{"id":344375,"date":"2026-07-04T21:23:06","date_gmt":"2026-07-04T19:23:06","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=344375"},"modified":"2026-07-04T21:24:16","modified_gmt":"2026-07-04T19:24:16","slug":"progress-the-advance-of-civilization-asher-b-durand","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/progress-the-advance-of-civilization-asher-b-durand\/","title":{"rendered":"Progress (The Advance of Civilization), Asher B. Durand"},"content":{"rendered":"\n
Progress (The Advance of Civilization)<\/em> est un tableau d\u2019Asher B. Durand, l\u2019un des meilleurs repr\u00e9sentants de la Hudson River School, un mouvement appel\u00e9 ainsi a posteriori, et qui rassemble les premiers grands peintres paysagistes am\u00e9ricains. Chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, ils tentent de donner naissance \u00e0 une peinture am\u00e9ricaine, en \u00e9cho \u00e0 ce qui se produisait, au milieu du XIXe si\u00e8cle, sur le plan politique aux \u00c9tats-Unis : tout \u00e9tant p\u00e9tri de culture europ\u00e9enne, il fallait rompre et doter ce nouveau pays de fondements neufs. Malgr\u00e9 cette volont\u00e9 d\u2019\u00e9mancipation, notamment vis-\u00e0-vis des tutelles britannique et fran\u00e7aise, la Hudson River School demeure profond\u00e9ment attach\u00e9e \u00e0 ses racines spirituelles europ\u00e9ennes : la peinture d\u2019Asher B. Durand est bien euro-descendante. <\/p>\n\n\n\n Le tableau a \u00e9t\u00e9 peint en 1853 et son format exc\u00e8de l\u00e9g\u00e8rement, comme il se doit de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique, les dimensions qui caract\u00e9risent la peinture de paysage europ\u00e9enne. Aux petits tableaux de chevalet qu\u2019on trouve sur le vieux continent, et qui font g\u00e9n\u00e9ralement entre 90 cm et 1,10 m de large, se substitue ici une \u0153uvre qui fait 1,82 m exactement. Sans avoir choisi de faire une toile monumentale, Asher B. Durand d\u00e9ploie son paysage \u00e0 une \u00e9chelle qui va au-del\u00e0 de ce qui se pratiquait en Europe : c\u2019est un tableau \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine. Pourtant, on ne peut s\u2019emp\u00eacher de songer \u00e0 l\u2019influence europ\u00e9enne : on peut y reconna\u00eetre certains traits de Claude Gell\u00e9e, alias le Lorrain, un peintre fran\u00e7ais du XVIIe si\u00e8cle si populaire aux \u00c9tats-Unis qu\u2019il est d\u2019usage de l\u2019appeler tout simplement Claude, comme nous disons L\u00e9onard pour de Vinci ou Michel-Ange pour Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni. Impossible de ne pas y voir \u00e9galement une parent\u00e9 avec l\u2019Anglais Turner, par ailleurs tr\u00e8s pr\u00e9sent dans la peinture am\u00e9ricaine de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n Plus qu\u2019un tableau de paysage, Progress (The Advance of Civilization) <\/em>est un tableau d\u2019histoire. C\u2019est l\u2019art pictural am\u00e9ricain qui me semble avoir le mieux saisi cette capacit\u00e9 du paysage \u00e0 dire l\u2019histoire. C\u2019est l\u2019Allemand \u2014 mais grand am\u00e9ricaniste \u2014 Alexandre Humboldt qui a th\u00e9oris\u00e9 en 1845 ce passage de relais entre la g\u00e9ographie et l\u2019histoire. Dans Cosmos : Essai d’une description physique du monde<\/em>, le grand savant pr\u00e9dit que le futur de la peinture historique sera dans l\u2019attention port\u00e9e aux \u00e9l\u00e9ments de la nature. Les peintres am\u00e9ricains avaient tr\u00e8s certainement lu ce best-seller<\/em> de l\u2019\u00e9poque. Penchons-nous \u00e0 pr\u00e9sent sur le tableau lui-m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n On voit d\u2019abord un paysage agreste qui s\u2019ouvre sur une marine qui, elle-m\u00eame, dirige notre regard vers des montagnes qui rythment l\u2019horizon. La perspective atmosph\u00e9rique leur conf\u00e8re un aspect iris\u00e9, tandis que la lumi\u00e8re jaune, qui rappelle autant le Lorrain que Turner, ne nous permet pas de savoir s\u2019il s\u2019agit d\u2019un cr\u00e9puscule ou de l\u2019aube. La meilleure hypoth\u00e8se est peut-\u00eatre que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment les deux \u00e0 la fois. D\u2019un m\u00eame geste, ce tableau donne \u00e0 voir l\u2019ensevelissement du pass\u00e9, de la culture indienne et l\u2019av\u00e8nement d\u2019un monde nouveau, am\u00e9ricain. <\/p>\n\n\n\n Rien n\u2019emp\u00eachait Asher B. Durand, comme plusieurs de ses contemporains, de peindre un cr\u00e9puscule cr\u00e9pusculaire, c\u2019est-\u00e0-dire rouge ou orang\u00e9. Mais rien de tel dans ce tableau o\u00f9 les lumi\u00e8res de l\u2019arri\u00e8re-plan ont l\u2019\u00e9clat de l\u2019or. Sans doute faut-il y voir quelque chose de tr\u00e8s litt\u00e9ral : de l\u2019or tombe du ciel sur le sol am\u00e9ricain. Dieu b\u00e9nit l\u2019Am\u00e9rique en la couvrant de richesses. N\u2019appelait-on pas cette p\u00e9riode le Gilded Age<\/em>, l\u2019\u00c2ge dor\u00e9 ? <\/p>\n\n\n\n\n\n La profondeur de l’\u0153uvre nous invite \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimenter de mani\u00e8re visuelle : du premier plan terrestre, brun, o\u00f9 semblent s\u2019exercer des forces tectoniques, on passe \u00e0 un arri\u00e8re-plan liquide, puis a\u00e9rien.\u00a0<\/p>\n\n\n\n L\u2019axe horizontal est lui aussi travaill\u00e9 par un conflit entre une partie gauche aux tonalit\u00e9s sombres, comme \u00e9manant directement de la partie la plus sauvage de la terre, et une partie droite en pente douce, bien plus polic\u00e9e ou \u00ab civilis\u00e9e \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Attardons-nous sur cette partie droite. On voit s\u2019y d\u00e9ployer, de mani\u00e8re tr\u00e8s paisible, une civilisation agricole : un bouvier ram\u00e8ne ses b\u0153ufs au village ; on voit une carriole remplie de fruits et de l\u00e9gumes. Asher B. Durand nous fait un \u00e9loge visuel de l\u2019\u00e9levage et de la culture agricole. On voit \u00e9galement une rivi\u00e8re, qui para\u00eet parfaitement domestiqu\u00e9e et qui d\u00e9bouche sur une baie elle aussi particuli\u00e8rement calme. L\u00e0, un petit bateau \u00e0 voile cabote tranquillement. Puis, derri\u00e8re un bosquet, vous pouvez apercevoir une \u00e9glise. Jusque-l\u00e0, rien ne semble vraiment s\u2019\u00e9loigner des repr\u00e9sentations europ\u00e9ennes classiques du monde rural. Mais, \u00e0 cet univers rural et chr\u00e9tien succ\u00e8de un port industriel, avec ses bateaux \u00e0 vapeur stationn\u00e9s derri\u00e8re un isthme. La fum\u00e9e monte dans le ciel, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une usine, ou d\u2019une ville enti\u00e8re. \u00c0 cette \u00e9poque, les \u00c9tats-Unis sont encore un territoire de pionniers, mais plus pour longtemps : les ann\u00e9es 1850 sont celles du tournant industriel. Ainsi, Asher B. Durand utilise la profondeur pour esquisser le futur de l\u2019Am\u00e9rique. L\u2019or qui tombe du ciel est le r\u00e9sultat direct de cette transformation \u00e9conomique et sociale. <\/p>\n\n\n\n\n\n La partie gauche du tableau est tout \u00e0 fait gla\u00e7ante. Trois Indiens \u2014 les derniers ? \u2014 sont en train de regarder ce monde qui n\u2019est plus le leur. Le paysage dans lequel ils s\u2019inscrivent rel\u00e8ve de ce que, dans la th\u00e9orie de l\u2019art europ\u00e9enne, on appelait le pittoresque. Ce mot, invent\u00e9 au XVIIe si\u00e8cle par Salvator Rosa, un paysagiste classique italien contemporain du Lorrain, mais dont les \u0153uvres sont bien plus sombres. C\u2019est chez lui qu\u2019on peut retrouver ces arbres foudroy\u00e9s du tableau d\u2019Asher B. Durand, particuli\u00e8rement celui, imposant, qui se trouve au premier plan. Cette chute de l\u2019arbre se double d\u2019une chute d\u2019eau : les personnages se trouvent pr\u00e8s d\u2019une cascade. La symbolique est claire : les Indiens ont \u00e9t\u00e9 foudroy\u00e9s par l\u2019avanc\u00e9e am\u00e9ricaine et leur chute est in\u00e9luctable, nous dit la composition du tableau. <\/p>\n\n\n\n\n\n En effet, il n\u2019y a pas de profondeur du c\u00f4t\u00e9 des Indiens : tout obstrue le regard. Il n\u2019y a donc pas de futur possible. La rivi\u00e8re c\u00f4t\u00e9 monde agricole, parfaitement apprivois\u00e9e, fait office de r\u00e9ponse \u00e0 la cascade sauvage. D\u2019ailleurs, les Indiens font partie int\u00e9grante du paysage ; on les distingue \u00e0 peine dans cette contr\u00e9e funeste. Le tableau d\u2019Asher B. Durand se fait ainsi l\u2019\u00e9cho d\u2019un d\u00e9bat \u00e0 la fois moral, esth\u00e9tique et existentiel am\u00e9ricain qui a cours en son temps : les Indiens ont-ils vocation \u00e0 \u00eatre les victimes sacrifi\u00e9es de cette destruction cr\u00e9atrice \u00e0 laquelle les pionniers se livrent alors ? En ressort parfois l\u2019id\u00e9e, \u00e0 la fois cruelle et facile, d\u2019une in\u00e9luctabilit\u00e9 : la destruction des Indiens est inexorable et celle du paysage am\u00e9ricain une condition de sa civilisation. C\u2019est ce que John Sullivan, un publiciste am\u00e9ricain, avait appel\u00e9, en faisant une r\u00e9f\u00e9rence explicite \u00e0 Dieu, la destin\u00e9e manifeste des \u00c9tats-Unis. Le pays court apr\u00e8s sa richesse et l\u2019obtient au prix de l\u2019an\u00e9antissement de ses propres biens, naturels et culturels. <\/p>\n\n\n\n
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