{"id":339872,"date":"2026-06-13T13:58:55","date_gmt":"2026-06-13T11:58:55","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=339872"},"modified":"2026-06-13T13:59:00","modified_gmt":"2026-06-13T11:59:00","slug":"un-the-avec-maitre-tseng","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/un-the-avec-maitre-tseng\/","title":{"rendered":"Un th\u00e9 avec Ma\u00eetre Tseng"},"content":{"rendered":"\n


Elle se fond dans le d\u00e9cor tamis\u00e9, qui m\u00eale diff\u00e9rentes nuances de marron entre le bois et la peinture, avec des lignes en mandarin inscrites sur les murs. On s’en rendra compte quand elle entrera soudain dans la pi\u00e8ce, sans faire aucun bruit, comme un chat dont les pattes l\u00e9g\u00e8res toucheraient \u00e0 peine le sol, en se d\u00e9pla\u00e7ant tr\u00e8s vite. Dans cet endroit, o\u00f9 elle passe la plupart de son temps, elle pratique et cultive la fusion gr\u00e2ce au th\u00e9, son domaine de pr\u00e9dilection. Le th\u00e9 absorbe tout ce qui l’entoure, un peu \u00e0 l\u2019image d\u2019elle-m\u00eame, r\u00e9put\u00e9e pour son nez et son palais, parmi les plus subtils au monde. \u00ab C’est pourquoi on rappelle \u00e0 chaque personne qui vient ici de ne pas se parfumer. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ici, c’est moi \u00bb, nous dira Yu Hui Tseng, un peu comme si elle disait : \u00ab Le th\u00e9, c’est moi. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Une famille et un po\u00e8me<\/h3>\n\n\n\n

Nous avions rendez-vous \u00e0 10 heures ; Ma\u00eetre Tseng n’arrivera qu’un peu apr\u00e8s 11 heures. Elle \u00e9tait en r\u00e9union t\u00e9l\u00e9phonique avec des partenaires asiatiques, nous dit le directeur du magasin, Fabien Ma\u00efolino, charg\u00e9 de nous cuisiner un bon moment pour pr\u00e9parer le terrain. Le gardien du temple, c\u2019est lui. Il conna\u00eet l’histoire de Tseng sur le bout des doigts, jusque dans les moindres d\u00e9tails. Le portrait qu\u2019il en fait se rapprocherait presque de celui d\u2019une divinit\u00e9. Il parle d’elle comme si elle \u00e9tait l\u00e0, comme si elle voyait et entendait tout. C’est peut-\u00eatre le cas.<\/p>\n\n\n\n

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C’est que Yu Hui Tseng n’est pas n’importe qui. Loin de l\u00e0. Elle est la premi\u00e8re femme ma\u00eetre de th\u00e9 au monde, \u00ab dans un monde, celui du th\u00e9, et en Asie de surcro\u00eet, qui est tr\u00e8s macho \u00bb, ajoutera-t-elle. Elle est n\u00e9e \u00e0 Nantou, \u00e0 Ta\u00efwan. Son p\u00e8re \u00e9tait un tr\u00e8s haut fonctionnaire du monde de la culture ta\u00efwanaise, charg\u00e9 de conserver le patrimoine mat\u00e9riel et immat\u00e9riel chinois : lorsque Tchang Ka\u00ef-chek a fui les troupes de Mao, il a pour ainsi dire d\u00e9plac\u00e9 la Chine. C\u2019est ainsi que les grands tr\u00e9sors nationaux ont pu trouver refuge \u00e0 Ta\u00efwan, pendant que la R\u00e9volution culturelle ravageait le continent. Elle a appris la calligraphie avec le ma\u00eetre de sa m\u00e8re, calligraphe officiel de Tchang Ka\u00ef-chek. Et l’un de ses plus illustres anc\u00eatres \u00e9tait Zengzi, le premier disciple de Confucius.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Dans la famille Tseng, les g\u00e9n\u00e9rations sont \u00e0 jamais li\u00e9es les unes aux autres gr\u00e2ce \u00e0 un po\u00e8me offert par l’empereur : il incombe \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration d\u2019\u00e9crire un mot, qui lui appartient. Dans une partie du nom de Ma\u00eetre Tseng, il y a le \u00ab Hu \u00bb, qu’on retrouve d\u00e9clin\u00e9 dans les noms de ses fr\u00e8re et s\u0153ur. Pour la g\u00e9n\u00e9ration suivante, ce sera \u00ab Guo \u00bb. Gr\u00e2ce \u00e0 cette tradition po\u00e9tique, on peut remonter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019origine lointaine de la famille, environ 505 avant notre \u00e8re. \u00ab Elle existait m\u00eame avant, mais c’est jusqu’\u00e0 cette date que nous avons des documents s\u00e9rieux qui permettent de confirmer la descendance. Avant, nous n’avons que des histoires orales, qui rel\u00e8vent sans doute de la l\u00e9gende. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 cette g\u00e9n\u00e9alogie de sang s’ajoute une g\u00e9n\u00e9alogie de ma\u00eetres, que Fabien Ma\u00efolino d\u00e9roule, photographies \u00e0 l’appui. Sur l’une, un vieil homme : la l\u00e9gende vivante du th\u00e9, le plus grand ma\u00eetre chinois de sa g\u00e9n\u00e9ration. Car un ma\u00eetre chinois, pr\u00e9cise-t-il, n’est pas un ma\u00eetre japonais : le ma\u00eetre japonais est l’homme de la c\u00e9r\u00e9monie, le ma\u00eetre chinois est l’homme du th\u00e9 lui-m\u00eame, du produit port\u00e9 \u00e0 son plus haut niveau. C’est pourquoi il y en a eu si peu dans toute l’histoire de la Chine. Ce ma\u00eetre eut un disciple, parti en 1943 pour Ta\u00efwan, avant m\u00eame l’arriv\u00e9e de Tchang Ka\u00ef-chek. L’\u00eele produisait d\u00e9j\u00e0 du th\u00e9, mais dont la qualit\u00e9 laissait \u00e0 d\u00e9sirer. Ce disciple, qui redessina toute l’agronomie du th\u00e9 ta\u00efwanais, y fut surnomm\u00e9 le p\u00e8re du th\u00e9. Devenu le ma\u00eetre de Yu Hui Tseng, il finit par l\u2019envoyer parfaire sa formation aupr\u00e8s de son propre mentor, en Chine. Elle est ainsi l’h\u00e9riti\u00e8re des deux hommes : la l\u00e9gende vivante du th\u00e9 et le p\u00e8re du th\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

La t\u00eate de Bouddha<\/h3>\n\n\n\n

Dans la salle o\u00f9 elle a l’habitude de recevoir, tout est pr\u00eat pour accueillir Ma\u00eetre Tseng. Les rayons du soleil entrent par les grandes baies vitr\u00e9es qui donnent sur la place Monge et n’\u00e9clairent que notre c\u00f4t\u00e9 de la table. L\u2019autre moiti\u00e9, o\u00f9 se trouve le mat\u00e9riel savamment dispos\u00e9 de part et d’autre de la chaise de notre h\u00f4te, baigne dans la p\u00e9nombre. <\/p>\n\n\n\n

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Cet endroit \u00e9tait au d\u00e9part une laverie industrielle qui \u00ab ne ressemblait \u00e0 rien, qui \u00e9tait totalement ferm\u00e9e, sans aucune fen\u00eatre \u00bb. Tseng y passe du temps, y fait ses pr\u00e9parations et se dit : \u00ab Je pense que mon th\u00e9 sera bien ici. \u00bb Elle met alors tout en \u0153uvre pour s\u2019y installer. \u00c0 ce moment du r\u00e9cit, Madame Tseng baisse la t\u00eate et murmure timidement : \u00ab Avec cette histoire, vous allez me prendre pour une sorci\u00e8re. \u00bb Pas du tout. Alors on poursuit l’histoire de ce lieu un peu hors du temps, pour lequel elle a pris soin de choisir un architecte inattendu (\u00ab C’est une question de vibrations \u00bb, explique-t-elle), avec lequel elle va boire le th\u00e9 pendant six mois pour qu’il comprenne pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu’elle a en t\u00eate. \u00ab Je voulais cr\u00e9er un lieu pour proposer aux amateurs de th\u00e9 qui viennent du monde entier les th\u00e9s les plus pr\u00e9cieux et les plus rares, qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Mais les travaux s’\u00e9ternisent et plus personne ne semble y voir clair, dans ce projet un peu fantasque. Celui qui deviendra le directeur du magasin perd patience, tr\u00e9pigne, monte au grenier, se d\u00e9foule en faisant un peu de rangement quand, soudain, il tombe nez \u00e0 nez avec un objet en pierre. Quoi de mieux, pour lib\u00e9rer tout ce ressentiment accumul\u00e9, que d’en faire un projectile ? Il s’appr\u00eate \u00e0 le lancer de toutes ses forces quand il s’aper\u00e7oit qu’il tient entre ses mains une t\u00eate de Bouddha. Son origine reste un myst\u00e8re. Madame Tseng, qui buvait son th\u00e9, pose les yeux sur cette trouvaille inattendue et l\u00e2che, sans ciller : \u00ab C’est certainement le Bouddha qui prot\u00e9geait le lieu en attendant que j’arrive. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ceci n’est pas un th\u00e9 vert<\/h3>\n\n\n\n

Il importe, pour qu’elle nous r\u00e9ponde \u00e0 son aise, que la ma\u00eetresse des lieux ait \u00e0 port\u00e9e de main sa tasse de th\u00e9. Peu importe si Ma\u00eetre Tseng en a d\u00e9j\u00e0 bu plusieurs litres avant notre rendez-vous. On pose nos questions, elle pr\u00e9pare le th\u00e9. On la regarde faire, elle nous \u00e9coute. Comme aurait dit Montaigne, chacun \u00e0 son gibier. Le plus important reste, ici, le th\u00e9 et sa d\u00e9gustation.<\/p>\n\n\n\n

Alors, que boit-on, Ma\u00eetre Tseng ?<\/p>\n\n\n\n

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\u00c0 sa droite, une petite th\u00e9i\u00e8re couleur c\u00e9ramique est utilis\u00e9e pour chauffer l’eau. \u00c0 sa gauche, un bocal transparent, dans lequel elle pose d\u00e9licatement quelques feuilles, nous permet de voir en direct le spectacle de l’eau chaude qui s’en m\u00eale, avant de changer progressivement de couleur. \u00ab Pour commencer, je vous propose un th\u00e9 vert de Chine. \u00bb Le rituel est assez strict : chacun a devant soi une petite tasse qu’il doit lui-m\u00eame reposer, une fois vide, sur une planche en bois dispos\u00e9e au centre de la table. C’est le signe qu’on peut \u00eatre resservi. Il s’agit de toucher la tasse le moins possible, afin de laisser la premi\u00e8re place au th\u00e9 lui-m\u00eame, \u00e0 l’exp\u00e9rience sensible qu’il procure, sans que son contenant ne soit tripot\u00e9 \u00e0 tout va, comme une vieille tasse \u00e0 caf\u00e9 de bureau. Le but est de se laisser habiter par toute la subtilit\u00e9 du breuvage.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

On avoue, avant la premi\u00e8re gorg\u00e9e, et en prenant le risque de mal commencer, que l’on boit surtout du sencha. \u00ab C’est bien pour commencer. Vous \u00eates donc, \u00e0 l’origine, attir\u00e9 par le monde v\u00e9g\u00e9tal, par la fra\u00eecheur. Vous allez voir, contrairement au sencha, c’est \u00e0 peine color\u00e9. \u00bb En effet, c’est presque transparent. Mais ce qu’il n’y a pas en couleurs, on le retrouve au niveau du go\u00fbt. Ma\u00eetre Tseng est dans son \u00e9l\u00e9ment, c’est la premi\u00e8re fois qu’elle parle aussi librement : \u00ab On est compl\u00e8tement dans le c\u00f4t\u00e9 subtil et \u00e9l\u00e9gant de la transparence, qui implique plein de couches de couleurs au niveau du go\u00fbt. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

\u00ab C’est tr\u00e8s diff\u00e9rent du th\u00e9 japonais \u00bb, s’essaye-t-on. Elle encha\u00eene, comme si elle n’avait pas entendu : \u00ab Il a une pr\u00e9sence presque florale de Cymbidium sur la longueur en bouche, on a le parfum de la ch\u00e2taigne encore crue qu’on vient d’\u00e9plucher, avec des notes v\u00e9g\u00e9tales qui \u00e9voquent des petits pois \u00e0 peine \u00e9bouillant\u00e9s. \u00bb Quand Tseng \u00e9num\u00e8re tout ce qu’elle sent, tout ou presque prend sens avec le fameux \u00ab Ah, en effet, les petits pois ! \u00bb. Mais soyons honn\u00eates : au d\u00e9part, on \u00e9tait assez loin du compte. On confesse alors un dernier p\u00e9ch\u00e9 : il nous arrive de boire du Marco Polo de Mariage Fr\u00e8res. On ne nous excommunie pas : \u00ab Il y a des clients qui sont venus de ce monde-l\u00e0, et puis apr\u00e8s ils basculent. Quand on bascule dans l’autre monde, on ne revient pas. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Inventer un langage<\/h3>\n\n\n\n

Ma\u00eetre Tseng a chang\u00e9 l’histoire mondiale du th\u00e9. D’abord en rappelant ses origines. Le th\u00e9 na\u00eet en Chine : il n\u2019\u00e9tait donc pas normal que le pays soit rejet\u00e9 dans les limbes de l\u2019oubli au profit de l\u2019Angleterre, dont les th\u00e9s industriels, \u00e0 force de marketing, se sont impos\u00e9s sur le march\u00e9. \u00ab Apr\u00e8s 70 ans de campagne publicitaire, on a fini par consid\u00e9rer que le Darjeeling \u00e9tait le grand th\u00e9 et que le th\u00e9 chinois \u00e9tait le plus mauvais th\u00e9 au monde. \u00bb Voyez un peu le dramatique de la situation : Ta\u00efwan a conserv\u00e9 le savoir-faire des wu long , mais la Chine, elle, a presque tout perdu, et le plus grand territoire plant\u00e9 de th\u00e9iers au monde ne produisait presque plus rien. Il y a quelques dizaines d’ann\u00e9es, dans les salons de th\u00e9 parisiens, m\u00eame les plus grands, le \u00ab th\u00e9 de Chine \u00bb \u00e9tait une petite chose vaguement fum\u00e9e, sans int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n

Tr\u00e8s vite, elle se rend compte aussi que sa parole est b\u00e2illonn\u00e9e par le puissant lobby du th\u00e9 industriel, attach\u00e9 \u00e0 ses profits. La politique ne tarde pas \u00e0 s’en m\u00ealer : \u00ab Plus personne ne savait fabriquer le th\u00e9 en Chine, mais on ne pouvait pas le dire \u00e9tant \u00e0 Ta\u00efwan. Et inversement, on ne pouvait pas dire que Ta\u00efwan avait su garder des modes de fabrication qui avaient \u00e9t\u00e9 perdus en Chine. \u00bb \u00c0 ses d\u00e9buts, elle a l’impression d’\u00eatre une clandestine. En voulant faire d\u00e9couvrir les grands th\u00e9s de la r\u00e9gion \u00e0 un public occidental, elle s’attire moqueries et d\u00e9sapprobation :  \u00ab T’es folle, c’est parce que t’es une femme \u00bb, lui disait-on.<\/p>\n\n\n\n

Il est donc temps de lever l’ancre et de trouver une ville o\u00f9 l’on puisse librement s’exprimer. Paris, \u00ab capitale mondiale de la gastronomie \u00bb, sera son laboratoire. Au d\u00e9but, pourtant, personne ne comprend, ni le public asiatique, ni, encore moins, le public occidental. Et pour cause : c’est la toute premi\u00e8re fois qu’une experte d’un tel niveau s’aventure sur un march\u00e9 extra-asiatique. De Twinings \u00e0 Lipton en passant par Dammann, toutes les grandes marques cherchent \u00e0 comprendre ses desseins. Elles sont insensibles \u00e0 ce th\u00e9 si particulier qu’on leur propose et finissent par tourner les talons. Aujourd’hui, elles en vendent toutes des versions industrielles. M\u00eame les sbires de Mariage Fr\u00e8res, \u00e9lite de la production th\u00e9i\u00e8re, n’en comprennent ni les noms, ni les compositions, ni les go\u00fbts. Le Darjeeling est et restera le champagne du th\u00e9, une bonne fois pour toutes.<\/p>\n\n\n\n

Et puis un jour, un homme frappe \u00e0 la porte. \u00ab Bonjour Madame, j’ai beaucoup entendu parler de votre nez, de votre palais. J’aimerais vous faire go\u00fbter quelque chose. \u00bb Il arrive avec trois bouteilles de vin. Ma\u00eetre Tseng n’avait jamais bu de vin de sa vie. Elle en prend l’\u00e9quivalent d’une cuill\u00e8re \u00e0 caf\u00e9 et, pendant deux heures, d\u00e9crit ces vins avec ses propres termes. L’homme, fascin\u00e9, reste. C’est pour elle un choc : ce visiteur est le premier Occidental qu’elle rencontre qui comprenne le th\u00e9 mieux encore que les Asiatiques, qui comprenne enfin la fa\u00e7on dont elle le voit. Il s’appelle Philippe Faure-Brac, meilleur sommelier du monde 1992. C’est aupr\u00e8s de ces hommes-l\u00e0 que le d\u00e9clic se fait : \u00ab Si je veux redonner au th\u00e9 chinois ses lettres de noblesse \u00e0 travers le monde, il faut que je lui cr\u00e9e un langage. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le langage qui est maintenant utilis\u00e9 dans le monde entier, c’est Ma\u00eetre Tseng qui l’a cr\u00e9\u00e9 : celui de la d\u00e9gustation analytique. Elle a repris le langage des vins pour l’appliquer au th\u00e9, cr\u00e9\u00e9 des terroirs, identifi\u00e9 des mill\u00e9simes. Rapport\u00e9 en Asie, le ph\u00e9nom\u00e8ne s’y est r\u00e9pandu comme une tra\u00een\u00e9e de poudre. Et c’est l\u00e0 que la culture fran\u00e7aise a eu une importance singuli\u00e8re : les gens qui venaient voir Ma\u00eetre Tseng n’\u00e9taient pas des buveurs de th\u00e9, c’\u00e9taient les gens du monde du vin, des spiritueux et de la cuisine. D\u00e9sormais, les grands chefs \u00e9toil\u00e9s parisiens et les meilleurs sommeliers du monde viennent prendre ses conseils.<\/p>\n\n\n\n

Sign\u00e9 Cicadelle<\/h3>\n\n\n\n

Autour de nous, un millier de th\u00e9s, dont 500 mill\u00e9simes, vieillissent en cave. On nous pr\u00e9vient d’embl\u00e9e : nous sommes en train de d\u00e9guster des produits rares. C’est l’esprit de la maison. \u00ab Les connaisseurs, qui ont un palais, parviennent \u00e0 distinguer les diff\u00e9rentes couches de go\u00fbts. \u00bb Et les autres ? \u00ab Le grand public ? Eh bien\u2026 il n’a pas acc\u00e8s \u00e0 \u00e7a. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il faut le dire, vous vous en doutez : c’est aussi une question d’argent. Certaines galettes de th\u00e9 que nous avons sous les yeux s’\u00e9l\u00e8vent \u00e0 200 000 euros. 90 % du chiffre d’affaires de la Maison des Trois Th\u00e9s se fait en Chine, o\u00f9 poss\u00e9der de tels objets chez soi \u00e9quivaut \u00e0 la grosse berline qu’on exhibe dans le monde occidental.<\/p>\n\n\n\n

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Madame Tseng nous coupe la parole d’un geste d\u00e9licat mais autoritaire : \u00ab Je vous interromps, buvez d’abord tant que c’est chaud. \u00bb On n’est pas l\u00e0 pour rigoler : il va de soi qu’on s’ex\u00e9cute. Elle ajoute : \u00ab C’est vraiment un th\u00e9 exceptionnel. \u00bb Les gestes sont les m\u00eames, mais les contenants et leurs contenus ont chang\u00e9. On l’a compris, on monte en qualit\u00e9. Ma\u00eetre Tseng se pr\u00eate au jeu, elle est souriante. \u00ab Vous avez l\u00e0 un th\u00e9 qui est ce qu’on r\u00eave d’avoir un jour. C’est un th\u00e9 tr\u00e8s embl\u00e9matique de Ta\u00efwan. \u00bb Il est tr\u00e8s rare, et en voici la raison : \u00ab Il a \u00e9t\u00e9 piqu\u00e9 par un insecte, par une cicadelle. On r\u00e9colte les feuilles qui ont subi la piq\u00fbre. \u00bb Au niveau du go\u00fbt : des notes de muscat, de raisin, de miel, de rose, de pivoine.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Ce th\u00e9 \u00ab tr\u00e8s, tr\u00e8s rare \u00bb a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 par un Ta\u00efwanais \u00e0 l’Exposition universelle de 1889, devant la tour Eiffel. Il a gagn\u00e9 la m\u00e9daille d’or, aujourd’hui expos\u00e9e au mus\u00e9e du th\u00e9 de Ta\u00efwan. Apr\u00e8s l’Exposition, une caisse d’environ cinq kilos a \u00e9t\u00e9 offerte \u00e0 la reine d’Angleterre ; la valeur du cadeau \u00e9quivalait au prix d’un immeuble londonien. \u00ab C’est ce qui a fait la r\u00e9putation de ce th\u00e9 l\u00e9gendaire. \u00bb Tr\u00e8s rare et tr\u00e8s cher, parce qu’il d\u00e9pend du temps, des saisons et, surtout, du bon vouloir des cicadelles.<\/p>\n\n\n\n

Servir le th\u00e9 \u00e0 Xi<\/h3>\n\n\n\n

Nous sommes dans un monde l\u00e9gendaire. Mais tout est vrai. Comme l’histoire qui suit.<\/p>\n\n\n\n

Le pr\u00e9sident chinois est un grand amateur de th\u00e9. Ma\u00eetre Tseng lui en sert r\u00e9guli\u00e8rement, elle conna\u00eet ses go\u00fbts ; il aime que ce soit elle qui le lui pr\u00e9pare. Alors, quand il vient en visite d’\u00c9tat en France, le gouvernement fran\u00e7ais appelle la Maison des Trois Th\u00e9s pour activer une diplomatie du th\u00e9. Et \u00e7a marche. M\u00eame si ce n’\u00e9tait pas gagn\u00e9 d’avance.<\/p>\n\n\n\n

Yu Hui Tseng est connue pour \u00eatre difficile. Elle refuse plus qu’elle n’accepte : le pr\u00e9sident de Ta\u00efwan comme le roi d’Angleterre en ont d\u00e9j\u00e0 fait l’exp\u00e9rience, parce qu’elle n’avait pas le temps et qu’au fond, elle s’en fiche. Mais pour Xi, elle accepte. \u00c0 condition que l’on respecte toutes ses exigences. Or, une heure avant le moment pr\u00e9vu pour servir le th\u00e9, le protocole fran\u00e7ais change le programme voulu par Ma\u00eetre Tseng. Elle d\u00e9cide donc de tout annuler. Devant nous, elle baisse la t\u00eate de nouveau et dit en regardant le sol : \u00ab Si on fait appel \u00e0 moi, il faut me laisser faire. Je fais toujours ce que j’ai envie de faire. C’est ma fa\u00e7on d’\u00eatre. \u00bb Panique \u00e0 l’\u00c9lys\u00e9e : on r\u00e9trop\u00e9dale, on la rattrape, on se plie \u00e0 toutes ses demandes.<\/p>\n\n\n\n

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Normalement, personne ne peut approcher le pr\u00e9sident chinois. Tseng est la seule \u00e0 disposer d’une accr\u00e9ditation pour s’approcher de lui. Elle forme les \u00e9quipes des pr\u00e9sidents pour qu’elles servent ses pr\u00e9parations comme il faut. \u00ab Elles \u00e9taient tr\u00e8s bien, tr\u00e8s ob\u00e9issantes, et elles apprenaient vite. \u00bb C’est la presse chinoise qui s’int\u00e9ressera massivement \u00e0 la pr\u00e9paration du th\u00e9 par Ma\u00eetre Tseng pour Xi. Et \u00e0 son r\u00e9sultat : les articles expliquaient que le voyage avait assez mal commenc\u00e9, et que le pr\u00e9sident chinois ne fut vraiment content qu’\u00e0 partir du moment o\u00f9 il but le th\u00e9 de Ma\u00eetre Tseng. La diplomatie concr\u00e8te.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

On se fait tout petits. On lui demande si elle fait une diff\u00e9rence selon les personnes \u00e0 qui elle pr\u00e9pare le th\u00e9. \u00ab Non. Que j’aie face \u00e0 moi un pr\u00e9sident ou un mendiant, ce n’est pas important. \u00c7a ne change rien. \u00bb On ne le prend pas personnellement ; nous voil\u00e0 rassur\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Le th\u00e9, du reste, fait pleurer plus s\u00fbrement que la politique. \u00ab J’ai vu ici des ph\u00e9nom\u00e8nes extraordinaires, de ceux qu’on lit dans les l\u00e9gendes chinoises, mais je les ai vus r\u00e9ellement : des gens s’effondrer en larmes sur une tasse. Encore la semaine derni\u00e8re, des cadres d\u2019une tr\u00e8s grosse entreprise du monde du parfum, je ne dirai pas laquelle, sont venus ici pour une d\u00e9gustation. Une personne a go\u00fbt\u00e9 un th\u00e9 de 1935 et, au bout de quelques tasses, s’est mise \u00e0 pleurer, en prenant des notes. Ce sont des gens hypersensibles du nez, des gens qui pensaient conna\u00eetre le th\u00e9, qui voyagent dans le monde entier. \u00bb On hasarde que ces sensations rel\u00e8vent du sublime, presque de la musique classique. \u00ab Il ne faut pas oublier que si l’on est sensible du nez, on est forc\u00e9ment sensible au reste. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Caf\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n

On ne sait pas si l’on a le droit de parler caf\u00e9 dans ce temple du th\u00e9. On h\u00e9site, puis on se lance. Madame Tseng boit-elle du caf\u00e9 ? \u00ab Oui, mais que du bon. \u00bb La question est accueillie avec un l\u00e9ger sourire. Elle ajoute : \u00ab Je suis attir\u00e9e par le parfum, par le go\u00fbt. \u00bb En boit-elle souvent ? Elle r\u00e9pond par ce qui ressemble \u00e0 un syllogisme sans en \u00eatre un : \u00ab Ce n’est pas chez moi une n\u00e9cessit\u00e9, donc j’en bois si c’est int\u00e9ressant \u00e0 d\u00e9couvrir, s’il est tr\u00e8s bon. Mais du tr\u00e8s bon caf\u00e9, c’est tr\u00e8s rare. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

On comprend qu’il ne faut pas s’\u00e9terniser sur la question. On est ici pour parler du th\u00e9. Mais quand m\u00eame : le caf\u00e9, en Chine, est un sujet. Cela peut para\u00eetre surprenant en pleine d\u00e9gustation de th\u00e9s rares, mais l’analyse de la consommation de caf\u00e9 par habitant et du PIB permet de comprendre la trajectoire d\u2019un pays gr\u00e2ce \u00e0 une corr\u00e9lation nette : les pays les plus riches consomment davantage de caf\u00e9. L’un des exemples les plus embl\u00e9matiques est la Chine, o\u00f9 la consommation de caf\u00e9 a augment\u00e9 de plus de 30 % en cinq ans, tandis que le PIB par habitant progressait de 29 %.<\/p>\n\n\n\n

Yu Hui Tseng balaye le sujet. \u00ab C’est une question de mode \u00bb, tranche-t-elle. Elle continue de pr\u00e9parer le th\u00e9 suivant et, sans nous regarder : \u00ab Vous avez donc la mode et, derri\u00e8re, des gens qui font du business. En Chine, tout est une question de business. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Sur les routes chinoises<\/h3>\n\n\n\n

Ma\u00eetre Tseng a des terres \u00e0 Ta\u00efwan et en Chine. Certaines lui appartiennent, les autres, elle les loue. Elle doit donc s’y rendre r\u00e9guli\u00e8rement, et ces voyages impliquent toujours une grande organisation, quoique moins qu’il y a quelques ann\u00e9es. Car quand une Ta\u00efwanaise, fille du plus haut fonctionnaire du monde de la culture, se rend en Chine, le passage des fronti\u00e8res n’est pas simple et il faut la prot\u00e9ger. La r\u00e9alit\u00e9 de la Chine ne correspond pas \u00e0 l’image qu’on peut en avoir de l’ext\u00e9rieur : pendant une \u00e9poque, les gens se faisaient enlever et tuer \u00e0 P\u00e9kin, pour de l’argent, pour des passeports. Et maintenant ? \u00ab Aujourd’hui, \u00e7a va mieux. Mais pour trouver les mati\u00e8res int\u00e9ressantes que je cherche, il faut forc\u00e9ment aller dans des zones plus recul\u00e9es, qui n’ont pas \u00e9t\u00e9 ab\u00eem\u00e9es par l’homme, mais o\u00f9 c’est encore dangereux. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Dans ses jardins, qui font g\u00e9n\u00e9ralement entre un et deux hectares, Madame Tseng ne r\u00e9colte que 900 grammes, quand une production ordinaire de bonne qualit\u00e9 r\u00e9colte entre 800 kilos et 1,4 tonne. Elle pousse le processus \u00e0 l’extr\u00eame et cela peut para\u00eetre fou, \u00ab mais cela va int\u00e9resser quelques collectionneurs milliardaires en Asie, qui vont acheter quel que soit le prix \u00bb. C’est d’autant plus surprenant que ses jardins ressemblent \u00e0 des terrains vagues, envahis par les v\u00e9g\u00e9taux, o\u00f9 l’on laisse la nature s’exprimer. Ma\u00eetre Tseng y met ses th\u00e9iers en stress hydrique : au lieu de d\u00e9velopper ses racines \u00e0 l’horizontale, la plante les d\u00e9veloppe \u00e0 la verticale et va chercher en profondeur des nutriments qu’elle n’a pas en surface. C’est ce qui lui donne ses qualit\u00e9s. Le ph\u00e9nom\u00e8ne, on le conna\u00eet dans la vigne : les vieilles vignes d\u00e9passent rarement le si\u00e8cle ; ses th\u00e9iers, eux, peuvent avoir 1 200 ans.<\/p>\n\n\n\n

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Ces terres sont aux mains d’individus qui ont fait fortune dans la culture et le commerce du th\u00e9. Ils vivent dans le monde moderne, mais o\u00f9 des traditions anciennes r\u00e9sistent. Riches, ils ne peuvent pour autant se r\u00e9soudre \u00e0 quitter leurs for\u00eats. Alors, puisqu’il faut bien d\u00e9penser son argent, ils b\u00e2tissent des \u00ab maisons mortes de 2 000 m\u00e8tres carr\u00e9s, avec d’immenses pi\u00e8ces vides de 200 m\u00e8tres carr\u00e9s, quinze m\u00e8tres de hauteur sous plafond, o\u00f9 il n’y a rien, juste du marbre blanc et, au milieu de la pi\u00e8ce, un feu \u00e0 m\u00eame le sol \u00bb. Leur 4×4 derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration sont \u00e9quip\u00e9s de plateformes d’atterrissage pour leurs drones, qu’ils envoient en \u00e9claireurs sur les routes de campagne accident\u00e9es. Une fois revenus de mission, les drones peuvent se recharger directement sur le v\u00e9hicule, gr\u00e2ce \u00e0 ce petit h\u00e9liport int\u00e9gr\u00e9.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Ces anecdotes sont racont\u00e9es par le fils de Madame Tseng, Goh Lin Tseng, qui se pr\u00e9pare d\u00e9j\u00e0 \u00e0 prendre la rel\u00e8ve. La transmission est une affaire importante, surtout dans cette famille qui se perp\u00e9tue au rythme d’un po\u00e8me ancien, dont elle \u00e9pouse d\u00e9licatement la forme, tout en regardant vers le futur. Et le futur est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n

Avant de partir, on demande timidement si l’on peut prendre quelques photos. Ma\u00eetre Tseng jette un \u0153il \u00e0 notre mat\u00e9riel : \u00ab Avec quoi, un iPhone ? \u00bb Ce sera donc au naturel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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