{"id":337056,"date":"2026-05-30T02:03:03","date_gmt":"2026-05-30T00:03:03","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=337056"},"modified":"2026-05-30T02:03:05","modified_gmt":"2026-05-30T00:03:05","slug":"resister","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/resister\/","title":{"rendered":"Pour quel texte r\u00e9sistez-vous ?"},"content":{"rendered":"\n

Andrea Marcolongo\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

Ce que j\u2019aime, c\u2019est la sobri\u00e9t\u00e9 presque provocante de Virgile : aucune promesse de victoire, aucun discours h\u00e9ro\u00efque, pas m\u00eame l\u2019assurance que \u00ab tout ira bien \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Juste une consigne minimale, mais redoutablement efficace : tenir, durer, ne pas se perdre en route. <\/p>\n\n\n\n

Bref, c\u2019est une phrase pour rester vivant, ce qui est souvent d\u00e9j\u00e0 beaucoup.<\/p>\n\n\n\n

O socii \u2014 neque enim ignari sumus ante malorum \u2014<\/em><\/p>\n\n\n\n

O passi graviora, dabit deus his quoque finem.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Vos et Scyllaeam rabiem penitusque sonantis<\/em><\/p>\n\n\n\n

accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa<\/em><\/p>\n\n\n\n

experti : revocate animos, maestumque timorem<\/em><\/p>\n\n\n\n

mittite ; forsan et haec olim meminisse iuvabit.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Per varios casus, per tot discrimina rerum<\/em><\/p>\n\n\n\n

tendimus in Latium, sedes ubi fata quietas<\/em><\/p>\n\n\n\n

ostendunt ; illic fas regna resurgere Troiae.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Durate, et vosmet rebus servate secundis.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n

(\u00c9n\u00e9ide, I, 198\u2013207)<\/p>\n\n\n\n

\u00d4 compagnons \u2014 car nous ne sommes pas ignorants des malheurs d\u2019autrefois \u2014,<\/em><\/p>\n\n\n\n

vous qui avez souffert pire encore, un dieu donnera aussi une fin \u00e0 ceux-ci.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Vous avez affront\u00e9 la rage de Scylla<\/em><\/p>\n\n\n\n

et les r\u00e9cifs grondant dans les profondeurs,<\/em><\/p>\n\n\n\n

vous avez connu les rochers des Cyclopes.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Rappelez-vous votre courage,<\/em><\/p>\n\n\n\n

rejetez cette peur accabl\u00e9e ;<\/em><\/p>\n\n\n\n

peut-\u00eatre un jour prendra-t-on m\u00eame plaisir \u00e0 se souvenir de tout cela.<\/em><\/p>\n\n\n\n

\u00c0 travers tant d\u2019\u00e9preuves, \u00e0 travers tant de p\u00e9rils,<\/em><\/p>\n\n\n\n

nous avan\u00e7ons vers le Latium,<\/em><\/p>\n\n\n\n

o\u00f9 les destins nous montrent des demeures apais\u00e9es ;<\/em><\/p>\n\n\n\n

l\u00e0, il est permis que renaissent les royaumes de Troie.<\/em><\/p>\n\n\n\n

Tenez bon, et conservez-vous pour des jours meilleurs.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Benjam\u00edn Labatut\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

Pour moi, l’\u00e9criture est une forme de r\u00e9sistance. Contre l’absurdit\u00e9, contre la tristesse, contre l’ennui qui ronge et empoisonne l’\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n

L’\u00e9criture sinc\u00e8re \u2013 celle qui na\u00eet de l’inconscient et se suffit \u00e0 elle-m\u00eame \u2013 est l’un des meilleurs antidotes pour lutter contre l’ambition, l’ignorance, la soif de pouvoir et la peur. \u00c9crire vous oblige \u00e0 conna\u00eetre le monde et \u00e0 ouvrir les yeux sur l’ab\u00eeme. C’est une sorte de yoga, une forme d’extase, un chemin qui vous montre l’ombre que vous ne voulez pas voir.<\/p>\n\n\n\n

Ce po\u00e8me, \u00e9crit par l’un de mes auteurs pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, le Chilien Enrique Lihn, m’a \u00e9norm\u00e9ment aid\u00e9 \u00e0 un moment o\u00f9 personne (pas m\u00eame moi) ne croyait en moi. Il continue de m’\u00e9mouvoir, parfois jusqu’aux larmes, m\u00eame si je me sens ridicule de pleurer en le lisant. Il me fait me sentir adolescent, il me donne foi en l’avenir et m’aide \u00e0 r\u00e9sister, car il renouvelle ma foi en la litt\u00e9rature, cette belle religion sans Dieu.<\/p>\n\n\n\n

Parce que j\u2019\u00e9crivis<\/p>\n\n\n\n

Maintenant peut-\u00eatre, apr\u00e8s une ann\u00e9e calme,<\/p>\n\n\n\n

je pense que la po\u00e9sie m\u2019a servi \u00e0 cela :<\/p>\n\n\n\n

je ne pouvais \u00eatre heureux, cela m\u2019\u00e9tait interdit,<\/p>\n\n\n\n

alors j\u2019\u00e9crivis.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019\u00e9crivis : je fus la victime \u00e0 la fois<\/p>\n\n\n\n

de la mendicit\u00e9 et de l\u2019orgueil<\/p>\n\n\n\n

et quelques lecteurs m\u2019ont suivi.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai tendu la main sous des porches inconnus<\/p>\n\n\n\n

une fille d\u2019un autre monde tomba \u00e0 mes pieds.<\/p>\n\n\n\n

Mais j\u2019\u00e9crivis : j\u2019eus cette rare certitude ;<\/p>\n\n\n\n

l\u2019illusion de tenir le monde entre mes mains<\/p>\n\n\n\n

-une illusion parfaite ! comme un christ baroque<\/p>\n\n\n\n

dans toute sa cruaut\u00e9 inutile-<\/p>\n\n\n\n

J\u2019\u00e9crivis, mon \u00e9criture fut comme de la mauvaise herbe<\/p>\n\n\n\n

en fleur, mais fleur tout de m\u00eame,<\/p>\n\n\n\n

le pain quotidien des terres en friche :<\/p>\n\n\n\n

une carapace d\u2019\u00e9pines et de racines.<\/p>\n\n\n\n

De la vie, je pris tous les mots<\/p>\n\n\n\n

comme un enfant en stuc, petits cailloux du fleuve :<\/p>\n\n\n\n

les objets magiques, tout \u00e0 fait inutiles,<\/p>\n\n\n\n

Mais qui toujours continuent \u00e0 nous s\u00e9duire.<\/p>\n\n\n\n

Il m\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 ce qui ne peut servir \u00e0 rien,<\/p>\n\n\n\n

cette esp\u00e8ce de folie qui fait qu\u2019un vieillard<\/p>\n\n\n\n

imite une colombe et s\u2019envole.<\/p>\n\n\n\n

Je me suis condamn\u00e9 \u00e0 \u00e9crire au point que<\/p>\n\n\n\n

tous ont dout\u00e9 de mon existence r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n

(les jours d\u2019\u00e9critures, tout m\u2019est \u00e9tranger)<\/p>\n\n\n\n

Tout ce qui est utile et tout ce qui est utilis\u00e9,<\/p>\n\n\n\n

je dis peu importe, parce que j\u2019\u00e9cris,<\/p>\n\n\n\n

et \u00e9crire signifie travailler avec la mort,<\/p>\n\n\n\n

c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, et lui voler ses secrets.<\/p>\n\n\n\n

A l\u2019origine le fleuve est une mine d\u2019eau<\/p>\n\n\n\n

-l\u00e0, pour un moment, m\u00eame \u00e0 cette hauteur-<\/p>\n\n\n\n

ensuite, au final, une mer que personne ne voit<\/p>\n\n\n\n

parmi ceux qui nagent dans la vie.<\/p>\n\n\n\n

Parce que j\u2019\u00e9crivis, ce fut une haine honteuse<\/p>\n\n\n\n

mais la mer fait partie de mon \u00e9criture m\u00eame :<\/p>\n\n\n\n

ligne de rupture o\u00f9 un vers s\u2019\u00e9choue<\/p>\n\n\n\n

moi je peux r\u00e9it\u00e9rer la po\u00e9sie.<\/p>\n\n\n\n

J\u2019\u00e9tais malade, sans aucun doute,<\/p>\n\n\n\n

et non seulement insomniaque<\/p>\n\n\n\n

mais aussi hant\u00e9 par ces id\u00e9es fixes que m\u2019inflig\u00e8rent<\/p>\n\n\n\n

avec une obsc\u00e8ne attention tous ces psychologues.<\/p>\n\n\n\n

Mais j\u2019\u00e9crivis et le crime fut moindre,<\/p>\n\n\n\n

j\u2019ai pay\u00e9 vers apr\u00e8s vers par l\u2019\u00e9criture<\/p>\n\n\n\n

parce que des mots qui collent \u00e0 l\u2019ab\u00eeme<\/p>\n\n\n\n

surgit un peu de cette obscure intelligence<\/p>\n\n\n\n

et \u00e0 cette lumi\u00e8re beaucoup de monstres s\u2019effacent.<\/p>\n\n\n\n

Parce que j\u2019\u00e9crivis, je n\u2019\u00e9tais pas dans la maison du bourreau,<\/p>\n\n\n\n

je ne me suis pas laiss\u00e9 prendre par l\u2019amour de Dieu<\/p>\n\n\n\n

je n\u2019ai jamais accept\u00e9 ceux qui se prennent pour Dieu<\/p>\n\n\n\n

je n\u2019ai jamais sollicit\u00e9 un poste d\u2019employ\u00e9 de bureau<\/p>\n\n\n\n

m\u00eame la pauvret\u00e9 ne m\u2019a pas \u00e9pouvant\u00e9<\/p>\n\n\n\n

ni le pouvoir de d\u00e9sirer toute chose<\/p>\n\n\n\n

je ne me suis pas lav\u00e9, ni sali les mains<\/p>\n\n\n\n

mes meilleures amies n\u2019\u00e9taient pas vierges<\/p>\n\n\n\n

je n\u2019ai pas pris mes amis chez les hypocrites<\/p>\n\n\n\n

et sans col\u00e8re<\/p>\n\n\n\n

j\u2019ai pu me d\u00e9barrasser de mes ennemis.<\/p>\n\n\n\n

Mais j\u2019\u00e9crivis et c\u2019est moi qui m\u2019occupe de mourir<\/p>\n\n\n\n

parce que j\u2019\u00e9crivis, parce que j\u2019\u00e9crivis, je suis vivant.<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Javier Cercas\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

Ce qui m’aide le plus \u00e0 r\u00e9sister, c’est mon travail : lire et \u00e9crire ; mais aussi le sens de l’humour, qui est la chose la plus s\u00e9rieuse qui soit. <\/p>\n\n\n\n

Et dans une p\u00e9riode tr\u00e8s difficile, cela m’a beaucoup aid\u00e9 de penser \u00e0 Un Ennemi du peuple<\/em>, \u00e0 commencer par ces mots c\u00e9l\u00e8bres prononc\u00e9s par le docteur Stockmann vers la fin de la pi\u00e8ce d’Ibsen : \u00ab L\u2019homme le plus fort qu\u2019il y ait au monde, c\u2019est celui qui est le plus seul. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span> On peut dire que le diable m\u2019a envoy\u00e9 aujourd\u2019hui tous ses supp\u00f4ts. Ah ! mais je vais maintenant aiguiser ma plume pour en faire un dard que je tremperai dans de la bile et du venin. Je vais leur vider mon encrier sur le cr\u00e2ne.<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span> Oui, Thomas, mais tu oublies que nous partons.<\/p>\n\n\n\n

(P\u00e9tra rentre.)<\/em><\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span> Eh bien ?<\/p>\n\n\n\n

P\u00c9TRA<\/span><\/strong>C\u2019est fait.<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/strong><\/span>Bon. \u2014 Nous partons, dis-tu ? Ah ! diantre, non, nous ne partons pas. Nous restons o\u00f9 nous sommes, Catherine.<\/p>\n\n\n\n

P\u00c9TRA<\/span>Nous restons ?<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Dans cette ville ?<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Oui, justement, dans cette ville. C\u2019est ici que je livrerai bataille, c\u2019est ici que je vaincrai ! Si seulement mon pantalon \u00e9tait raccommod\u00e9, je sortirais imm\u00e9diatement pour chercher une maison. Il nous faut un toit pour l\u2019hiver.<\/p>\n\n\n\n

HORSTER<\/span>Vous pouvez le trouver chez moi.<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Vrai ?<\/p>\n\n\n\n

HORSTER<\/span>Mais oui, cela n\u2019offre aucune difficult\u00e9. J\u2019ai assez de chambres et je suis presque toujours absent.<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Oh ! comme c\u2019est gentil \u00e0 vous, Horster.<\/p>\n\n\n\n

P\u00c9TRA<\/span>Merci.<\/p>\n\n\n\n

STOCKMANN<\/span>(lui serrant la main<\/em>) Merci, merci ! Voil\u00e0 donc ce souci \u00e9cart\u00e9. Et, \u00e0 pr\u00e9sent, je vais me mettre s\u00e9rieusement \u00e0 la besogne, d\u00e8s aujourd\u2019hui. Oh ! il y aura une infinit\u00e9 de choses \u00e0 remuer, Catherine ! Il est heureux que je puisse disposer de tout mon temps. Car, tu sais, j\u2019ai re\u00e7u mon cong\u00e9 de m\u00e9decin des eaux.<\/p>\n\n\n\n

STOCKMANN<\/span>(soupirant<\/em>) H\u00e9las ! je m\u2019y attendais.<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>\u2026 Et puis ils veulent m\u2019enlever ma client\u00e8le. \u00c0 leur aise ! Il me restera toujours celle des pauvres, des gens qui ne paient rien. Eh ! mon Dieu, ce sont ceux, apr\u00e8s tout, qui ont le plus besoin de moi. Mais, ce qu\u2019ils ne pourront \u00e9viter, ce sera de m\u2019entendre. Mort de mon \u00e2me, je leur tiendrai des sermons tant que je pourrai, \u00e0 tout propos et hors de propos, comme il est \u00e9crit quelque part.<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Tu as pourtant bien vu, mon cher Thomas, \u00e0 quoi m\u00e8nent les sermons.<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Vraiment, Catherine, tu me fais rire. Tu voudrais donc que je me laissasse rouler dans la poussi\u00e8re par l\u2019opinion publique, la majorit\u00e9 compacte et toutes ces inventions du diable ! Grand merci ! Ce que je veux est pourtant si clair et si simple ! Je veux tout uniment faire entrer dans leurs t\u00eates, \u00e0 tous ces roquets, que les lib\u00e9raux sont les plus perfides ennemis des hommes libres, que les programmes de partis tordent le cou \u00e0 toutes les jeunes v\u00e9rit\u00e9s viables, \u2014 que les consid\u00e9rations opportunistes mettent sens dessus dessous la morale et la justice, si bien que la vie finira par \u00eatre atroce dans ce pays. Qu\u2019en pensez-vous, capitaine Horster ? Ne croyez-vous pas que je finirai bien par le leur faire comprendre ?<\/p>\n\n\n\n

HORSTER<\/span>C\u2019est possible. Je ne m\u2019entends gu\u00e8re \u00e0 ces sortes de choses.<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Mais si, \u2014 \u00e9coutez-moi bien ! Ce qu\u2019il faut exterminer ce sont les chefs de parti. Car un chef d\u00e9parti, voyez-vous, c\u2019est comme un loup, oui, c\u2019est comme un loup d\u00e9vorant qui a besoin pour vivre de tant et tant de pi\u00e8ces de b\u00e9tail chaque ann\u00e9e. Regardez plut\u00f4t Hovstad et Aslaksen : combien de pi\u00e8ces de b\u00e9tail leur tombent en p\u00e2ture ! \u00c0 moins qu\u2019ils ne les estropient et ne les mutilent de telle fa\u00e7on qu\u2019elles ne soient plus bonnes qu\u2019\u00e0 faire des propri\u00e9taires de maison et des abonn\u00e9s du \u00ab Messager \u00bb ! (Il s\u2019assied \u00e0 demi sur la table.)<\/em> Viens donc voir, Catherine, comme le soleil entre chez nous aujourd\u2019hui. Et tout cet air printanier dont j\u2019ai pu m\u2019emplir les poumons !<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Oui, Thomas, si l\u2019on pouvait ne vivre que de soleil et d\u2019air printanier !<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Bah ! tu rogneras, tu feras des \u00e9conomies, on s\u2019en tirera ainsi. C\u2019est l\u00e0 le moindre de mes soucis. Non, le pis est que je ne connais personne d\u2019assez libre, ni d\u2019assez distingu\u00e9 pour continuer mon \u0153uvre apr\u00e8s moi.<\/p>\n\n\n\n

P\u00c9TRA<\/span>Ne pense donc pas \u00e0 cela, p\u00e8re : tu as du temps devant toi. \u2014 Eh ! tiens, voici les gamins.<\/p>\n\n\n\n

(Entrent Eilif et Martin, venant du salon.)<\/em><\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Vous avez donc vacances aujourd\u2019hui ?<\/p>\n\n\n\n

MARTIN<\/span>Non, mais nous nous sommes battus avec les autres pendant la r\u00e9cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n

EILIF<\/span>Ce n\u2019est pas vrai : ce sont les autres qui se sont battus avec nous.<\/p>\n\n\n\n

MARTIN<\/span>Alors, monsieur R\u0153rlund a dit comme \u00e7a que nous ferions mieux de rester chez nous quelques jours.<\/p>\n\n\n\n

STOCKMANN<\/span>(faisant claquer ses doigts et sautant \u00e0 bas de la table<\/em>) Je tiens mon affaire ! Ah ! cette fois, je la tiens ! Vous ne remettrez plus jamais les pieds \u00e0 l\u2019\u00e9cole !<\/p>\n\n\n\n

LES ENFANTS<\/span>Jamais les pieds \u00e0 l\u2019\u00e9cole !<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Voyons, Thomas !<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Jamais, vous dis-je ! Je vais faire votre \u00e9ducation moi-m\u00eame ; \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire que vous n\u2019\u00e9tudierez absolument rien\u2026<\/p>\n\n\n\n

MARTIN<\/span>Hourrah !<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>\u2026 mais je ferai de vous des hommes libres et distingu\u00e9s. \u2014 \u00c9coute, P\u00e9tra, tu m\u2019aideras dans cette besogne, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n\n\n\n

P\u00c9TRA<\/span>Oui, p\u00e8re, tu peux y compter.<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Et les classes se feront dans la salle o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 insolemment proclam\u00e9 ennemi du peuple. Mais il faut que nous soyons plusieurs. J\u2019ai besoin d\u2019au moins douze gamins pour commencer.<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Tu ne les trouveras certes pas dans cette ville.<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Nous allons voir. (aux enfants<\/em>) Connaissez-vous quelques gamins de rues, \u2014 quelques vrais polissons\u2026 ?<\/p>\n\n\n\n

MARTIN<\/span>Oui, p\u00e8re, j\u2019en connais beaucoup !<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>C\u2019est bien. Am\u00e8ne-m\u2019en quelques exemplaires. Je vais faire une exp\u00e9rience sur les roquets. Une fois n\u2019est pas coutume et on en rencontre quelquefois qui ont des t\u00eates extraordinaires.<\/p>\n\n\n\n

MARTIN<\/span>Mais, quand nous serons devenus des hommes libres et distingu\u00e9s, qu\u2019allons-nous faire apr\u00e8s ?<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Apr\u00e8s ? Vous allez chasser tous les loups par del\u00e0 les monts, mes enfants.<\/p>\n\n\n\n

(Eilif prend un air un peu perplexe. Martin saute et crie hourrah.)<\/em><\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Ah ! pourvu que ce ne soient pas les loups qui te chassent, Thomas.<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Es-tu folle, Catherine ! Me chasser ? Moi qui suis maintenant l\u2019homme le plus fort de cette ville !<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>L\u2019homme le plus fort ? Maintenant ?<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Eh bien ! oui, je ne crains pas de prononcer ce grand mot : je suis aujourd\u2019hui un des hommes les plus forts qu\u2019il y ait au monde.<\/p>\n\n\n\n

MARTIN<\/span>Ah bah ?<\/p>\n\n\n\n

STOCKMANN<\/span>(baissant la voix<\/em>) Chut ! Il ne faut encore en parler \u00e0 personne, mais j\u2019ai fait une grande d\u00e9couverte.<\/p>\n\n\n\n

Mme<\/sup> STOCKMANN<\/span>Encore ?<\/p>\n\n\n\n

LE Dr<\/sup> STOCKMANN<\/span>Eh oui ! eh oui ! (Il les rassemble tous autour de lui et dit d\u2019un ton de confidence.)<\/em> \u00c9coutez bien ce que je vais vous dire : l\u2019homme le plus fort qu\u2019il y ait au monde, c\u2019est celui qui est le plus seul.<\/p>\n\n\n\n

STOCKMANN<\/span>(souriant avec un signe de t\u00eate affectueux<\/em>) Mon cher Thomas\u2026 !<\/p>\n\n\n\n

PETRA<\/span>(lui saisissant les mains dans un \u00e9lan de confiance<\/em>) P\u00e8re !<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Marie NDiaye\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

La sauvage volont\u00e9 de ne jamais c\u00e9der aux accommodements d\u00e9gradants, le d\u00e9sir tout aussi farouche d’interdire \u00e0 l’ennemi de vous ravir votre envie de vivre (en d\u00e9pit de tout !) impr\u00e8gnent de bout en bout ce recueil sublime. <\/p>\n\n\n\n

\u00ab C’\u00e9tait au temps o\u00f9 seuls souriaient les morts, contents d’avoir trouv\u00e9 la paix \u00bb (Anna Akhmatova, Requiem<\/em>)<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Nicolas Mathieu\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

C’est un livre que j’admire beaucoup, et notamment pour cette langue pr\u00e9cise, nette, et qui n’est pourtant pas d\u00e9nu\u00e9e d’une certaine force incantatoire. J’ai \u00e9t\u00e9 longtemps pris moi-m\u00eame dans la machine, men\u00e9 sur de longs tapis de RER, t\u00f4t le matin, et tard le soir, pour aller poursuivre dans des open spaces<\/em> des fins qui n’\u00e9taient pas les miennes. J’ai eu souvent le sentiment d’\u00eatre l’outil, et non plus la main qui le tenait. Dans ce texte qui d\u00e9crit la r\u00e9volte du corps, il y a aussi un appel, la cr\u00e9ation d’un espace de communaut\u00e9, comme une voix qui dirait : tiens le coup, je suis l\u00e0 !<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Montre-lui, Mouloud. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

L’homme en blouse blanche (le contrema\u00eetre Gravier, me dira-t-on) me plante l\u00e0 et dispara\u00eet, affair\u00e9, vers sa cage vitr\u00e9e. Je regarde l’ouvrier qui travaille. Je regarde l’atelier. Je regarde la cha\u00eene. Personne ne me dit rien. Mouloud ne s’occupe pas de moi. Le contrema\u00eetre est parti. J’observe, au hasard : Mouloud, les carcasses de 2 CV qui passent devant nous, les autres ouvriers. <\/p>\n\n\n\n

La cha\u00eene ne correspond pas \u00e0 l’image que je m’en \u00e9tais faite. Je me figurais une alternance nette de d\u00e9placements et d’arr\u00eats devant chaque poste de travail : une voiture fait quelques m\u00e8tres, s’arr\u00eate, l’ouvrier op\u00e8re, la voiture repart, une autre s’arr\u00eate, nouvelle op\u00e9ration, etc. Je me repr\u00e9sentais la chose \u00e0 un rythme rapide \u2014 celui des \u00ab cadences infernales \u00bb dont parlent les tracts. \u00ab La cha\u00eene \u00bb : ces mots \u00e9voquaient un encha\u00eenement, saccad\u00e9 et vif. <\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re impression est, au contraire, celle d’un mouvement lent mais continu de toutes les voitures. Quant aux op\u00e9rations, elles me paraissent faites avec une sorte de monotonie r\u00e9sign\u00e9e, mais sans la pr\u00e9cipitation \u00e0 laquelle je m’attendais. C’est comme un long glissement glauque, et il s’en d\u00e9gage, au bout d’un certain temps, une sorte de somnolence, scand\u00e9e de sons, de chocs, d’\u00e9clairs, cycliquement r\u00e9p\u00e9t\u00e9s mais r\u00e9guliers. L’informe musique de la cha\u00eene, le glissement des carcasses grises de t\u00f4le crue, la routine des gestes : je me sens progressivement envelopp\u00e9, anesth\u00e9si\u00e9. Le temps s’arr\u00eate. <\/p>\n\n\n\n

Trois sensations d\u00e9limitent cet univers nouveau. L’odeur : une \u00e2pre odeur de fer br\u00fbl\u00e9, de poussi\u00e8re de ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le mart\u00e8lement des t\u00f4les. Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses m\u00e9talliques des 2 CV, les combinaisons et les v\u00eatements de travail des ouvriers. Leur visage m\u00eame para\u00eet gris, comme si s’\u00e9tait inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui d\u00e9filent devant eux. <\/p>\n\n\n\n

L’atelier de soudure, o\u00f9 l’on vient de m’affecter (\u00ab Mettez-le voir au 86 \u00bb, avait dit l’agent de secteur) est assez petit. Une trentaine de postes, dispos\u00e9s le long d’une cha\u00eene en demi-cercle. Les 2 CV arrivent sous forme de carrosseries clou\u00e9es, simples assemblages de bouts de ferraille : ici, on soude les morceaux d’acier les uns aux autres, on efface les jointures, on recouvre les raccords ; c’est encore un squelette gris (une \u00ab caisse \u00bb) qui quitte l’atelier, mais un squelette qui para\u00eet d\u00e9sormais fait d’une seule pi\u00e8ce. La caisse est pr\u00eate pour les bains chimiques, la peinture et la suite du montage. <\/p>\n\n\n\n

Je d\u00e9taille les \u00e9tapes du travail. <\/p>\n\n\n\n

Le poste d’entr\u00e9e de l’atelier est tenu par un pontonnier. Avec son engin, il fait monter chaque carcasse de la cour accroch\u00e9e \u00e0 un filin (nous sommes au premier \u00e9tage, ou plut\u00f4t sur une esp\u00e8ce d’entresol dont un des c\u00f4t\u00e9s est ouvert) et il la d\u00e9pose \u2014 brutalement \u2014 en d\u00e9but de cha\u00eene sur un plateau qu’il amarre \u00e0 un des gros crochets qu’on voit avancer lentement \u00e0 ras du sol, espac\u00e9s d’un ou deux m\u00e8tres, et qui constituent la partie \u00e9merg\u00e9e de cet engrenage en mouvement permanent qu’on appelle \u00ab la cha\u00eene \u00bb. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 du pontonnier, un homme en blouse bleue surveille le d\u00e9but de cha\u00eene et, par moments, intervient pour acc\u00e9l\u00e9rer les op\u00e9rations : \u00ab Allez, vas-y, accroche maintenant ! \u00bb \u00c0 plusieurs reprises au cours de la journ\u00e9e, je le verrai \u00e0 cet endroit, pressant le pontonnier d’engouffrer plus de voitures dans le circuit. On m’apprendra que c’est Antoine, le chef d’\u00e9quipe. C’est un Corse, petit et nerveux. \u00ab II fait beaucoup de bruit, mais ce n’est pas le mauvais gars. Ce qu’il y a, c’est qu’il a peur de Gravier, le contrema\u00eetre. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Le fracas d’arriv\u00e9e d’une nouvelle carrosserie toutes les trois ou quatre minutes scande en fait le rythme du travail. <\/p>\n\n\n\n

Une fois accroch\u00e9e \u00e0 la cha\u00eene, la carrosserie commence son arc de cercle, passant successivement devant chaque poste de soudure ou d’op\u00e9ration compl\u00e9mentaire : limage, pon\u00e7age, martelage. Comme je l’ai dit, c’est un mouvement continu, et qui para\u00eet lent : la cha\u00eene donne presque une illusion d’immobilit\u00e9 au premier coup d’\u0153il, et il faut fixer du regard une voiture pr\u00e9cise pour la voir se d\u00e9placer, glisser progressivement d’un poste \u00e0 l’autre. Comme il n’y a pas d’arr\u00eat, c’est aux ouvriers de se mouvoir pour accompagner la voiture le temps de l’op\u00e9ration. Chacun a ainsi, pour les gestes qui lui sont impartis, une aire bien d\u00e9finie quoique aux fronti\u00e8res invisibles : d\u00e8s qu’une voiture y entre, il d\u00e9croche son chalumeau, empoigne son fer \u00e0 souder, prend son marteau ou sa lime et se met au travail. Quelques chocs, quelques \u00e9clairs, les points de soudure sont faits, et d\u00e9j\u00e0 la voiture est en train de sortir des trois ou quatre m\u00e8tres du poste. Et d\u00e9j\u00e0 la voiture suivante entre dans l’aire d’op\u00e9ration. Et l’ouvrier recommence. Parfois, s’il a travaill\u00e9 vite, il lui reste quelques secondes de r\u00e9pit avant qu’une nouvelle voiture se pr\u00e9sente : ou bien il en profite pour souffler un instant, ou bien, au contraire, intensifiant son effort, il \u00ab remonte la cha\u00eene \u00bb de fa\u00e7on \u00e0 accumuler un peu d’avance, c’est-\u00e0-dire qu’il travaille en amont de son aire normale, en m\u00eame temps que l’ouvrier du poste pr\u00e9c\u00e9dent. Et quand il aura amass\u00e9, au bout d’une heure ou deux, le fabuleux capital de deux ou trois minutes d’avance, il le consommera le temps d’une cigarette \u2014 voluptueux rentier qui regarde passer sa carrosserie d\u00e9j\u00e0 souci\u00e9e, les mains dans les poches pendant que les autres travaillent. Bonheur \u00e9ph\u00e9m\u00e8re : la voiture suivante se pr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 ; il va falloir la travailler \u00e0 son poste normal cette fois, et la course recommence pour gagner un m\u00e8tre, deux m\u00e8tres, et \u00ab remonter \u00bb dans l’espoir d’une cigarette paisible. Si, au contraire, l’ouvrier travaille trop lentement, il \u00ab coule \u00bb, c’est-\u00e0-dire qu’il se trouve progressivement d\u00e9port\u00e9 en aval de son poste, continuant son op\u00e9ration alors que l’ouvrier suivant a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 la sienne. Il lui faut alors forcer le rythme pour essayer de remonter. Et le lent glissement des voitures, qui me paraissait si proche de l’immobilit\u00e9, appara\u00eet aussi implacable que le d\u00e9ferlement d’un torrent qu’on ne parvient pas \u00e0 endiguer : cinquante centim\u00e8tres de perdus, un m\u00e8tre, trente secondes de retard sans doute, cette jointure rebelle, la voiture qu’on suit trop loin, et la nouvelle qui s’est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent\u00e9e au d\u00e9but normal du poste, qui avance de sa r\u00e9gularit\u00e9 stupide de masse inerte, qui est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 chemin avant qu’on ait pu y toucher, que l’on va commencer alors qu’elle est presque sortie et pass\u00e9e au poste suivant : accumulation des retards. C’est ce qu’on appelle \u00ab couler \u00bb et, parfois, c’est aussi angoissant qu’une noyade. <\/p>\n\n\n\n

Cette vie de la cha\u00eene, je l’apprendrai par la suite, au fil des semaines. En ce premier jour, je la devine \u00e0 peine : par la tension d’un visage, par l’\u00e9nervement d’un geste, par l’anxi\u00e9t\u00e9 d’un regard jet\u00e9 vers la carrosserie qui se pr\u00e9sente quand la pr\u00e9c\u00e9dente n’est pas finie. D\u00e9j\u00e0, en observant les ouvriers l’un apr\u00e8s l’autre, je commence \u00e0 distinguer une diversit\u00e9 dans ce qui, au premier coup d’\u0153il, ressemblait \u00e0 une m\u00e9canique humaine homog\u00e8ne : l’un mesur\u00e9 et pr\u00e9cis, l’autre d\u00e9bord\u00e9 et en sueur, les avances, les retards, les minuscules tactiques de poste, ceux qui posent leurs outils entre chaque voiture et ceux qui les gardent \u00e0 la main, les \u00ab d\u00e9crochages \u00bb… Et, toujours, ce lent glissement implacable de la 2 CV qui se construit, minute apr\u00e8s minute, geste par geste, op\u00e9ration par op\u00e9ration. Le poin\u00e7on. Les \u00e9clairs. Les vrilles. Le fer br\u00fbl\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Son circuit achev\u00e9 \u00e0 la fin de l’arc de cercle, la carrosserie est enlev\u00e9e de son plateau et engloutie dans un tunnel roulant qui l’emporte vers la peinture. Et le fracas d’une nouvelle caisse en d\u00e9but de cha\u00eene annonce sa rempla\u00e7ante. <\/p>\n\n\n\n

Dans les interstices de ce glissement gris, j’entrevois une guerre d’usure de la mort contre la vie et de la vie contre la mort. La mort : l’engrenage de la cha\u00eene, l’imperturbable glissement des voitures, la r\u00e9p\u00e9tition de gestes identiques, la t\u00e2che jamais achev\u00e9e. Une voiture est-elle faite ? La suivante ne l’est pas, et elle a d\u00e9j\u00e0 pris la place, dessoud\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 on vient de souder, rugueuse pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l’endroit que l’on vient de polir. Faite, la soudure ? Non, \u00e0 faire. Faite pour de bon, cette fois-ci ? <\/p>\n\n\n\n

Non, \u00e0 faire \u00e0 nouveau, toujours \u00e0 faire, jamais faite \u2014 comme s’il n’y avait plus de mouvement, ni d’effet des gestes, ni de changement, mais seulement un simulacre absurde de travail, qui se d\u00e9ferait aussit\u00f4t achev\u00e9 sous l’effet de quelque mal\u00e9diction. Et si l’on se disait que rien n’a aucune importance, qu’il suffit de s’habituer \u00e0 faire les m\u00eames gestes d’une fa\u00e7on toujours identique, dans un temps toujours identique, en n’aspirant plus qu’\u00e0 la perfection placide de la machine ? Tentation de la mort. Mais la vie se rebiffe et r\u00e9siste. L’organisme r\u00e9siste. Les muscles r\u00e9sistent. Les nerfs r\u00e9sistent. Quelque chose, dans le corps et dans la t\u00eate, s’arc-boute contre la r\u00e9p\u00e9tition et le n\u00e9ant. La vie : un geste plus rapide, un bras qui retombe \u00e0 contretemps, un pas plus lent, une bouff\u00e9e d’irr\u00e9gularit\u00e9, un faux mouvement, la \u00ab remont\u00e9e \u00bb, le \u00ab coulage \u00bb, la tactique de poste ; tout ce par quoi, dans ce d\u00e9risoire carr\u00e9 de r\u00e9sistance contre l’\u00e9ternit\u00e9 vide qu’est le poste de travail, il y a encore des \u00e9v\u00e9nements, m\u00eame minuscules, il y a encore un temps, m\u00eame monstrueusement \u00e9tir\u00e9. Cette maladresse, ce d\u00e9placement superflu, cette acc\u00e9l\u00e9ration soudaine, cette soudure rat\u00e9e, cette main qui s’y reprend \u00e0 deux fois, cette grimace, ce \u00ab d\u00e9crochage \u00bb, c’est la vie qui s’accroche. Tout ce qui, en chacun des hommes de la cha\u00eene, hurle silencieusement : \u00ab Je ne suis pas une machine ! \u00bb <\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Pascal Quignard\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

Un film venu de Ta\u00efwan : Edward Yang, Yi Yi.<\/p>\n\n\n\n

Ce qu’apporta de plus pr\u00e9cieux l’Europe des lumi\u00e8res : la vie priv\u00e9e, la pens\u00e9e personnelle, la r\u00e9flexion non id\u00e9ologique, non religieuse, la mort individuelle.<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Barbara Cassin\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

Je vous propose la premi\u00e8re phrase de la M\u00e9taphysique<\/em> d’Aristote, que l\u2019on traduit ainsi :\u00a0\u00ab Tous les hommes d\u00e9sirent naturellement savoir. \u00bb\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Il me semble qu\u2019y croire, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 r\u00e9sister.<\/p>\n\n\n\n

Tous les hommes d\u00e9sirent naturellement savoir ; ce qui le montre, c’est le plaisir caus\u00e9 par les sensations, car, en dehors m\u00eame de leur utilit\u00e9, elles nous plaisent par elles-m\u00eames, et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles. En effet, non seulement pour agir, mais m\u00eame lorsque nous ne nous proposons aucune action, nous pr\u00e9f\u00e9rons, pour ainsi dire, la vue \u00e0 tout le reste. La cause en est que la vue est, de tous nos sens, celui qui nous fait acqu\u00e9rir le plus de connaissances et nous d\u00e9couvre une foule de diff\u00e9rences. \u2014 Par nature, les animaux sont dou\u00e9s de sensations, mais, chez les uns, la sensation n’engendre pas la m\u00e9moire, tandis qu’elle l’engendre chez les autres. Et c’est pourquoi ces derniers sont \u00e0 la fois plus intelligents et plus aptes \u00e0 apprendre que ceux qui sont incapables de se souvenir ; sont seulement intelligents, sans poss\u00e9der la facult\u00e9 d’apprendre, les \u00eatres incapables d’entendre les sons, tels que l’abeille et tout autre genre d’animaux pouvant se trouver dans le m\u00eame cas ; au contraire, la facult\u00e9 d’apprendre appartient \u00e0 l’\u00eatre qui, en plus de la m\u00e9moire, est pourvu du sens de l’ou\u00efe.<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Laurent Mauvignier<\/h3>\n\n\n\n

Je pense imm\u00e9diatement \u00e0 Anna Seghers et \u00e0 son roman La septi\u00e8me croix<\/em>, qui m\u2019a beaucoup marqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Ce livre a une puissance extraordinaire parce qu\u2019il propose une r\u00e9flexion sur les inconnus qui, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un monde s\u2019inhumanisant, inventent l\u2019espoir d\u2019une humanit\u00e9 r\u00e9concili\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019h\u00e9ro\u00efsme \u00e0 hauteur d\u2019humain, sans la grandiloquence des discours sur les r\u00e9sistances comme des figures taill\u00e9es dans la pierre. Ici, les r\u00e9sistants sont de chair et de sang, ils refusent le monde calcifi\u00e9 et effrayant du nazisme.<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Emmanuel Carr\u00e8re<\/h3>\n\n\n\n

Pour ce qui est de la beaut\u00e9, ces vingt lignes sont imbattables :\u00a0la langue fran\u00e7aise \u00e0 son sommet d\u2019\u00e9vidence et de naturel. De la libert\u00e9, idem<\/em>. Peut-on les voir comme un manuel de r\u00e9sistance \u2014 puisque c\u2019est de cela qu\u2019il est question ici ? Cela saute moins aux yeux, et Montaigne n\u2019est certes pas le genre d\u2019homme \u00e0 dire qu\u2019il n\u2019aurait pas parl\u00e9 sous la torture. Son propre est de suivre sa pente, et c’est l\u2019exact contraire de l\u2019exigence chr\u00e9tienne de repentir, qui consiste \u00e0 aller contre sa pente, justement : contre ses d\u00e9sirs, ses faiblesses, ses pauvres singularit\u00e9s. Montaigne n\u2019est pas comme \u00e7a. Montaigne consent \u00e0 soi. Montaigne suit son cours. Il est liquide, s\u2019il rencontre un rocher, il se divise et se reforme apr\u00e8s. C\u2019est notre grand tao\u00efste qui, en ne r\u00e9sistant \u00e0 rien, r\u00e9siste \u00e0 tous les conformismes, \u00e0 toutes les postures, \u00e0 toutes les crispations. En ne s\u2019occupant que de soi, il dissout\u00a0 les com\u00e9dies de l\u2019ego et les narratifs, comme on dit aujourd\u2019hui, auxquels nous nous accrochons. C\u2019est sa fa\u00e7on \u00e0 lui de r\u00e9sister, je ne dis pas que c\u2019est la seule, mais c\u2019est celle qui me tient lieu de mod\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n

Ce livre, lecteur, est un livre de bonne foi.<\/p>\n\n\n\n

Il t\u2019avertit, d\u00e8s le d\u00e9but, que je ne l\u2019ai \u00e9crit que pour moi et quelques intimes, sans me pr\u00e9occuper qu\u2019il p\u00fbt \u00eatre pour toi de quelque int\u00e9r\u00eat, ou passer \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 ; de si hautes vis\u00e9es sont au-dessus de ce dont je suis capable. Je le destine particuli\u00e8rement \u00e0 mes parents et \u00e0 mes amis, afin que lorsque je ne serai plus, ce qui ne peut tarder, ils y retrouvent quelques traces de mon caract\u00e8re et de mes id\u00e9es et, par l\u00e0, conservent encore plus enti\u00e8re et plus vive la connaissance qu\u2019ils ont de moi. Si je m\u2019\u00e9tais propos\u00e9 de rechercher la faveur du public, je me serais mieux attif\u00e9 et me pr\u00e9senterais sous une forme \u00e9tudi\u00e9e pour produire meilleur effet ; je tiens, au contraire, \u00e0 ce qu\u2019on m\u2019y voie en toute simplicit\u00e9, tel que je suis d\u2019habitude, au naturel, sans que mon maintien soit compos\u00e9 ou que j\u2019use d\u2019artifice, car c\u2019est moi que je d\u00e9peins. Mes d\u00e9fauts s\u2019y montreront au vif et l\u2019on m\u2019y verra dans toute mon ing\u00e9nuit\u00e9, tant au physique qu\u2019au moral, autant du moins que les convenances le permettent. Si j\u2019\u00e9tais n\u00e9 parmi ces populations qu\u2019on dit vivre encore sous la douce libert\u00e9 des lois primitives de la nature, je me serais tr\u00e8s volontiers, je t\u2019assure, peint tout entier et dans la plus compl\u00e8te nudit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Ainsi, lecteur, c\u2019est moi-m\u00eame qui fais l\u2019objet de mon livre ; peut-\u00eatre n\u2019est-ce pas l\u00e0 une raison suffisante pour que tu emploies tes loisirs \u00e0 un sujet aussi peu s\u00e9rieux et de si minime importance.<\/p>\n\n\n\n

Sur ce, \u00e0 la gr\u00e2ce de Dieu.<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Guadalupe Nettel\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

\u00catre sans destin<\/em> raconte un an et demi de la vie d’un adolescent hongrois dans les camps de concentration nazis. <\/p>\n\n\n\n

J’ai lu ce livre pour la premi\u00e8re fois \u00e0 l’\u00e2ge de vingt ans et j’y reviens lorsque, accabl\u00e9e par l’\u00e9tat du monde, je sens l’espoir m’abandonner. <\/p>\n\n\n\n

Dans ces pages, je trouve toujours une invitation \u00e0 ce que j’appelle la r\u00e9sistance int\u00e9rieure \u2014 cultiver en moi la gentillesse, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, la dignit\u00e9 comme s’il s’agissait de la lumi\u00e8re d’une bougie dont je suis responsable \u2014 et un rappel que, m\u00eame en enfer, il est possible de trouver une issue. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 titre d’exemple, voici deux merveilleuses citations : \u00ab Puisque l\u00e0-bas aussi, parmi les chemin\u00e9es, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. Tout le monde me pose des questions \u00e0 propos des vicissitudes, des \u2018horreurs\u2019 : pourtant en ce qui me concerne, c\u2019est peut-\u00eatre ce sentiment-l\u00e0 qui restera le plus m\u00e9morable. \u00bb La deuxi\u00e8me citation r\u00e9pond directement \u00e0 la question \u00ab pourquoi r\u00e9sister ? \u00bb : \u00ab Le conformiste qui accepte les faits, aussi absurdes soient-ils, et s’y adapte, perd sa libert\u00e9, car il devient, \u00e0 des degr\u00e9s divers, victime ou bourreau \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Pierre Lemaitre<\/h3>\n\n\n\n

\u00ab Compagnons \u00bb de Louis Guilloux est la preuve, en quelques pages, que la fluidit\u00e9, la lisibilit\u00e9 ne sont pas synonymes de pauvret\u00e9 stylistique et que la simplicit\u00e9 comme choix esth\u00e9tique est \u00e0 m\u00eame de parvenir \u00e0 une grande force \u00e9motionnelle.<\/p>\n\n\n\n

Guilloux parvient ici, dans un texte court, ramass\u00e9, une histoire simple jusqu’au d\u00e9nuement, \u00e0 \u00eatre poignant, non pas malgr\u00e9, mais gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9conomie de moyens, une po\u00e9tique de la retenue, fruit, sans doute, d’un long et patient travail.<\/p>\n\n\n\n

*<\/p>\n\n\n\n

Pierre Assouline\u00a0<\/h3>\n\n\n\n

Stehen<\/em>, tenir, se tenir, r\u00e9sister.<\/p>\n\n\n\n

Tout cela \u00e0 la fois pour dire que l\u2019on ne plie pas, que l\u2019on conserve sa dignit\u00e9, que l\u2019on ne renonce pas. Se tenir droit, se maintenir, c\u2019est toujours se tenir debout. Stehen, premier mot et titre du po\u00e8me. Elle en contient trois, cette injonction \u00e9chapp\u00e9e de la glaise obscure du d\u00e9sastre, des t\u00e9n\u00e8bres, de l\u2019esseulement dans laquelle Paul Celan a p\u00e9tri sa po\u00e9sie. <\/p>\n\n\n\n

Polyglotte, il avait choisi de ne l\u2019\u00e9crire qu\u2019en allemand, la langue du bourreau, afin de la subvertir, de l\u2019h\u00e9bra\u00efser pour mieux la d\u00e9nazifier, gravant \u00e0 jamais en son sein la langue de la victime. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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