{"id":343162,"date":"2026-06-27T20:14:31","date_gmt":"2026-06-27T18:14:31","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=343162"},"modified":"2026-06-27T21:43:30","modified_gmt":"2026-06-27T19:43:30","slug":"gilles-clement-jardinnier-planetaire","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/gilles-clement-jardinnier-planetaire\/","title":{"rendered":"Le jardin plan\u00e9taire de Gilles Cl\u00e9ment"},"content":{"rendered":"\n

Votre vocation, vous l’avez trouv\u00e9e sur les lieux de votre enfance, dans la Creuse. Vous auriez pu devenir agriculteur, comme beaucoup d’autres ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Non, car nous n’avions pas de terres agricoles, sauf du c\u00f4t\u00e9 de mon p\u00e8re, par h\u00e9ritage. Mais lui n’\u00e9tait pas agriculteur, et l\u00e0 o\u00f9 nous \u00e9tions, cela aurait \u00e9t\u00e9 impossible : il aurait fallu acheter de la terre aux exploitants voisins, qui n’auraient pas aim\u00e9 nous la vendre \u00e0 l’\u00e9poque. Ils n’avaient pas encore pris la d\u00e9cision de quitter la r\u00e9gion, ce qu’ils ont fait quelques ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n\n\n\n

Ce n’est donc pas seulement par impossibilit\u00e9 de r\u00e9unir des terres que vous n’\u00eates pas devenu agriculteur.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Non. C’est surtout que je pr\u00e9f\u00e9rais une autre \u00e9chelle, celle de l’horticulture, avec la botanique et la diversit\u00e9 que peut accueillir un jardin. J’avais commenc\u00e9 \u00e0 travailler ainsi, modestement, dans le petit jardin de mes parents.<\/p>\n\n\n\n

Les l\u00e9zards, les insectes ont jou\u00e9 un r\u00f4le important pour vous.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Tr\u00e8s important. Tout ce qui n’\u00e9tait pas pr\u00e9vu, et qui n’\u00e9tait pas forc\u00e9ment v\u00e9g\u00e9tal, me plaisait beaucoup : cela donnait au jardin une animation impr\u00e9vue. J’ai d’ailleurs fini par tomber, sinon dans un pi\u00e8ge, du moins au c\u0153ur m\u00eame des m\u00e9caniques des \u00e9cosyst\u00e8mes. Et cela a commenc\u00e9 par la chenille.<\/p>\n\n\n\n

Qu’a-t-elle de particulier, la chenille ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Elle a cette incroyable possibilit\u00e9 de devenir un papillon. Cette chose pourvue de pattes, de poils qui piquent, qui se transforme en un papillon sublime : la m\u00e9tamorphose en elle-m\u00eame m’a compl\u00e8tement sid\u00e9r\u00e9. \u00c0 tel point que j’ai \u00e9lev\u00e9 des papillons dans un ancien garde-manger. Au d\u00e9part des pi\u00e9rides, des esp\u00e8ces tr\u00e8s banales, puis des papillons plus rares. Je regardais la chenille faire son cocon, puis parvenir \u00e0 devenir un insecte parfait, ail\u00e9. Ensuite, j’ouvrais pour qu’il puisse s’envoler.<\/p>\n\n\n\n

Il est \u00e9tonnant que vous soyez pass\u00e9 des l\u00e9zards et des insectes aux plantes et au jardin. Vous auriez pu devenir entomologiste, par exemple.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Bien s\u00fbr, et je l’ai un peu fait, ce m\u00e9tier. Mais tout est li\u00e9. La chenille mange une plante ; elle est elle-m\u00eame vis\u00e9e par un pr\u00e9dateur, un oiseau qui veut la manger. Or certaines, jaune ray\u00e9 de noir, signalent \u00e0 l’oiseau : \u00ab Je suis un poison, tu ne peux pas me manger. \u00bb Et de fait, elles sont prot\u00e9g\u00e9es. C’est le cas de la chenille du s\u00e9ne\u00e7on de Jacob, une petite plante qui ressemble au pissenlit ; elle donne un papillon magnifique, la goutte-de-sang, la tyrie du s\u00e9ne\u00e7on. Et les chenilles ne mangent pas tout : c’est aussi un bio-indicateur. Quand on en voit, on est content, cela signifie que la plante n’est pas d\u00e9truite.<\/p>\n\n\n\n

J’ai re\u00e7u r\u00e9cemment un groupe de jardiniers venus analyser ma fa\u00e7on de faire. Nous \u00e9tions autour de ce que j’appelle le paysage des meules de courges : on laisse les meules s’effondrer, puis on plante dans la mati\u00e8re obtenue, sans b\u00eacher. C’est entour\u00e9 d’esp\u00e8ces sauvages, dont le s\u00e9ne\u00e7on de Jacob, ce qui m’a permis d’expliquer tout un \u00e9cosyst\u00e8me. Ils sont tous complexes, mais celui-l\u00e0 donne bien l’image.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Vue du mus\u00e9e Branly depuis le jardin imagin\u00e9 par Gilles Cl\u00e9ment (ao\u00fbt 2008)<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

La Creuse est le lieu fondateur, mais vous avez aussi beaucoup voyag\u00e9, et ces voyages vous ont consid\u00e9rablement form\u00e9.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Oui. Les voyages m’ont amen\u00e9 \u00e0 d\u00e9couvrir l’Autre, avec un A majuscule : l’\u00eatre que l’on ne conna\u00eet pas, dont on ignore la langue, les pratiques, les m\u0153urs, les cultures. Cela vaut pour les humains, mais aussi pour les plantes et les animaux, et pour la mani\u00e8re de communiquer avec eux. Cette diversit\u00e9 plan\u00e9taire est fabuleuse, passionnante. Et je ne comprends toujours pas pour quelles raisons on a trac\u00e9 des fronti\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n

L’un des lieux qui a beaucoup compt\u00e9 pour vous, c’est le Nicaragua.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Oui, j’y ai pass\u00e9 deux ans, au titre d’une coop\u00e9ration, un service non militaire. Cela ne me plaisait pas du tout d\u2019aller tirer sur des gens. Je suis all\u00e9 au Nicaragua, c\u2019est un climat tropical : les choses poussent en permanence, et de fa\u00e7on assez puissante, notamment apr\u00e8s la saison des pluies. Il faut accepter la chaleur, le climat, mais on est toujours en activit\u00e9 sur le terrain.<\/p>\n\n\n\n

Pour comparer, chaque fois que je rentre en France, je me dis que c’est quand m\u00eame un pays merveilleux, tr\u00e8s temp\u00e9r\u00e9, \u00ab moyen \u00bb au bon sens du terme. C’est ce que j’appelle l’\u00e9quilibre : un \u00e9quilibre entre des reliefs qui ne sont pas gigantesques mais vari\u00e9s, l’eau, la roche, l’ombre et la lumi\u00e8re, les masses bois\u00e9es et les p\u00e2tures. J’ai d’ailleurs propos\u00e9 ce titre, \u00ab L’\u00e9quilibre \u00bb, pour une bande dessin\u00e9e \u00e0 venir avec Simon Hureau, un tr\u00e8s bon dessinateur, commande du CAUE de la Creuse.<\/p>\n\n\n\n

Le choc a d\u00fb \u00eatre r\u00e9el, pour vous qui connaissiez la Creuse, de vous retrouver l\u00e0-bas.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

C’\u00e9tait un choc parmi d’autres. Le premier fut l’Alg\u00e9rie, o\u00f9 je suis all\u00e9 entre sept et quatorze ans, parce que mon p\u00e8re \u00e9tait n\u00e9gociant en vin. Nous sommes rentr\u00e9s en 1958 ; il y avait la guerre, et un autre ph\u00e9nom\u00e8ne plus \u00e9tonnant : deux ans apr\u00e8s le gel, il n’y avait plus de vin dans toute l’\u00e9tendue m\u00e9diterran\u00e9enne, en Gr\u00e8ce, en Italie, en Espagne, en Alg\u00e9rie. Le m\u00e9tier de mon p\u00e8re consistait \u00e0 acheter du vin de haut degr\u00e9 pour le m\u00ealer \u00e0 du vin fran\u00e7ais, souvent occitan et de bas degr\u00e9, afin d’obtenir le vin de consommation courante. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, il n’y en avait plus. Il a donc affr\u00e9t\u00e9 un petit bateau, un \u00ab pinardier \u00bb, pour aller chercher du vin au loin.<\/p>\n\n\n\n

Ensuite il y a eu l’Afrique du Sud. Mes parents rentraient en France et n’avaient pas encore trouv\u00e9 d’appartement \u00e0 Paris ; ils nous ont mis, mon fr\u00e8re et moi, sur un cargo pinardier, pour un voyage de vingt et un jours jusqu’\u00e0 Cape Town. J’avais quatorze ou quinze ans. On ne s’ennuyait pas du tout : il y avait des dessins, des textes, et de vraies temp\u00eates. \u00c0 l’arriv\u00e9e, on devait repartir avec le m\u00eame bateau ; nous avons refus\u00e9, pour aller voir des amis de nos parents, et surtout leur fille, B\u00e9atrice, dont nous \u00e9tions amoureux tous les deux. Nous sommes finalement rentr\u00e9s par une compagnie d’aviation pour \u00e9tudiants, avec des escales \u00e0 Johannesburg, au bord du lac Victoria, au Caire, \u00e0 Nice ou Cannes, puis Beauvais. Un voyage incroyable.<\/p>\n\n\n\n

L’une des notions qui vous sont ch\u00e8res est celle de jardin en mouvement.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Ce n’est pas une notion, c’est une pratique. Elle vient d’un constat, apr\u00e8s des ann\u00e9es de jardinage sur un terrain que j’avais achet\u00e9 dans la Creuse, o\u00f9 j’ai construit ma maison. Si l’on laisse s’exprimer la diversit\u00e9 dans sa totalit\u00e9, on voit appara\u00eetre quantit\u00e9 d’esp\u00e8ces diff\u00e9rentes, dont beaucoup ont des cycles courts : elles meurent apr\u00e8s avoir produit leurs graines, qui sont transport\u00e9es par le vent ou par un animal, et r\u00e9apparaissent ailleurs. Parmi ces vagabondes, certaines sont gigantesques, comme les berces du Caucase et leurs ombelles fantastiques, qui changent la lecture du paysage d’une ann\u00e9e sur l’autre. J’ai donc appel\u00e9 cela le jardin en mouvement. C’est un constat.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Les jardins de r\u00e9sistance cr\u00e9ation de Gilles Cl\u00e9ment en 2009<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Vous insistez de m\u00eame sur la notion de tiers paysage.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Le tiers paysage, c’est le troisi\u00e8me, apr\u00e8s celui de l’ombre et celui de la lumi\u00e8re. C’est venu d’une analyse paysag\u00e8re autour du lac de Vassivi\u00e8re. Je ne trouvais pas la diversit\u00e9 dans les paysages d’ombre, des for\u00eats de douglas plant\u00e9es au d\u00e9but du si\u00e8cle ; en monoculture, c’est tragique, on les appelle les \u00ab champs d’arbres \u00bb, et leurs aiguilles n’apportent aucune fertilit\u00e9 au sol. Je ne la trouvais pas davantage dans les prairies de p\u00e2ture, d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9es chimiquement. Je la trouvais dans une troisi\u00e8me s\u00e9rie d’espaces tr\u00e8s diff\u00e9rents : les bords de route que l’on entretient peu, les sommets de collines d\u00e9laiss\u00e9s, les bords de ruisseaux. L\u00e0 o\u00f9 l’on ne faisait rien, il y avait de la diversit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Restait \u00e0 le nommer. J’ai d’abord pens\u00e9 au \u00ab troisi\u00e8me paysage \u00bb, puis je me suis dit : non, ce sera le tiers paysage, comme Siey\u00e8s au moment de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, lorsqu’il demande : qu’est-ce que le tiers \u00e9tat ? Qu’a-t-il fait jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent ? Rien. Qu’aspire-t-il \u00e0 devenir ? Quelque chose.<\/p>\n\n\n\n

Et le jardin plan\u00e9taire ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Il d\u00e9coule de tous ces voyages. J’ai fait le constat que des esp\u00e8ces de chez nous \u00e9taient all\u00e9es s’installer ailleurs, et inversement : la tomate, la pomme de terre ne viennent pas d’Europe. On est en permanence dans le brassage plan\u00e9taire, \u00e0 tous les niveaux, \u00e0 commencer par le premier des jardins, le potager, le jardin vivrier. La question est alors : si la plan\u00e8te est un jardin, ses habitants en sont-ils tous les jardiniers ? Je ne le crois pas. Mais trois raisons fondent l’id\u00e9e. La premi\u00e8re, ce brassage plan\u00e9taire. La deuxi\u00e8me, les limites de la vie : le jardin est \u00e0 la fois un enclos et un paradis. La vie tient dans une mince \u00e9paisseur, une dizaine de kilom\u00e8tres au-dessus du niveau de la mer, quelques m\u00e8tres en dessous. Sans eau, il n’y a rien. Nous sommes dans cet enclos, et il est essentiel d’en avoir conscience.<\/p>\n\n\n\n

Pour penser un jardin, vous partez de l’\u00e9motion, avant la technique.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Oui. De l’\u00e9motion, et de la question : que ferais-je si l’on me demandait soudain un projet pour cet espace ? Il faut le vivre, le ressentir vraiment, \u00e9changer \u00e9motionnellement avec les plantes, les animaux, les humains qui habitent autour. On adapte ensuite aux questions pos\u00e9es par le commanditaire, mais il faut d’abord trouver quelque chose que l’on aime.<\/p>\n\n\n\n

Et les jardins d’ornement, \u00e0 Paris, dans les ch\u00e2teaux ? Ce n’est pas une nature en tant que telle, mais une nature fa\u00e7onn\u00e9e.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Cela n’a rien \u00e0 voir, et ce n’est pas ainsi que je travaillerais aujourd’hui. Tout cela h\u00e9rite de la Perse : le grand jardin persan, avec les quatre fleuves du paradis, la fontaine centrale, le plan rectangulaire. Cela a donn\u00e9 les jardins espagnols, puis les jardins classiques des XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles. C’est ce que j’appelle la n\u00e9vrose de l’architecture appliqu\u00e9e au jardin, tr\u00e8s r\u00e9pandue dans notre culture : il faut toujours tailler, reprendre les m\u00eames formes. Ce n’est pas le vivant qui passe en premier, c’est l’esth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Plan du jardin du mus\u00e9e du Quai Branly \u00e0 Paris. Une terre de libert\u00e9 pour les plantes, des esp\u00e8ces habitu\u00e9es au climat parisien, peu exigeantes en soins, et quelques esp\u00e8ces tropicales (li\u00e9es au programme mus\u00e9al) n\u00e9cessitant une maintenance co\u00fbteuse et polluante.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Vous faites un parall\u00e8le entre concevoir un jardin et peindre un tableau.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

On peut, mais avec une diff\u00e9rence : le tableau que fabrique le jardin change d’une ann\u00e9e sur l’autre, ce qui n’est pas forc\u00e9ment le d\u00e9sir du peintre. On est en co-signature permanente. Les plantes d\u00e9cident, biologiquement, de faire quantit\u00e9 de choses que l’on n’avait pas pr\u00e9vues. On collabore sans cesse avec cela.<\/p>\n\n\n\n

J’imaginais qu’un homme comme vous, qui conna\u00eet parfaitement la nature, pouvait pr\u00e9voir la mani\u00e8re dont les plantes allaient r\u00e9agir.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Je ne connais pas la nature parfaitement ; je peux m\u00eame dire qu’elle me surprend en permanence. Je la consid\u00e8re avec respect, et je m’\u00e9tonne de son pouvoir inventif. Je dis toujours : la vie invente.<\/p>\n\n\n\n

Quelles ont \u00e9t\u00e9 vos derni\u00e8res surprises ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Le changement climatique en r\u00e9serve constamment. R\u00e9cemment, une p\u00e9riode de chaleur aurait d\u00fb faire perdre leurs feuilles \u00e0 quantit\u00e9 d’arbres et d’arbustes, et jaunir l’herbe. Il n’en a rien \u00e9t\u00e9 : l’eau avait \u00e9t\u00e9 stock\u00e9e dans les nappes phr\u00e9atiques, et les syst\u00e8mes racinaires s’\u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9s en profondeur pour aller la chercher. En surface, faire le potager \u00e9tait devenu difficile, mais les arbres tenaient.<\/p>\n\n\n\n

En France, on aime le gazon, la pelouse. Cela doit repr\u00e9senter une forme d’h\u00e9r\u00e9sie pour vous.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Cela n’a rien \u00e0 voir avec le vivant : c’est un tapis, autant le faire en plastique. Le gazon est un mod\u00e8le de golfeur anglais. Je tonds un peu, sur les passages o\u00f9 l’on ne pourrait pas marcher, mais c’est tr\u00e8s r\u00e9duit. Que ce soit vert ou non m’est \u00e9gal ; la diversit\u00e9, elle, prend parfois la couleur de la paille.<\/p>\n\n\n\n

Quels seraient deux lieux embl\u00e9matiques de votre travail, que l’on aurait envie d’aller voir ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Je proposerais le domaine du Rayol et le mus\u00e9e du quai Branly. Le Rayol se situe sur la c\u00f4te, pr\u00e8s de Cavalaire, dans le massif des Maures, au bord de la mer. Il appartient au Conservatoire du littoral, qui m’a sollicit\u00e9 au moment de racheter ce terrain \u00e0 une famille de banquiers : il fallait un projet accept\u00e9 par la commune et les habitants, ce qui fut le cas.<\/p>\n\n\n\n

J’ai con\u00e7u ce projet \u00e0 partir de la lecture de la plan\u00e8te, en m’appuyant sur les biomes du climat m\u00e9diterran\u00e9en. Un biome est un espace de compatibilit\u00e9 de vie sous un climat donn\u00e9, qui accueille toutes les plantes et tous les animaux en accord avec ce climat. Il existe une carte des biomes, de 1940, tr\u00e8s int\u00e9ressante, qu’il faudrait sans doute redessiner aujourd’hui, en \u00e9paississant certaines zones et en en r\u00e9tr\u00e9cissant d’autres, du fait des d\u00e9r\u00e8glements climatiques. Pour ce projet, j’ai beaucoup voyag\u00e9 : Chili central, Afrique du Sud, Australie. Sur cette friche, en une quinzaine d’ann\u00e9es, j’ai cr\u00e9\u00e9 sept ou huit clairi\u00e8res, chacune \u00e9voquant un pays de climat m\u00e9diterran\u00e9en, avec son cort\u00e8ge floristique. L’\u00e9quipe actuelle est exceptionnelle : elle travaille vraiment avec le vivant dans sa diversit\u00e9, y compris ce qui n’\u00e9tait pas pr\u00e9vu. Quand une plante arrive, on l’\u00e9tudie, on regarde ce qu’on peut faire ; de m\u00eame pour les insectes, les champignons. Cela ne se fait pas partout.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Une autre vue du jardin de r\u00e9sistance cr\u00e9ation de Gilles Cl\u00e9ment en 2009<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Et le quai Branly ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

C’est un autre rappel de la diversit\u00e9 plan\u00e9taire, mais culturelle. Lorsque j’ai re\u00e7u la commande, le mus\u00e9e n’existait pas encore. En lisant sur les ethnies dont les \u0153uvres allaient y figurer, tr\u00e8s majoritairement des cultures animistes, j’ai vu que la tortue \u00e9tait partout : cosmophore en Asie, o\u00f9 elle porte le monde ; en Afrique, support de si\u00e8ges sur lesquels on faisait avouer les coupables ; en Am\u00e9rique du Sud, campements en forme de tortue, la queue tourn\u00e9e vers la rivi\u00e8re. La long\u00e9vit\u00e9 et la r\u00e9sistance de cet animal expliquent sans doute sa place chez ces peuples.<\/p>\n\n\n\n

Cela m’a donn\u00e9 l’id\u00e9e, sans savoir encore ce que contiendrait le mus\u00e9e, de privil\u00e9gier des formes ovales et de bannir la ligne droite, qui n’existe pas dans la r\u00e9alit\u00e9 des paysages de ces populations. J’ai donc cr\u00e9\u00e9 une savane arbor\u00e9e parisienne, avec des terrasses en forme de tortue, de grandes gramin\u00e9es capables de vivre sous le climat de Paris, des ch\u00eanes et d’autres arbres non tropicaux.<\/p>\n\n\n\n

Le climat de Paris, c’est \u00e0 peu pr\u00e8s celui de la Creuse ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Non. Le climat de Paris est temp\u00e9r\u00e9, mais sans l’humidit\u00e9 de l’air de la Creuse ; il est beaucoup plus sec, ce qui pose des probl\u00e8mes d’arrosage. Cela tient \u00e0 la ville elle-m\u00eame : le soleil r\u00e9chauffe \u00e9norm\u00e9ment les surfaces min\u00e9rales, alors qu’il r\u00e9chauffe peu les surfaces v\u00e9g\u00e9tales. D’o\u00f9 l’importance de retirer le b\u00e9ton et l’asphalte pour mettre de l’herbe ou des arbres : cela temp\u00e8re le climat local.<\/p>\n\n\n\n

Que pensez-vous de la v\u00e9g\u00e9talisation men\u00e9e \u00e0 Paris ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Je trouve cela remarquable, exceptionnel. On accepte des esp\u00e8ces qui viennent d’elles-m\u00eames et se m\u00ealent \u00e0 celles que l’on cultive ; on diminue les surfaces min\u00e9ralis\u00e9es. Il y a des rues enti\u00e8res transform\u00e9es. Pr\u00e8s de chez moi, l\u00e0 o\u00f9 ma fille \u00e9tait \u00e0 l’\u00e9cole, il n’y avait que du b\u00e9ton ; aujourd’hui, c’est bois\u00e9. Ce n’est pas encore une savane, mais la r\u00e9duction du min\u00e9ral, et de la circulation automobile, est tr\u00e8s importante. Peu de grandes villes au monde ont \u00e9volu\u00e9 ainsi.<\/p>\n\n\n\n

Que planteriez-vous si on vous laissait faire ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Je choisirais peut-\u00eatre des esp\u00e8ces capables de s’\u00e9tendre, en leur donnant la place d’apporter de l’ombre. Mais je laisserais surtout beaucoup d’espace sans rien faire, \u00e0 condition que ce soit accept\u00e9 par les semences et la pluie, donc ni asphalt\u00e9 ni b\u00e9tonn\u00e9. On d\u00e9sasphalte, on retire le b\u00e9ton, et l’on attend : les graines arrivent, port\u00e9es par quantit\u00e9 d’animaux, les oiseaux notamment. Cela se d\u00e9veloppera bien mieux qu’un arbre plant\u00e9, dont le syst\u00e8me racinaire exige des ann\u00e9es de soins avant d’\u00eatre autonome.<\/p>\n\n\n\n

Et dans les cours parisiennes ? Un potager a-t-il un sens ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Beaucoup. Le potager est vivrier, et c’est une question majeure aujourd’hui : nous n’avons plus aucune autonomie vivri\u00e8re. \u00c0 peine quelques jours, en cas de crise. Il faudrait vraiment relancer la production. Je l’ai propos\u00e9 r\u00e9cemment dans les Carpathes, \u00e0 Brezovica, pour l’une des \u00e9coles du jardin plan\u00e9taire : il y avait l\u00e0 d’anciens potagers abandonn\u00e9s, sur une terre de tr\u00e8s bonne qualit\u00e9, sans pollution. Il suffit de mettre en place une gestion simple, avec production et distribution locales, ce qui est tr\u00e8s mal vu du march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Que peut-on y faire pousser ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Tout ce qui se mange : du chou, de la laitue, des tomates, des pommes de terre. Paris s’est install\u00e9e sur l’une des terres les plus fertiles de France, et ses environs le restent, malgr\u00e9 la destruction du milieu par l’agriculture chimique.<\/p>\n\n\n\n

Quel m\u00e9lange de techniques pr\u00e9conisez-vous ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Des technologies anciennes intelligentes et non polluantes, comme le r\u00e2teau, qui n’a pas d’\u00e2ge et reste irrempla\u00e7able ; et des outils modernes, comme nos t\u00e9l\u00e9phones, qui permettent d’identifier une plante, de trouver sa famille, de v\u00e9rifier un bio-indicateur du sol. Cela fait gagner du temps. En revanche, je ne suis pas certain qu’un moteur soit indispensable, surtout pour un potager. Un collectif de paysagistes bas\u00e9 \u00e0 Rouen, Le Temps des cerises, intervient sans moteur sur tous ses chantiers ; d’autres le font \u00e0 Limoges. Cela se multiplie.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Toit de la base sous-marine de Saint-Nazaire, 2009, plan masse. Premier jardin du \u00ab tiers paysage \u00bb, Gilles Cl\u00e9ment voit en la base de Saint-Nazaire \u00ab un lieu de r\u00e9sistance \u00bb capable d\u2019accueillir la diversit\u00e9 \u00e9cologique de l\u2019estuaire. L\u2019espace en triptyque tire parti des trois dispositifs de l\u2019architecture en place.<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Quels sont les artistes qui vous ont le plus nourri ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Ils sont tr\u00e8s divers. Je citerais Thierry Fontaine, rencontr\u00e9 \u00e0 La R\u00e9union, dont le travail m\u00eale l’artifice fabriqu\u00e9 par l’humain et la nature. George Sand, \u00e9cologiste avant l\u2019heure. Je pense aussi \u00e0 des artistes qui jouent de cette fronti\u00e8re, et \u00e0 la musique, \u00e0 la chanson, qui comptent beaucoup pour moi comme le chanteur et po\u00e8te Cyril Mokaiesh. Il faudrait que je dresse une liste, en particulier pour la po\u00e9sie.<\/p>\n\n\n\n

Vous ne faites pas de politique.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Non. Mais lorsque Sarkozy a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu, j’ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s choqu\u00e9 et j’ai fait savoir que je ne pouvais pas travailler avec ce gouvernement ; j’ai annul\u00e9 toutes les commandes qui y \u00e9taient li\u00e9es. Quelqu’un l’a relay\u00e9, un article a paru, puis un autre ; cela m’a compl\u00e8tement d\u00e9pass\u00e9. Ce qui me d\u00e9plaisait chez lui ? Son opportunisme financier, sa fa\u00e7on de tout ramener \u00e0 l’argent. Il avait l’air du pire, et je ne comprends pas pourquoi on a vot\u00e9 pour lui.<\/p>\n\n\n\n

Et 2027 ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Cela risque d’\u00eatre pire. On assiste au rejet de l’autre, on part dans une direction o\u00f9 la politique semble r\u00e9gie par le racisme, sans avoir compris que cela n’a aucun sens : nous sommes tous des \u00eatres vivants en relation les uns avec les autres. C’est lamentable. J’habite la plan\u00e8te, mais je ne sais pas vraiment ce que c’est. Alors je fais autre chose.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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