{"id":342007,"date":"2026-06-20T18:25:00","date_gmt":"2026-06-20T16:25:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=342007"},"modified":"2026-06-20T20:10:42","modified_gmt":"2026-06-20T18:10:42","slug":"un-cafe-avec-leila-slimani-lisbonne","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/un-cafe-avec-leila-slimani-lisbonne\/","title":{"rendered":"Un caf\u00e9 avec Le\u00efla Slimani \u00e0 Lisbonne"},"content":{"rendered":"\n

Pour dormir une nuit \u00e0 Lisbonne, j\u2019ai choisi un h\u00f4tel sans histoire, impersonnel, fonctionnel, presque glacial. Il est situ\u00e9 dans le centre historique, sur une grande art\u00e8re nomm\u00e9e avenida da Liberdade. C\u2019est tout sauf la plus belle avenue du monde mais je suis \u00e0 dix minutes du Tage. \u00c7a grouille de touristes.<\/p>\n\n\n\n

Le lieu du rendez-vous m\u2019est communiqu\u00e9 par l\u2019attach\u00e9e de presse de Le\u00efla Slimani vers 16 heures, la veille du jour J. Je retrouverai donc Le\u00efla Slimani demain matin, mercredi, \u00e0 10 heures, au Mus\u00e9e Am\u00e1lia Rodrigues. La c\u00e9l\u00e8bre chanteuse de fado y a v\u00e9cu plus de quarante ans. Attention \u00e0 ne pas confondre ce lieu et le mus\u00e9e du Fado qui se trouve \u00e0 un autre bout de la ville dans le quartier Alfama, rempli de restaurants et de bars de fado, pr\u00e8s du Tage. <\/p>\n\n\n\n

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Le\u00efla Slimani marche \u00e0 quelques m\u00e8tres devant moi lorsque j\u2019arrive au mus\u00e9e. C\u2019est une brindille chic, un peu brin d\u2019acier tant elle est stricte. Le\u00efla Slimani semble un peu press\u00e9e. Il faut que \u00e7a roule, que \u00e7a d\u00e9marre et vite, \u00e0 l\u2019image de son d\u00e9bit de paroles et de son \u00e9criture qui galopent eux aussi. L\u2019ancienne parisienne est install\u00e9e \u00e0 Lisbonne depuis cinq ans. Elle vient r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9crire dans la petite cour arbor\u00e9e du mus\u00e9e, quand elle a envie de changer de d\u00e9cor. Sur une branche d\u2019un arbre un perroquet est perch\u00e9. Il appartient \u00e0 la maison et prononce de temps en temps les deux m\u00eames mots : Bom dia<\/em>. Ce matin il n\u2019y a que nous. En habitu\u00e9e des lieux, Le\u00efla Slimani conna\u00eet l\u2019oiseau et sa musique. Il l\u2019amuse deux minutes : il faut que l\u2019entretien d\u00e9marre.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Elle d\u00e9crit en quelques mots, sommairement, le quartier o\u00f9 nous sommes : \u00ab Il porte le nom de la rue o\u00f9 se trouve le mus\u00e9e, S\u00e3o Bento \u00bb<\/em>. C\u2019est un coin calme. Non loin de l\u00e0, il y a une place ravissante, en pente douce, Pra\u00e7a das Flores, la Place des Fleurs, o\u00f9 l\u2019\u00e9crivaine a d\u2019abord pens\u00e9 nous donner rendez-vous. Le Parlement n\u2019est pas loin. \u00bb <\/em>Elle comprend parfaitement le portugais \u00e0 l\u2019oral et elle le lit. Elle le parle, \u00ab un peu \u00bb ; elle semble le parler tr\u00e8s bien, et tr\u00e8s vite : elle commande en portugais un expresso pour elle et de l\u2019eau. Elle vapote et attend les questions. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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La langue est le sujet de son dernier livre, Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em>, \u00e9dit\u00e9 comme quasiment tous les pr\u00e9c\u00e9dents livres de Le\u00efla Slimani chez Gallimard. En 2016 elle fut laur\u00e9ate du prix Goncourt avec Chanson douce<\/em>. Depuis sa parution, d\u00e9but mars, Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em> est en t\u00eate des ventes. Il a m\u00eame occup\u00e9 la premi\u00e8re place du palmar\u00e8s pendant plusieurs semaines. Celui qui dirige le festival d\u2019Avignon depuis 2021, le metteur en sc\u00e8ne portugais et lisbo\u00e8te Tiago Rodrigues, a invit\u00e9 la langue arabe lors de la 79e<\/sup> \u00e9dition du festival, en 2025. L\u2019arabe fut repr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 travers des \u0153uvres d\u2019artistes libanais, marocains, tunisiens, palestiniens, irakiens. \u00c0 Le\u00efla Slimani, Tiago Rodrigues a propos\u00e9 de plancher sur ce sujet, la langue arabe. Le 8 juillet 2025, dans la cour du mus\u00e9e Calvet, l\u2019autrice a lu le texte d\u00e9sormais publi\u00e9. Son titre provient d\u2019une phrase du Journal<\/em> de Kafka qu\u2019elle a mise en exergue : \u00ab Toute litt\u00e9rature est assaut contre la fronti\u00e8re. \u00bb<\/em> Cela signifie que la cr\u00e9ation litt\u00e9raire permet, au lecteur et \u00e0 l\u2019auteur, de traverser le temps et l\u2019espace, de rendre possible l\u2019impossible, visible ce qui habituellement demeure cach\u00e9, d\u2019effacer les a priori<\/em>, de rapprocher les contraires, de sortir de ce concept devenu un mantra contemporain, notre identit\u00e9. On nous le dit, le r\u00e9p\u00e8te, la (bonne) litt\u00e9rature est le royaume de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et non du manich\u00e9isme, de la plasticit\u00e9, de la nuance, autre mantra. Le\u00efla Slimani rappelle souvent qu\u2019elle est une lectrice de Milan Kundera dont L\u2019Art du roman<\/em> est le texte embl\u00e9matique de la d\u00e9fense de la complexit\u00e9 face \u00e0 la s\u00e9cheresse des certitudes. \u00c0 son tour, donc, Le\u00efla Slimani d\u00e9veloppe dans un essai personnel ce motif. <\/p>\n\n\n\n

Mais Le\u00efla Slimani insiste sur un autre point, plus politique que litt\u00e9raire, un point qui flotte en ce moment dans l\u2019air, celui du temps : l\u2019usage d\u2019une langue refl\u00e8te une classe sociale et la place que l\u2019on occupe dans le monde. Or la langue arabe, de ce point de vue, souffre depuis plusieurs ann\u00e9es de m\u00e9pris. Le\u00efla Slimani constate et d\u00e9plore que le regard port\u00e9 sur un locuteur d\u00e9pende de la langue qu\u2019il parle. Puisque les conflits entre \u00c9tats, les pr\u00e9jug\u00e9s des peuples contre d\u2019autres peuples irriguent et contaminent les langues, puisque le monde arabe est mal-aim\u00e9, la langue arabe est m\u00e9pris\u00e9e. De cela, tant qu\u2019elle \u00e9tait enfant, l\u2019autrice qui a grandi au Maroc n\u2019avait pas conscience. Elle vivait dans un \u00ab paradis multilingue \u00bb<\/em>, \u00e9crit-elle dans Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em>. Elle fut \u00e9lev\u00e9e, comme elle le raconte sous forme romanesque dans sa trilogie Le Pays des autres<\/em> <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, au Maroc dans une famille bourgeoise qui a m\u00eame appartenu un temps \u00e0 la haute bourgeoisie. Son p\u00e8re, Othman Slimani (1941-2004), issu d\u2019un milieu modeste, a fait de tr\u00e8s bonnes \u00e9tudes et fut deux ans secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat charg\u00e9 des Affaires \u00e9conomiques \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970. Puis il a \u00e9t\u00e9 banquier et fut disgraci\u00e9 du jour au lendemain, accus\u00e9 \u00e0 tort d\u2019avoir pris part \u00e0 un grand scandale financier. Il a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence alors que Le\u00efla Slimani avait 13 ans, puis emprisonn\u00e9 quelques mois. Il est mort peu de temps apr\u00e8s sa lib\u00e9ration et n\u2019a \u00e9t\u00e9 acquitt\u00e9 que post-mortem. Dans Le Parfum des fleurs la nuit<\/em> (Stock, 2021), texte autobiographique, l\u2019autrice dit vouloir \u00ab venger \u00bb<\/em> son p\u00e8re. Rappeler son appartenance au monde arabe bien qu\u2019elle \u00e9crive en fran\u00e7ais, qu\u2019elle ait longtemps v\u00e9cu \u00e0 Paris et qu\u2019elle vive en Europe, c\u2019est op\u00e9rer un rapprochement vers le monde culturel et social du p\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Les questions sont autres du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re de l\u2019\u00e9crivaine : \u00ab Ma m\u00e8re avait une m\u00e8re fran\u00e7aise, alors elle a toujours \u00e9t\u00e9 associ\u00e9e, sans doute \u00e0 tort, \u00e0 l\u2019\u00e9trang\u00e8re au Maroc. Elle est n\u00e9e en 1948, elle a re\u00e7u une \u00e9ducation plus occidentale que mon p\u00e8re, n\u00e9 dans la M\u00e9dina de F\u00e8s de parents analphab\u00e8tes. Mais il a grandi en apprenant le fran\u00e7ais dans une bonne \u00e9cole. Ma m\u00e8re, qui \u00e9tait m\u00e9decin, parlait arabe toute la journ\u00e9e avec ses patients mais quand elle rentrait \u00e0 la maison, elle ne nous parlait jamais arabe \u00e0 nous, ses enfants. Mon p\u00e8re non plus. Ils parlaient arabe ensemble lorsqu\u2019ils souhaitaient qu\u2019on ne les comprenne pas. \u00bb Si Le\u00efla Slimani parlait fran\u00e7ais avec ses parents et ses deux s\u0153urs et arabe avec sa nounou, l\u2019allemand lui \u00e9tait aussi familier puisque c\u2019\u00e9tait la langue de sa grand-m\u00e8re maternelle, une Alsacienne install\u00e9e \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940 au Maroc. Depuis quelques ann\u00e9es, et c\u2019est ce fil-l\u00e0 que d\u00e9roule Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em>, Le\u00efla Slimani se sent mal. Elle a honte d\u2019\u00eatre \u00ab une Arabe qui parle mal l\u2019Arabe \u00bb<\/em>. L\u2019\u00e9crivaine a beau essayer de tenir l\u2019identit\u00e9 \u00e0 bout de gaffe, c\u2019est bien le sujet de son livre. Il t\u00e9moigne d\u2019un trouble identitaire. Au Maroc aussi, la question de la langue fran\u00e7aise est sensible : \u00ab Des partis tr\u00e8s conservateurs ou islamistes demandent qu\u2019on en finisse avec le fran\u00e7ais. Ils visent par-l\u00e0 la bourgeoisie francophone qu\u2019ils accusent de vivre de fa\u00e7on d\u00e9connect\u00e9e. Mais le berb\u00e8re pose \u00e9galement probl\u00e8me. Depuis 2011, il b\u00e9n\u00e9ficie du statut de langue officielle. Au Maroc, il y a une diglossie, c\u2019est-\u00e0-dire que la langue parl\u00e9e, la darija, n\u2019est pas celle que l\u2019on apprend \u00e0 l\u2019\u00e9cole et cela cr\u00e9e \u00e9norm\u00e9ment de probl\u00e8mes. Les d\u00e9bats ne sont pas les m\u00eames en France o\u00f9 circule le fantasme d\u2019une langue pure. Regardez, on a reproch\u00e9 \u00e0 Aya Nakamura d\u2019avoir une identit\u00e9 trop m\u00eal\u00e9e. En fait, on lui a reproch\u00e9 d\u2019\u00eatre noire. \u00bb Le\u00efla Slimani \u00e9crit dans une langue classique, sans trace de la langue orale que manie Aya Nakamura. Est-ce volontaire ? Elle r\u00e9pond, mi-figue, mi-raisin : \u00ab Malheureusement quand on est \u00e9crivain, on fait comme on peut ! J\u2019aimerais que mon \u00e9tendue des possibles soit plus large, j\u2019ai toujours un sentiment de frustration, j\u2019aimerais que ma langue soit plus complexe mais mon \u00e9criture est comme elle est. Je n\u2019en \u00e9prouve ni honte, ni fiert\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em> mentionne aussi les coups que portent contre la langue et la culture arabes l\u2019islamisme et le terrorisme depuis le 11 septembre 2001. Les attentats de 2015 en France ont renforc\u00e9 la peur de l\u2019arabe. Elle \u00e9crit : \u00ab Combien de personnes parmi mes connaissances s\u2019interdisent de parler arabe dans la rue depuis les attentats de 2025 ? \u00bb<\/em> Et plus loin : \u00ab Cette phrase, Allah akbar, prononcez-l\u00e0 dans n\u2019importe quelle rue du monde occidental et regardez la terreur qu\u2019elle provoque. \u00bb<\/em> N\u2019est-ce pas normal qu\u2019elle fasse peur ? Le\u00efla Slimani n\u2019est pas contente : \u00ab Non. Pourquoi ce serait normal ? Vous connaissez le sens de cette expression ? Si vous me dites : \u00ab Mon fils a r\u00e9ussi son examen \u00bb<\/em>, je vous r\u00e9pondrai : \u00ab Allah akbar \u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire Dieu est grand, c\u2019est magnifique. Quand vous \u00eates dans la rue et que vous entendez l\u2019appel \u00e0 la pri\u00e8re, \u00ab Allah akbar \u00bb<\/em>, est-ce un appel au meurtre ? Non. C\u2019est terrible que vous pensiez cela. Les islamistes salissent, ils trahissent cette phrase en disant qu\u2019ils tuent au nom de Dieu. C\u2019est une phrase d\u2019appel \u00e0 la paix qu\u2019on utilise dans la vie courante, donc ce n\u2019est absolument pas normal d\u2019avoir peur de cette phrase. Vous avez peur des terroristes et vous l\u2019assimilez \u00e0 son usage par le terrorisme, alors qu\u2019elle a d\u2019autres usages ! Ce n\u2019est pas du tout normal. Il faut se r\u00e9approprier cette phrase, il ne faut pas la leur laisser. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Je br\u00fble d\u2019envie, tant cela va de soi, tellement c\u2019est le moment de lui parler de Kamel Daoud et de Boualem Sansal. Lorsque je suis \u00e0 Lisbonne, le d\u00e9part de Boualem Sansal des \u00e9ditions Gallimard n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9. Ce sera fait le 14 mars et nous ne sommes que le 4. J\u2019y vais ou je n\u2019y vais pas ? Je lui demande ce qu\u2019elle pense de Sansal ? Avancer le nom de Daoud serait moins p\u00e9rilleux mais comment ne pas prononcer ensuite ce nom en train de devenir explosif, Sansal ? Le personnage qui, dans J\u2019emporterai le feu<\/em>, est inspir\u00e9 du p\u00e8re de Le\u00efla Slimani s\u2019appelle Mehdi Daoud ; l\u2019\u00e9crivaine avait demand\u00e9 au pr\u00e9alable \u00e0 Kamel Daoud l\u2019autorisation de lui emprunter son patronyme. C\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de rendre hommage \u00e0 leur amiti\u00e9. Il est impossible de lire Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em> sans avoir \u00e0 l\u2019esprit les positions et les propos tranchants de ces deux auteurs envers leur pays d\u2019origine, l\u2019Alg\u00e9rie. Ce qu\u2019elle dit avec Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em> c\u2019est que, contrairement \u00e0 ces deux auteurs, elle ne plongera pas dans ces conflits. Elle en restera \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. <\/p>\n\n\n\n

Elle \u00e9crit vouloir \u00ab trouver ses mots pour prouver mon innocence \u00bb<\/em>. De quoi serait-elle coupable ? \u00ab Je me suis sentie longtemps coupable d\u2019une chose que je n\u2019arrivais pas \u00e0 d\u00e9terminer. Coupable de ne pas bien parler ma langue, de ne pas arriver \u00e0 bien l\u2019\u00e9crire. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 prise en \u00e9tau entre deux publics dont les attentes diff\u00e8rent : le public occidental attend que je confirme ses clich\u00e9s et que j\u2019endosse le r\u00f4le de porte-parole du Maghreb, que je sois l\u2019\u00e9crivaine maghr\u00e9bine courageuse, or je n\u2019ai pas du tout envie d\u2019entrer dans ce r\u00f4le. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, le public marocain ou arabe consid\u00e8re que je suis une vendue, que je n\u2019ai aucune l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 parler de mon pays puisque je n\u2019y vis pas et que je suis trop francophone. Il me reproche d\u2019\u00e9crire pour faire plaisir aux Occidentaux. J\u2019avais l\u2019impression de ne pas avoir le droit de m\u2019exprimer. Quand j\u2019\u00e9cris \u00ab retrouver mon innocence \u00bb<\/em>, je veux dire que je tente de retrouver quelque chose qui pr\u00e9c\u00e8de tout cela, quelque chose de mon enfance, dont je parle au d\u00e9but du livre, un temps o\u00f9 ce rapport aux langues me semblait innocent parce que je ne mesurais pas les questions de classes sociales ni celles historiques qui traversent l\u2019usage de telle ou telle langue. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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Le\u00efla Slimani a \u00e9t\u00e9 scolaris\u00e9e dans le lyc\u00e9e fran\u00e7ais de Rabat, Descartes. C\u2019est un \u00e9tablissement tr\u00e8s exigeant qui pr\u00e9pare les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re comp\u00e9titive des classes pr\u00e9paratoires aux grandes \u00e9coles. B\u00e9n\u00e9ficier de cette formation est aussi une chance, non ? \u00ab C\u2019est ambivalent. C\u2019est une histoire commune \u00e0 beaucoup de gens n\u00e9s comme moi dans un pays de l\u2019ancien empire colonial fran\u00e7ais o\u00f9 la langue \u00e9tait un outil de domination. \u00catre \u00e9crivaine me permet de percevoir les nuances de tout cela. Bien s\u00fbr, en \u00e9tant scolaris\u00e9e dans ce lyc\u00e9e, j\u2019ai eu le sentiment d\u2019\u00eatre arrach\u00e9e \u00e0 ma culture, d\u2019\u00eatre dans un lyc\u00e9e tr\u00e8s \u00e9litiste, ferm\u00e9 au monde dans lequel j\u2019habitais. Mais il m\u2019a donn\u00e9 \u00e9galement une \u00e9ducation de grande qualit\u00e9, ouverte sur le monde, et qui m\u2019a permis de poursuivre mes \u00e9tudes en France apr\u00e8s le bac. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Elle \u00e9voque les \u00ab promesses non tenues par la France envers le Maroc \u00bb<\/em>, faillites qu\u2019elle a d\u00e9couvertes en travaillant sur sa trilogie romanesque : \u00ab On ne nous parlait pas de la colonisation en classe. J\u2019en avais une vision simple selon laquelle, finalement, tout cela ne s\u2019est pas si mal pass\u00e9. Je ne connaissais pas les d\u00e9tails du protectorat fran\u00e7ais. Les promesses non tenues sont li\u00e9es par exemple \u00e0 l\u2019\u00e9ducation. La France a dit : \u00ab Nous allons apporter le savoir, les Lumi\u00e8res et la civilisation \u00bb<\/em>. Alors que, lorsque les Fran\u00e7ais partent du Maroc \u00e0 la fin du protectorat, tr\u00e8s peu nombreux sont les Marocains qui ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une bonne \u00e9ducation fran\u00e7aise ou d\u2019une bonne \u00e9ducation tout court. Les gens ne sont pas form\u00e9s. Il y a tr\u00e8s peu de m\u00e9decins, d\u2019avocats, de dentistes. Pourtant ce pays nouvellement ind\u00e9pendant a besoin de cadres et de personnes exer\u00e7ant ces professions. Si bien que se met en place une transition pendant laquelle des Fran\u00e7ais restent dans les administrations au Maroc pour former des cadres marocains, et on maintient l\u2019apprentissage et l\u2019usage du fran\u00e7ais ; on le g\u00e9n\u00e9ralise, m\u00eame. \u00c7a, c\u2019est l\u2019histoire de mes parents. Ils sont all\u00e9s \u00e0 l\u2019universit\u00e9 au Maroc o\u00f9 enseignait Roland Barthes, ils sont all\u00e9s voir des films de la Nouvelle Vague ou des films italiens \u00e0 Casablanca. Les nationalistes ont fait leurs \u00e9tudes en France. C\u2019est chez le colonisateur qu\u2019ils ont fourbi leurs armes. Ils \u00e9taient des francophiles de grande culture. On ne peut pas raconter tout cela de fa\u00e7on manich\u00e9enne. Une \u00e9lite marocaine a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e. Le po\u00e8te Abdellatif La\u00e2bi (n\u00e9 \u00e0 F\u00e8s en 1942, il vit en France) a racont\u00e9 qu\u2019il a reconquis l\u2019arabe apr\u00e8s avoir parl\u00e9 le fran\u00e7ais, sans l\u2019avoir choisi. On n\u2019est pas oblig\u00e9 de r\u00e9agir par la haine ou par le ressentiment qu\u2019instrumentalisent certains contre la France et le fran\u00e7ais. Aujourd\u2019hui, au Maroc, parler fran\u00e7ais comme on parle une langue maternelle reste un privil\u00e8ge et vous classe imm\u00e9diatement dans la bourgeoisie. L\u2019enseignement du fran\u00e7ais persiste \u00e0 l\u2019\u00e9cole publique marocaine et l\u2019une des forces du Maroc est d\u2019\u00eatre multilingue, comme le Liban et le S\u00e9n\u00e9gal. Tout le monde ou presque ma\u00eetrise une langue en plus de l\u2019arabe. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Notre rendez-vous se d\u00e9roule la veille de la mort d\u2019Ant\u00f3nio Lobo Antunes, le 5 mars 2026. Le\u00efla Slimani n\u2019a jamais crois\u00e9 le grand auteur lisbo\u00e8te n\u00e9 en 1942, lui dont le nom apparaissait r\u00e9guli\u00e8rement parmi les favoris chaque ann\u00e9e avant l\u2019annonce du Prix Nobel de litt\u00e9rature. C\u2019est un autre \u00e9crivain portugais que l\u2019\u00e9crivaine convoque : Jos\u00e9 Saramago (1922-2010), r\u00e9compens\u00e9, lui, du Nobel en 1998. Tr\u00e8s engag\u00e9 \u00e0 gauche, m\u00e9fiant envers l\u2019Europe, soutien du mouvement altermondialiste, Saramago regrettait, explique Le\u00efla Slimani, \u00ab <\/em>que l\u2019on n\u2019\u00e9duque pas les gens dans l\u2019id\u00e9e que les apports de la civilisation arabe en Europe sont tr\u00e8s importants. Il racontait tr\u00e8s bien que, lorsque Salazar est arriv\u00e9 au pouvoir au Portugal, un narratif s\u2019est install\u00e9 selon lequel le pays \u00e9tait depuis toujours chr\u00e9tien, blanc, et c\u2019est tout. Sept cents ans de pr\u00e9sence arabe \u00e9taient effac\u00e9s. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

L\u2019ancien empire colonial portugais a laiss\u00e9 des traces chez les Portugais : \u00ab La plupart des p\u00e8res de mes amis, qui sont de ma g\u00e9n\u00e9ration, qui ont entre 45 et 55 ans, ont fait la guerre. Leurs p\u00e8res, leurs oncles ont ensuite fait des d\u00e9pressions, eu des probl\u00e8mes d\u2019alcoolisme. D\u2019autres ont des parents qui ont v\u00e9cu dans l\u2019empire colonial. Ce sont des retornados<\/em>, l\u2019\u00e9quivalent des pieds-noirs en Alg\u00e9rie. Ils ont grandi en Angola, au Mozambique. C\u2019est un probl\u00e8me tr\u00e8s pr\u00e9sent, tr\u00e8s r\u00e9cent, et pour lequel il y a encore beaucoup \u00e0 faire. Mes amis racontent \u00e0 quel point ces p\u00e8res n\u2019ont pas t\u00e9moign\u00e9 de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Il y a beaucoup de douleur et de tabous. C\u2019est \u00e9galement tr\u00e8s sensible \u00e0 travers l\u2019immigration de ces pays-l\u00e0, chez ceux qui viennent du Cap-Vert. Cette histoire n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement dig\u00e9r\u00e9e mais de plus en plus d\u2019\u0153uvres culturelles l\u2019abordent. Pour eux, ce fut tr\u00e8s difficile. Je le per\u00e7ois aussi \u00e0 travers la litt\u00e9rature, gr\u00e2ce \u00e0 mes lectures d\u2019Isabela Figueiredo <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> ou de Dulce Maria Cardoso <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elles disent qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 mal accueillies, que des fantasmes \u00e9taient attach\u00e9s \u00e0 leur pass\u00e9 : on racontait que leur famille avait gagn\u00e9 plein d\u2019argent en Afrique, par exemple. Isabela Figueiredo explique aussi qu\u2019il y avait un pacte tacite parmi ces retornados<\/em> pour garder le silence sur la fa\u00e7on dont ils s\u2019\u00e9taient comport\u00e9s en Afrique. Il n\u2019y avait pas d\u2019autocritique. Mais la lib\u00e9ration de la parole gagne aussi le cin\u00e9ma, l\u2019art plastique, la po\u00e9sie. Et puis la langue portugaise est de plus en plus cr\u00e9olis\u00e9e par les langues africaines. Des po\u00e8tes africains lusophones racontent tout cela. \u00bb Parmi les \u00e9crivains portugais que fr\u00e9quente Le\u00efla Slimani, il y a avec L\u00eddia Jorge et Gon\u00e7alo M. Tavares.<\/p>\n\n\n\n

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A-t-elle lu La Fronti\u00e8re<\/em> (Livre de poche, 1993) <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> de Pascal Quignard, un essai sur le palais du marquis Fronteira, construit \u00e0 la fin du XVIIe dans les environs de Lisbonne ? Non, mais elle note le titre de ce livre et le lira. Elle ne conna\u00eet pas le palais Fronteira d\u00e9crit par Quignard. Il abrite des azulejos magnifiques. Devenue un mus\u00e9e, la demeure est habit\u00e9e par des descendants du marquis si bien que certaines pi\u00e8ces ne se visitent pas. \u00ab Vous voyez, azulejos ! C\u2019est un mot tr\u00e8s proche de son \u00e9quivalent arabe, al-zulaydj. Au Portugal, quand vous regardez les visages des gens, quand vous \u00e9coutez la langue, quand vous vous baladez en Algarve, au sud du pays, vous voyez un Portugal arabe.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

C\u2019est une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te qui a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9e. En Espagne, en Andalousie notamment, ce pass\u00e9 mauresque a \u00e9t\u00e9 mis en valeur ; ici, pas du tout. Lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 fr\u00e9quenter des amis portugais, je leur demandais s\u2019ils avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 au Maroc, et ils me r\u00e9pondaient non. C\u2019est \u00e0 une heure de vol seulement. Rabat est la capitale la plus proche de Lisbonne. Un de mes amis, lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e0 Tanger pour la premi\u00e8re fois, m\u2019a dit : \u00ab C\u2019est fou, on dirait Lisbonne \u00bb. Cette histoire arabe de leur pays, les Portugais l\u2019ignorent totalement. Quand vous arrivez au Maroc \u00e0 Asilah ou \u00e0 El Jadida, un ancien fort portugais, vous retrouvez l\u2019architecture portugaise. Les Marocains ont bien plus conscience de cette histoire que les Portugais. \u00bb Elle cite un livre de l\u2019historienne et journaliste franco-tunisienne Sophie Bessis, La Civilisation jud\u00e9o-chr\u00e9tienne<\/em> <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui d\u00e9veloppe l\u2019id\u00e9e selon laquelle la civilisation jud\u00e9o-chr\u00e9tienne est une construction de l\u2019apr\u00e8s-guerre, li\u00e9e \u00e0 la Shoah et \u00e0 la culpabilit\u00e9 europ\u00e9enne : \u00ab L\u2019apport arabe a \u00e9t\u00e9 ni\u00e9 en Europe, continue Le\u00efla Slimani qui s\u2019exprime avec brio. <\/em>Qui sait que Rabelais parlait arabe ? Je veux \u00e9crire l\u00e0-dessus, car notre regard est en train de se d\u00e9ciller. C\u2019est un beau moyen de cr\u00e9er du lien. En 2030, la Coupe du monde de football sera organis\u00e9e par le Portugal, le Maroc et l\u2019Espagne. Ce sera une bonne occasion de se rappeler leur histoire commune, avec son lot de douleurs et de beaut\u00e9s. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Dans un passage d\u2019Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em> elle s\u2019adresse \u00e0 l\u2019Occident et aux Occidentaux en \u00e9crivant \u00ab Vous \u00bb, comme si elle ne s\u2019incluait pas dans leur groupe : \u00ab \u00c0 l\u2019origine, dans ce texte lu \u00e0 Avignon, je m\u2019adressais \u00e0 ceux qui \u00e9taient face \u00e0 moi, c\u2019est pourquoi je disais \u00ab Vous \u00bb. Au moment de la publication je me suis demand\u00e9 si je gardais cette adresse et j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de le faire. Ce texte est un face-\u00e0-face entre moi lorsque j\u2019avais seize, dix-sept ou dix-huit ans, et que je regardais le monde occidental depuis Rabat, un monde que j\u2019ai admir\u00e9 et jalous\u00e9, aussi. \u00c0 l\u2019\u00e9cole, j\u2019apprenais des mots de fran\u00e7ais qui d\u00e9signaient des r\u00e9alit\u00e9s que je n\u2019avais jamais vues. \u00bb \u00c0 Lisbonne, elle se sent dans un entre-deux : \u00ab C\u2019est particulier, le Portugal. C\u2019est un pays occidental \u00e9videmment, m\u00eame si j\u2019ai le sentiment que c\u2019est une esp\u00e8ce de Finist\u00e8re, parce que c\u2019est le bout de l\u2019Europe, il y a ici d\u00e9j\u00e0 quelque chose d\u2019africain. La lumi\u00e8re est la m\u00eame qu\u2019au Maroc, le climat est tr\u00e8s proche de celui de Rabat. Quand j\u2019appelle ma m\u00e8re, qui vit \u00e0 Rabat, \u00e0 une heure d\u2019avion, je lui dis quel temps il fait \u00e0 Lisbonne et elle sait qu\u2019il fera le m\u00eame temps le lendemain \u00e0 Rabat. Quand les jacaranda sont en fleurs, je le lui dis et tr\u00e8s vite, les jacaranda de Rabat fleurissent. Et puis la culture portugaise est celle d\u2019un ancien empire colonial, comme au Maroc. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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Je lui demande si Assaut contre la fronti\u00e8re<\/em> est aussi \u00e0 entendre comme le souhait que les fronti\u00e8res g\u00e9ographiques tombent. Je me doutais que la r\u00e9ponse serait celle-ci : \u00ab En partie, oui, lorsque ces fronti\u00e8res deviennent des murs. J\u2019ai toujours dit que c\u2019\u00e9tait une injustice que les gens n\u2019aient pas acc\u00e8s au monde de la m\u00eame mani\u00e8re. Quand vous \u00eates Marocain, vous devez montrer patte blanche, demander un visa Schengen pour voyager en Europe. Je suis toujours \u00e9tonn\u00e9e que les Fran\u00e7ais ne sachent pas ce que repr\u00e9sente un visa en termes de d\u00e9penses financi\u00e8res ou de d\u00e9marches administratives. Il m\u2019est arriv\u00e9 de partir avec des amis fran\u00e7ais au Maroc : une fois \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, ils s\u2019aper\u00e7oivent qu\u2019ils n\u2019ont pas emport\u00e9 leur passeport, ils ont seulement leur carte d\u2019identit\u00e9. C\u2019est une forme de na\u00efvet\u00e9. \u00bb Peut-\u00eatre que c\u2019est plus b\u00eate que \u00e7a. Peut-\u00eatre que, comme moi, ils ne voyagent pas souvent et n\u2019ont pas le r\u00e9flexe d\u2019ajouter dans leurs affaires un passeport ? \u00ab Non, je crois qu\u2019ils ne se rendent pas compte qu\u2019il existe des fronti\u00e8res qui ne sont pas les m\u00eames pour tous. Gad Elmaleh a fait un sketch sur l\u2019importance de leur passeport pour les Marocains et il a raison : ce qu\u2019un Marocain ch\u00e9rit le plus, c\u2019est son passeport, parce qu\u2019il en a vraiment besoin. C\u2019est une blague r\u00e9currente entre Marocains. J\u2019ai beau \u00eatre binationale depuis ma naissance, mon passeport, je sais toujours o\u00f9 il est. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Le\u00efla Slimani a l\u2019air un peu en col\u00e8re. Ici, avec nous, et dans son livre aussi : \u00ab C\u2019est dr\u00f4le, je n\u2019ai pas le sentiment d\u2019avoir \u00e9prouv\u00e9 de la col\u00e8re. De l\u2019agacement, de l\u2019ironie, oui, mais j\u2019ai l\u2019impression au contraire d\u2019\u00eatre dans une d\u00e9marche d\u2019auto-apaisement. Je fonctionne ainsi et je pense que c\u2019est la raison pour laquelle j\u2019aime \u00e9crire : au moment o\u00f9 beaucoup de choses me semblent injustes, je mets de l\u2019ordre. J\u2019ai ressenti en l\u2019\u00e9crivant une grande libert\u00e9 \u00e0 pouvoir dire des choses qui m\u2019agacent et que je ne peux pas dire d\u2019habitude, parce que ce n\u2019est ni le moment, ni le lieu. Parfois les lecteurs me posent des questions qui m\u2019agacent. Longtemps j\u2019ai \u00e9t\u00e9 docile, me disant que je devais me montrer faire de la p\u00e9dagogie. Je serrais les dents. Aujourd\u2019hui je me sens plus libre de montrer mes agacements, je me sens moins vuln\u00e9rable sur le plan de l\u2019identit\u00e9. \u00bb <\/strong>Lisbonne l\u2019a peut-\u00eatre adoucie et a peut-\u00eatre modifi\u00e9 son \u00e9criture : \u00ab Mon style est un peu plus lyrique qu\u2019avant. Mes premiers romans \u00e9taient plus secs, plus durs. Lisbonne m\u2019a apport\u00e9 la lumi\u00e8re, et la distance. J\u2019aime \u00e9crire avec de la distance : \u00e9crire sur une \u00e9poque en n\u2019y vivant pas, sur la France en n\u2019y \u00e9tant pas, sur le Maroc en n\u2019y \u00e9tant pas. J\u2019aime ne pas \u00eatre prise dans les phares. \u00bb Elle n\u2019envisage pas de quitter la capitale portugaise : \u00ab Nous y menons une vie de famille tr\u00e8s heureuse. Je n\u2019ai pas l\u2019impression de perdre le lien avec Paris puisque j\u2019y vais souvent. J\u2019\u00e9coute la radio fran\u00e7aise, je lis les journaux fran\u00e7ais, je lis mes amis \u00e9crivains fran\u00e7ais, notamment Maria Pourchet, Edouard Louis, Yanick Lahens, Yannick Haenel, Nathacha Appanah et Olivier Guez. C\u2019est mon meilleur ami. Il vit \u00e0 Rome, nous avons d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e. Parmi les auteurs \u00e9trangers, je lis beaucoup d\u2019Am\u00e9ricains, Sandro Veronesi, Deborah Levy, Javier Cercas, Hisham Matar. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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L\u2019entretien est fini. Le\u00efla Slimani\u00a0va pouvoir reprendre sa libert\u00e9 et mener une journ\u00e9e studieuse qui ressemblera aux autres : \u00ab Je me l\u00e8ve t\u00f4t, je fais du sport presque chaque jour puis je rentre travailler. \u00c0 17 heures mes enfants arrivent, on fait les devoirs ensemble, je pr\u00e9pare le d\u00eener, je lis et je me couche. Lisbonne me rappelle le Rabat de mon enfance : les Portugais, comme les Marocains, accordent beaucoup d\u2019importance \u00e0 la famille. Ce ne sont pas des gens obs\u00e9d\u00e9s par le para\u00eetre, par la fa\u00e7on dont on est habill\u00e9s. Nous menons une vie simple autour des enfants et de l\u2019amiti\u00e9. Pr\u00e8s de chez nous, il y a un grand parc dans lequel nous retrouvons nos amis pour boire un verre. Des personnes \u00e2g\u00e9es jouent aux \u00e9checs, c\u2019est tranquille. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Avant de partir, elle explique \u00e0 la dame qui s\u2019occupe de l\u2019accueil au mus\u00e9e qu\u2019elle reviendra \u00e9crire ici, cet apr\u00e8s-midi. On se quitte. L\u2019autrice nous conseille de d\u00e9jeuner chez Cafeh Tehran, un exquis et petit restaurant iranien de la Pra\u00e7a das Flores. De la guerre au Moyen-Orient, commenc\u00e9e le 28 f\u00e9vrier, a-t-elle envie de parler ? \u00ab Non. Je crois que \u00e7a n\u2019int\u00e9resse personne de savoir ce que Le\u00efla Slimani en pense. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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