{"id":338269,"date":"2026-06-06T21:00:00","date_gmt":"2026-06-06T19:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=338269"},"modified":"2026-06-06T21:42:45","modified_gmt":"2026-06-06T19:42:45","slug":"kim-stanley-robinson-cafe","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/kim-stanley-robinson-cafe\/","title":{"rendered":"Un caf\u00e9 avec Kim Stanley Robinson"},"content":{"rendered":"\n

Une terrasse aurait sans doute \u00e9t\u00e9 plus agr\u00e9able, mais c’est trop tard.<\/p>\n\n\n\n

Nous sommes dans la petite salle de r\u00e9union d’un h\u00f4tel de la Porte d’Orl\u00e9ans, rue du P\u00e8re Corentin, et Kim Stanley Robinson tient d\u00e9j\u00e0 son caf\u00e9 \u00e0 deux mains comme s’il craignait qu’on le lui retire. Il a une heure, peut-\u00eatre un peu plus. Il doit filer ensuite \u00e0 la Paris School of Economics, o\u00f9 Thomas Piketty pr\u00e9sente son nouveau rapport, aux c\u00f4t\u00e9s de Gabriel Zucman<\/a>. En fin de journ\u00e9e, apr\u00e8s une conf\u00e9rence \u00e0 l’UNESCO, il prendra un train pour Oxford.<\/p>\n\n\n\n

Kim Stanley Robinson a l’emploi du temps d’une star, mais le style de vie d’un missionnaire. <\/p>\n\n\n\n

Il n’y a rien de glamour dans ce hall d’h\u00f4tel aux fauteuils fatigu\u00e9s. Est-ce un besoin de normalit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n

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Le succ\u00e8s mondial de The Ministry for the Future<\/em>, ce chef-d’\u0153uvre de 500 pages, publi\u00e9 en 2020, traduit en plus de cinquante langues \u2014 l’\u00e9dition fran\u00e7aise est de 2023 \u2014, en a fait l\u2019un des porte-paroles les plus articul\u00e9s d’une d\u00e9cennie critique. Il en est bien s\u00fbr conscient, m\u00eame si cela a chang\u00e9 sa vie d\u2019auteur d\u2019une mani\u00e8re impr\u00e9vue : \u00ab Je n\u2019ai \u00e9crit aucune fiction depuis la publication du Minist\u00e8re du futur<\/em>. Je n\u2019ai pas le temps. Ma femme est chimiste. Elle m’a fait compter sur le calendrier : j’ai r\u00e9alis\u00e9 six cents entretiens depuis la sortie du livre. Je veux dire, pensez-y. Six cents. Et j’essaie de les rendre tous nouveaux, tous r\u00e9els\u2026 \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Robinson est en chemise \u00e0 carreaux, lunettes \u00e0 monture fine et transparente, et un reflet de la lumi\u00e8re du dehors arrive parfois sur les verres et emp\u00eache qu’on voie ses yeux. Ses l\u00e8vres bougent \u00e0 peine quand il ajoute avec une politesse toute am\u00e9ricaine \u00ab et c\u2019est un privil\u00e8ge pour moi de pouvoir m\u2019exprimer dans vos pages \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Il faisait de plus en plus chaud\u2026 \u00bb<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

\u00c0 73 ans, Kim Stanley Robinson est l\u2019une des figures centrales de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine. Form\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de San Diego aupr\u00e8s du critique marxiste Fredric Jameson, il consacre sa th\u00e8se \u00e0 Philip K. Dick et publie en 1984 l\u2019une des premi\u00e8res monographies d\u2019envergure, The Novels of Philip K. Dick<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

En quarante ans de carri\u00e8re d\u2019\u00e9criture et pr\u00e8s de vingt romans souvent organis\u00e9s en trilogies, Robinson avait r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019imposer comme un \u00ab grandmaster<\/em> \u00bb aupr\u00e8s du public exigeant de la SF am\u00e9ricaine. Et puis Le Minist\u00e8re du futur<\/em> est sorti, le monde s’est embras\u00e9 au rythme du livre et sa vie a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement boulevers\u00e9e par la mise en r\u00e9cit d’un changement progressif et <\/strong>potentiellement irr\u00e9versible qui est \u00e0 son tour en train de changer notre temps.<\/p>\n\n\n\n

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Le roman s\u2019ouvre sur ces mots : \u00ab Il faisait de plus en plus chaud. \u00bb Si vous ne l\u2019avez pas encore lu \u2014 curieusement, Robinson est moins lu en France qu\u2019ailleurs en Europe \u2014, nous n\u2019allons pas vous d\u00e9voiler le premier chapitre ni la spirale tragique qu\u2019il met en mouvement. Disons simplement que cette sc\u00e8ne inaugurale de canicule extr\u00eame dans une ville indienne, racont\u00e9e par un coop\u00e9rant am\u00e9ricain, d\u00e9clenche une cha\u00eene de cons\u00e9quences dont l\u2019ampleur ne cesse de cro\u00eetre au fil du r\u00e9cit et qui posent tout simplement la plupart des probl\u00e8mes et des solutions que nous pouvons anticiper de la transformation climatique du monde.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Disons aussi que cette premi\u00e8re phrase para\u00eet d\u00e9sormais caract\u00e9riser la v\u00e9ritable progression de notre temps. Quand on rencontre Robinson, le pic caniculaire est derri\u00e8re nous. Mais en six jours, M\u00e9t\u00e9o-France a enregistr\u00e9 292 records de temp\u00e9ratures maximales dans pr\u00e8s de 600 stations \u00e0 travers le pays. \u00c0 la pointe Helbronner, sur le massif du Mont-Blanc, \u00e0 pr\u00e8s de 3 500 m\u00e8tres d\u2019altitude, le thermom\u00e8tre affichait 10 \u00b0C. Et, comme nous le racontait notre envoy\u00e9 sp\u00e9cial Nicolas Mathieu, les tribunes de Roland-Garros se vidaient sous le soleil \u00e9crasant de la semaine derni\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab J\u2019ai \u00e9crit le premier chapitre du Minist\u00e8re du futur<\/em> comme un coup de poing en plein visage. \u00bb Son public \u00e9tait habitu\u00e9 \u00e0 le voir comme un optimiste, un utopiste : \u00ab Quand ils ont ouvert ce livre et lu cette premi\u00e8re phrase et ce premier chapitre, c’\u00e9tait un coup de poing dans le ventre, un coup de poing dans le dos, un coup de poing sur le nez. Beaucoup n’ont pas pu continuer. \u00bb\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Il marque un temps. \u00ab Je n’ai jamais lu ce chapitre \u00e0 voix haute devant un public. Je ne le ferai jamais. C’est comme si j’avais fait des exp\u00e9riences de chimie et que je m’\u00e9tais fait sauter les mains. Il faut le lire seul, et choisir soi-m\u00eame de continuer. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me du futur<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Kim Stanley Robinson continue : \u00ab Ce n\u2019est pas comme si la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait normale. La r\u00e9alit\u00e9 est devenue tr\u00e8s, tr\u00e8s \u00e9trange. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Nous sommes assis autour d’une table dans une petite pi\u00e8ce \u00e9clair\u00e9e par une unique fen\u00eatre donnant sur la rue. La sc\u00e8ne a quelque chose d’un polar des ann\u00e9es 1930 film\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re de Twin Peaks<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

C\u2019est pour cette raison qu\u2019il utilise la science-fiction pour raconter le monde ? Et d\u2019ailleurs, consid\u00e8re-t-il Le Minist\u00e8re du futur<\/em> comme de la science-fiction, ou comme autre chose ?<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Comme de la science-fiction. Parce que l\u2019action se d\u00e9roule dans un futur proche et s\u2019\u00e9tend sur trente ans. \u00bb Il parle vite, avec un d\u00e9bit tr\u00e8s am\u00e9ricain, plat, sans relances rh\u00e9toriques, comme s’il \u00e9tait au tableau. \u00ab Avant, on divisait la SF en trois cat\u00e9gories. Le futur lointain \u2014 le space opera<\/em>, o\u00f9 presque tout peut arriver. Le futur proche \u2014 une version exag\u00e9r\u00e9e du pr\u00e9sent. Et la zone interm\u00e9diaire, entre 100 et 300 ans. C’est celle qui m’int\u00e9resse le plus. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est dans cette cat\u00e9gorie que l\u2019on trouve la climate fiction<\/em>, un genre \u00e0 part enti\u00e8re dont Robinson est devenu en quelque sorte le patriarche. La r\u00e9ception du livre, pourtant, l’a surpris. \u00ab Les lecteurs de SF le reconnaissent comme un autre roman de SF. Les lecteurs ordinaires le lisent comme un roman avec une touche un peu futuriste. Beaucoup ne le reconnaissent pas du tout comme de la science-fiction. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Pourquoi ? \u00ab Parce que c’est trop r\u00e9aliste. Tout commence maintenant, on y parle de choses que tout le monde reconna\u00eet. Il n’y a pas de robots, pas d’extraterrestres. \u00bb Et il ajoute, presque pour lui-m\u00eame : \u00ab C’est bien que les gens le lisent sans filtres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Les antinomies du r\u00e9el<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Cette mani\u00e8re qu’a Robinson de penser l\u2019\u00e9criture \u00e0 partir d\u2019une approche critique syst\u00e9mique, il la doit \u00e0 son professeur Fredric Jameson. <\/p>\n\n\n\n

Mort en 2024, c\u2019\u00e9tait l’un des plus grands th\u00e9oriciens marxistes am\u00e9ricains du XX\u1d49 si\u00e8cle \u2014 l’homme qui a forg\u00e9 l’expression \u00ab capitalisme tardif \u00bb et th\u00e9oris\u00e9 le postmodernisme. Robinson l’a eu pour professeur \u00e0 San Diego \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, puis l’a suivi \u00e0 Duke o\u00f9 Jameson a enseign\u00e9 jusqu’\u00e0 sa mort. C’est aussi Jameson qui lui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l’identit\u00e9 du \u00ab plus grand \u00e9crivain am\u00e9ricain vivant \u00bb \u2014 un certain Philip K. Dick, alors mal pay\u00e9 et m\u00e9pris\u00e9 par la critique.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Plus qu’un mentor Jameson a \u00e9t\u00e9 un oncle. En cinquante-trois ans de fr\u00e9quentation \u00e9troite, il m’a donn\u00e9 cette carte cognitive<\/em>, cette orientation id\u00e9ologique. La carte cognitive, c’\u00e9tait sa fa\u00e7on de parler d’id\u00e9ologie sans dire id\u00e9ologie. De la rendre nouvelle, physique. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Robinson sourit pour la premi\u00e8re fois en racontant une anecdote qui dit tout du personnage Jameson. \u00ab Apr\u00e8s avoir remport\u00e9 un grand prix universitaire, il a utilis\u00e9 tout l’argent et il a pass\u00e9 dix ans de sa vie \u00e0 courir le monde pour voir Wagner. Le Cycle de l’Anneau \u2014 quinze heures d’op\u00e9ra \u00e9tal\u00e9es sur quatre soir\u00e9es. Partout o\u00f9 le Ring se jouait, il prenait l’avion. L’int\u00e9gralit\u00e9 du Cycle, \u00e0 chaque fois. Pendant dix ans, il \u00e9tait compl\u00e8tement fou du Ring. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

C’est Jameson qui a lu le manuscrit du Minist\u00e8re<\/em> en premier. Sa premi\u00e8re r\u00e9action \u00e9tait sceptique : \u00ab Tu fais quelque chose d’inhabituel. Tu devrais juste raconter l’histoire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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Le livre adopte une forme singuli\u00e8re. Il alterne de tr\u00e8s courts chapitres : sc\u00e8nes romanesques classiques, comptes rendus de r\u00e9unions de banques centrales, monologues d\u2019atomes de carbone, notices encyclop\u00e9diques, conversations anonymes entre activistes. Robinson voulait \u00e9crire un roman moderne, tourner la page du postmodernisme pour revenir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ses symboles ou ses repr\u00e9sentations : il fallait que le lecteur puisse voir simultan\u00e9ment les rouages physiques, \u00e9conomiques et politiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre derri\u00e8re l\u2019intrigue. \u00ab Je lui ai expliqu\u00e9 que j\u2019avais essay\u00e9 de faire comme Dos Passos dans sa Trilogie am\u00e9ricaine<\/em>, le roman am\u00e9ricain pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de Sartre dans les ann\u00e9es 1930. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Fredric Jameson l\u2019a rappel\u00e9 d\u00e8s le lendemain matin. \u00ab Il m\u2019a r\u00e9veill\u00e9 pour me dire : \u2018D\u2019accord, je comprends ce que tu as voulu faire. Mais tu dois pr\u00e9venir le lecteur d\u00e8s le deuxi\u00e8me chapitre qu\u2019il y aura une exp\u00e9rimentation formelle. Ne fais pas cinq chapitres conventionnels avant de devenir soudainement bizarre.\u2019 \u00bb<\/p>\n\n\n\n

C’est de l\u00e0 que vient le myst\u00e9rieux chapitre deux du Minist\u00e8re du futur<\/em>, o\u00f9 le Soleil parle \u00e0 la premi\u00e8re personne : \u00ab Je suis un dieu, et je n’en suis pas un. Qu’importe, vous \u00eates mes cr\u00e9atures\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n

\u00ab C’est tr\u00e8s sartrien, l’envers du tapis. Jameson a \u00e9t\u00e9 sartrien jusqu’au bout. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

La litt\u00e9rature n\u2019est pas \u00e9puis\u00e9e<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Robinson a un genre de calme m\u00e9thodique qui n’est pas le calme du sage, plut\u00f4t celui de l’ing\u00e9nieur qui sait combien d’\u00e9nergie reste dans la batterie.<\/p>\n\n\n\n

L’Autoroute du Sud<\/em>, lui disons-nous. Cette nouvelle de Julio Cort\u00e1zar, l’\u00e9crivain argentin install\u00e9 \u00e0 Paris dans les ann\u00e9es 1950, racontait l’histoire d’un embouteillage monstrueux entre Fontainebleau et la capitale, un dimanche d’\u00e9t\u00e9. Plus rien ne bouge pendant des jours. Une micro-soci\u00e9t\u00e9 s’organise sur le bitume br\u00fblant, la chaleur tue, on apprend \u00e0 survivre. Le premier chapitre du Minist\u00e8re<\/em>, c’est un peu cela \u2014 sans la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Il sourit. C’est la premi\u00e8re fois qu’il semble surpris d’\u00eatre surpris. \u00ab Je suis effectivement un grand lecteur de Cort\u00e1zar. Il y a trois ans, je suis venu visiter la Maison argentine de la Cit\u00e9 universitaire \u00e0 deux pas d’ici, o\u00f9 il a v\u00e9cu et travaill\u00e9 pendant un an lorsqu\u2019il \u00e9tait traducteur \u00e0 l’UNESCO. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Tout se met en place : l’h\u00f4tel, le quartier, ce petit hall qui ressemble \u00e0 l’antichambre d’un roman sud-am\u00e9ricain. Robinson n’a peut-\u00eatre pas choisi cet endroit par hasard.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab J’aime ses nouvelles. Mais je n’aime pas Marelle<\/em>. \u00bb Il n’est pas aussi important pour lui que Garc\u00eda M\u00e1rquez ou Carpentier, ces g\u00e9ants colombiens et cubains du Boom<\/em> latino-am\u00e9ricain des ann\u00e9es 1960. Ou que le P\u00e9ruvien Mario Vargas Llosa, dont Jameson lui avait mis dans les mains La Guerre de la fin du monde<\/em>. Ce qui l’int\u00e9resse dans ce mouvement, c’est le geste.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ils ont d\u00e9truit l’id\u00e9e de l’\u00e9puisement de la litt\u00e9rature, qui \u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 dans le monde anglo-saxon. Juste avant la traduction de Garc\u00eda M\u00e1rquez, les \u00e9crivains am\u00e9ricains en vogue disaient : La litt\u00e9rature est \u00e9puis\u00e9e. On ne fait que raconter de vieilles histoires.<\/em> Puis Cent ans de solitude<\/em> est paru en anglais, et boum. Ce concept a \u00e9t\u00e9 balay\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il poursuit : \u00ab La le\u00e7on des Latino-Am\u00e9ricains, c’est qu’il y a des histoires \u00e0 raconter. L’histoire est toujours en marche. La fiction fonctionne toujours. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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Et quel est le meilleur roman jamais \u00e9crit ? Il r\u00e9fl\u00e9chit un instant. \u00ab Les candidats ne sont pas aussi nombreux qu’on pourrait le penser. Cent ans de solitude<\/em>. La Recherche de Proust. Ulysse, <\/em>mais c’est un peu bizarre, ce sont dix romans regroup\u00e9s en un seul, et seuls trois ou quatre sont int\u00e9ressants. Donc je ne suis pas fan de Joyce. Finalement, on en revient toujours \u00e0 Proust. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Cela peut para\u00eetre surprenant. Pourtant, pour Robinson, Proust demeure absolument central. S\u2019il est si important aujourd\u2019hui, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 il se montre \u00e0 la fois le plus dr\u00f4le et le plus p\u00e9n\u00e9trant : dans sa description du snobisme. \u00ab C’est exactement ce qui caract\u00e9rise certains universitaires \u00bb, poursuit-il. \u00ab La science-fiction serait pour le peuple, pour les amateurs de metal, pour les marginaux. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 ses yeux, cette hi\u00e9rarchie culturelle est erron\u00e9e \u00e0 tous les niveaux. \u00ab La science-fiction est en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019avant-garde. Elle est meilleure que le r\u00e9alisme. Elle est plus audacieuse sur le plan litt\u00e9raire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

La SF est g\u00e9opolitique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Sa th\u00e8se sur le genre est forte et il la r\u00e9sume en quelques phrases. \u00ab La science-fiction appara\u00eet avec l’industrialisation rapide. Jules Verne et les Anglais victoriens, c’est le d\u00e9but de la r\u00e9volution industrielle. Puis l’Am\u00e9rique. Et maintenant, bien s\u00fbr, la Chine. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

En Am\u00e9rique latine, en revanche, peu de SF. \u00ab Le r\u00e9alisme magique, c’est leur cadeau \u00e0 la litt\u00e9rature. Mais ils voient l’industrialisation depuis la p\u00e9riph\u00e9rie, donc cela leur appara\u00eet comme de la magie : Oh mon Dieu, le monde s’est rempli de ces choses merveilleuses.<\/em> Pour le voir comme un processus historique, il faut \u00eatre au c\u0153ur de la zone industrielle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Liu Cixin, le grand auteur de science-fiction contemporaine \u2014 celui qui a \u00e9crit la trilogie du Probl\u00e8me \u00e0 trois corps<\/em>, vendue \u00e0 des dizaines de millions d’exemplaires \u2014, Robinson l’a rencontr\u00e9 \u00e0 P\u00e9kin. \u00ab Il me parlait par traducteur m\u00eame quand il savait l’anglais. C’est un scientifique modeste. Tr\u00e8s dr\u00f4le. Une combinaison du surr\u00e9alisme de Philip K. Dick et de la vision techno-futuriste d’Arthur C. Clarke \u00bb, l’auteur britannique de 2001, l’Odyss\u00e9e de l’espace<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Et il glisse une indication qui m\u00e9rite d’\u00eatre not\u00e9e : la version chinoise originale du Probl\u00e8me \u00e0 trois corps<\/em> n’ouvrait pas sur la R\u00e9volution culturelle. Ce chapitre \u2014 o\u00f9 des \u00e9tudiants mao\u00efstes lynchent un professeur en pleine s\u00e9ance publique \u2014 \u00e9tait enfoui au milieu du livre. Liu Cixin l’avait cach\u00e9, par pr\u00e9caution. C’est son traducteur anglais Ken Liu qui a r\u00e9tabli l’ordre que l’auteur voulait. \u00ab Dans la litt\u00e9rature chinoise, raconter la R\u00e9volution culturelle comme une catastrophe, c’est tr\u00e8s rare. Ils savent que c’\u00e9tait une mauvaise chose, mais ils se disent : N’en parlons pas.<\/em> \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me de la fronti\u00e8re<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Robinson regarde son caf\u00e9. Il jette un \u0153il par la fen\u00eatre vers la rue du P\u00e8re Corentin. Il est sans doute en train de calculer combien de minutes il lui reste avant de devoir partir pour PSE.<\/p>\n\n\n\n

Nous glissons, parce qu’il faut bien, la question typiquement am\u00e9ricaine de la fronti\u00e8re<\/em> \u2014 ce mythe fondateur des \u00c9tats-Unis selon lequel l’identit\u00e9 du pays se construit par l’expansion vers l’ouest, la conqu\u00eate de territoires vierges. Trump l’a r\u00e9activ\u00e9 dans son discours d’investiture en janvier dernier. Ce que Robinson \u00e9crit, par contraste, ne serait-il pas une histoire alternative de la fronti\u00e8re ?<\/p>\n\n\n\n

Il se redresse. La voix monte d’un demi-crans, ce qui chez lui \u00e9quivaut \u00e0 un \u00e9clat. \u00ab Je n’aime pas ce concept. Antihistorique. Un concept colonial, fondamentalement vide. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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Il vient de Californie, dit-il, et pendant un temps il y avait ce m\u00e8me selon lequel la Californie \u00e9tait la limite de l’histoire \u2014 on avan\u00e7ait vers l’ouest jusqu’\u00e0 ne plus pouvoir. \u00ab Et apr\u00e8s ? On accepte la r\u00e9alit\u00e9, ou on envoie son imagination sur Mars ? \u00bb. Quand il \u00e9crivait sa Trilogie martienne dans les ann\u00e9es 1990 \u2014 Mars la rouge<\/em>, Mars la verte<\/em>, Mars la bleue<\/em>, devenue depuis un classique de la SF \u2014, les vrais croyants disaient \u2018Mars est la nouvelle fronti\u00e8re\u2019<\/em>. \u00ab Et ils ignoraient compl\u00e8tement que Mars est morte. Il n’y a pas de bisons \u00e0 chasser. Il faudrait construire ce monde avant de s’y installer. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

\u00ab C’est pourquoi Elon Musk n\u2019a pas compris ma trilogie martienne. Il fait partie de ces personnes qui prennent ces r\u00e9cits de science-fiction au pied de la lettre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il encha\u00eene, sans transition, sur Trump. \u00ab Un imb\u00e9cile au sens grec, prisonnier de son propre esprit. Il fait toujours le mauvais choix \u00e0 chaque moment d\u00e9cisif, infailliblement. Il n’y a pratiquement rien de ce qu’il a fait qui t\u00e9moigne d’un jugement positif. Quelqu’un d’autre a \u00e9crit le discours de la fronti\u00e8re. Lui vit dans son petit monde de transactions. Il est peut-\u00eatre le parfait contre-exemple, son r\u00f4le historique pourrait \u00eatre de susciter une telle r\u00e9pulsion pour ses id\u00e9es : la supr\u00e9matie blanche, la fronti\u00e8re, l’Am\u00e9rique blanche propri\u00e9taire de l’Am\u00e9rique du Nord. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ce que Donald Trump apporte au monde <\/strong><\/h3>\n\n\n\n

C’est l\u00e0 que nous ne l’attendions pas. \u00ab La m\u00e9chancet\u00e9 de Donald Trump est en fait productive. Il a tellement exacerb\u00e9 la crise par ses erreurs que les gens qui adh\u00e8rent encore au principe de r\u00e9alit\u00e9 savent que la r\u00e9alit\u00e9 ne dispara\u00eet pas quand on fait semblant qu’elle n’existe pas. C’est un peu comme Philip K. Dick : \u2018la r\u00e9alit\u00e9, c’est que m\u00eame si on n’y croit pas, elle ne dispara\u00eet pas.\u2019 \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Trump acc\u00e9l\u00e8re la fin de l’Empire am\u00e9ricain. \u00ab L’Empire d’apr\u00e8s-guerre, dont on parlait en termes de soft power<\/em>, mais qui comptait 800 bases militaires \u00e0 travers le monde. C’\u00e9tait aussi du hard power<\/em>. Trump acc\u00e9l\u00e8re sa fin, comme l’Empire britannique a pris fin, comme l’Empire romain a pris fin. Il vaut mieux ne pas avoir d’empire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Nous lui demandons, de quelle autre mani\u00e8re peut-on faire face \u00e0 la crise climatique ? \u00ab La paix de Westphalie, toute cette notion de souverainet\u00e9 nationale \u2014 ce sont des conneries. Nous sommes une seule esp\u00e8ce sur une seule plan\u00e8te. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il pointe la France du doigt, gentiment. \u00ab Vous \u00eates paradigmatiques. Le pouvoir centrip\u00e8te de Paris sur la France, du fran\u00e7ais sur l’occitan, sur le breton. Toutes les nations ont \u00e9t\u00e9 ainsi, mais la France est un microcosme parfait de la situation plan\u00e9taire. \u00bb Et il glisse, parce que cela lui pla\u00eet visiblement de le dire \u00e0 Paris : \u00ab Et puis, \u00e0 cause de la R\u00e9volution, \u00e0 cause de Hugo, on se tourne vers vous. Il y a un magnifique paragraphe dans Les Mis\u00e9rables qui parle de l’utopie \u2018Il y a la mine religieuse, la mine philosophique, la mine politique, la mine \u00e9conomique, la mine r\u00e9volutionnaire. Tel pioche avec l’id\u00e9e, tel pioche avec le chiffre, tel pioche avec la col\u00e8re. On s’appelle et l’on se r\u00e9pond d’une catacombe \u00e0 l’autre. Les utopies cheminent sous terre dans les conduits. Elles s’y ramifient en tous sens. Elles s’y rencontrent parfois, et y fraternisent\u2019… C’est tr\u00e8s beau \u00bb, conclut Robinson.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 quel point c’est grave<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Nous voulons encore parler de la fin. La fin du livre, la fin du monde. Pouvons-nous nous en sortir, parce qu’il n’y a pas de destin ? L’espoir est-il encore permis ?<\/p>\n\n\n\n

Sa voix descend d’un cran. \u00ab J’ai \u00e9crit mon livre en 2019. Et tout ce que je montre reste toujours possible. Mais on est de plus en plus proches de la catastrophe. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le bon r\u00e9f\u00e9rent pour mesurer la gravit\u00e9, dit-il, c’est Johan Rockstr\u00f6m, le climatologue su\u00e9dois qui dirige l’Institut de Potsdam pour la recherche sur les cons\u00e9quences du climat \u2014 l’un des plus prestigieux centres scientifiques au monde sur ces questions. \u00ab La diplomate Christiana Figueres l’appelle Johan Rockstar \u00bb, ajoute-t-il en souriant. \u00ab Une sorte de scientifique en chef de la plan\u00e8te. \u00bb Lors d’un d\u00eener r\u00e9cent, il lui a expliqu\u00e9 la situation.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab On ne va pas devenir V\u00e9nus \u2014 sur V\u00e9nus, l’atmosph\u00e8re s’est \u00e9vapor\u00e9e et la surface est \u00e0 460\u00b0C. Ce n’est pas ce qui nous attend. C’est physiquement impossible compte tenu de notre distance au Soleil. Ce n\u2019est pas l\u2019espace, c\u2019est le temps. On s\u2019approche du Plioc\u00e8ne. Une plan\u00e8te sans glace. Il y a eu des p\u00e9riodes, il y a environ trois millions d’ann\u00e9es, o\u00f9 il n’y avait pas de glace sur cette plan\u00e8te. Le niveau des mers \u00e9tait 70 m\u00e8tres plus haut. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il s’arr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Si nous enclenchons cette s\u00e9rie de boucles de r\u00e9troaction qui s’acc\u00e9l\u00e8rent \u2014 la fonte du permafrost qui lib\u00e8re du m\u00e9thane, ce qui r\u00e9chauffe encore, ce qui fait fondre plus de glace, et qui r\u00e9chauffe encore \u2014, il arrivera un moment o\u00f9, m\u00eame si toute l’humanit\u00e9 disait \u2018D’accord, on a compris, on va arr\u00eater\u2019, nous n’aurons plus la capacit\u00e9 physique de l’arr\u00eater. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ce n’est pas facultatif, ce n’est pas un jeu. C’est le destin de la biosph\u00e8re et de l’humanit\u00e9. L’humanit\u00e9 ne dispara\u00eetra pas. Mais la civilisation s’effondrera. Des milliards de gens pourraient mourir. On entrerait dans une guerre de tous contre tous. \u00bb Il regarde la table. \u00ab Et c’est suffisamment grave pour qu’on en parle en ces termes. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il insiste, et c’est cette image qui restera. \u00ab Vous pourriez faire exploser toutes les bombes nucl\u00e9aires de la Terre, ce ne serait qu’un incident mineur dans un processus que nous ne pourrions pas arr\u00eater. Quelle influence avons-nous sur le syst\u00e8me ? Combien d’\u00e9nergie pouvons-nous y injecter ? Nous en sommes effroyablement proches, et les gens n’en parlent pas en ces termes. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

L’utopie est un voyage<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Que faut-il faire, donc ?<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Il faut travailler \u00e0 un document utopique, mais d\u00e9taill\u00e9 et pratique. Un plan qui s’apparente vraiment au keyn\u00e9sianisme et \u00e0 la social-d\u00e9mocratie. Pas trop radical, mais qui m\u00e8ne \u00e0 des r\u00e9sultats radicaux. \u00bb Selon Robinson, c\u2019est ce que Piketty et Gabriel Zucman et le World Inequality Lab sont en train de produire \u2014 un plan complet de transition \u00e9conomique et fiscale mondiale qui pourrait \u00eatre un programme politique. Robinson l’a lu en avant-premi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Cent trente-six pages. Le r\u00e9sum\u00e9 fait vingt pages. Cela pourrait imm\u00e9diatement constituer un programme politique. C’est ce que je r\u00e9clame : \u00e9conomistes, historiens, donnez-nous une \u00e9conomie. Assez de critiques, \u00e7a suffit, l’exercice acad\u00e9mique. Ce dont nous avons besoin, c’est d\u2019un plan et d\u2019une l\u00e9gislation. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Cela fait de lui un utopiste ? Il acquiesce. \u00ab Mais l’id\u00e9e cruciale, c’est celle de H.G. Wells. \u00bb Le grand \u00e9crivain britannique du tournant du XX\u1d49 si\u00e8cle qui a \u00e9crit La Machine \u00e0 explorer le temps<\/em> et La Guerre des mondes<\/em>, fut aussi l’un des grands penseurs utopistes de son \u00e9poque. \u00ab Pour lui, l’utopie n’est qu’une direction positive dans l’histoire. C’est dynamique. Ce n’est pas une destination. C’est un voyage. Ce n’est pas un \u00e9tat final parfait \u2014 et c’est pour \u00e7a que les gens critiquent l’utopie. \u2018Oh, l’id\u00e9alisme, n\u2019a pas de place dans l\u2019histoire.\u2019 Non, c\u2019est n\u2019importe quoi ! L’utopie n’est qu’une d\u00e9finition d’une des voies que l’histoire pourrait prendre. Il faut dire : \u2018Allons dans cette direction\u2019. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

C’est un peu, ajoute-t-il, ce que H.G. Wells a fini par produire avec Bretton Woods \u2014 les accords financiers de 1944 qui ont fa\u00e7onn\u00e9 l’ordre \u00e9conomique d’apr\u00e8s-guerre. \u00ab Bellamy aussi, en Am\u00e9rique. Looking Backward from the Year 2000<\/em>, un roman utopique des ann\u00e9es 1890. Il y avait deux cents clubs Bellamy. Ils ont obtenu le vote des femmes, le S\u00e9nat \u00e9lu, les progressistes de l’\u00e8re Roosevelt. C’\u00e9tait simplement du socialisme transpos\u00e9 en Am\u00e9rique. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Un mois sur un glacier en Alaska<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

N\u2019a-t-il pas peur, comme le soulignent plusieurs \u00e9conomistes lib\u00e9raux, que des politiques de redistribution trop importantes, finissent par brider l\u2019innovation dont nous avons besoin pour lutter contre la transformation climatique ? <\/p>\n\n\n\n

Il r\u00e9fl\u00e9chit et il nous r\u00e9pond : \u00ab Prenez les glaciers. \u00bb Il fait partie d’un institut pour la gestion des glaciers, cr\u00e9\u00e9 par des lecteurs du Minist\u00e8re<\/em>. Le mois prochain, il vivra \u2014 comme dans le roman \u2014 une semaine sur un glacier en Alaska, en coop\u00e9ration avec les autochtones qui en exercent le contr\u00f4le. \u00ab Cette premi\u00e8re saison, nous \u00e9quipons le glacier d’instruments pour observer son mouvement et ce qu’il y a en dessous. Ensuite, peut-\u00eatre, pomperons-nous l’eau qui se trouve sous lui pour le ralentir. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

L’id\u00e9e peut sembler folle, mais elle repose sur un pr\u00e9c\u00e9dent naturel : un courant glaciaire en Antarctique s’est arr\u00eat\u00e9 il y a 150 ans car l’eau sous-jacente \u2014 celle qui sert de lubrifiant entre la glace et la roche \u2014 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9e vers un autre bassin versant. \u00ab Si cela marche en Alaska, on pourra essayer en Antarctique. Cela nous donnerait peut-\u00eatre 500 ans. En 500 ans, on pourrait peut-\u00eatre extraire une grande quantit\u00e9 de dioxyde de carbone de l’atmosph\u00e8re et terraformer la plan\u00e8te pour la rendre \u00e0 nouveau habitable. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il est plus prudent \u00e0 propos de l’autre forme de g\u00e9o-ing\u00e9nierie qu’il d\u00e9crit dans le roman : la pulv\u00e9risation de particules dans la stratosph\u00e8re pour r\u00e9fl\u00e9chir une partie du rayonnement solaire. Il \u00e9voque Stardust, une entreprise isra\u00e9lienne qui veut breveter une formule secr\u00e8te pour une poussi\u00e8re plus efficace que le dioxyde de soufre. \u00ab David Keith n’aime pas cela, et c’est mon principal conseiller dans ce domaine. \u00bb Keith, climatologue \u00e0 Harvard, est le grand nom mondial de cette sp\u00e9cialit\u00e9 controvers\u00e9e. \u00ab Sur le ralentissement des glaciers, il n’y a pas d’effets secondaires ind\u00e9sirables. C’est juste un outil parmi d’autres, mais pourrait nous faire peut-\u00eatre gagner un peu de temps. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Contre la puret\u00e9<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Sur la France et le nucl\u00e9aire, Robinson formule un jugement qui surprendrait sans doute plusieurs lecteurs. \u00ab Le mouvement \u00e9cologiste fran\u00e7ais a commis une erreur de cat\u00e9gorie. Le nucl\u00e9aire \u00e9tait une technologie de transition pour les deux prochains si\u00e8cles ; l\u2019essentiel \u00e9tait qu\u2019il ne br\u00fblait pas de carbone. Aujourd\u2019hui, le solaire et les batteries peuvent faire le travail, donc nous n\u2019avons probablement plus besoin de nouvelles centrales. Mais il n\u2019y a aucune raison d\u2019adopter une attitude moralisatrice \u00e0 l\u2019\u00e9gard du nucl\u00e9aire en tant que tel. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Puis il d\u00e9place aussit\u00f4t la discussion vers ce qui l\u2019int\u00e9resse davantage que la technologie elle-m\u00eame : les institutions. \u00ab Le nucl\u00e9aire fran\u00e7ais a d\u00e9montr\u00e9 la primaut\u00e9 de l\u2019\u00c9tat sur le capital. Aux \u00c9tats-Unis, le nucl\u00e9aire \u00e9tait dangereux parce qu\u2019il fallait en tirer un profit, on cherchait donc \u00e0 r\u00e9duire les co\u00fbts. Lorsque c\u2019\u00e9tait la Marine am\u00e9ricaine ou le r\u00e9seau \u00e9lectrique public fran\u00e7ais qui s\u2019en chargeaient, la priorit\u00e9 \u00e9tait la s\u00fbret\u00e9, pas la rentabilit\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

S\u2019agit-il alors de d\u00e9fendre une forme de puret\u00e9 \u00e9cologique ? Le mot provoque imm\u00e9diatement une r\u00e9action : \u00ab Je d\u00e9teste l\u2019id\u00e9e de puret\u00e9. \u2018Je suis un \u00e9cologiste pur\u2019, \u2018je suis pur ceci ou cela\u2019. La puret\u00e9 n\u2019a jamais rien apport\u00e9 de bon, dans quelque domaine que ce soit, parce que ni l\u2019humanit\u00e9 ni le monde ne sont purs. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Chez Robinson, le salut ne vient jamais de ceux qui ne se salissent jamais les mains. Il vient des b\u00e2tisseurs, des n\u00e9gociateurs, de ceux qui travaillent dans les interstices du possible. C\u2019est pourquoi, lorsque nous mentionnons Laurence Tubiana, son visage s\u2019\u00e9claire imm\u00e9diatement.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ah, je l’ai rencontr\u00e9e. J’ai d\u00een\u00e9 avec elle il y a deux ou trois ans, ici \u00e0 Paris. Elle est g\u00e9niale. C’est l’une des Mary Murphy. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Mary Murphy est le nom du personnage de la directrice du Minist\u00e8re pour le futur. \u00ab Quand je l’ai \u00e9crit, je pensais \u00e0 plusieurs femmes : Tubiana \u2014 l’ambassadrice fran\u00e7aise pour le climat lors de la COP21 et l’une des architectes de l’Accord de Paris \u2014, Christiana Figueres \u2014 qui dirigeait la CCNUCC au moment de cet accord \u2014, Mary Robinson \u2014 l’ancienne pr\u00e9sidente irlandaise devenue diplomate du climat \u2014, et aussi Christine Lagarde et Angela Merkel. Mais en ce qui concerne sp\u00e9cifiquement le climat et au sein du gouvernement, Tubiana est un mod\u00e8le d\u00e9cisif. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il regarde par la fen\u00eatre. \u00ab Au fait, \u00e0 quelle altitude est Paris par rapport au niveau de la mer ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Nous h\u00e9sitons : \u00ab Entre 60 et 80 m\u00e8tres\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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\u00ab Ah, \u00e7a va. \u00bb Il a l’air soulag\u00e9. Par scrupule, nous v\u00e9rifions sur notre t\u00e9l\u00e9phone. L’altitude moyenne de Paris est de 35 m\u00e8tres. Robinson pose son caf\u00e9. \u00ab Oh. Pas assez. Si toute la glace fondait \u2014 ce qui n’est pas impossible compte tenu de ce que nous provoquons \u2014, le niveau de la mer monterait de 70 m\u00e8tres environ. Ce serait un coup fatal pour la civilisation. Pas pour l’humanit\u00e9 comme esp\u00e8ce. Pour la civilisation. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

L’IA, c’est juste de la SF devenue r\u00e9alit\u00e9<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Avant de partir, il revient sur l’intelligence artificielle : \u00ab L’IA, c’est juste de la science-fiction devenue r\u00e9alit\u00e9. Mais nous sommes tellement cr\u00e9dules face au test de Turing. \u00bb Le test de Turing, du nom du math\u00e9maticien britannique Alan Turing qui l’a imagin\u00e9 en 1950, postule qu’une machine peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme intelligente si un humain conversant avec elle ne peut pas la distinguer d’un autre humain. \u00ab C’est un seuil tr\u00e8s bas. On peut le r\u00e9ussir. Vous voyez une IA, elle vous r\u00e9pond, et vous vous dites : \u2018Oh mon Dieu, il y a une conscience l\u00e0-dedans.\u2019 Non. Elle n’est pas consciente, elle ne va pas conqu\u00e9rir le monde, la singularit\u00e9 n’existe pas. Les mauvaises id\u00e9es de science-fiction nous ont donn\u00e9 une vision du pr\u00e9sent qui est d\u00e9form\u00e9e et erron\u00e9e. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Et puis, plus bas : \u00ab Tout le monde projette ses r\u00eaves sur une r\u00e9alit\u00e9 qui est en effet \u00e9trange, int\u00e9ressante et en pleine mutation. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il finit son caf\u00e9 d’une gorg\u00e9e \u2014 il \u00e9tait froid depuis vingt minutes \u2014 et range son carnet de notes dans une besace en cuir r\u00e2p\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Jamais redescendu<\/strong><\/h3>\n\n\n\n

Sur le perron, il regarde d’abord dans la direction du r\u00e9servoir de Montsouris \u2014 l’un des cinq grands r\u00e9servoirs d’eau de Paris, \u00e0 deux pas de l\u00e0 \u2014, puis dans la direction oppos\u00e9e, vers PSE.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab J’aurais bien aim\u00e9 qu’on fasse cet entretien au r\u00e9servoir. De l’eau, des tuyaux, des colonnes. C’est tr\u00e8s marxiste, un r\u00e9servoir. Base et superstructure. La base est cruciale. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il sourit pour la troisi\u00e8me fois de l’apr\u00e8s-midi. C’est rare. Avec lui, le sourire est une d\u00e9cision, pas un r\u00e9flexe.<\/p>\n\n\n\n

Nous lui demandons, avant qu’il file, ce qu’il faudrait \u00e9couter en lisant cet entretien. Il h\u00e9site longuement. \u00ab Il y en a trop. Il y en a trop. \u00bb Puis il se reprend : \u00ab Satyagraha<\/em> de Philip Glass. Pas le philosophe \u2014 le compositeur am\u00e9ricain. C’est un op\u00e9ra industriel, r\u00e9p\u00e9titif, fou, qui finit par se r\u00e9soudre en une sorte de paix. La force de paix de Gandhi. Quand j’\u00e9crivais Mars la rouge<\/em>, je l’\u00e9coutais trois fois par jour. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il l’a \u00e9cout\u00e9 mille fois et ne l’a jamais vu sur sc\u00e8ne. L’\u0153uvre passait \u00e0 l’Op\u00e9ra de Paris au printemps. Il l’a manqu\u00e9e. Il se frappe le front. \u00ab J’aurais d\u00fb v\u00e9rifier les dates. C’est l\u00e0, l’utilit\u00e9 de l’IA, je suppose. On peut chercher o\u00f9 Satyagraha<\/em> est jou\u00e9 dans le monde, obtenir le programme pour les deux ann\u00e9es \u00e0 venir. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il rit une demi-seconde. \u00ab J’aurais pu faire comme Jameson avec son Ring. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Nous restons un moment \u00e0 le regarder remonter la rue du P\u00e8re Corentin, la besace en cuir r\u00e2p\u00e9 contre la hanche, la silhouette un peu vo\u00fbt\u00e9e d’un homme qui marche depuis quarante ans dans la m\u00eame direction. Il ne se retourne pas.<\/p>\n\n\n\n

Paris est \u00e0 trente-cinq m\u00e8tres au-dessus du niveau de la mer. <\/p>\n\n\n\n

Le glacier Thwaites, en Antarctique occidental \u2014 qu’on surnomme d\u00e9j\u00e0 the Doomsday Glacier<\/em> (le glacier de l’Apocalypse) \u2014, contient \u00e0 lui seul de quoi faire monter les oc\u00e9ans de soixante-cinq centim\u00e8tres. Si tout le bassin qui l’entoure venait \u00e0 c\u00e9der, ce serait trois m\u00e8tres. Dans un mois, Robinson sera l\u00e0-haut quelque part sur un glacier d’Alaska, \u00e0 mesurer l’eau sous la glace, \u00e0 essayer de comprendre comment on pourrait pomper, ralentir, gagner du temps.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Nous sommes dans une culture de science-fiction \u00bb, disait-il tout \u00e0 l’heure. <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Un roman de science-fiction, en quelque sorte. Nous l’\u00e9crivons tous ensemble. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

L’auteur du plus grand livre de science-fiction des derni\u00e8res ann\u00e9es nous explique pourquoi Proust, Trump et un glacier en Alaska l’ont aid\u00e9 \u00e0 poursuivre la seule id\u00e9e qui vaille dans le monde de la catastrophe climatique.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":338271,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"staff":[],"editorial_format":[4912],"week":[4992],"geo":[],"class_list":["post-338269","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","editorial_format-un-cafe-avec-le-grand-continent"],"acf":{"_thumbnail_id":338271,"excerpt":"L'auteur du plus grand livre de science-fiction des derni\u00e8res ann\u00e9es nous explique pourquoi Proust, Trump et un glacier en Alaska l'ont aid\u00e9 \u00e0 poursuivre la seule id\u00e9e qui vaille dans le monde de la catastrophe climatique.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nUn caf\u00e9 avec Kim Stanley Robinson | Le Grand Continent<\/title>\n<meta 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