{"id":337051,"date":"2026-05-30T02:04:03","date_gmt":"2026-05-30T00:04:03","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=337051"},"modified":"2026-05-30T02:04:33","modified_gmt":"2026-05-30T00:04:33","slug":"francois-sureau","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/francois-sureau\/","title":{"rendered":"Dans la biblioth\u00e8que de Fran\u00e7ois Sureau"},"content":{"rendered":"\n
Il y a tout Sureau chez Sureau. L’adresse est \u00e0 Paris mais sit\u00f4t la porte coch\u00e8re franchie, on change tout. On est \u00e0 la campagne, et dans le pass\u00e9. Un r\u00e9seau de cours, de doubles et triples carri\u00e8res, de recoins o\u00f9 le lierre prend ses aises : on se croirait \u00e0 Bar-le-Duc au XIXe si\u00e8cle, dans ces provinces profondes o\u00f9 le temps s’est arr\u00eat\u00e9 entre deux guerres et trois g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n\n\n\n
Ou peut-\u00eatre chez Balzac \u2014 dans les Illusions perdues<\/em> exactement, quand Lucien de Rubempr\u00e9 d\u00e9couvre que Paris n’est pas une ville mais un labyrinthe, que chaque porte coch\u00e8re cache un monde qui n’a rien \u00e0 voir avec celui qu’on vient de quitter, et qu’au fond de chaque cour sommeille une vie enti\u00e8re qui n’a pas besoin du boulevard pour exister. Une vie qui a ses propres r\u00e8gles, sa propre lumi\u00e8re, son propre rapport au temps \u2014 et qui, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’elle tourne le dos au spectacle de la rue, en dit infiniment plus long sur ceux qui l’habitent.<\/p>\n\n\n\n Et puis, au bout de ce labyrinthe, la biblioth\u00e8que. Peut-\u00eatre la plus belle que nous ayons vue. Pas la plus grande, pas la plus intimidante \u2014 la plus habit\u00e9e. Les livres ici ne d\u00e9corent pas, ils travaillent : ils ont \u00e9t\u00e9 lus, annot\u00e9s, repos\u00e9s, repris. Ils forment, avec les objets qui les entourent \u2014 le k\u00e9pi de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re sous cloche vitr\u00e9e, la maquette de voilier, les portraits d’anc\u00eatres \u2014, une sorte de carte d’identit\u00e9 secr\u00e8te, plus r\u00e9v\u00e9latrice que n’importe quel curriculum vitae. Il y a tout Sureau chez Sureau, disait-on : l’avocat et le romancier, le l\u00e9gionnaire et l’acad\u00e9micien, l’homme de droite philosophiquement de gauche. Ici, dans cette biblioth\u00e8que qui ressemble \u00e0 une vie bien v\u00e9cue, tout cela tient ensemble.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Pour arriver chez Fran\u00e7ois Sureau, c’est comme s’il fallait naviguer et se faufiler entre toutes ses vies multiples. Sommes-nous perdus dans la cour d’un immeuble ? En r\u00e9alit\u00e9, dans notre d\u00e9fense, ce sont deux cours. Et les indications trouv\u00e9es \u00e0 l’entr\u00e9e n’\u00e9taient pas d’une grande pr\u00e9cision. Nous sommes aussi un peu distraits, il faut bien l’avouer. Nous r\u00e9fl\u00e9chissons d\u00e9j\u00e0 \u00e0 notre texte, nous regardons autour de nous, nous observons, nous notons.<\/p>\n\n\n\n Une fen\u00eatre s’ouvre et une voix caverneuse r\u00e9sonne. Quelques secondes plus tard, Sureau se tient dans l’encadrement de sa porte d’entr\u00e9e, son chien non loin qui a cru pendant un court instant qu’une promenade surprise se profilait. Fausse alerte pour Cartouche \u2014 qui s’appelle ainsi \u00ab \u00e0 cause du bandit du m\u00eame nom \u00bb, la laisse pos\u00e9e sur un banc avant d’entrer dans l’appartement restera l\u00e0 pour le moment. Nous voil\u00e0 entr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Notre h\u00f4te voit que nous sommes curieux de ce qui nous entoure, soucieux des moindres d\u00e9tails, alors il se lance dans une petite visite. Voici le bureau dans lequel il \u00e9crit, entour\u00e9 de livres, d’objets, de tableaux, de photos, de maquettes. De l’autre c\u00f4t\u00e9 de la pi\u00e8ce, la salle de lecture, un canap\u00e9 grand style, deux g\u00e9n\u00e9reux fauteuils et une cafeti\u00e8re \u00e0 piston. <\/p>\n\n\n\n Sureau s’installe \u00e0 sa place, o\u00f9 il lit d’habitude. Il prend le temps. Avant m\u00eame que nous posions la premi\u00e8re question, il s’est lev\u00e9 pour aller chercher un livre dans la grande biblioth\u00e8que qui occupe tout un mur. Il revient avec un petit volume de la collection \u00ab Les \u00c9crivains de toujours \u00bb du Seuil. C’est le Rimbaud de Bonnefoy. Il le manipule avec une douceur particuli\u00e8re. Il y en a beaucoup d’autres comme celui-ci, dit-il, le Balzac, le Nabokov, l’Apollinaire \u2014 toute la collection ou presque. C’est par ces livres-l\u00e0 que tout a commenc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n \u2014 En r\u00e9alit\u00e9, si l’on se dit la v\u00e9rit\u00e9, c’est la litt\u00e9rature qui vient en premier. Ces livres-l\u00e0 me fascinaient parce que, peut-\u00eatre parce que je n’\u00e9tais pas satisfait de ma vie normale, ils me d\u00e9crivaient une vie r\u00eav\u00e9e qui me plaisait \u00e9norm\u00e9ment. Je r\u00eavais, en regardant le Rimbaud, d’\u00eatre moi aussi un petit gar\u00e7on \u00e0 Charleville, entre la Meuse et la place ducale.<\/p>\n\n\n\n Il en cite un autre, sur Joyce, qu’il dit \u00ab absolument bouleversant \u00bb : on y voyait, sur une page, les comptes d’apothicaire que Joyce tenait \u00e0 Zurich quand il \u00e9tait tr\u00e8s pauvre, jusqu’aux deux ou cinq sous de blanchisserie. Et en face, une citation des Gens de Dublin : \u00ab J’ai pay\u00e9 mon d\u00fb. \u00bb Il y avait aussi le Barr\u00e8s fait par Domenach, et cette image d’une ligne d’infanterie progressant vers la for\u00eat dans les Vosges, un officier seul cent cinquante m\u00e8tres devant la ligne. La citation de Barr\u00e8s \u00e9tait : \u00ab Se refaire une \u00e2me compl\u00e8te. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 ce dont Sureau r\u00eave \u00e0 l’adolescence, dit-il : \u00ab me fabriquer une vie qui ferait que, plus tard, il y aurait peut-\u00eatre un Sureau par lui-m\u00eame \u00bb. C’est pour cela qu’il commence \u00e0 \u00e9crire. \u00ab Je me suis dit : pour cela, il faut tout de m\u00eame avoir \u00e9crit quelques livres \u2014 ce n’est pas tout de r\u00eaver sur les livres des autres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n \u00c0 ce stade, on pourrait croire que tout part de la litt\u00e9rature. Mais quand on demande \u00e0 Sureau d’o\u00f9 vient sa fascination pour \u00ab les endroits o\u00f9 l’histoire se faisait \u00bb, il pose le livre sur la table, regarde un instant la chemin\u00e9e, et c’est la famille qui revient.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Beaucoup de gens, dans la famille, avaient fait les deux guerres et en avaient souffert. Mon grand-p\u00e8re \u00e9tait un h\u00e9ro\u00efque combattant de la Premi\u00e8re \u2014 il \u00e9tait dans le service de sant\u00e9 des arm\u00e9es, professeur de m\u00e9decine, l’un des officiers les plus d\u00e9cor\u00e9s. Il a voulu se r\u00e9engager en 39, mais comme il avait \u00e9t\u00e9 gaz\u00e9 \u00e0 Ypres et qu’il \u00e9tait tr\u00e8s malade, on n’a pas voulu de lui.<\/p>\n\n\n\n Alors il est entr\u00e9 dans la R\u00e9sistance. Et c’est l\u00e0 qu’arrive l’une des sc\u00e8nes les plus saisissantes de notre conversation. Pendant toute la guerre, raconte Sureau, son grand-p\u00e8re, chef de service \u00e0 Cr\u00e9teil, allait \u00e0 Paris accoucher avec un interne les femmes de juifs \u00e9trangers clandestins. \u00c0 partir de 41, il a d\u00fb sauver deux, trois, quatre cents personnes comme cela. Les enfants \u00e9taient ensuite envoy\u00e9s par des fili\u00e8res en Auvergne, \u00e0 droite, \u00e0 gauche.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Le plus fascinant, c’est qu’il n’en a jamais parl\u00e9 \u00e0 personne. On l’a d\u00e9couvert \u00e0 sa mort, en 52, quand son \u00e9loge fun\u00e8bre a \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9 par un m\u00e9decin qui \u00e9tait celui de la 2e DB, et qui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 tout le monde, un peu \u00e9bahi, \u00e0 quoi il avait consacr\u00e9 sa guerre.<\/p>\n\n\n\n Le grand-p\u00e8re avait trois fils. L’un d’eux, l’oncle Max, m\u00e9decin lui aussi, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tach\u00e9 \u00e0 l’Arm\u00e9e rouge un peu comme les pilotes de Normandie-Ni\u00e9men, et fut l’un des premiers officiers du service de sant\u00e9 sovi\u00e9tique \u00e0 entrer dans le camp de Theresienstadt. Il en est revenu avec les papiers de Desnos, qui venait d’y mourir du typhus. Le parrain de Sureau, Michel Klein, le meilleur ami de son p\u00e8re, alsacien d’origine, pied-noir du Maroc, commandait la section de mortiers lourds du 8e tirailleurs marocains au Mont Cassin.<\/p>\n\n\n\n Cartouche s’est endormi. On entend la respiration du chien et le bruit des tasses qu’on repose. Sureau marque une pause. Et puis il encha\u00eene, sur le ton de quelqu’un qui raconte une vieille blague de famille, sauf que ce n’en est pas une.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Mon grand-p\u00e8re avait deux t\u00e9moins de mariage. L’un \u00e9tait Ren\u00e9 Cassin. L’autre, Bichelonne \u2014 le secr\u00e9taire d’\u00c9tat \u00e0 la Production industrielle de Vichy, le favori de Laval, mort dans la clinique SS de Hohenlychen en 1944. Le collaborateur absolu. Ils \u00e9taient trois copains \u00e0 Nice, \u00e0 la fac, et puis \u00e9videmment la vie les a s\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Cassin et Bichelonne, les deux t\u00e9moins. Cela para\u00eet invraisemblable.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Le jour o\u00f9 Laval a sign\u00e9 les accords du STO, Bichelonne est venu d\u00e9jeuner \u00e0 la maison, dans la vall\u00e9e de Chevreuse. C’\u00e9tait un colosse, il faisait deux m\u00e8tres. Mon p\u00e8re, tr\u00e8s atrabilaire et tout petit, est mont\u00e9 sur la table pour lui fracasser sur la t\u00eate un vase de Chine \u2014 qu’on appelait depuis, dans la famille, raccommod\u00e9 comme il l’a \u00e9t\u00e9, \u00ab le vase de Bichelonne \u00bb. J’aurais, je crois, pass\u00e9 une grande partie de ma vie \u00e0 raccommoder le vase de Bichelonne.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Voil\u00e0 une phrase qu’on n’oubliera pas. On la note deux fois, pour \u00eatre s\u00fbrs.<\/p>\n\n\n\n Une famille de m\u00e9decins, donc, n’a-t-il pas \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de suivre la m\u00eame voie ? \u00ab Si, si, la m\u00e9decine m’a beaucoup int\u00e9ress\u00e9 \u00bb, r\u00e9pond-il vivement. Il admire son p\u00e8re et son grand-p\u00e8re, qui ont consacr\u00e9 leur vie \u00e0 leur m\u00e9tier, \u00e0 leurs malades, une \u00ab vie extr\u00eamement radicale \u00bb. Mais il se f\u00e9licite d’avoir eu la sagesse de comprendre qu’il n’\u00e9tait pas fait pour cela \u2014 pas assez s\u00e9rieux, pas assez bon en maths et en physique non plus. \u00ab J’\u00e9tais plus fait pour la carri\u00e8re de saltimbanque que j’ai eue. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Sureau cherche sa tasse, qui n’est plus sur la petite table ronde pos\u00e9e devant lui. Il l’a laiss\u00e9e sur le rebord de la chemin\u00e9e qui se trouve sur sa droite. Il boit une gorg\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n \u2014 R\u00e9cemment, quand j’ai \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9 du c\u0153ur, j’ai pass\u00e9 pas mal de temps \u00e0 Henri-Mondor avec une \u00e9quipe absolument incroyable. Alors que \u00e7a aurait pu \u00eatre p\u00e9nible, j’\u00e9tais bizarrement assez heureux de me trouver l\u00e0. L’h\u00f4pital \u00e9tait la maison de mon enfance. C’est l\u00e0 o\u00f9 j’allais voir mon p\u00e8re, dans les vapeurs d’\u00e9ther, environn\u00e9 de la consid\u00e9ration g\u00e9n\u00e9rale. L’h\u00f4pital \u00e9tait pour moi un lieu de confort moral.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Et un lieu de regret aussi ?<\/p>\n\n\n\n \u2014 C’\u00e9tait aussi un lieu de regret. Le m\u00e9decin qui m’a sauv\u00e9 la vie, \u00e7a, c’est une vraie existence. \u00c0 la fin, on peut se regarder dans la glace et se dire qu’on a fait quelque chose.<\/p>\n\n\n\n Le regret face \u00e0 cette destin\u00e9e impossible peut-il \u00eatre une clef de lecture pour comprendre les multiples vies de Fran\u00e7ois Sureau, haut fonctionnaire, avocat, militaire, romancier, essayiste, acad\u00e9micien ? Il acquiesce, presque trop vite \u2014 il a d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pondu \u00e0 cette question, on le sent.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Tant qu’\u00e0 n’avoir pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la gr\u00e2ce de pouvoir faire une seule chose et d’y exceller vraiment, autant essayer d’avoir une exp\u00e9rience aussi large que possible.<\/p>\n\n\n\n Mais pour vraiment saisir tous les chemins parfois contradictoires trac\u00e9s par Sureau, il faut revenir \u00e0 un moment pr\u00e9cis. Il raconte qu’il a \u00e9t\u00e9 ambitieux, \u00ab un court moment \u00bb du moins : entre Sciences Po et l’entr\u00e9e au Conseil d’\u00c9tat. Il \u00e9tait guid\u00e9 par des choses qui existaient encore, estime-t-il, comme l’int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, le service public, l’id\u00e9e de faire une grande carri\u00e8re de haut fonctionnaire.<\/p>\n\n\n\n Que s’est-il alors pass\u00e9 ? \u00ab Plusieurs choses, mais la principale est tr\u00e8s personnelle. \u00bb Sit\u00f4t arriv\u00e9 au Conseil d’\u00c9tat, le jeune \u00e9narque a fait une lourde d\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Cela m’a lib\u00e9r\u00e9 de l’ambition. \u00c0 partir de ce moment-l\u00e0, je n’ai plus eu l’id\u00e9e d’aller intriguer pour devenir directeur de cabinet du ministre Untel. J’avais d\u00e9j\u00e0 tendance \u00e0 \u00eatre un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des choses ; cet \u00e9pisode psychique m’a d\u00e9finitivement mis \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Sait-on pourquoi on fait une d\u00e9pression ?<\/p>\n\n\n\n \u2014 On n’en sait rien, m\u00eame apr\u00e8s des ann\u00e9es. Il y a quarante mille raisons d’en faire une. Mais la principale, je crois, est la crainte de d\u00e9cevoir. Quand on a pass\u00e9 sa vie \u00e0 essayer de ne pas d\u00e9cevoir, en r\u00e9ussissant des concours, en faisant ce qui se fait de mieux, et qu’on d\u00e9couvre que de l’autre c\u00f4t\u00e9 il n’y a rien \u2014 rien de substantiellement diff\u00e9rent de ce qu’il y avait avant \u2014, on est saisi par une sorte de vertige. Je me suis retrouv\u00e9 dans un truc qui n’\u00e9tait pas l’objet de mes amours : le droit public, les finances publiques. Le blues du conscrit se double alors d’une inadaptation compl\u00e8te \u00e0 un milieu pour lequel on n’est pas fait. <\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 une jolie expression qui pourrait bien correspondre \u00e0 Fran\u00e7ois Sureau. Elle se confirme devant nous, sous nos yeux, quand on le voit bouger dans ces salles remplies d’objets savamment choisis et plac\u00e9s. Elle se confirme encore quand il continue le r\u00e9cit de la r\u00e9v\u00e9lation de sa v\u00e9ritable vocation : \u00ab \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des choses \u00bb, mais aussi \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des gens.<\/p>\n\n\n\n \u2014 \u00c0 partir des ann\u00e9es 1982-1983, alors que j’avais \u00e9t\u00e9 ambitieux quand j’\u00e9tais jeune et que j’avais pass\u00e9 le concours de l’\u00c9cole nationale de l’ambition, je me sentais radicalement du c\u00f4t\u00e9 des gouvern\u00e9s et non pas du c\u00f4t\u00e9 des gouvernants. Ceux avec qui je me sentais bien \u00e9taient ceux qui ne d\u00e9cidaient pas, mais qui \u00e9taient les victimes des d\u00e9cisions des autres.<\/p>\n\n\n\n Du c\u00f4t\u00e9 des gouvern\u00e9s, certes, mais pas n’importe comment. Il y a des r\u00e8gles \u00e0 respecter, ces r\u00e8gles ce sont les libert\u00e9s publiques, et quand elles sont menac\u00e9es Sureau s’insurge. Il en a tir\u00e9, dit-il, \u00ab une tr\u00e8s grande m\u00e9fiance \u00e0 l’\u00e9gard du personnel politique. Presque une r\u00e9pulsion \u00e0 l’\u00e9gard de ceux qui ont pens\u00e9 un matin qu’ils avaient la qualit\u00e9 n\u00e9cessaire pour gouverner les autres. Quelque chose de r\u00e9pugnant et de proche de la folie. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Sa rencontre avec le sarkozysme va pr\u00e9cipiter la chose. Lui qui avait commenc\u00e9 l’avocature pour gagner sa vie honn\u00eatement \u2014 droit public \u00e9conomique, privatisations \u2014 bascule vers la d\u00e9fense des libert\u00e9s publiques le jour o\u00f9 sa femme, qui a cr\u00e9\u00e9 une association d’aide aux r\u00e9fugi\u00e9s, commence \u00e0 lui passer des dossiers. \u00ab Je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose derri\u00e8re le droit. \u00bb <\/p>\n Il s’associe \u00e0 Spinosi, avocat de la Ligue des droits de l’homme en cassation. Il plaide au Conseil constitutionnel. Il \u00e9crit avec Jean-Denis Bredin contre la r\u00e9tention de s\u00fbret\u00e9.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n \u2014 De m\u00eame que j’avais voulu voir les th\u00e9\u00e2tres de guerre pour comprendre ce qu’avaient connu les gens de ma famille, je suis pass\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui ne laissent pas totalement tomber quand ils voient un gouvernement sortir une mesure inacceptable. Je me disais : cela commence comme \u00e7a, et un jour cela finit beaucoup plus mal. Je ne voulais pas faire partie de ceux \u00e0 qui l’on demande, plus tard : pourquoi n’as-tu rien fait ?<\/p>\n\n\n\n Et lorsqu’on lui demande comment il faut s’y prendre quand on se sent gouvern\u00e9, il r\u00e9pond avec une image qui le r\u00e9sume mieux que toutes les autres.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Il y a deux mani\u00e8res. La mani\u00e8re r\u00e9volutionnaire : \u00ab ces gens sont nuls, je vais prendre leur place. \u00bb Et l’autre, qui est plut\u00f4t la mienne, un peu pu\u00e9rile, enfantine : tirer le gouvernement par la manche comme s’il \u00e9tait un adulte, et lui dire : \u00ab ce n’est pas bien, ce que tu fais. Pas dans une position sermonneuse \u2014 j’ai horreur de la grande figure morale. Je me vois plut\u00f4t comme le gamin qui tire une grande personne par la manche : tu ne peux pas faire \u00e7a, je t’en prie, ce n’est pas bien. \u00bb<\/p>\n\n\n\n On raconte par exemple que Fran\u00e7ois Sureau a r\u00e9dig\u00e9 les statuts du parti d’Emmanuel Macron, En marche.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Ce n’est pas vrai du tout.<\/p>\n\n\n\n Ah, alors explications.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Je connaissais Emmanuel Macron quand il \u00e9tait chez Rothschild, parce que je faisais beaucoup de droit des privatisations. J’essayais d’inventer des m\u00e9canismes pour qu’une fois une privatisation r\u00e9ussie, la soci\u00e9t\u00e9 civile y retrouve son compte \u2014 pas un retour dans le giron du gouvernement, mais une esp\u00e8ce d’actionnariat populaire. C’est ce qui l’int\u00e9ressait. On avait travaill\u00e9 ensemble l\u00e0-dessus, on s’\u00e9tait bien entendu.<\/p>\n\n\n\n \u2014 \u00c7a s’est arr\u00eat\u00e9 l\u00e0 ?<\/p>\n\n\n\n \u2014 Quand il d\u00e9cide de cr\u00e9er son mouvement quand il \u00e9tait ministre de l’\u00c9conomie, il m’invite \u00e0 Bercy, \u00e0 une r\u00e9union o\u00f9 je me suis senti tout \u00e0 fait \u00e9tranger : on avait demand\u00e9 \u00e0 une agence de publicit\u00e9 de venir expliquer ce qu’il fallait faire. Une agence de pub, qui avait trouv\u00e9 des noms, dont \u00ab En marche \u00bb. L\u00e0, je sors un peu de mes gonds : \u00ab En marche, comme dans \u00ab zusammen marchieren ?<\/em> \u00bb En marche, ce n’est juste pas possible. En marche sans cervelle ? \u00bb Je n\u2019ai pas pers\u00e9v\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n On sent que l’histoire n’est pas finie. Alors on insiste un peu et Sureau m\u00e9nage le suspens.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Ensuite, un type qui \u00e9tait je crois \u00e0 l’Institut Montaigne s’est mis en t\u00eate, je ne sais o\u00f9, de dire que c’est moi qui avais \u00e9crit les statuts d’En marche. Ce n’est pas vrai. Un jour, Emmanuel Macron m’avait dit : \u00ab Comment fait-on pour r\u00e9diger les statuts d’un parti politique ? \u00bb Je lui ai r\u00e9pondu : \u00ab C’est une association de la loi de 1901, qui dit qu’elle est un parti politique. Si tu veux, j’ai une excellente collaboratrice qui conna\u00eet bien les associations 1901, elle peut \u00e9crire les statuts. \u00bb C’est elle qui les a r\u00e9dig\u00e9s. Et c’est devenu : Sureau a \u00e9crit les statuts d’En marche.<\/p>\n\n\n\n Sureau peut faire preuve du snobisme de ceux qui m\u00e9prisent les gouvernants tout en les fr\u00e9quentant \u2014 ou plut\u00f4t : qui les m\u00e9prisent car ils les fr\u00e9quentent. Son constat est que se produit d’abord un choc des univers : ils ne vivent ni dans le m\u00eame univers temporel ni dans le m\u00eame univers psychique que les autres.<\/p>\n\n\n\n \u2014 L’homme politique est avant tout gouvern\u00e9 par l’id\u00e9e non pas de la justice, mais de l’efficacit\u00e9. Et cette id\u00e9e d’efficacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale se double d’une id\u00e9e d’efficacit\u00e9 personnelle. La discussion avec eux est \u00e0 peu pr\u00e8s toujours impossible. Elle ne devient possible qu’apr\u00e8s \u2014 apr\u00e8s qu’ils ont quitt\u00e9 le pouvoir.<\/p>\n\n\n\n Vous pensiez que c’\u00e9tait tout ? Ce n’est pas tout.<\/p>\n\n\n\n \u2014 L’homme politique fran\u00e7ais normal a cess\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir vers vingt, vingt-cinq ans. Il est dans l’univers de la pure manipulation. Quand il arrive au pouvoir, la seule vraie question est de savoir en combien de temps son administration va le prendre en main. J’ai connu des ministres de l’Int\u00e9rieur qui r\u00e9sistent deux mois et demi \u2014 Chev\u00e8nement. Et d’autres qui, en trois jours, alors qu’ils \u00e9taient des humanistes b\u00ealants, se transforment en r\u00e9pressifs casqu\u00e9s. Des gars qui passent en trois jours de la psychologie d’Henri Leclerc \u00e0 celle du pr\u00e9fet Lallement.<\/p>\n\n\n\n Et le ressort, dit-il, est presque m\u00e9canique : \u00ab En trois jours, ils sont pris en main par le sous-directeur des libert\u00e9s publiques du taser et des menottes en nylon. Quand un homme politique acc\u00e8de au pouvoir, sa premi\u00e8re d\u00e9cision n’est \u00e0 peu pr\u00e8s jamais de r\u00e9fl\u00e9chir. Et au bout de trois semaines ou d’un mois, c’est d\u00e9j\u00e0 trop tard pour le faire de mani\u00e8re utile. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ou de gauche et de droite. Il en a l’habitude, il attend la question, il s’amuse \u00e0 brouiller les pistes, sa r\u00e9ponse est pr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Vous classez-vous politiquement, r\u00e9fl\u00e9chissez-vous dans ces cat\u00e9gories-l\u00e0 ?<\/p>\n\n\n\n \u2014 Oui.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0, l’acad\u00e9micien se met en position de n\u00e9gociation. Il se redresse et replie les jambes.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Je ne dirais pas seulement par facilit\u00e9 que quand je suis avec des gens de droite je me sens \u00e0 gauche, et inversement. C’est plut\u00f4t une question de r\u00e9ticences ou de d\u00e9go\u00fbts compos\u00e9s. \u00c0 la fin des fins, ce qui est p\u00e9nible dans la droite, c’est cette id\u00e9e qu\u2019ont, en d\u00e9finitive, la plupart des gens de droite, que les hi\u00e9rarchies sociales ont quelque chose \u00e0 voir avec des hi\u00e9rarchies de qualit\u00e9. Si vous \u00eates au-dessus, c’est que soit vous, soit vos parents sont d’une qualit\u00e9 sup\u00e9rieure ; que l’ordre social est justifi\u00e9. Je pense qu’un homme de gauche ne pense pas naturellement que l’ordre social est justifi\u00e9. Sous ce rapport, je ne suis pas de droite : ma tendance \u00e9galitaire l’emporte toujours.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Mais ?<\/p>\n\n\n\n \u2014 De l’autre c\u00f4t\u00e9, ce qui fait que je ne suis pas un homme de gauche, c’est que j’aime bien le pass\u00e9, la tradition, et que je ne supporte pas la religiosit\u00e9 de la gauche, cette mani\u00e8re de vouloir dire le bien \u00e0 la place de tout le monde. Je ne le supporte d\u00e9j\u00e0 pas spirituellement dans ma propre \u00c9glise : je ne crois d\u00e9j\u00e0 pas \u00e0 ma religion, qui est la bonne \u2014 ce n’est pas pour croire \u00e0 la v\u00f4tre, celle du progressisme, qui ne l’est pas.<\/p>\n\n\n\n Si on \u00e9tait mauvaise langue, on dirait que Sureau est donc au centre. On le lui souffle pour voir sa r\u00e9action. Et \u00e7a ne rate pas.<\/p>\n\n\n\n \u2014 Ah non, non ! Le centre, c’est l’horreur absolue.<\/p>\n\n\n\n Sureau est un n\u00e9gociateur, il manie l’art du compromis. Alors il finit par trouver une solution qui peut lui convenir. \u00ab Au bout du compte, je me verrais plut\u00f4t comme un type du genre de Mitterrand, c’est-\u00e0-dire comme un type qui est personnellement de droite et philosophiquement de gauche. Une messe est possible \u2014 c\u2019\u00e9tait dans son testament ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n
\n Les \u00e9crivains de toujours<\/h2>\n\n\n\n
Le vase de Bichelonne<\/h2>\n\n\n\n
\n Le lieu du confort moral<\/h2>\n\n\n\n
Le vertige et la lib\u00e9ration<\/h2>\n\n\n\n
\u00c0 c\u00f4t\u00e9 des choses<\/h2>\n\n\n\n
\n Vrai ou faux ?<\/h2>\n\n\n\n
Typologie des gouvernants<\/h2>\n\n\n\n
Ni de gauche ni de droite<\/h2>\n\n\n\n
Le pouvoir d\u00e9cal\u00e9<\/h2>\n\n\n\n