bons et les mauvais choix qui s\u2019\u00e9cartent de la v\u00e9rit\u00e9 historique ? <\/h3>\n\n\n\n
Alors revenons sur la fabrication parce qu\u2019on a vu que vous \u00e9tiez pas mal concert\u00e9, mais concr\u00e8tement, est-ce que vous avez envoy\u00e9 \u00e0 ce que vous avez \u00e9crit ? Vous \u00e9tiez deux, d’ailleurs \u2014 il y avait aussi votre \u00e9pouse. <\/h3>\n\n\n\n
\u00c0 propos de Fernand Bonnier de la Chapelle, \u00e0 quel moment l\u2019id\u00e9e d\u2019une double intrigue, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 celle du g\u00e9n\u00e9ral, de l\u2019autre celle de ce jeune homme, a-t-elle \u00e9merg\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi ce personnage vous semble si int\u00e9ressant et si central dans votre vision que vous avez de l\u2019histoire de la Seconde Guerre mondiale ? <\/h3>\n\n\n\n
Quelle est l\u2019utilit\u00e9 du personnage sur le plan narratif ? <\/h3>\n\n\n\n
Julian Jackson, y-a-t-il des sc\u00e8nes dans le film qui sont invent\u00e9es ? <\/h3>\n\n\n\n
Avez-vous d\u2019autres exemples ? <\/h3>\n\n\n\n