{"id":344088,"date":"2026-07-04T21:34:36","date_gmt":"2026-07-04T19:34:36","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=344088"},"modified":"2026-07-04T21:35:27","modified_gmt":"2026-07-04T19:35:27","slug":"siri-hustvedt-et-le-souvenir-de-paul-auster-a-brooklyn","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/siri-hustvedt-et-le-souvenir-de-paul-auster-a-brooklyn\/","title":{"rendered":"Siri Hustvedt et le souvenir de Paul Auster \u00e0 Brooklyn\u00a0"},"content":{"rendered":"\n

Depuis quelques jours, certains panneaux publicitaires affichent la couverture de Ghost Stories.<\/em> \u00ab N\u00b0 1 des ventes \u00bb<\/em>, est-il pr\u00e9cis\u00e9 en dessous de la photo de Paul Auster et Siri Hustvedt. Ils sont jeunes et beaux. Sorti mi-mai, le livre s\u2019est d\u00e9j\u00e0 vendu \u00e0 presque 30 000 exemplaires, un excellent chiffre pour de la non-fiction, surtout dans un march\u00e9 du livre qui se porte mal.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Le 30 janvier 2024, l\u2019\u00e9crivain am\u00e9ricain Paul Auster, n\u00e9 en 1947, mourrait des suites d\u2019un cancer au poumon. Il \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Newark (New Jersey), comme Philip Roth (1933-2018). Mais contrairement \u00e0 l\u2019auteur de La Tache<\/em>, connu pour batifoler, Auster \u00e9tait attach\u00e9 et associ\u00e9 \u00e0 une femme et une seule, la romanci\u00e8re et essayiste Siri Hustvedt. La maladie de l\u2019auteur de L\u00e9viathan<\/em> avait \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9e au mois en janvier 2023. Il s\u2019est \u00e9teint dans la maison de quatre \u00e9tages qu\u2019il habitait \u00e0 Brooklyn avec son \u00e9pouse. Parents d\u2019une fille, la chanteuse Sophie Auster, ils formaient depuis quarante-trois ans un couple fusionnel. Ghost Stories<\/em> est le r\u00e9cit des derniers mois de l\u2019existence de Paul Auster et de quatre d\u00e9cennies d\u2019amour fou et de bonheur. C\u2019est la glorification \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine, selon les lois du storytelling<\/em>, d\u2019une histoire pr\u00e9sent\u00e9e comme exceptionnelle. Siri Hustvedt \u00e9crit que les liait un \u00ab raccordement intellectuel-\u00e9rotique \u00bb<\/em>. Ils relisaient leurs livres respectifs avant de les confier \u00e0 l\u2019\u00e9diteur, ils partageaient leur culture, et leurs lectures. Leurs valeurs \u00e9taient les m\u00eames : progressistes et d\u00e9mocrates. L\u2019\u00e9lection, puis la r\u00e9\u00e9lection de Donald Trump les avaient effray\u00e9s… Que demander de plus, que demander de mieux ? <\/p>\n\n\n\n

Ce journal de deuil chante un couple litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019entente et au physique sans accroc. Certes, il leur est arriv\u00e9 des choses terribles que Ghost Stories<\/em> ne passe pas sous silence, mais \u00ab il n\u2019est rien arriv\u00e9 de terrible entre nous \u00bb<\/em>, note Siri Hustvedt. Ils ont tous les deux eu du succ\u00e8s : pas de jaloux, si ce n\u2019est que Siri Hustvedt a souvent d\u00e9plor\u00e9 que les lecteurs attribue \u00e0 son mari la connaissance d\u2019une discipline ou d\u2019un sujet qu\u2019elle ma\u00eetrisait avant lui ou mieux que lui \u2013 les neurosciences, par exemple. D\u00e9taillant et louant cette harmonie, le livre la propose au lecteur en mod\u00e8le, \u00e0 la mani\u00e8re dont le font certaines com\u00e9dies dramatiques am\u00e9ricaines. L\u2019histoire finit mal mais elle fut belle. <\/p>\n\n\n\n

Le duo \u00ab Paul et Siri \u00bb<\/em> a fait mieux que Zelda et Scott Fitzgerald, couple certes iconique mais qui s\u2019est autod\u00e9truit. Auster et Hustvedt ne se sont pas s\u00e9par\u00e9s \u00e0 partir du moment o\u00f9 ils se sont rencontr\u00e9s, en 1981. Elle avait 26 ans, lui, 34. Forment-ils pour autant un couple am\u00e9ricain mythique ? L\u2019avenir le dira. Ils sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 embl\u00e9matiques d\u2019un lieu, Brooklyn ; du moins de quelques rues de Brooklyn o\u00f9 habitent plusieurs intellectuels, et que Paul Auster avait film\u00e9es dans Brooklyn Boogie<\/em> en 1995. <\/p>\n\n\n\n

Depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, ce n\u2019est plus \u00e0 Manhattan que tout se passe, mais vers Prospect Park et Greenpoint. Un autre \u00e9crivain, am\u00e9ricain d\u2019adoption, aff\u00fbte lui aussi le r\u00e9cit de sa vie conjugale ces temps-ci : Salman Rushdie. Il l\u2019a fait dans Le Couteau<\/em> (Gallimard, 2024), r\u00e9cit de la tentative d\u2019assassinant dont il a \u00e9t\u00e9 victime le 12 ao\u00fbt 2022 et dont il s\u2019est remis en grande partie gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019amour de, et pour son \u00e9pouse, la po\u00e9tesse Rachel Eliza Griffiths. N\u00e9anmoins, Salman Rushdie conserve un humour british : la premi\u00e8re fois qu\u2019il voit Eliza, \u00e0 un cocktail, il la trouve si belle qu\u2019il ne fait plus attention \u00e0 rien, il se prend une porte vitr\u00e9e en pleine figure et tombe \u00e0 la renverse.<\/p>\n\n\n\n

Le Grand Continent a rencontr\u00e9 Siri Hustvedt \u00e0 Paris, lorsqu\u2019elle est venue assurer la promotion de Ghost Stories<\/em> en Europe. Le rendez-vous s\u2019est tenu dans un salon de sa maison d\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise, Gallimard. Ce texte est en effet le premier qu\u2019elle publie chez Gallimard alors que les pr\u00e9c\u00e9dents, comme ceux de Paul Auster, \u00e9taient \u00e9dit\u00e9s chez Actes Sud. Le transfert, qui a d\u00fb co\u00fbt\u00e9 cher, annonce-t-il celui des romans de Paul Auster chez Gallimard ? Nous verrons bien. <\/p>\n\n\n\n

Elle est grande et souriante. Avec gravit\u00e9, douceur et p\u00e9dagogie, elle raconte la disparition de l\u2019homme de sa vie et le manque quotidien qu\u2019elle en \u00e9prouve. <\/p>\n\n\n\n

Ghost Stories<\/em> (le titre original a \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9) s\u2019intitule ainsi parce que Siri Hustvedt, dans les jours qui ont suivi la disparition de son mari, a eu la sensation qu\u2019il \u00e9tait encore l\u00e0, pr\u00e8s d\u2019elle. Chaque pi\u00e8ce de la maison restait impr\u00e9gn\u00e9e des habitudes du d\u00e9funt : \u00ab C\u2019est la maison d\u2019un long dialogue continu au sujet de petites choses et de grandes, un dialogue qui a maintenant pris fin. \u00bb<\/em> Le texte commence par la fin du film, la mort de \u00ab Paul \u00bb<\/em>. Puis il revient sur les mois qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, les traitements, les diagnostics dont Siri Hustvedt informe leurs amis au fur-et-\u00e0-mesure que se d\u00e9grade l\u2019\u00e9tat de l\u2019\u00e9crivain. Il s\u2019arr\u00eate aussi sur une s\u00e9rie de catastrophes, qui furent m\u00e9diatis\u00e9es. Le 1er<\/sup> novembre 2021, Ruby Auster, la fille du fils du premier mariage de Paul Auster est morte. Elle avait seulement dix mois. Apr\u00e8s six mois d\u2019enqu\u00eate, il fut \u00e9tabli qu\u2019elle avait succomb\u00e9 \u00e0 une overdose de fentanyl et d\u2019h\u00e9ro\u00efne alors qu\u2019elle \u00e9tait sous la surveillance de son p\u00e8re, Daniel Auster. Il s\u2019\u00e9tait endormi \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Daniel Auster fut arr\u00eat\u00e9, mis en examen pour homicide involontaire et homicide par n\u00e9gligence criminelle. Il fut emprisonn\u00e9. Le jour de sa lib\u00e9ration sous caution, quelques heures apr\u00e8s qu\u2019il a quitt\u00e9 la prison, il a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 mort par overdose de fentanyl et d\u2019h\u00e9ro\u00efne \u00e0 son tour. Siri Hustvedt, d\u00e9licatement, ne commente pas ces trag\u00e9dies. Elle cite le passage d\u2019une lettre d\u2019Emily Dickinson (1830-1986) : \u00ab Essayer de parler de ce qui s\u2019est pass\u00e9, ce serait impossible. L\u2019ab\u00eeme n\u2019a pas de biographe. \u00bb <\/em><\/p>\n\n\n\n

L\u2019un des points les plus int\u00e9ressants peut-\u00eatre de Ghost Stories<\/em> est le traitement que cet essai personnel r\u00e9serve au hasard, et \u00e0 son contraire, le d\u00e9terminisme. Les bifurcations biographiques qui se jouent \u00e0 un cheveu sont l\u2019un des th\u00e8mes de l\u2019\u0153uvre de Paul Auster. Or Siri Hustvedt, sans le souligner, peut-\u00eatre m\u00eame sans le vouloir, dessine un encha\u00eenement logique dans la trajectoire de son mari. Les a\u00efeux de celui-ci n\u2019\u00e9taient pas des gens heureux, ni des personnes tranquilles. Alors que le livre est tr\u00e8s (trop) corset\u00e9, un peu lisse, comme le fut l\u2019entretien que l\u2019\u00e9crivaine a accord\u00e9 au Grand Continent, c\u2019est assez beau de voir batailler ainsi le hasard et la n\u00e9cessit\u00e9 chez une femme f\u00e9rue de neurosciences et de biologie davantage que de psychanalyse. <\/p>\n\n\n\n

Le texte navigue entre plusieurs d\u00e9cors, plusieurs \u00e9poques. Siri Hustvedt a pass\u00e9 sa jeunesse dans le Minnesota avant de d\u00e9barquer \u00e0 New York. Le 23 f\u00e9vrier 1981, \u00e0 Manhattan, lors d\u2019une lecture par une po\u00e9tesse de son travail \u2013 un rituel aussi ancr\u00e9 dans la vie intellectuelle am\u00e9ricaine que le storytelling \u2013 elle a remarqu\u00e9 Paul Auster et a souhait\u00e9 lui \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e. Il \u00e9tait plut\u00f4t bougon, pr\u00e9occup\u00e9. La future autrice \u00e9tait libre sentimentalement et elle \u00e9tudiait la litt\u00e9rature \u00e0 Columbia ; Auster \u00e9tait po\u00e8te, gros fumeur, tourment\u00e9, embourb\u00e9 dans une relation compliqu\u00e9e et p\u00e8re d\u2019un fils de quatre ans, Daniel, qui n\u2019allait d\u00e9j\u00e0 pas bien. Il \u00e9tait s\u00e9par\u00e9 de son \u00e9pouse, la romanci\u00e8re Lydia Davis, mais n\u2019\u00e9tait pas encore divorc\u00e9. Il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit Cit\u00e9 de verre<\/em> (Actes Sud, 1987) \u2014 un roman que dix-huit \u00e9diteurs avaient au pr\u00e9alable refus\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Vouliez-vous que le livre prenne cette forme d\u2019allers et retours entre plusieurs temporalit\u00e9s ?<\/h3>\n\n\n\n

Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, apr\u00e8s la mort de Paul, j\u2019avais l\u2019intuition de la forme que je souhaitais donner \u00e0 mon texte, mais je n\u2019avais aucune note pr\u00e9paratoire. <\/p>\n\n\n\n

D\u2019habitude, j\u2019en ai, au moment d\u2019entamer un livre. J\u2019avais des lettres que Paul et moi avions \u00e9chang\u00e9es, des photos, des mots de condol\u00e9ances re\u00e7us \u00e0 la mort de Paul, et je savais que j\u2019aimerais int\u00e9grer ces documents dans le livre. J\u2019avais les trente-cinq pages des lettres que Paul avait \u00e9crites pour Miles, notre petit-fils, n\u00e9 le 1er<\/sup> janvier 2024. Il s\u2019y adresse \u00e0 lui en lui pr\u00e9sentant la famille, sa m\u00e8re, notre fille Sophie. <\/p>\n\n\n\n

La seule chose que j\u2019avais pr\u00e9vu \u00e0 propos de la structure de ce livre \u00e0 venir, et qui pourtant a chang\u00e9 au cours de l\u2019\u00e9criture, c\u2019\u00e9tait de placer les lettres adress\u00e9es \u00e0 Miles \u00e0 un endroit, et non de les diss\u00e9miner, comme je l\u2019ai fait finalement. La forme actuelle s\u2019est dessin\u00e9e au fur-et-\u00e0-mesure.<\/p>\n\n\n\n

Un th\u00e8me court tout au long du livre, celui que rien n\u2019arrive par hasard. Votre mari appelait les drames qui ont tu\u00e9 Ruby et Daniel \u00ab les choses horribles \u00bb<\/em>. Vous \u00e9voquez \u00e9galement des \u00e9v\u00e9nements qui ont touch\u00e9 la famille paternelle de votre mari et dont Daniel Auster a pu h\u00e9riter ; votre mari aussi, d\u2019ailleurs. Selon vous, ces drames ont compt\u00e9 dans le d\u00e9clenchement du cancer de Paul Auster. \u00c9tablir ce lien, est-ce le r\u00e9sultat d\u2019un int\u00e9r\u00eat pour la psychanalyse ?<\/h3>\n\n\n\n

Peut-\u00eatre. J\u2019ai d\u00e9couvert le f\u00e9minisme \u00e0 travers mes lectures, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt ans. Puis j\u2019ai d\u00e9couvert la psychanalyse \u00e0 travers ce qu\u2019en pensaient les f\u00e9ministes. Je me souviens de ma lecture de Kate Millett (1934-2017), une artiste am\u00e9ricaine, autrice de Sexual Politics<\/em>. Elle \u00e9tait tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Freud. Paradoxalement, elle m\u2019a donn\u00e9 envie de le lire. J\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 le lire toute ma vie. Je suis critique \u00e0 son \u00e9gard, mais il n\u2019a jamais cess\u00e9 de m\u2019int\u00e9resser. J\u2019ai lu \u00e9galement Donald Winnicott (1896-1971), que j\u2019aime beaucoup. J\u2019aime un peu moins Melanie Klein (1882-1960). <\/p>\n\n\n\n

Lorsque j\u2019ai termin\u00e9 ma th\u00e8se et que je n\u2019habitais pas encore \u00e0 New York, je voulais tellement y emm\u00e9nager que je me suis dit que la solution \u00e9tait peut-\u00eatre de devenir psychanalyste. Mais il y avait tr\u00e8s peu de place dans le d\u00e9partement de psychiatrie de l\u2019universit\u00e9 pour les \u00e9tudiants qui, comme moi, n\u2019\u00e9taient pas m\u00e9decins. J\u2019ai aussi remarqu\u00e9 que Freud \u00e9tait davantage \u00e9tudi\u00e9 dans le d\u00e9partement litt\u00e9raire qu\u2019en psychiatrie. Je pense enfin qu\u2019il aurait fallu des ann\u00e9es avant que je gagne bien ma vie comme psychanalyste. Mais c\u2019est un m\u00e9tier merveilleux.<\/p>\n\n\n\n\n

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Lorsqu\u2019il est en CE1, Daniel \u00e9crivit un po\u00e8me qui commen\u00e7ait par ces mots, \u00ab je me cache \u00bb<\/em>, et qui se terminait par : \u00ab et personne ne me trouvera \u00bb. <\/em>Ces vers font \u00e9cho \u00e0 ce qu\u2019\u00e9crit Donald Winnicott dans Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em> \u00e0 propos de l\u2019enfant (1971) : \u00ab Se cacher est un plaisir, mais ne pas \u00eatre trouv\u00e9 est une catastrophe. \u00bb <\/em><\/h3>\n\n\n\n

En effet. C\u2019est troublant, n\u2019est-ce pas ? Daniel \u00e9tait d\u2019une intelligence sup\u00e9rieure, et il \u00e9tait aussi tr\u00e8s perturb\u00e9. On peut \u00e9mettre des th\u00e9ories sur plein de choses, on peut \u00e9noncer plusieurs hypoth\u00e8ses sur son \u00e9tat, mais Daniel n\u2019est plus l\u00e0 pour parler de sa propre vie. Ce que je voulais, dans mon livre, c\u2019\u00e9tait le rendre sympathique au lecteur. <\/p>\n\n\n\n

Les circonstances de sa mort et de la mort de sa fille ont fait beaucoup de bruit, elles ont fait couler beaucoup d\u2019encre aux \u00c9tats-Unis et en Angleterre, presque autant en Angleterre qu\u2019aux \u00c9tats-Unis, d\u2019ailleurs. Les tablo\u00efds se sont empar\u00e9s de cette affaire de fa\u00e7on atroce. L\u2019addiction \u00e0 la drogue, les troubles psychiques de Daniel, c\u2019est tout ce qu\u2019aiment ces journaux. Je voulais revenir l\u00e0-dessus calmement. Mais je n\u2019ai pas une explication unique \u00e0 donner \u00e0 ce qui est arriv\u00e9, il y a plusieurs explications.<\/p>\n\n\n\n

D\u2019o\u00f9 vient votre go\u00fbt pour les neurosciences ? <\/h3>\n\n\n\n

Je ne pense pas que la psychanalyse suffise pour lire le monde. Lorsque j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante, je lisais l\u2019historien d\u2019art Erwin Panofsky (1892-1968), \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner, \u00e0 la biblioth\u00e8que de l\u2019universit\u00e9. Je trouvais cette pens\u00e9e tellement intelligente ! Je me disais : \u00ab C\u2019est merveilleux, mais je n\u2019arriverai jamais \u00e0 produire une telle pens\u00e9e, j\u2019en suis si loin qu\u2019il faut que je fasse autre chose. \u00bb<\/em> <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est important d\u2019avoir une conscience historique des ph\u00e9nom\u00e8nes, de savoir ce qui se passe \u00e0 un moment pr\u00e9cis en Europe, en Asie, et au Moyen Orient. Alors la psychanalyse est une grille de lecture possible, mais il en faut d\u2019autres. Je m\u2019int\u00e9resse depuis quelques ann\u00e9es \u00e0 un nouveau champ, la neuro-psychanalyse. Je lis beaucoup de livres sur la biologie, aussi. Quand j\u2019aborde un sujet en esp\u00e9rant le comprendre, j\u2019aime le faire selon diff\u00e9rentes perspectives. Plus on multiplie les angles, mieux c\u2019est. Et comme je suis \u00e2g\u00e9e, j\u2019ai beaucoup lu et j\u2019ai multipli\u00e9 les perspectives.<\/p>\n\n\n\n

Vous \u00e9crivez que vous vous \u00eates d\u00e9barrass\u00e9e de la culpabilit\u00e9. Ce doit \u00eatre fantastique de ne plus en \u00e9prouver. Comment vit-on, sans culpabilit\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n

Oh, je ne m\u2019en suis pas compl\u00e8tement d\u00e9barrass\u00e9e. Si je fais quelque chose de malhonn\u00eate ou de m\u00e9chant, je me sens tr\u00e8s mal et je m\u2019excuse aupr\u00e8s de ceux que j\u2019ai bless\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

Mais j\u2019ai cess\u00e9 de me sentir coupable quand je ne le suis pas, et \u00e7a, c\u2019est une conqu\u00eate dont je suis fi\u00e8re. Il m\u2019a fallu onze ans d\u2019analyse pour que je bouge. Continuer \u00e0 se bl\u00e2mer de choses qu\u2019on n\u2019a pas faites, c\u2019est tr\u00e8s f\u00e9minin et c\u2019est termin\u00e9 pour moi. <\/p>\n\n\n\n

Quand un homme est d\u00e9muni face \u00e0 moi parce que je suis bien plus intelligente que lui, je ne me sens plus coupable. La culpabilit\u00e9 tort la personnalit\u00e9, au bout d\u2019un moment. <\/p>\n\n\n\n

Lorsque vous rencontrez Paul Auster, il est encore mari\u00e9, sa vie conjugale le rend triste, il souffre \u00e0 l\u2019id\u00e9e de se s\u00e9parer de son fils, et il y a des moments o\u00f9 il ne vous donne plus de ses nouvelles. Il dispara\u00eet. Cependant, vous ne lui en voulez pas trop. Pourquoi ? <\/h3>\n\n\n\n

Je comprenais que, lorsqu\u2019il disparaissait, il ne me rejetait pas. J\u2019avais moi-m\u00eame eu d\u2019autres relations avant de le conna\u00eetre et je ne m\u2019\u00e9tais pas toujours bien conduite. Je n\u2019avais pas toujours \u00e9t\u00e9 impeccable. <\/p>\n\n\n\n

Mais ce qui se passait dans ce d\u00e9but de relation avec Paul \u00e9tait autre chose : il \u00e9tait mari\u00e9 avec une femme avec laquelle \u00e7a n\u2019allait pas, il avait un enfant de quatre ans, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s compliqu\u00e9 : je pouvais supporter ces \u00e9clipses et patienter. <\/p>\n\n\n\n

Pensez-vous \u00e0 ce que vous auriez \u00e9crit l\u2019un sans l\u2019autre, puisque vos textes respectifs se sont nourris ?<\/h3>\n\n\n\n

Quand nous nous sommes connus, j\u2019avais \u00e9crit cent-dix pages de po\u00e9sie et je travaillais \u00e0 ma th\u00e8se consacr\u00e9e au langage et \u00e0 l\u2019identit\u00e9 dans les romans de Charles Dickens. Mon premier roman, Les Yeux band\u00e9s <\/em>(Actes Sud, 1993) je l\u2019aurais \u00e9crit comme je l\u2019ai fait, avec ou sans Paul dans ma vie. Mais ensuite ont commenc\u00e9 \u00e0 se mettre en place des passerelles entre son univers et le mien, tant nos deux mondes \u00e9taient imbriqu\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

Je me suis int\u00e9ress\u00e9e aux neurosciences et j\u2019ai \u00e9crit une th\u00e8se sur l\u2019identit\u00e9 et le langage, tandis que Paul \u00e9crivait sa trilogie new-yorkaise dont le motif principal est justement l\u2019identit\u00e9 et ses variations. Quand je compare aujourd\u2019hui nos travaux, je suis surprise par leur proximit\u00e9. Il est question de folie dans les deux cas. Nous nous sommes influenc\u00e9s sans le savoir. Nous avons termin\u00e9 nos livres exactement au m\u00eame moment. <\/p>\n\n\n\n

Qui sait ce que nous aurions \u00e9crit l\u2019un sans l\u2019autre ? Je parle de cela dans Ghost Stories<\/em> : l\u2019influence, celle des auteurs vivants et celle d\u2019auteurs morts est inconsciente. C\u2019est moi qui ai enseign\u00e9 \u00e0 Paul les neurosciences et la psychanalyse, mais les gens pensaient que c\u2019\u00e9tait le contraire. Ils croyaient que mon savoir venait de Paul.  La r\u00e9putation de Paul Auster m\u2019a \u00e9cras\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

Comment se d\u00e9roulaient vos journ\u00e9es, puisque vous \u00e9criviez dans la m\u00eame maison ?<\/h3>\n\n\n\n

Avant que Paul ne tombe malade, nous nous r\u00e9veillions \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame heure. Nous prenions le petit-d\u00e9jeuner \u2013 j\u2019avais besoin de silence, le matin, et Paul avait besoin de parler. Il \u00e9tait de tr\u00e8s bonne humeur le matin, tr\u00e8s r\u00e9veill\u00e9. Pas moi ! Je lui disais : \u00ab Laisse-moi lire le journal, s\u2019il te pla\u00eet. \u00bb<\/em> <\/p>\n\n\n\n

De sept heures du matin jusqu\u2019\u00e0 une ou deux heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, nous \u00e9crivions. On ne d\u00e9jeunait pas ensemble. Je n\u2019ai pas faim \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner. Je prenais un yaourt, c\u2019est tout. Puis pendant deux ou trois heures, je lisais. Paul avait besoin de davantage de temps pour d\u00e9marrer sa plage d\u2019\u00e9criture, alors il continuait de travailler pendant que je lisais. Vers quatre ou cinq heures, on s\u2019arr\u00eatait, chacun vaquait \u00e0 ses occupations, et le soir, nous d\u00eenions et nous regardions un film. <\/p>\n\n\n\n

Ces rituels du soir me manquent maintenant, lorsqu\u2019arrive le soir. Pendant la journ\u00e9e, on ne se voyait pas beaucoup.<\/p>\n\n\n\n

Paul Auster avait besoin de temps pour se mettre \u00e0 \u00e9crire, dites-vous. Vous, \u00e9crivez-vous facilement ? <\/h3>\n\n\n\n

Cela d\u00e9pend des livres, c\u2019est \u00e0 chaque fois diff\u00e9rent. Chaque livre est difficile \u00e0 \u00e9crire, mais la forme de certains se dessine parfois tr\u00e8s vite. <\/p>\n\n\n\n

Pendant que j\u2019\u00e9cris un livre, d\u2019autres id\u00e9es pour de futurs textes apparaissent. Je les note et je les mets de c\u00f4t\u00e9. J\u2019ai besoin de cette profusion, besoin de me constituer une r\u00e9serve de projets. <\/p>\n\n\n\n

Il y a un livre, cependant, que je n\u2019ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9crire. Je l\u2019appelle le livre mort. J\u2019en ai encore le plan, mais je ne suis pas all\u00e9e au-del\u00e0.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019apr\u00e8s-midi, que lisiez-vous ? Ce que vous aviez \u00e9crit le matin-m\u00eame ? <\/h3>\n\n\n\n

Non, je ne revenais pas sur le travail du jour. Je lisais des passages de plusieurs livres, des bouts de plusieurs textes \u00e0 la fois, beaucoup d\u2019essais critiques. En ce qui concerne les livres que nous \u00e9tions en train d\u2019\u00e9crire, une fois que nous les avions termin\u00e9s, nous prenions rendez-vous l\u2019un avec l\u2019autre pour lire \u00e0 l\u2019autre ce que chacun avait \u00e9crit. <\/p>\n\n\n\n

Votre livre fait penser \u00e0 celui de Joan Didion (1934-2021), \u00e9crit apr\u00e8s la mort de son mari, L\u2019Ann\u00e9e de la pens\u00e9e magique<\/em>. Aviez-vous en t\u00eate ce mod\u00e8le en \u00e9crivant Ghost Stories<\/em> ?<\/h3>\n\n\n\n

Figurez-vous que j\u2019ai lu L\u2019Ann\u00e9e de la pens\u00e9e magique<\/em> l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 Paul est mort, apr\u00e8s sa mort. Ce sont deux livres compl\u00e8tement diff\u00e9rents. Paul et moi connaissions peu Joan Didion et John Gregory Dunne (1932-2004), son mari, \u00e9crivain lui aussi. Nous les avions crois\u00e9s lors de quelques d\u00eeners chez des amis et il \u00e9tait \u00e9vident qu\u2019ils formaient un tr\u00e8s beau couple, tr\u00e8s soud\u00e9. Mais John n\u2019appara\u00eet pas vraiment dans le livre de Joan. <\/p>\n\n\n\n

Ce qui int\u00e9resse Joan, c\u2019est l\u2019anatomie du deuil, de son deuil \u00e0 elle. Et c\u2019est le cas pour la plupart des livres de deuil que j\u2019ai lus, \u00e9crits par l\u2019un ou l\u2019autre des \u00e9poux. Ce sont des essais qui se demandent ce qu\u2019est le deuil. Ce n\u2019est pas une critique du livre de Didion que je fais l\u00e0, le deuil est une exp\u00e9rience terrible qu\u2019on ne peut mesurer avant de l\u2019avoir exp\u00e9riment\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

Moi, ce que je voulais et ce que je veux toujours, c\u2019est que Paul revienne. Je r\u00eave de son retour. Mais je n\u2019ai pas de pens\u00e9e magique. Le mari de Joan Didion est mort d\u2019un coup, d\u2019un arr\u00eat cardiaque, et je crois que dans ce cas-l\u00e0, celui qui reste est plus expos\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e magique. Moi, j\u2019ai eu le temps de me pr\u00e9parer \u00e0 la disparition de Paul. Je ne me suis jamais dit, comme Joan : \u00ab Je garde ses chaussures car Paul en aura peut-\u00eatre besoin. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Allez-vous rester dans cette maison ? <\/h3>\n\n\n\n

Oui. Lorsque Paul est mort, je me suis demand\u00e9 : comment une personne seule peut-elle rester dans une si grande maison ? Et maintenant, je n\u2019envisage pas de vivre ailleurs. Ce n\u2019est pas douloureux d\u2019y rester, au contraire. Toute notre vie commune se trouve dans cette maison, tous les souvenirs de ma vie avec Paul sont l\u00e0. Si je devais quitter ce lieu, ce serait une grande \u00e9preuve.<\/p>\n\n\n\n

Pensez-vous que Paul Auster ait donn\u00e9 naissance \u00e0 un courant litt\u00e9raire ? <\/h3>\n\n\n\n

Je ne crois pas qu\u2019il y ait une \u00ab \u00e9cole Paul Auster \u00bb. Il y a en revanche des imitateurs. Ma m\u00e8re avait dit quelque chose de tr\u00e8s joli \u00e0 Paul : \u00ab Vous savez, quand j\u2019ouvre l\u2019un de vos livres, je sens tout de suite, d\u00e8s la premi\u00e8re phrase, que ce texte est de vous. \u00bb <\/em>C\u2019est vrai que d\u00e8s la premi\u00e8re phrase, boum, vous y \u00eates. <\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re fois que j\u2019ai lu Cit\u00e9 de verre<\/em>, j\u2019\u00e9tais dans ma baignoire et j\u2019ai pens\u00e9 : \u00ab Personne n\u2019a jamais \u00e9crit comme \u00e7a, ce roman ne ressemble \u00e0 aucun autre. \u00bb<\/em> Ensuite Paul m\u2019a donn\u00e9 \u00e0 lire sa po\u00e9sie ainsi que la moiti\u00e9 de L\u2019Invention de la solitude<\/em> (1987 ; traduit chez Actes Sud en 1993) et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9pat\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Y a-t-il un livre de lui que vous pr\u00e9f\u00e9rez ? <\/h3>\n\n\n\n

Non. Ce que je peux dire, c\u2019est que son \u0153uvre a \u00e9volu\u00e9. Elle est pass\u00e9e du travail d\u2019un homme qui \u00e9tait enferm\u00e9 dans une pi\u00e8ce \u00e0 celui d\u2019une conscience ouverte sur le monde. Cela se sent dans le style. <\/p>\n\n\n\n

Si vous ouvrez n\u2019importe quel volume de sa trilogie et que vous le comparez \u00e0 4, 3, 2, 1<\/em>(Actes Sud, 2018), vous remarquez que le vocabulaire et le rythme deviennent plus souples avec le temps ; le propos plus conversationnel, \u00e9galement. Paul petit-\u00e0-petit int\u00e8gre le monde dans ses livres. Sa personnalit\u00e9 a \u00e9volu\u00e9 dans le m\u00eame sens, avec les ann\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 la fin de sa vie, dans notre quartier, \u00e0 Brooklyn, il est devenu aimable avec les voisins qu\u2019il croisait, plus convivial. Il discutait avec ceux qui le voulaient alors que ce n\u2019\u00e9tait pas sa nature auparavant. Je lui ai demand\u00e9 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, \u00e0 quoi \u00e9tait d\u00fb ce changement de comportement. Il m\u2019a r\u00e9pondu : \u00ab J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de changer \u00bb<\/em>. C\u2019est d\u00e9licieux, n\u2019est-ce pas ? Sa personnalit\u00e9 s\u2019\u00e9tait ouverte, avec les autres comme en famille. <\/p>\n\n\n\n

Vous parlez des d\u00e9fauts de Paul Auster. Donc il en avait, comme tout le monde ?<\/h3>\n\n\n\n

Bien s\u00fbr ! Je le compare \u00e0 Bartleby, le personnage de la nouvelle de Melville, \u00ab Bartleby le scribe \u00bb<\/em> (1856). <\/p>\n\n\n\n

Paul \u00e9tait obstin\u00e9, ent\u00eat\u00e9, parfois ferm\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame, m\u00eame vis-\u00e0-vis de moi. L’obstination est une force et une faiblesse en m\u00eame temps. Je ne l\u2019atteignais jamais compl\u00e8tement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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