{"id":344088,"date":"2026-07-04T21:34:36","date_gmt":"2026-07-04T19:34:36","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=344088"},"modified":"2026-07-04T21:35:27","modified_gmt":"2026-07-04T19:35:27","slug":"siri-hustvedt-et-le-souvenir-de-paul-auster-a-brooklyn","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/siri-hustvedt-et-le-souvenir-de-paul-auster-a-brooklyn\/","title":{"rendered":"Siri Hustvedt et le souvenir de Paul Auster \u00e0 Brooklyn\u00a0"},"content":{"rendered":"\n
Depuis quelques jours, certains panneaux publicitaires affichent la couverture de Ghost Stories.<\/em> \u00ab N\u00b0 1 des ventes \u00bb<\/em>, est-il pr\u00e9cis\u00e9 en dessous de la photo de Paul Auster et Siri Hustvedt. Ils sont jeunes et beaux. Sorti mi-mai, le livre s\u2019est d\u00e9j\u00e0 vendu \u00e0 presque 30 000 exemplaires, un excellent chiffre pour de la non-fiction, surtout dans un march\u00e9 du livre qui se porte mal.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Le 30 janvier 2024, l\u2019\u00e9crivain am\u00e9ricain Paul Auster, n\u00e9 en 1947, mourrait des suites d\u2019un cancer au poumon. Il \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Newark (New Jersey), comme Philip Roth (1933-2018). Mais contrairement \u00e0 l\u2019auteur de La Tache<\/em>, connu pour batifoler, Auster \u00e9tait attach\u00e9 et associ\u00e9 \u00e0 une femme et une seule, la romanci\u00e8re et essayiste Siri Hustvedt. La maladie de l\u2019auteur de L\u00e9viathan<\/em> avait \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9e au mois en janvier 2023. Il s\u2019est \u00e9teint dans la maison de quatre \u00e9tages qu\u2019il habitait \u00e0 Brooklyn avec son \u00e9pouse. Parents d\u2019une fille, la chanteuse Sophie Auster, ils formaient depuis quarante-trois ans un couple fusionnel. Ghost Stories<\/em> est le r\u00e9cit des derniers mois de l\u2019existence de Paul Auster et de quatre d\u00e9cennies d\u2019amour fou et de bonheur. C\u2019est la glorification \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine, selon les lois du storytelling<\/em>, d\u2019une histoire pr\u00e9sent\u00e9e comme exceptionnelle. Siri Hustvedt \u00e9crit que les liait un \u00ab raccordement intellectuel-\u00e9rotique \u00bb<\/em>. Ils relisaient leurs livres respectifs avant de les confier \u00e0 l\u2019\u00e9diteur, ils partageaient leur culture, et leurs lectures. Leurs valeurs \u00e9taient les m\u00eames : progressistes et d\u00e9mocrates. L\u2019\u00e9lection, puis la r\u00e9\u00e9lection de Donald Trump les avaient effray\u00e9s… Que demander de plus, que demander de mieux ? <\/p>\n\n\n\n Ce journal de deuil chante un couple litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019entente et au physique sans accroc. Certes, il leur est arriv\u00e9 des choses terribles que Ghost Stories<\/em> ne passe pas sous silence, mais \u00ab il n\u2019est rien arriv\u00e9 de terrible entre nous \u00bb<\/em>, note Siri Hustvedt. Ils ont tous les deux eu du succ\u00e8s : pas de jaloux, si ce n\u2019est que Siri Hustvedt a souvent d\u00e9plor\u00e9 que les lecteurs attribue \u00e0 son mari la connaissance d\u2019une discipline ou d\u2019un sujet qu\u2019elle ma\u00eetrisait avant lui ou mieux que lui \u2013 les neurosciences, par exemple. D\u00e9taillant et louant cette harmonie, le livre la propose au lecteur en mod\u00e8le, \u00e0 la mani\u00e8re dont le font certaines com\u00e9dies dramatiques am\u00e9ricaines. L\u2019histoire finit mal mais elle fut belle. <\/p>\n\n\n\n Le duo \u00ab Paul et Siri \u00bb<\/em> a fait mieux que Zelda et Scott Fitzgerald, couple certes iconique mais qui s\u2019est autod\u00e9truit. Auster et Hustvedt ne se sont pas s\u00e9par\u00e9s \u00e0 partir du moment o\u00f9 ils se sont rencontr\u00e9s, en 1981. Elle avait 26 ans, lui, 34. Forment-ils pour autant un couple am\u00e9ricain mythique ? L\u2019avenir le dira. Ils sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 embl\u00e9matiques d\u2019un lieu, Brooklyn ; du moins de quelques rues de Brooklyn o\u00f9 habitent plusieurs intellectuels, et que Paul Auster avait film\u00e9es dans Brooklyn Boogie<\/em> en 1995. <\/p>\n\n\n\n Depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, ce n\u2019est plus \u00e0 Manhattan que tout se passe, mais vers Prospect Park et Greenpoint. Un autre \u00e9crivain, am\u00e9ricain d\u2019adoption, aff\u00fbte lui aussi le r\u00e9cit de sa vie conjugale ces temps-ci : Salman Rushdie. Il l\u2019a fait dans Le Couteau<\/em> (Gallimard, 2024), r\u00e9cit de la tentative d\u2019assassinant dont il a \u00e9t\u00e9 victime le 12 ao\u00fbt 2022 et dont il s\u2019est remis en grande partie gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019amour de, et pour son \u00e9pouse, la po\u00e9tesse Rachel Eliza Griffiths. N\u00e9anmoins, Salman Rushdie conserve un humour british : la premi\u00e8re fois qu\u2019il voit Eliza, \u00e0 un cocktail, il la trouve si belle qu\u2019il ne fait plus attention \u00e0 rien, il se prend une porte vitr\u00e9e en pleine figure et tombe \u00e0 la renverse.<\/p>\n\n\n\n Le Grand Continent a rencontr\u00e9 Siri Hustvedt \u00e0 Paris, lorsqu\u2019elle est venue assurer la promotion de Ghost Stories<\/em> en Europe. Le rendez-vous s\u2019est tenu dans un salon de sa maison d\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise, Gallimard. Ce texte est en effet le premier qu\u2019elle publie chez Gallimard alors que les pr\u00e9c\u00e9dents, comme ceux de Paul Auster, \u00e9taient \u00e9dit\u00e9s chez Actes Sud. Le transfert, qui a d\u00fb co\u00fbt\u00e9 cher, annonce-t-il celui des romans de Paul Auster chez Gallimard ? Nous verrons bien. <\/p>\n\n\n\n Elle est grande et souriante. Avec gravit\u00e9, douceur et p\u00e9dagogie, elle raconte la disparition de l\u2019homme de sa vie et le manque quotidien qu\u2019elle en \u00e9prouve. <\/p>\n\n\n\n Ghost Stories<\/em> (le titre original a \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9) s\u2019intitule ainsi parce que Siri Hustvedt, dans les jours qui ont suivi la disparition de son mari, a eu la sensation qu\u2019il \u00e9tait encore l\u00e0, pr\u00e8s d\u2019elle. Chaque pi\u00e8ce de la maison restait impr\u00e9gn\u00e9e des habitudes du d\u00e9funt : \u00ab C\u2019est la maison d\u2019un long dialogue continu au sujet de petites choses et de grandes, un dialogue qui a maintenant pris fin. \u00bb<\/em> Le texte commence par la fin du film, la mort de \u00ab Paul \u00bb<\/em>. Puis il revient sur les mois qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, les traitements, les diagnostics dont Siri Hustvedt informe leurs amis au fur-et-\u00e0-mesure que se d\u00e9grade l\u2019\u00e9tat de l\u2019\u00e9crivain. Il s\u2019arr\u00eate aussi sur une s\u00e9rie de catastrophes, qui furent m\u00e9diatis\u00e9es. Le 1er<\/sup> novembre 2021, Ruby Auster, la fille du fils du premier mariage de Paul Auster est morte. Elle avait seulement dix mois. Apr\u00e8s six mois d\u2019enqu\u00eate, il fut \u00e9tabli qu\u2019elle avait succomb\u00e9 \u00e0 une overdose de fentanyl et d\u2019h\u00e9ro\u00efne alors qu\u2019elle \u00e9tait sous la surveillance de son p\u00e8re, Daniel Auster. Il s\u2019\u00e9tait endormi \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Daniel Auster fut arr\u00eat\u00e9, mis en examen pour homicide involontaire et homicide par n\u00e9gligence criminelle. Il fut emprisonn\u00e9. Le jour de sa lib\u00e9ration sous caution, quelques heures apr\u00e8s qu\u2019il a quitt\u00e9 la prison, il a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 mort par overdose de fentanyl et d\u2019h\u00e9ro\u00efne \u00e0 son tour. Siri Hustvedt, d\u00e9licatement, ne commente pas ces trag\u00e9dies. Elle cite le passage d\u2019une lettre d\u2019Emily Dickinson (1830-1986) : \u00ab Essayer de parler de ce qui s\u2019est pass\u00e9, ce serait impossible. L\u2019ab\u00eeme n\u2019a pas de biographe. \u00bb <\/em><\/p>\n\n\n\n L\u2019un des points les plus int\u00e9ressants peut-\u00eatre de Ghost Stories<\/em> est le traitement que cet essai personnel r\u00e9serve au hasard, et \u00e0 son contraire, le d\u00e9terminisme. Les bifurcations biographiques qui se jouent \u00e0 un cheveu sont l\u2019un des th\u00e8mes de l\u2019\u0153uvre de Paul Auster. Or Siri Hustvedt, sans le souligner, peut-\u00eatre m\u00eame sans le vouloir, dessine un encha\u00eenement logique dans la trajectoire de son mari. Les a\u00efeux de celui-ci n\u2019\u00e9taient pas des gens heureux, ni des personnes tranquilles. Alors que le livre est tr\u00e8s (trop) corset\u00e9, un peu lisse, comme le fut l\u2019entretien que l\u2019\u00e9crivaine a accord\u00e9 au Grand Continent, c\u2019est assez beau de voir batailler ainsi le hasard et la n\u00e9cessit\u00e9 chez une femme f\u00e9rue de neurosciences et de biologie davantage que de psychanalyse. <\/p>\n\n\n\n Le texte navigue entre plusieurs d\u00e9cors, plusieurs \u00e9poques. Siri Hustvedt a pass\u00e9 sa jeunesse dans le Minnesota avant de d\u00e9barquer \u00e0 New York. Le 23 f\u00e9vrier 1981, \u00e0 Manhattan, lors d\u2019une lecture par une po\u00e9tesse de son travail \u2013 un rituel aussi ancr\u00e9 dans la vie intellectuelle am\u00e9ricaine que le storytelling \u2013 elle a remarqu\u00e9 Paul Auster et a souhait\u00e9 lui \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e. Il \u00e9tait plut\u00f4t bougon, pr\u00e9occup\u00e9. La future autrice \u00e9tait libre sentimentalement et elle \u00e9tudiait la litt\u00e9rature \u00e0 Columbia ; Auster \u00e9tait po\u00e8te, gros fumeur, tourment\u00e9, embourb\u00e9 dans une relation compliqu\u00e9e et p\u00e8re d\u2019un fils de quatre ans, Daniel, qui n\u2019allait d\u00e9j\u00e0 pas bien. Il \u00e9tait s\u00e9par\u00e9 de son \u00e9pouse, la romanci\u00e8re Lydia Davis, mais n\u2019\u00e9tait pas encore divorc\u00e9. Il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit Cit\u00e9 de verre<\/em> (Actes Sud, 1987) \u2014 un roman que dix-huit \u00e9diteurs avaient au pr\u00e9alable refus\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, apr\u00e8s la mort de Paul, j\u2019avais l\u2019intuition de la forme que je souhaitais donner \u00e0 mon texte, mais je n\u2019avais aucune note pr\u00e9paratoire. <\/p>\n\n\n\n D\u2019habitude, j\u2019en ai, au moment d\u2019entamer un livre. J\u2019avais des lettres que Paul et moi avions \u00e9chang\u00e9es, des photos, des mots de condol\u00e9ances re\u00e7us \u00e0 la mort de Paul, et je savais que j\u2019aimerais int\u00e9grer ces documents dans le livre. J\u2019avais les trente-cinq pages des lettres que Paul avait \u00e9crites pour Miles, notre petit-fils, n\u00e9 le 1er<\/sup> janvier 2024. Il s\u2019y adresse \u00e0 lui en lui pr\u00e9sentant la famille, sa m\u00e8re, notre fille Sophie. <\/p>\n\n\n\n La seule chose que j\u2019avais pr\u00e9vu \u00e0 propos de la structure de ce livre \u00e0 venir, et qui pourtant a chang\u00e9 au cours de l\u2019\u00e9criture, c\u2019\u00e9tait de placer les lettres adress\u00e9es \u00e0 Miles \u00e0 un endroit, et non de les diss\u00e9miner, comme je l\u2019ai fait finalement. La forme actuelle s\u2019est dessin\u00e9e au fur-et-\u00e0-mesure.<\/p>\n\n\n\n Peut-\u00eatre. J\u2019ai d\u00e9couvert le f\u00e9minisme \u00e0 travers mes lectures, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt ans. Puis j\u2019ai d\u00e9couvert la psychanalyse \u00e0 travers ce qu\u2019en pensaient les f\u00e9ministes. Je me souviens de ma lecture de Kate Millett (1934-2017), une artiste am\u00e9ricaine, autrice de Sexual Politics<\/em>. Elle \u00e9tait tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Freud. Paradoxalement, elle m\u2019a donn\u00e9 envie de le lire. J\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 le lire toute ma vie. Je suis critique \u00e0 son \u00e9gard, mais il n\u2019a jamais cess\u00e9 de m\u2019int\u00e9resser. J\u2019ai lu \u00e9galement Donald Winnicott (1896-1971), que j\u2019aime beaucoup. J\u2019aime un peu moins Melanie Klein (1882-1960). <\/p>\n\n\n\n Lorsque j\u2019ai termin\u00e9 ma th\u00e8se et que je n\u2019habitais pas encore \u00e0 New York, je voulais tellement y emm\u00e9nager que je me suis dit que la solution \u00e9tait peut-\u00eatre de devenir psychanalyste. Mais il y avait tr\u00e8s peu de place dans le d\u00e9partement de psychiatrie de l\u2019universit\u00e9 pour les \u00e9tudiants qui, comme moi, n\u2019\u00e9taient pas m\u00e9decins. J\u2019ai aussi remarqu\u00e9 que Freud \u00e9tait davantage \u00e9tudi\u00e9 dans le d\u00e9partement litt\u00e9raire qu\u2019en psychiatrie. Je pense enfin qu\u2019il aurait fallu des ann\u00e9es avant que je gagne bien ma vie comme psychanalyste. Mais c\u2019est un m\u00e9tier merveilleux.<\/p>\n\n\n\n\nVouliez-vous que le livre prenne cette forme d\u2019allers et retours entre plusieurs temporalit\u00e9s ?<\/h3>\n\n\n\n
Un th\u00e8me court tout au long du livre, celui que rien n\u2019arrive par hasard. Votre mari appelait les drames qui ont tu\u00e9 Ruby et Daniel \u00ab les choses horribles \u00bb<\/em>. Vous \u00e9voquez \u00e9galement des \u00e9v\u00e9nements qui ont touch\u00e9 la famille paternelle de votre mari et dont Daniel Auster a pu h\u00e9riter ; votre mari aussi, d\u2019ailleurs. Selon vous, ces drames ont compt\u00e9 dans le d\u00e9clenchement du cancer de Paul Auster. \u00c9tablir ce lien, est-ce le r\u00e9sultat d\u2019un int\u00e9r\u00eat pour la psychanalyse ?<\/h3>\n\n\n\n