{"id":337984,"date":"2026-06-06T21:01:20","date_gmt":"2026-06-06T19:01:20","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=337984"},"modified":"2026-06-06T21:01:22","modified_gmt":"2026-06-06T19:01:22","slug":"spinoza-a-roland-garros","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/spinoza-a-roland-garros\/","title":{"rendered":"Spinoza \u00e0 Roland-Garros"},"content":{"rendered":"\n
Quand j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiant, je regardais deux films par jour et je lisais des livres que je ne comprenais pas. La conqu\u00eate consistait alors \u00e0 gagner des phrases, c\u2019est-\u00e0-dire sur une page opaque, peu \u00e0 peu, \u00e9lucider une phrase, une autre, gratter un paragraphe.<\/p>\n\n\n\n
C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on rencontre des philosophes au-dessus de ses forces, Gilles Deleuze dans mon cas. Et pourtant, deux ou trois phrases resteront. Deleuze quelque part parle de Spinoza et d\u2019une question qu\u2019il serait le premier \u00e0 poser dans l\u2019histoire de la pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n
Que peut un corps ?<\/p>\n\n\n\n
\u00c7a n\u2019a l\u2019air de rien. \u00c7a a m\u00eame l\u2019air d\u2019\u00eatre un peu n\u2019importe quoi. Mais quand on y pense.<\/p>\n\n\n\n
Cette ann\u00e9e, j\u2019ai obtenu une accr\u00e9ditation pour assister au tournoi de Roland-Garros. Je regarde des matchs, je divague, j\u2019\u00e9cris sur le tennis. Un r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n
Et dans les tribunes du Chatrier, il m\u2019arrive de songer \u00e0 Spinoza et \u00e0 sa fameuse question : que peut un corps ?<\/p>\n\n\n\n
Sinner, le joueur de bowling, chaque geste id\u00e9al, chaque fois ou presque : le strike<\/em>. Sa d\u00e9faillance de cette ann\u00e9e n\u2019y change rien. Vous verrez \u00e0 Wimbledon. R\u00e9p\u00e9tition, variation, constante, mieux que Planck. Alors comment \u00e7a marche, un corps, pour accoucher de cette r\u00e9gularit\u00e9, de cette intensit\u00e9, comment fait-on pour que chaque balle soit une mission ?<\/p>\n\n\n\n Je les ai regard\u00e9s, sous le soleil implacable d\u2019une de nos canicules pr\u00e9matur\u00e9es, deux heures de rang, trois heures, et qui tenaient. Djokovic et ses 40 ans. Les \u00e9paules de Lo\u00efs Boisson, miracle de technologie purement biologique. Fonseca qui remonte deux sets perdus. Kouam\u00e9 et ses cinq heures de match contre Adolfo Daniel Vallejo, alors qu\u2019il n\u2019a m\u00eame pas l\u2019\u00e2ge de passer le permis. Comment \u00e7a peut, jusqu\u2019o\u00f9 \u00e7a va ?\u00a0<\/p>\n\n\n\n Et les petits gabarits, Corentin Moutet par exemple, le corps n\u2019ira pas au-del\u00e0, alors le toucher, la malice sans cesse, le service \u00e0 la cuill\u00e8re en tra\u00eetre, pour un point grapill\u00e9, l\u2019espi\u00e8glerie. Ulysse contre le cyclope. Il n\u2019y a pas lieu d\u2019\u00eatre dualiste ; la ruse reste affaire de corps. La pens\u00e9e, n\u00e9cessairement, est physique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Giovanni Mpetshi Perricard : service \u00e0 pr\u00e8s de 250 km\/h. Un corps sur terre, parce qu\u2019il est grand et qu\u2019il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 le m\u00eame geste cent mille fois est devenu capable, arm\u00e9 d\u2019une raquette, de muer l\u2019\u00e9nergie de son corps en cette \u00e9nergie cin\u00e9tique presque pure. Miracle, myst\u00e8re ? Biom\u00e9canique. <\/p>\n\n\n\n Je me souviens de Thomas Muster immobilis\u00e9 sur une chaise, une jambe bless\u00e9e, tendue, et qui continuait l\u2019entra\u00eenement : coup droit coup droit coup droit. Quand le corps ne peut plus, il peut encore. Nadal, marathonien. Ce corps d\u2019apparence increvable, en r\u00e9alit\u00e9 min\u00e9, crucifi\u00e9, boost\u00e9 aux anti-inflammatoires, deux perforations intestinales. Dolorisme. Un corps, dans notre culture, \u00e7a se sacrifie. Que peut un corps ? Souffrir pour la cause. <\/p>\n\n\n\n Ga\u00ebl Monfils raconte \u00e7a quelque part : face \u00e0 l\u2019Espagnol g\u00e9nie de la terre battue, \u00e0 Monte-Carlo, il conna\u00eet un jour de gr\u00e2ce comme \u00e7a peut arriver. Le Fran\u00e7ais marche sur l\u2019eau, revers implacable, Nadal domin\u00e9, drag\u00e9e haute, et puis Monfils dont les qualit\u00e9s athl\u00e9tiques sont pourtant ph\u00e9nom\u00e9nales, commence \u00e0 manquer de gaz. En face, un corps impossible est \u00e0 la man\u0153uvre. Un 6\/0 suivra. <\/p>\n\n\n\n Quand on regarde depuis les tribunes tous ces joueurs, ces joueuses qui poussent des cris et transpirent comme des b\u00eates, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, on pense assez peu \u00e0 Spinoza. Mais on ne cesse pas de se dire que ces gens-l\u00e0 en bavent pour nous, pour r\u00e9pondre \u00e0 cette dr\u00f4le de question. La question du corps, de sa limite. Et tandis que je regardais Jodar remonter Carreno Busta, je me suis mis \u00e0 d\u00e9lirer d\u2019autres questions, pas moins graves : qu\u2019est-ce qu\u2019il faut sacrifier de soi, de sa vie, de sa jeunesse, pour arriver l\u00e0 ? \u00c7a fait quoi de monter dans un classement, des limbes jusqu\u2019au sommet, et soudain trouver sa but\u00e9e, la ligne qui ne sera jamais franchie ? Qu\u2019est-ce que c\u2019est la joie d\u2019un joueur qui, un jour, sait qu\u2019il est all\u00e9 tout au bout de ses ressources ? Peut-on penser hors du corps ?\u00a0<\/p>\n\n\n\n Dans Du Revers<\/em> (M\u00e9taili\u00e9, 2026), Luis Torres de la Osa observe qu\u2019on n\u2019a pas encore \u00e9crit le roman d\u2019un match en cinq sets. Apr\u00e8s deux semaines pass\u00e9es \u00e0 Roland-Garros, je me dis que c\u2019est exactement l\u2019inverse. Il faudrait pr\u00e9cis\u00e9ment voir un match comme un livre. Le lieu d\u2019une pens\u00e9e par le corps, d\u2019une esth\u00e9tique, d\u2019un drame, d\u2019une le\u00e7on de vie. \u00c7a a l\u2019air d\u2019une pirouette, mais pass\u00e9 un certain stade, une fois qu\u2019on a regard\u00e9 assez longtemps des \u00e9changes, des services et des vol\u00e9es, les gestes ne sont plus si loin des mots. Le jeu, alors, devient langage. On se met \u00e0 le lire couramment. On devient bilingue. Reste \u00e0 traduire ce que l\u2019on a entrevu de toute cette beaut\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Ce que peut notre corps, en derni\u00e8re instance, c\u2019est muer n\u2019importe quoi en langage. Alors j\u2019attends le grand po\u00e8me de la finale. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00ab Ce que peut notre corps, c\u2019est muer n\u2019importe quoi en langage. Alors, j\u2019attends le grand po\u00e8me de la finale. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"featured_media":338308,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"staff":[4938],"editorial_format":[4916],"week":[4992],"geo":[],"class_list":["post-337984","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-nicolas-mathieu","editorial_format-textes"],"acf":{"_thumbnail_id":338308,"excerpt":"\u00ab Ce que peut notre corps, c\u2019est muer n\u2019importe quoi en langage. 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