{"id":344519,"date":"2026-07-04T21:09:57","date_gmt":"2026-07-04T19:09:57","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=344519"},"modified":"2026-07-04T21:30:07","modified_gmt":"2026-07-04T19:30:07","slug":"la-soupe-aux-palourdes-nouvelle-angleterre-de-philip-roth","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/la-soupe-aux-palourdes-nouvelle-angleterre-de-philip-roth\/","title":{"rendered":"La soupe aux palourdes Nouvelle-Angleterre de Philip Roth"},"content":{"rendered":"\n
Les Am\u00e9ricains utilisent des palourdes en conserve qui viennent avec du jus. <\/p>\n\n\n\n
Si vous n’en trouvez pas, versez un litre d\u2019eau avec les carottes \u00e9minc\u00e9es, les oignons et le c\u00e9leri coup\u00e9s en petits morceaux dans une casserole.<\/p>\n\n\n\n
Faites revenir une vingtaine de minutes.<\/p>\n\n\n\n
Dans une po\u00eale, faire fondre le beurre \u00e0 feu moyen, ajouter la farine pour faire un roux et m\u00e9langer, puis le lait et la cr\u00e8me, touillez jusqu\u2019\u00e0 ce que l’ensemble soit \u00e9pais et homog\u00e8ne, ajoutez les l\u00e9gumes et un peu de leur jus.<\/p>\n\n\n\n
Cuisez \u00e0 feu doux encore une dizaine de minutes. <\/p>\n\n\n\n
Avant de servir, versez les palourdes (il faut qu’elles soient tr\u00e8s peu cuites sinon, elles vont \u00eatre caoutchouteuses). Pendant que les palourdes se r\u00e9chauffent dans la soupe, ajoutez le vinaigre. Salez et poivrez.<\/p>\n\n\n\n
La cuisine est l’un des rares sujets que Roth survole \u2014 lui, pourtant \u00e9crivain du d\u00e9tail. Ses personnages se nourrissent, mais ce qu’ils mangent est \u00e0 peine pr\u00e9cis\u00e9. La soupe de l\u00e9gumes pr\u00e9par\u00e9e par sa femme Claire Bloom pour son p\u00e8re qui revient de l’h\u00f4pital dans Patrimoine<\/em> n\u2019est rien de plus qu\u2019une soupe de l\u00e9gumes. <\/p>\n\n\n\n Coleman Silk, le h\u00e9ros de La Tache<\/em>, se souvient de la cuisine maternelle. En quittant sa famille pour devenir blanc, il ne go\u00fbtera plus jamais au maquereau, \u00e0 sa poule au pot, \u00e0 son poulet r\u00f4ti, \u00e0 sa glace maison, aux p\u00eaches au sirop, ces plats favoris qu’il a d\u00fb laisser derri\u00e8re lui, brisant le c\u0153ur de sa m\u00e8re. Chez Roth, la cuisine est simple, savoureuse, mitonn\u00e9e par des femmes quand il s’agit de plats, de la viande grill\u00e9e quand un homme est au fourneau. Pas de recettes, de listes de courses, il ne s’attarde pas sur ce qui se passe devant une casserole.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Roth est plus pr\u00e9cis dans le d\u00e9tail avec les cevapcici pr\u00e9par\u00e9es par Drenka, la formidable ma\u00eetresse d’origine yougoslave de Michael Sabbath du Th\u00e9\u00e2tre de Sabbath ; des petites boulettes aux trois viandes hach\u00e9es, porc, b\u0153uf, agneau que l’on d\u00e9guste avec un oignon coup\u00e9 en petits morceaux, et auquel on peut ajouter des petits piments rouges tr\u00e8s piquants. <\/p>\n\n\n\n Michael Sabbath mange du pain rassis recouvert d’une \u00e9paisse couche d’une co\u00fbteuse confiture aux fruits rouges, des c\u00f4telettes de porc et des c\u00f4telettes d’agneau. Seul l’int\u00e9resse le gout du sexe, son \u00ab odeur de mar\u00e9cage \u00bb, \u00ab odeur v\u00e9g\u00e9tale, de racines dans la boue qui pourrissent \u00bb. Il n\u2019a jamais cette pr\u00e9cision pour un plat.<\/p>\n\n\n\n Chez Roth, quand on a quitt\u00e9 la cuisine de sa m\u00e8re, on va au restaurant. Les personnages se retrouvent dans des bistros italiens ou russes, des dinners<\/em>, des adresses de quartier, de son quartier, l’Upper west side. Ce ne sont pas des restaurants gastronomiques, il ne se d\u00e9place pas pour tester une adresse recommand\u00e9e par le New York Times<\/em>. Ses alter ego litt\u00e9raires, Nathan Zuckerman, David Kepesh, Michael Sabbath ne vont pas au bistro pour d\u00eener, mais pour avoir une conversation intelligente sans \u00eatre d\u00e9rang\u00e9s par l’aspect pratique, mat\u00e9riel, faire les courses, \u00e9plucher des l\u00e9gumes, cuire, d\u00e9barrasser la table. Il mange ce qu’il y a dans son assiette.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Dans la vie r\u00e9elle, il confie \u00e0 son ami Benjamin Taylor, son go\u00fbt pour le boui-boui o\u00f9 le menu n’a aucun int\u00e9r\u00eat, et sugg\u00e8re lors d’un de leurs premiers d\u00eeners, un Italien quelconque servant des boulettes \u00e0 la sauce tomate. Benjamin Taylor a tent\u00e9, au grand \u00e9tonnement de Roth \u2014il n’en voyait pas l’int\u00e9r\u00eat\u2014, de lui faire d\u00e9couvrir des restaurants de meilleure qualit\u00e9. Aller au restaurant, c’\u00e9tait parler \u00e0 un ami, et \u00e9ventuellement se nourrir.<\/p>\n\n\n\n Seul un plat poss\u00e8de un r\u00f4le dramatique dans la vie et donc l’\u0153uvre de Roth, c’est la soupe de palourdes. Il raconte la sc\u00e8ne dans Patrimoine<\/em>, r\u00e9cit consacr\u00e9 \u00e0 la mort de son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Beth, sa m\u00e8re, a soixante-dix-sept ans. Herman, son p\u00e8re \u00e0 peine plus. Ils sont attabl\u00e9s avec un couple d’amis dans un restaurant de fruits de mer. <\/p>\n\n\n\n Beth commande une soupe de palourdes et pr\u00e9cise \u00e0 la mode de la Nouvelle-Angleterre. Herman choisit la m\u00eame soupe, mais cuisin\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re Manhattan. Roth ne d\u00e9taille pas ces deux modes de cuisson alors qu’elles ont de l\u2019importance.<\/p>\n\n\n\n Quand les plats arrivent, sa m\u00e8re fait une grimace devant sa soupe Nouvelle-Angleterre et d\u00e9clare : \u00ab je ne veux pas de cette soupe \u00bb. Son mari propose qu’ils \u00e9changent, la Nouvelle-Angleterre contre la Manhattan.<\/p>\n\n\n\n Elle ne l’entend pas, elle est d\u00e9j\u00e0 morte. <\/p>\n\n\n\n \u00ab Je ne veux pas de cette soupe \u00bb furent les derniers mots de la m\u00e8re de Roth.<\/p>\n\n\n\n J’ai relu Patrimoine<\/em> plusieurs fois, sans avoir la curiosit\u00e9 de savoir ce qui distingue ces deux versions d’une m\u00eame soupe, adoptant ainsi le mod\u00e8le Roth. Manger un plat plut\u00f4t qu’un autre, tant qu’il est correct, a peu d’importance.<\/p>\n\n\n\n Mais, pourquoi Herman pr\u00e9f\u00e9rait-il la version Manhattan ? Qu’est-ce qui avait pu g\u00eaner Beth avant de mourir ? Et la diff\u00e9rence entre ces deux versions peut-elle expliquer, apporter une lumi\u00e8re sur les parents de Roth, sur Roth, sur son \u0153uvre m\u00eame ? <\/p>\n\n\n\n L’opposition entre les deux recettes tient au liant, ce qui permet aux palourdes de fondre dans un ensemble liquide. Dans la premi\u00e8re version dite Nouvelle-Angleterre, il est \u00e0 base de lait et de cr\u00e8me, pommes de terre, oignons, lard. La soupe est \u00e9paisse, velout\u00e9e, proche de la bisque, r\u00e9confortante, quasi assoupissante. \u00c0 l’origine, le Clam Chowder est un plat pour les p\u00eacheurs de la c\u00f4te Est, cuisin\u00e9 pour faire face au froid apr\u00e8s une journ\u00e9e en mer. C’est la classique. Beth a choisi la version originelle, car elle est une femme au gout simple, authentique. Mais en la humant elle a peut-\u00eatre pu se sentir d\u00e9go\u00fbt\u00e9e, naus\u00e9euse, en raison de son odeur de cr\u00e8me ?<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n \u00c0 l’inverse, la soupe \u00e9lue par Herman, le p\u00e8re de Roth, est plus l\u00e9g\u00e8re, la cr\u00e8me fra\u00eeche est remplac\u00e9e par des tomates, du c\u00e9leri, du thym et du laurier. Elle est v\u00e9g\u00e9tale, herbac\u00e9e, moins grasse. Une version pour des New-Yorkais attentifs \u00e0 leur poids, une version pour des gens pour qui se nourrir n’est pas d’avaler le plat le plus roboratif possible, mais un plaisir gourmet. <\/p>\n\n\n\n Certains ne jurent que par la premi\u00e8re, l’originelle, d’autres, comme le p\u00e8re de Roth, pr\u00e9f\u00e8rent la version plus r\u00e9cente. Le choix est une version culinaire de la lutte entre les anciens et les modernes.<\/p>\n\n\n\n Avant de mourir, en exprimant un regret, \u00ab je ne veux pas de cette soupe \u00bb, Beth qui symbolise le maintien de la tradition offre donc un rejet de cette m\u00eame tradition pour la modernit\u00e9 et se rapproche de son mari.<\/p>\n\n\n\n Herman lui, qui avait pass\u00e9 sa vie \u00e0 l’ext\u00e9rieur de la maison, faisant du porte \u00e0 porte pour vendre des assurances, puis dirigeant r\u00e9gional dans l’entreprise d’assurance qui l’employait, s’est confront\u00e9 \u00e0 d’autres communaut\u00e9s, d’autres classes sociales. Il peut se d\u00e9tourner de la soupe r\u00e9confortante aval\u00e9e par un p\u00eacheur, pour choisir Manhattan et ses tomates hors saison.<\/p>\n\n\n\n Roth respectait les r\u00e8gles impos\u00e9es par sa m\u00e8re : se nourrir simplement, ne pas manger les choses d\u00e9go\u00fbtantes inconnues et trop grasses que des vendeurs de la rue pouvaient offrir. Il fit une exception une fois. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 Prague, il revient excit\u00e9 d’une visite dans la vieille ville, apr\u00e8s avoir go\u00fbt\u00e9 des raviolis vendus \u00e0 la sauvette. Sa compagne d’alors comprit qu’il venait de tomber amoureux de la ville. <\/p>\n\n\n\n Horaires de travail, m\u00e9nage, v\u00eatements, alimentation, place des femmes, Roth \u00e9tait comme sa m\u00e8re pour le maintien de la tradition. Il s’habillait sobrement, accumulait les ma\u00eetresses de plus en plus jeunes \u00e0 fur et \u00e0 mesure qu’il vieillissait, respectait des horaires stricts de travail, se nourrissait quand il \u00e9tait l’heure de se nourrir, il finissait son assiette. Il \u00e9tait un homme du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9volution, la nouveaut\u00e9, le rejet des normes et des r\u00e8gles, c’\u00e9tait pour la litt\u00e9rature et le sexe. Il choisissait donc, lui aussi, une soupe de palourdes version Nouvelle-Angleterre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Seul un plat tenait une place centrale dans la vie et dans l’\u0153uvre de l’auteur du Complot contre l’Am\u00e9rique<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":344520,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"staff":[5035],"editorial_format":[4915],"week":[5034],"geo":[],"class_list":["post-344519","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-colombe-schneck","editorial_format-cuisine"],"acf":{"_thumbnail_id":344520,"excerpt":"Seul un plat tenait une place centrale dans la vie et dans l'\u0153uvre de l'auteur du Complot contre l'Am\u00e9rique<\/em>.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
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