{"id":341938,"date":"2026-06-20T19:11:56","date_gmt":"2026-06-20T17:11:56","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=341938"},"modified":"2026-06-20T20:13:56","modified_gmt":"2026-06-20T18:13:56","slug":"marx-eloge-pantheon","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/marx-eloge-pantheon\/","title":{"rendered":"Que nul n\u2019entre ici s\u2019il n\u2019est g\u00e9om\u00e8tre"},"content":{"rendered":"\n
\u00ab Que nul n\u2019entre ici s\u2019il n\u2019est g\u00e9om\u00e8tre. \u00bb La phrase figurait au fronton de l\u2019Acad\u00e9mie de Platon, \u00e0 Ath\u00e8nes. Elle ouvre \u00e9galement l\u2019un des chefs-d\u2019\u0153uvre de Peter Sloterdijk, Sph\u00e8res<\/em>, panorama vertigineux en trois tomes colossaux de tout ce que la forme circulaire repr\u00e9sente pour la pens\u00e9e, comment elle la structure, la fascine, l\u2019organise, comment elle s\u2019invite dans notre relation au monde et aux autres, comment elle entretient une dialectique myst\u00e9rieuse entre l\u2019id\u00e9al d\u2019une unit\u00e9 du moi et la tentation d\u2019une saisie conceptuelle, sinon mystique, de la totalit\u00e9 du cosmos <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Que nul n\u2019entre ici s\u2019il n\u2019est g\u00e9om\u00e8tre. \u00bb La phrase pourrait aussi bien figurer au fronton du Panth\u00e9on en lieu et place de celle, fameuse, qu\u2019on y conna\u00eet. Si ce lieu nous intimide, ce n\u2019est pas seulement par la place \u00e9minente qu\u2019il occupe dans l\u2019histoire de France, par la volont\u00e9 nationale d\u2019en faire le reflet de toutes les gloires, de toutes les flammes et de tous les drames qui ont illumin\u00e9 ou assombri ce pays depuis bient\u00f4t trois si\u00e8cles. Si ce lieu nous intimide, c\u2019est parce qu\u2019il nous confronte \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019espace, parce qu\u2019il nous oblige \u00e0 devenir g\u00e9om\u00e8tres, \u00e0 prendre la mesure du volume immense o\u00f9 nous sommes finalement moins rassembl\u00e9s que perdus, ramen\u00e9s \u00e0 notre taille v\u00e9ritable dans l\u2019univers comme dans l\u2019histoire humaine. Pour mesurer la grandeur, il faut d\u2019abord se savoir petit. L\u2019effarement ressenti devant la disproportion de ces lieux relativement \u00e0 notre fragile pr\u00e9sence nous convoque \u00e0 une r\u00e9flexion peut-\u00eatre angoissante au d\u00e9part, mais qu\u2019il faut imaginer finalement sereine et, qui sait, r\u00e9jouissante, sur la place que nous occupons en ce monde, dont nous ne constituons en fin de compte que l\u2019\u00e9cume \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, d\u2019autant plus scintillante qu\u2019elle se sait condamn\u00e9e \u00e0 se lisser sur la surface \u00e9tale et l\u00e9tale de la mer et \u00e0 s\u2019incorporer aux choses qui nous entourent, en devenant chose parmi les choses. Tel est notre destin, notre Dasein<\/em>, pour reprendre \u00e0 Heidegger un concept qui traversa le Rhin et fit les beaux jours de l\u2019existentialisme germanopratin, \u00e0 deux pas d\u2019ici : notre \u00eatre-l\u00e0 nous invite \u00e0 la conscience de notre finitude temporelle, \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de notre \u00eatre-pour-la-mort.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 Parsifal marchant vers le ch\u00e2teau du Graal, son mentor Gurnemanz fait remarquer, accompagn\u00e9 de l\u2019une des plus belles musiques que Wagner ait jamais compos\u00e9es, qu\u2019\u00ab ici le temps devient espace \u00bb. Zum Raum wird hier die Zeit<\/em>. Il nous faut en ce lieu renverser la sentence : ici, l\u2019espace devient temps. Ici, sous cette coupole c\u00e9leste que refl\u00e8te fid\u00e8lement sous nos pieds h\u00e9sitants le dallage d\u2019un marbre glac\u00e9, la promesse d\u2019infini de la forme sph\u00e9rique est une \u00e9piphanie volum\u00e9trique de la quatri\u00e8me dimension de l\u2019univers. La terre tourne insensiblement, malgr\u00e9 nous, que nous le voulions ou non, et cette rotation du globe, une autre sph\u00e8re la r\u00e9alise miraculeusement sous nos yeux \u00e9bahis : juste derri\u00e8re nous, dans son balancement imperturbable, le pendule de Foucault inscrit spectaculairement dans notre champ de vision le mouvement de rotation dans lequel nous sommes emport\u00e9s sans rem\u00e8de et qui nous conduira, en dernier ressort, \u00e0 notre perte ou \u00e0 notre r\u00e9demption.<\/p>\n\n\n\n Car il y a une possibilit\u00e9 de r\u00e9demption, et, sans nul besoin de faire appel \u00e0 une quelconque transcendance de foi et de doctrine, elle se trouve ici m\u00eame, sous nos pieds. Les multiples citations sph\u00e9riques qui nous environnent, le cercle de marbre au niveau du sol, le pendule \u00e0 notre hauteur humaine, la coupole au-dessus de nous, les quatre arcs qui la soutiennent, le d\u00f4me qui \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur la surmonte, nous d\u00e9signent fabuleusement comme les habitants et passagers de deux autres sph\u00e8res incommensurables, la terre et le cosmos. Nous voici \u00e0 la fois rabaiss\u00e9s dans notre orgueil et \u00e9lev\u00e9s par la conscience et le savoir, nous voici mis en contact direct avec les dieux, comme dans ce Panth\u00e9on de Rome auquel les r\u00e9volutionnaires fran\u00e7ais emprunt\u00e8rent le nom.<\/p>\n\n\n\n Nos dieux \u00e0 nous sont les acteurs de l\u2019histoire, celles et ceux qui, justement, transforment le temps inexorable mesur\u00e9 par les physiciens en un champ des possibles, o\u00f9 la libert\u00e9 humaine puisse se r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 elle-m\u00eame et s\u2019exercer pleinement. Nos dieux sont nos lib\u00e9rateurs, et ils ne tr\u00f4nent pas dans le ciel ou sur l\u2019Olympe, mais reposent ici, sous nos pieds, dans la crypte, jouissant paisiblement d\u2019une v\u00e9n\u00e9ration unanime au sommet de la montagne Sainte-Genevi\u00e8ve, \u00e0 la cime de la Ville lumi\u00e8re. Avec eux, le temps impersonnel et gla\u00e7ant est devenu histoire, et qu\u2019est-ce que l\u2019histoire, sinon le temps que s\u2019approprient et qu\u2019habitent les humains ?<\/p>\n\n\n\n Nos dieux sont proches, si proches, dans l\u2019espace comme dans le temps. Il y a dix ans, j\u2019avais \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Nanterre une \u00e9tudiante, retrait\u00e9e certes, qui me disait que sa tante avait, encore enfant, suivi le cort\u00e8ge fun\u00e8bre de Victor Hugo, juch\u00e9e sur les \u00e9paules de son p\u00e8re \u2013 ce cort\u00e8ge qui le mena ici m\u00eame, au Panth\u00e9on. C\u2019\u00e9tait en 1885, et c\u2019\u00e9tait donc hier, puisque deux contacts humains suffisent \u00e0 me relier, moi, modeste mortel de 2026, \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement grandiose des fun\u00e9railles du po\u00e8te. Je n\u2019en finis pas de m\u2019en \u00e9tonner. Nos dieux sont proches, et ils sont jeunes, \u00e9ternellement. Nous avons avec les grands morts une proximit\u00e9 sans pareille, eux dont la m\u00e9moire vit encore, entretenue sans rel\u00e2che par la nation.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Que nul n\u2019entre ici s\u2019il n\u2019est g\u00e9om\u00e8tre. \u00bb Ce lieu nous invite \u00e0 mesurer les hommes comme on a mesur\u00e9 la terre. Qu\u2019est-ce qu\u2019un grand homme ou une grande femme ? La tendance aujourd\u2019hui serait \u00e0 les confondre avec le saint. On voudrait v\u00e9n\u00e9rer des saints, des \u00eatres dont la vie enti\u00e8re serait orient\u00e9e vers la lumi\u00e8re et dans la lumi\u00e8re, sans la moindre zone d\u2019ombre, et dont les \u00e9ventuels replis obscurs ne serviraient que de repoussoir \u00e0 la clart\u00e9 divine, comme pour la mieux mettre en valeur, simples pr\u00e9textes \u00e0 la conversion augustinienne. Confusion regrettable, d\u2019inspiration am\u00e9ricaine et puritaine.<\/p>\n\n\n\n Critiquant ceux qui voudraient se d\u00e9tourner de Voltaire en raison de sa m\u00e9chancet\u00e9 suppos\u00e9e, Emmanuel Kant souligne que ce qu\u2019on respecte dans Voltaire, ce ne sont pas ses d\u00e9fauts, mais sa capacit\u00e9 \u00e0 illustrer et \u00e0 incarner d\u2019une mani\u00e8re forc\u00e9ment limit\u00e9e une loi morale qui le d\u00e9passe et qui nous d\u00e9passe \u00e9galement <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Un grand homme n\u2019est pas un saint. Il a ses faiblesses, ses maladresses, ses vices, ses erreurs, ses fautes. Mais il incarne quelque chose de plus grand que tout cela. Une id\u00e9e sublime dont la nation et m\u00eame l\u2019humanit\u00e9 ne sauraient se passer. C\u2019est pourquoi il y a des statues, et c\u2019est pourquoi il y a un Panth\u00e9on.<\/p>\n\n\n\n Un grand homme n\u2019est pas un saint ou une sainte, et il ne doit surtout pas l\u2019\u00eatre, car il convient de garder une communication entre lui et nous. Comment pourrions-nous lui \u00eatre reconnaissants, comme nous y appelle le fronton de l\u2019\u00e9difice, si nous ne savions qu\u2019il n\u2019est pas fonci\u00e8rement diff\u00e9rent de nous, qu\u2019il a pass\u00e9 par les m\u00eames affres et qu\u2019il est semblable \u00e0 nous en toute chose, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019il incarne exemplairement une id\u00e9e qui nous \u00e9l\u00e8ve ?<\/p>\n\n\n\n Une grande femme, un grand homme sont des id\u00e9es. Nous ne sommes pas, au Panth\u00e9on, dans un cimeti\u00e8re, mais dans un r\u00e9pertoire d\u2019id\u00e9es, une forme mentale, une biblioth\u00e8que qui nous est offerte \u00e0 lire et \u00e0 interpr\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Quand un homme meurt, on n\u2019arrache pas un chapitre d\u2019un livre, on le traduit au contraire dans une meilleure langue \u00bb, disait John Donne, \u00e0 quoi j\u2019ajouterai :\u00a0c\u2019est \u00e0 nous qu\u2019il revient d\u2019op\u00e9rer cette traduction.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai d\u00e9couvert cette citation du po\u00e8te anglais en lisant et en relisant l\u2019\u0153uvre de Peter Sloterdijk \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale de France, appel\u00e9e \u00e0 devenir, selon Victor Hugo, \u00ab la biblioth\u00e8que des \u00c9tats-Unis d\u2019Europe \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Je dis : l\u2019\u0153uvre de Peter Sloterdijk, mais j\u2019ai tort. Cette \u0153uvre est en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 elle seule une biblioth\u00e8que : une soixantaine de livres souvent tr\u00e8s \u00e9pais, plus de six cents pages parfois, denses et profondes. Plusieurs dizaines de milliers de pages en tout. \u00c0 quoi il faudrait ajouter toutes celles du journal que l\u2019\u00e9crivain tient chaque jour depuis 1972, pr\u00e8s de deux cents carnets en tout \u00e0 ce jour. Huit ann\u00e9es de ce journal ont paru en allemand, trois en fran\u00e7ais : c\u2019est l\u2019une des portes d\u2019entr\u00e9e les plus accessibles \u00e0 la pens\u00e9e de Peter Sloterdijk. Comment trouver le temps et la force, passe encore de lire, mais d\u2019\u00e9crire tout cela \u2013 avant m\u00eame, il faut le rappeler, le secours frelat\u00e9 de l\u2019intelligence artificielle ? Comment trouver le temps de le traduire ? Ici une pens\u00e9e me vient en direction du traducteur fid\u00e8le de Sloterdijk, l\u2019infatigable Olivier Mannoni, qui est plus que la plume fran\u00e7aise du philosophe, son compagnon de pens\u00e9e, gr\u00e2ce \u00e0 qui nous pouvons avoir part dans notre langue \u00e0 ce tr\u00e9sor humain.<\/p>\n\n\n\n Comment \u00e9crire tout cela ? On devine un effort constant, une asc\u00e8se terrible, de celles que d\u00e9crit Sloterdijk dans l\u2019un de ses livres majeurs, Tu dois changer ta vie<\/em>, o\u00f9 il dresse le diagnostic aigu de l\u2019injonction qui nous est faite depuis tant de si\u00e8cles de nous am\u00e9liorer, de devenir meilleurs que nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le principe de la vie sup\u00e9rieure est l\u2019entra\u00eenement assidu \u00bb, avoue Sloterdijk dans son journal. \u00ab Nous sommes certes n\u00e9s, mais seul vient au monde celui qui se fraie un chemin par le travail. La vie cr\u00e9ative se met au monde elle-m\u00eame. \u00bb Et de citer Goethe, qui fixe ainsi le principe de cette \u00ab anthropotechnique \u00bb : \u00ab Un scepticisme quotidien qui s\u2019efforce inlassablement de se d\u00e9passer lui-m\u00eame afin de parvenir, par l\u2019exp\u00e9rience quotidienne, \u00e0 une sorte de fiabilit\u00e9 conditionn\u00e9e. \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> On croirait entendre Paul Val\u00e9ry, autre membre de cette soci\u00e9t\u00e9 des esprits en dressage d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n On croit deviner une asc\u00e8se exigeante derri\u00e8re cette \u0153uvre, et pourtant nul homme ne fait moins profession d\u2019asc\u00e9tisme que Peter Sloterdijk, bon vivant, amateur de bonne ch\u00e8re et de tous les plaisirs de l\u2019existence. Ce n\u2019est pas un secret : sa vie, on le voit dans son journal publi\u00e9, se partage, aux c\u00f4t\u00e9s de la merveilleuse B\u00e9atrice \u2013 plus r\u00e9elle que celle de Dante \u2013, entre Karlsruhe, o\u00f9 il a longtemps enseign\u00e9 la philosophie et l\u2019esth\u00e9tique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 des arts et du design, dont il fut le recteur pendant quinze ans jusqu\u2019\u00e0 sa retraite en 2015, Berlin, o\u00f9 il vit une partie de l\u2019ann\u00e9e, Grignan, dans la Dr\u00f4me, o\u00f9, l\u2019autre partie de l\u2019ann\u00e9e, il dispute \u00e0 la marquise de S\u00e9vign\u00e9 et \u00e0 Philippe Jaccottet le titre d\u2019\u00e9crivain le plus c\u00e9l\u00e8bre de la contr\u00e9e, et la Corse, o\u00f9 il lui arrive de s\u2019\u00e9vader sous un soleil d\u2019azur quand il n\u2019est pas en d\u00e9placement dans le monde entier pour inaugurer un colloque ou un festival ou recevoir l\u2019un des innombrables prix qui jonchent sa carri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit moins ici d\u2019asc\u00e8se que d\u2019\u00e9nergie ou de conatus<\/em>, pour parler comme Spinoza : la force vitale et r\u00e9flexive de Sloterdijk est incomparable. Cinq heures de lecture par jour, avoue-t-il quelque part. On en imagine autant consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Il y a des hommes oc\u00e9ans \u00bb, \u00e9crivait Victor Hugo \u00e0 propos de Rabelais, de Cervant\u00e8s et de Shakespeare <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Disant cela, il pensait \u00e9videmment \u00e0 lui-m\u00eame, mais la formule s\u2019appliquerait aussi bien \u00e0 Peter Sloterdijk.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, donc, un oc\u00e9an rencontre un oc\u00e9an, une biblioth\u00e8que rencontre une biblioth\u00e8que, comme dans un choc des titans. Hugo-Sloterdijk : une belle affiche de match.<\/p>\n\n\n\n Or, il ne s\u2019agit pas d\u2019un combat, justement, mais de l\u2019\u00e9dification d\u2019une biblioth\u00e8que, celle de l\u2019Europe elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Il y a deux ans, sur la chaire annuelle \u00ab L\u2019invention de l\u2019Europe par les langues et les cultures \u00bb, m\u00e9c\u00e9n\u00e9e par le minist\u00e8re de la Culture et la D\u00e9l\u00e9gation g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la langue fran\u00e7aise, Peter Sloterdijk consacra son enseignement au Coll\u00e8ge de France \u00e0 ce qu\u2019il appelait \u00ab des marque-pages dans le livre de l\u2019Europe \u00bb, \u00e0 savoir des r\u00e9f\u00e9rences structurantes pour penser notre \u00ab continent sans qualit\u00e9s \u00bb, titre de la le\u00e7on inaugurale, depuis la latinit\u00e9 fondatrice jusqu\u2019\u00e0 la confrontation avec un monde que l\u2019Europe elle-m\u00eame a largement contribu\u00e9 \u00e0 globaliser. Les sept le\u00e7ons, toujours disponibles en ligne, sont d\u00e9sormais devenues un livre, qui vient de para\u00eetre : Le Livre de l\u2019Europe<\/em>. La le\u00e7on inaugurale est publi\u00e9e s\u00e9par\u00e9ment par le Coll\u00e8ge de France.<\/p>\n\n\n\n Dans ce livre de l\u2019Europe, dans cette biblioth\u00e8que europ\u00e9enne, comment ne pas ins\u00e9rer \u00e0 notre tour deux marque-pages aux noms de Hugo et de Sloterdijk ? Le nom de Sloterdijk s\u2019inscrit lui-m\u00eame dans une illustre lign\u00e9e, celle des Allemands qui \u0153uvr\u00e8rent \u00e0 la construction culturelle de l\u2019Europe en s\u2019appuyant sur un dialogue avec l\u2019art, la pens\u00e9e et la langue fran\u00e7aises : Goethe, bien s\u00fbr, Nietzsche, grand lecteur de Voltaire, Rilke, qui \u00e9crivit en fran\u00e7ais d\u2019admirables po\u00e8mes, trop m\u00e9connus, Walter Benjamin, arpenteur des passages parisiens, Theodor Adorno et Karl L\u00f6with, commentateurs essentiels de Paul Val\u00e9ry, et aujourd\u2019hui Anselm Kiefer, dont les \u0153uvres t\u00e9r\u00e9brantes nous interpellent au Panth\u00e9on m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Mais je songe plus encore \u00e0 Leibniz, qui \u00e9crivit essentiellement dans notre langue et dont le projet encyclop\u00e9dique trouve ici un prolongement. Une monade leibnizienne, ultime \u00e9tat de la sph\u00e8re, refl\u00e9tant toute la diversit\u00e9 du monde : voil\u00e0 comment je m\u2019imagine volontiers l\u2019esprit de Peter Sloterdijk, tel que son \u0153uvre en porte le miroir. Emprunt\u00e9 aux Lumi\u00e8res et parcourant l\u2019histoire de la pens\u00e9e allemande, de Hegel \u00e0 Spengler, cet id\u00e9al encyclop\u00e9dique traverse le travail de Sloterdijk moins comme une saisie du r\u00e9el que comme une enqu\u00eate sur les structures fondamentales de l\u2019imaginaire et de la culture, ce que le philosophe nomme \u00ab les syst\u00e8mes immunitaires de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, tels qu\u2019ils s\u2019articulent autour d\u2019images fondamentales, \u00e0 la fa\u00e7on de Hans Blumenberg, ou d\u2019injonctions doxales et paradoxales, qui s\u2019imposent \u00e0 chacun d\u2019entre nous et qu\u2019il convient de tirer au clair.<\/p>\n\n\n\n Il faut emp\u00eacher ces syst\u00e8mes immunitaires de d\u00e9velopper des maladies auto-immunes. C\u2019est pourquoi la joie, le rire, la sensualit\u00e9, l\u2019all\u00e9gresse font partie de l\u2019essence de ce projet, tr\u00e8s loin de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 adornienne. Il y a un gai savoir de Peter Sloterdijk, qui, depuis sa Critique de la raison cynique<\/em>, s\u2019est impos\u00e9 dans la filiation privil\u00e9gi\u00e9e de Nietzsche par sa remise en question des valeurs admises, son go\u00fbt de la provocation, sa force ironique et la confiance dans le style comme puissance d\u2019arraisonnement de la pens\u00e9e. Mais c\u2019est un Nietzsche de l\u2019Aufkl\u00e4rung<\/em>, qui poursuit l\u2019ambition des Lumi\u00e8res : \u00ab Sapere aude !<\/em> \u00bb Aie le courage de savoir ! Telle est \u00ab la devise d\u2019une Aufkl\u00e4rung<\/em> qui r\u00e9siste, m\u00eame dans la p\u00e9nombre des dangers les plus modernes, \u00e0 l\u2019intimidation par le catastrophique \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit moins de condamner, qui est la grande tentation d\u2019aujourd\u2019hui, que de comprendre et d\u2019accepter sa propre culpabilit\u00e9, en r\u00e9alisant ainsi l\u2019amor fati<\/em>, l\u2019amour du destin pr\u00f4n\u00e9 par Zarathoustra : \u00ab Car la mis\u00e8re de l\u2019homme ne consiste pas tant dans ses souffrances, que dans son incapacit\u00e9 d\u2019en \u00eatre lui-m\u00eame coupable \u2013 d\u2019en vouloir<\/em> \u00eatre lui-m\u00eame coupable. [\u2026] Qui veut \u00eatre coupable lui-m\u00eame, cessera de chercher des coupables ; il renoncera \u00e0 exister th\u00e9oriquement et \u00e0 se justifier par des origines absentes et par des causes imagin\u00e9es ; par le drame, il devient lui-m\u00eame le h\u00e9ros du savoir \u2013 le patient de la v\u00e9rit\u00e9. Si l\u2019Aufkl\u00e4rung<\/em> s’accomplit de cette mani\u00e8re dans un individu, elle aboutit \u00e0 une autonomie dionysiaque. \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Si la le\u00e7on de Peter Sloterdijk est dure \u00e0 entendre, et encore plus \u00e0 appliquer, elle dessine une ambition exigeante d\u2019\u00e9mancipation : notre premi\u00e8re libert\u00e9, nous devons la gagner sur nous-m\u00eames. Se reconna\u00eetre soi-m\u00eame coupable, c\u2019est le d\u00e9but de cette reconnaissance et de cette gratitude \u00e0 laquelle nous invite la devise inscrite au fronton du Panth\u00e9on. Faire triompher le sentiment de reconnaissance et d\u2019obligation contre le pu\u00e9ril instinct de reproche et d\u2019accusation : voil\u00e0 un beau programme pour l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ce n\u2019est pas m\u00e9conna\u00eetre les pr\u00e9cipices par-dessus lesquels nous passons : dans un essai qui donne le la au xxe<\/sup> si\u00e8cle commen\u00e7ant et n\u2019a h\u00e9las au xxie<\/sup> si\u00e8cle rien perdu de son actualit\u00e9, La Crise de l\u2019esprit<\/em>, cet essai ouvert sans m\u00e9nagement par la proclamation que \u00ab nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles \u00bb, Paul Val\u00e9ry \u00e9crit : \u00ab L\u2019ab\u00eeme de l\u2019histoire est assez grand pour tout le monde \u00bb \u2013 une phrase qui, aux yeux de Peter Sloterdijk, compte \u00ab parmi les deux ou trois paroles absolues de ce si\u00e8cle \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019ab\u00eeme dont parle Val\u00e9ry, nous l\u2019exp\u00e9rimentons aussi sous cette coupole du Panth\u00e9on renvers\u00e9e, qui nous regarde \u00e0 la fois comme une aspiration \u00e0 l\u2019immortalit\u00e9 et comme le gouffre o\u00f9 nous pourrions nous perdre jusqu\u2019\u00e0 la mort. Cette r\u00e9versibilit\u00e9 du vertige, o\u00f9 les hauteurs deviennent l\u2019ins\u00e9parable jumelle de la profondeur, fut l\u2019obsession de Victor Hugo, le po\u00e8te de Dieu<\/em> et de Satan<\/em>, \u00e0 qui Peter Sloterdijk rend hommage, et \u00e0 qui je voudrais donner le dernier mot en citant ceux que Val\u00e9ry consid\u00e8re comme ses vers les plus beaux, parmi les plus beaux de la langue fran\u00e7aise. Dans l\u2019harmonie des sph\u00e8res et des morts o\u00f9 ce Panth\u00e9on d\u2019inspiration si apollinienne nous submerge jusqu\u2019\u00e0 une ivresse purement dionysiaque, ces vers prendront d\u2019\u00e9tranges r\u00e9sonances, ne serait-ce que parce qu\u2019Andr\u00e9 Malraux y trouva sa provende.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit de la conclusion du Tombeau de Th\u00e9ophile Gautier<\/em>, \u00e9crit en 1872, \u00e0 la mort de l\u2019ami cher, le \u00ab po\u00ebte impeccable \u00bb salu\u00e9 par Baudelaire, le dernier compagnon de route du romantisme, dont la disparition confronte l\u2019auteur des Mis\u00e9rables<\/em> et des Contemplations<\/em> \u00e0 la perspective de sa propre disparition \u2013 elle ne surviendra, comme on sait, que treize ans plus tard :<\/p>\n\n\n\n Passons, car c\u2019est la loi ; nul ne peut s\u2019y soustraire ;<\/em><\/p>\n\n\n\n Tout penche ; et ce grand si\u00e8cle, avec tous ses rayons,<\/em><\/p>\n\n\n\n Entre en cette ombre immense o\u00f9, p\u00e2les, nous fuyons.<\/em><\/p>\n\n\n\n Oh ! quel farouche bruit font dans le cr\u00e9puscule<\/em><\/p>\n\n\n\n Les ch\u00eanes qu\u2019on abat pour le b\u00fbcher d\u2019Hercule !<\/em><\/p>\n\n\n\n Les chevaux de la Mort se mettent \u00e0 hennir,<\/em><\/p>\n\n\n\n Et sont joyeux, car l\u2019\u00e2ge \u00e9clatant va finir ;<\/em><\/p>\n\n\n\n Ce si\u00e8cle altier, qui sut dompter le vent contraire,<\/em><\/p>\n\n\n\n Expire\u2026\u00a0\u00d4 Gautier ! toi, leur \u00e9gal et leur fr\u00e8re,<\/em><\/p>\n\n\n\n Tu pars apr\u00e8s Dumas, Lamartine et Musset.<\/em><\/p>\n\n\n\n L\u2019onde antique est tarie o\u00f9 l\u2019on rajeunissait ;<\/em><\/p>\n\n\n\n Comme il n\u2019est plus de Styx, il n\u2019est plus de Jouvence.<\/em><\/p>\n\n\n\n Le dur faucheur avec sa large lame avance,<\/em><\/p>\n\n\n\n Pensif et pas \u00e0 pas, vers le reste du bl\u00e9 ;<\/em><\/p>\n\n\n\n C\u2019est mon tour ; et la nuit emplit mon \u0153il troubl\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n Qui, devinant, h\u00e9las ! l\u2019avenir des colombes,<\/em><\/p>\n\n\n\n Pleure sur des berceaux et sourit \u00e0 des tombes.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Un texte remarquable sur ces \u00ab dieux proches, et jeunes, \u00e9ternellement \u00bb qui habitent \u00e0 la cime circulaire de la Ville lumi\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":342029,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"staff":[3351],"editorial_format":[4913],"week":[5015],"geo":[],"class_list":["post-341938","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-william-marx","editorial_format-essais"],"acf":{"_thumbnail_id":342029,"excerpt":"Un texte remarquable sur ces \u00abdieux proches, et jeunes, \u00e9ternellement\u00bb qui habitent \u00e0 la cime circulaire de la Ville lumi\u00e8re.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n