{"id":338275,"date":"2026-06-06T21:21:48","date_gmt":"2026-06-06T19:21:48","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=338275"},"modified":"2026-06-06T21:41:27","modified_gmt":"2026-06-06T19:41:27","slug":"comment-on-arrete-une-guerre","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/comment-on-arrete-une-guerre\/","title":{"rendered":"Comment on arr\u00eate une guerre ?"},"content":{"rendered":"\n
En avril 2016, lors d’une interview radio avec Bob Lonsberry sur la station WHAM 1180 de Rochester, on a demand\u00e9 \u00e0 Trump de nommer son verset biblique pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, et il a cit\u00e9 du tac-au-tac le passage : \u00ab \u0152il pour \u0153il, dent pour dent \u00bb.<\/p>\n\n\n\n
Lisons-le dans le texte : \u00ab Ce n’est pas une chose particuli\u00e8rement gentille, mais vous savez, quand on regarde ce qui arrive \u00e0 notre pays, je veux dire, vous voyez ce qui se passe avec notre pays, comment les gens profitent de nous, comment ils se moquent de nous et rient de nous et nous rient au nez, et ils prennent nos emplois, ils prennent notre argent, ils prennent la sant\u00e9 de notre pays. Et nous devons \u00eatre tr\u00e8s fermes et nous devons \u00eatre tr\u00e8s forts, et nous pouvons apprendre beaucoup de la Bible, \u00e7a je peux vous le dire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n
Au fil des si\u00e8cles, la loi du talion est devenue l’embl\u00e8me de la vengeance perp\u00e9tuelle. Les \u00c9vangiles l’opposent \u00e0 l’esprit de pardon, et Shakespeare l’a immortalis\u00e9e dans le livre de chair r\u00e9clam\u00e9e par Shylock. <\/p>\n\n\n\n
Pourtant, telle que la lisent les sages du Talmud, elle dit exactement l’inverse de ce qu’on lui pr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n
Pour le comprendre, j’ai interrog\u00e9 la rabbine Myriam Ackerman. \u00ab Ce qui est int\u00e9ressant, m\u2019explique-t-elle, c\u2019est qu\u2019on a presque fait de la loi du talion une sorte de poncif anti-juif. Elle est devenue l\u2019id\u00e9e m\u00eame que le syst\u00e8me juif de justice serait fond\u00e9 sur la vengeance perp\u00e9tuelle. \u00bb <\/p>\n\n\n\n
Or il suffit d\u2019ouvrir le trait\u00e9 Bava Kamma<\/em> pour d\u00e9couvrir que les rabbins refusent absolument cette interpr\u00e9tation. <\/p>\n\n\n\n \u00ab On aurait pu penser que \u2018\u0153il pour \u0153il\u2019 voulait dire mutilation physique, mais ce n\u2019est pas le cas. Le Talmud dit tr\u00e8s vite : il vaut mieux r\u00e9gler cela par de l\u2019argent. Si l\u2019agresseur \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 borgne, on lui infligerait un dommage plus grand que celui qu\u2019il a caus\u00e9. Une justice purement math\u00e9matique conduirait \u00e0 des disproportions irr\u00e9parables. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Le Talmud distingue alors cinq postes de r\u00e9paration : la gravit\u00e9 du dommage, la douleur, les frais m\u00e9dicaux, la perte de revenus, et, c\u2019est le plus beau, l\u2019humiliation. On est dans une logique r\u00e9paratrice, pas vengeresse.<\/p>\n\n\n\n Et la formule elle-m\u00eame ? \u00ab \u2018\u0152il pour \u0153il\u2019 signifie litt\u00e9ralement un \u0153il \u00e0 la place de l\u2019\u0153il, donc une compensation. Personne, dans la lecture talmudique de Bava Kamma, n\u2019envisage que cela ait pu signifier vendetta ou escalade. Dans une forme primitive, la formule voulait dire : le syst\u00e8me prend en charge le ch\u00e2timent pour que \u00e7a s\u2019arr\u00eate. \u00bb <\/p>\n\n\n\n C\u2019est ici que le talion cesse d\u2019\u00eatre une mal\u00e9diction et devient une intuition juridique tr\u00e8s moderne : le tort doit \u00eatre nomm\u00e9, mesur\u00e9, pay\u00e9, pour ne plus \u00eatre \u00e0 payer. L\u00e0 o\u00f9 la vengeance ouvre ind\u00e9finiment le compte, le talion bien compris le solde.<\/p>\n\n\n\n Ce que les rabbins de Babylone avaient compris au IIIe si\u00e8cle, c\u2019est qu\u2019aucun conflit ne se termine tant qu\u2019il reste un face-\u00e0-face : il faut un troisi\u00e8me terme, une instance, une monnaie, une mesure, quelque chose qui ne soit pas un autre \u0153il. <\/p>\n\n\n\n Le plus frappant dans la d\u00e9marche talmudique, c\u2019est qu\u2019elle est syst\u00e9matique. Chaque fois que la Torah dit quelque chose de violent, les rabbins s\u2019emploient \u00e0 en d\u00e9samorcer la lettre. La peine de mort est prescrite sur le papier, mais le Talmud a tellement encadr\u00e9 son application qu\u2019un tribunal qui en pronon\u00e7ait une en sept ans \u00e9tait qualifi\u00e9 de tribunal sanguinaire. \u00ab Cette d\u00e9marche de d\u00e9samor\u00e7age des textes les plus violents devrait peut-\u00eatre nous inspirer aujourd\u2019hui, dit la rabbine Ackerman. Au lieu de les r\u00e9utiliser \u00e0 la lettre, on devrait essayer de d\u00e9samorcer la charge de violence symbolique qui y demeure. \u00bb<\/p>\n\n\n\n D\u00e9samorcer. Voil\u00e0, le mot. Les soci\u00e9t\u00e9s addictes \u00e0 la guerre ne gu\u00e9rissent pas d\u2019elles-m\u00eames : elles ont besoin d\u2019un tiers, d\u2019une instance ext\u00e9rieure, d\u2019une mesure qui permette de transformer la dette de sang en dette tout court, une dette qu\u2019on peut, \u00e0 la fin, d\u00e9clarer pay\u00e9e. Tant qu\u2019on reste dans la logique du miroir, une roquette pour une roquette, une sanction pour une sanction, une humiliation pour une humiliation, on ne fait que d\u00e9visser la prochaine poup\u00e9e russe. <\/p>\n\n\n\n Ce que les sages de Babylone avaient compris en m\u00e9ditant sur le b\u0153uf qui aurait donn\u00e9 un coup de corne \u00e0 un autre b\u0153uf, c\u2019est qu\u2019il faut sortir du face-\u00e0-face. Quant \u00e0 savoir qui, aujourd\u2019hui, est pr\u00eat \u00e0 jouer ce r\u00f4le, c\u2019est une autre question, et la r\u00e9ponse n\u2019est pas \u00e9vidente. <\/p>\n\n\n\n L\u2019une d\u2019entre elles est donn\u00e9e par un humoriste isra\u00e9lien, Yohai Sponder, dans l\u2019un de ses spectacles : les \u00ab Babushka Wars \u00bb, faut-il traduire ? La guerre-poup\u00e9e russe. Une guerre qui en contient une autre, qui elle-m\u00eame en contient une troisi\u00e8me, et ainsi de suite, jusqu\u2019\u00e0 ce que plus personne ne sache tr\u00e8s bien o\u00f9 commence la guerre, o\u00f9 elle finit, ni m\u00eame s\u2019il existe encore un dehors de la guerre.<\/p>\n\n\n\n La guerre que nous regardons depuis le 7 octobre 2023 n\u2019est pas une guerre, c\u2019est une guerre dans une guerre dans une guerre. Chaque guerre embo\u00eet\u00e9e pr\u00e9tend \u00eatre la cause, la justification ou la r\u00e9paration de la pr\u00e9c\u00e9dente : les frappes contre l\u2019Iran s\u2019expliquent par le 7 octobre, qui s\u2019explique par Gaza, qui s\u2019explique par les intifadas, qui s\u2019expliquent par 1948, et ainsi de suite jusqu\u2019\u00e0 Abraham n\u00e9gociant son lopin de d\u00e9sert avec les Hittites. L\u00e0 o\u00f9 Clausewitz voyait la guerre comme la continuation de la politique par d\u2019autres moyens, Sponder voit la guerre comme la continuation de la guerre pr\u00e9c\u00e9dente par les m\u00eames moyens, en plus petit. J\u2019ai bien peur que Sponder nous en dise plus sur les conflits actuels que Clausewitz.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Les rabbins de Babylone avaient compris qu\u2019aucune guerre ne s\u2019arr\u00eate d\u2019elle-m\u00eame. <\/p>\n","protected":false},"featured_media":338277,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"staff":[4757],"editorial_format":[4914],"week":[4992],"geo":[],"class_list":["post-338275","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-guillaume-erner","editorial_format-le-petit-catechisme-de-guillaume-erner"],"acf":{"_thumbnail_id":338277,"excerpt":"Les rabbins de Babylone avaient compris qu\u2019aucune guerre ne s\u2019arr\u00eate d\u2019elle-m\u00eame. ","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n