{"id":337324,"date":"2026-05-30T02:00:37","date_gmt":"2026-05-30T00:00:37","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=337324"},"modified":"2026-05-30T19:20:23","modified_gmt":"2026-05-30T17:20:23","slug":"distinction-jeteurs-gardeurs","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/distinction-jeteurs-gardeurs\/","title":{"rendered":"Les jeteurs et les gardeurs"},"content":{"rendered":"\n
J\u2019ai toujours aim\u00e9 Les Choses<\/em>. Je parle bien s\u00fbr du livre de Georges Perec, dont j\u2019ai d\u2019ailleurs re\u00e7u r\u00e9cemment, en cadeau, un tr\u00e8s bel exemplaire en \u00e9dition rare. C\u2019est un livre magnifique parce qu\u2019il raconte le moment o\u00f9 les Fran\u00e7ais d\u00e9couvrent les objets. Non pas les objets n\u00e9cessaires, ceux qui servent \u00e0 vivre, mais les objets d\u00e9sirables, ceux qui permettent d\u2019imaginer une existence, ceux qui font de vous un cadre. Les h\u00e9ros de Perec r\u00eavent d\u2019appartements, de canap\u00e9s, de lampes, de tissus. Ils veulent vivre comme des dieux. Mieux encore : comme des cadres.<\/p>\n\n\n\n De cette lecture, j\u2019ai conserv\u00e9 une tendresse particuli\u00e8re pour ceux qui parlent des objets au conditionnel. Et notamment des objets \u00e0 deux et \u00e0 quatre roues, v\u00e9los et voitures. Une voiture n\u2019est jamais seulement une machine. C\u2019est un morceau de civilisation, une qu\u00eate identitaire, une fa\u00e7on de raconter son histoire.<\/p>\n\n\n\n Sur ce point, le pape et moi sommes d\u2019accord. L\u00e9on XIV a visit\u00e9 la toute nouvelle Ferrari Luce, \u00e0 moins que ce soit l\u2019inverse. Il s\u2019agit du premier mod\u00e8le enti\u00e8rement \u00e9lectrique de la marque. Le souverain pontife a d\u00e9couvert l\u2019habitacle, observ\u00e9 le tableau de bord, et s\u2019est vu offrir un volant Ferrari en souvenir de la rencontre. La sc\u00e8ne est int\u00e9ressante parce qu\u2019en d\u00e9couvrant cette voiture, le pape a accompli un rite de passage au sens strict du terme. On se souvient que Barthes, dans son texte sur la DS, avait \u00e9voqu\u00e9 l\u2019automobile comme l\u2019\u00e9quivalent des grandes cath\u00e9drales gothiques, parce qu\u2019elles appelaient la pr\u00e9sence d\u2019un chef religieux au moment de leur apparition : De Gaulle pour la DS, L\u00e9on XIV pour la Luce. Mais aussi parce qu\u2019elles touchaient \u00e0 la fois au sacr\u00e9 et \u00e0 la cr\u00e9ation collective.<\/p>\n\n\n\n Enzo Ferrari n\u2019\u00e9tait pas un ing\u00e9nieur, c\u2019\u00e9tait un metteur en sc\u00e8ne. Le V12 Ferrari n\u2019est jamais tout \u00e0 fait au point, une telle puissance ne se ma\u00eetrise pas, elle s\u2019\u00e9coute et impose le respect. Enzo Ferrari, c\u2019est du Stabat Pater : la douleur de la perte. Son fils Dino meurt \u00e0 vingt-quatre ans ; il lui offre en forme de catafalque un chef-d\u2019\u0153uvre de t\u00f4le dans lequel Tony Curtis roule dans Amicalement v\u00f4tre<\/em>. Tout \u00eatre humain esp\u00e8re, un jour, prendre en main le volant d\u2019une Ferrari Dino.<\/p>\n\n\n\n Andr\u00e9 Citro\u00ebn, c\u2019est une histoire tout aussi tragique. Auguste Comte de l\u2019automobile, il croyait en la science et aspirait au progr\u00e8s. Mais le progr\u00e8s co\u00fbtait cher, et il mourut ruin\u00e9. Ce n\u2019est que bien des ann\u00e9es plus tard que ce d\u00e9sordre miraculeux qu\u2019est la DS vit le jour. Quiconque ouvre un capot de DS comprend ce que le mot chaos veut dire : un enfer de fluides, de m\u00e9tal, de durites, un rendement m\u00e9diocre, un train de s\u00e9nateur plut\u00f4t qu\u2019un d\u00e9collage de jet. Les Fran\u00e7ais savent carrosser, pas motoriser. C\u2019est cela, un destin national.<\/p>\n\n\n\n Ferrari, c\u2019est l\u2019inverse. Des voitures qui font du bruit \u2014 des voitures dont le moteur est plus important que les roues. Pour beaucoup d\u2019amateurs, une Ferrari silencieuse est une contradiction dans les termes : comme un op\u00e9ra sans chanteurs, ou un feu d\u2019artifice sans lumi\u00e8re. Or voil\u00e0 que Ferrari se convertit \u00e0 l\u2019\u00e9lectrique. La question est donc de savoir ce qu\u2019il faut conserver lorsqu\u2019on change tout. Je dois reconna\u00eetre que j\u2019ai du mal \u00e0 y r\u00e9pondre, notamment parce que je suis beaucoup plus Porsche que Ferrari.<\/p>\n\n\n\n Ferrari, c\u2019est l\u2019exub\u00e9rance. Tout y est excessif. Les couleurs, les formes, les performances. Ferrari rel\u00e8ve d\u2019une forme de baroque m\u00e9canique. C\u2019est une automobile qui ne cherche pas seulement \u00e0 rouler mais \u00e0 \u00eatre admir\u00e9e. Une Ferrari est un objet de d\u00e9sir avant d\u2019\u00eatre un objet d\u2019usage. Porsche raconte une autre histoire. Une histoire plus discr\u00e8te. Plus protestante, pourrait-on dire. L\u00e0 o\u00f9 Ferrari promet l\u2019exception, Porsche promet la continuit\u00e9. Une Porsche est faite pour rouler longtemps. Pour revenir. Pour durer. Elle inspire davantage la confiance que le vertige. Au fond, Ferrari et Porsche incarnent deux rapports au monde. L\u2019une c\u00e9l\u00e8bre la d\u00e9pense, l\u2019autre la conservation. L\u2019une br\u00fble, l\u2019autre accumule. L\u2019une cherche l\u2019intensit\u00e9 du moment, l\u2019autre la fid\u00e9lit\u00e9 dans le temps.<\/p>\n\n\n\n Et c\u2019est peut-\u00eatre pour cela que cette Ferrari \u00e9lectrique pose une question qui d\u00e9passe largement l\u2019automobile. Tout change de nature : les livres deviennent num\u00e9riques, les journaux quittent le papier, les conversations passent par des intelligences artificielles, les chiens portent d\u00e9sormais des colliers cens\u00e9s leur permettre de dialoguer avec leurs ma\u00eetres. Partout revient la m\u00eame question : qu\u2019est-ce qui est essentiel et qu\u2019est-ce qui ne l\u2019est pas ? Jadis, le monde se divisait entre progressistes et conservateurs. Aujourd\u2019hui, la fronti\u00e8re passe peut-\u00eatre ailleurs. Entre les jeteurs et les gardeurs.<\/p>\n\n\n\n Le progr\u00e8s n\u2019est peut-\u00eatre ni dans le culte du neuf ni dans la nostalgie. Il est dans cette op\u00e9ration infiniment d\u00e9licate qui consiste \u00e0 savoir ce qu\u2019il faut jeter et ce qu\u2019il faut garder. Aussi cette question \u2014 que faut-il jeter, que faut-il garder ? \u2014 Je l\u2019ai pos\u00e9e \u00e0 une jeune philosophe Louise Valentin. Elle termine une th\u00e8se \u00e0 Sorbonne Universit\u00e9, au sein du laboratoire de m\u00e9taphysique et du centre Victor Basch, sur ces choses qui peuplent nos int\u00e9rieurs et, \u00e0 bas bruit, nous fa\u00e7onnent. Le rapport intime que nous entretenons avec les objets. Moi je suis un jeteur ; en un emportement, je suis capable de faire tout dispara\u00eetre. Louise Valentin se consid\u00e8re plut\u00f4t comme une gardeuse. <\/p>\n\n\n\n Sa th\u00e8se touche \u00e0 deux des plus vieux probl\u00e8mes de la philosophie : la nature humaine et la nature des choses. \u00c9tudier un int\u00e9rieur domestique, c\u2019est interroger l\u2019\u00eatre de ce qui nous entoure, et surtout une relation qui r\u00e9unit deux natures en apparence oppos\u00e9es : celle, agissante, de l\u2019homme, et celle, r\u00e9put\u00e9e passive et immobile, de l\u2019objet. Sauf que cette opposition ne tient pas. Il y a des \u00e9changes : des objets qui s\u2019animent par les effets qu\u2019ils produisent sur nous, et des individus qui, \u00e0 recevoir ces effets, deviennent \u00e0 leur tour passifs. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0, que la philosophie entre en jeu. Et puis la philosophie contemporaine a r\u00e9habilit\u00e9 le quotidien : apr\u00e8s les \u0153uvres d\u2019art et les beaux objets, elle s\u2019est mise \u00e0 penser les paysages, les architectures, le d\u00e9cor. <\/p>\n\n\n\n Qui, justement, a pens\u00e9 les objets ? Les ph\u00e9nom\u00e9nologues s\u2019y sont essay\u00e9s, r\u00e9pond-elle, mais sans toujours atteindre la mat\u00e9rialit\u00e9 concr\u00e8te des choses. Bachelard, lui, descend vers la mati\u00e8re, sa \u00ab materiologie \u00bb. Avant lui, au XIX\u1d49 si\u00e8cle, Gottfried Semper avait travaill\u00e9 l\u2019architecture et l\u2019ornement, cherchant comment des formes concr\u00e8tes traversent toutes les cultures et agissent sur les hommes tout en \u00e9tant le produit de ce qu\u2019ils sont. Elle convoque Hegel, Schopenhauer, plus tard W\u00f6lfflin et Ingarden. Kant lui-m\u00eame, dans la Critique de la facult\u00e9 de juger, parle du papier peint, qu\u2019il range spontan\u00e9ment du c\u00f4t\u00e9 de la \u00ab beaut\u00e9 libre \u00bb. Le drame des objets, r\u00e9sume-t-elle, c\u2019est qu\u2019ils tombent dans les trous de la pens\u00e9e parce qu\u2019on les croit insignifiants. Reste William Morris, qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait philosophe mais qui a fait l\u2019\u00e9loge de la force du d\u00e9cor, jusqu\u2019\u00e0 lui pr\u00eater le pouvoir de rendre libre \u2014 nouant ainsi esth\u00e9tique et \u00e9thique, ce qui est rarissime.<\/p>\n\n\n\n J\u2019en viens \u00e0 ma marotte, ma partition entre jeteurs et gardeurs. La distinction pla\u00eet \u00e0 Louise Valentin, parce qu\u2019elle qualifie autant un rapport aux objets qu\u2019un rapport \u00e0 l\u2019espace. Garder, jeter : c\u2019est toujours de la sph\u00e8re domestique qu\u2019il s\u2019agit, une fa\u00e7on de mat\u00e9rialiser sa subjectivit\u00e9 dans le lieu o\u00f9 l\u2019on habite. L\u2019entassement extr\u00eame, \u00e0 un bout, et le vide presque total, \u00e0 l\u2019autre, rel\u00e8vent d\u2019une m\u00eame question \u2014 comment on agence les choses entre elles. Et le vide n\u2019est pas forc\u00e9ment l\u2019harmonie : il peut signer un \u00e9chec, le moment o\u00f9 l\u2019on ne supporte plus ses objets et o\u00f9 l\u2019on est somm\u00e9 de s\u2019en d\u00e9faire.<\/p>\n\n\n\n