{"id":337051,"date":"2026-05-30T02:04:03","date_gmt":"2026-05-30T00:04:03","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=337051"},"modified":"2026-05-30T02:04:33","modified_gmt":"2026-05-30T00:04:33","slug":"francois-sureau","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/francois-sureau\/","title":{"rendered":"Dans la biblioth\u00e8que de Fran\u00e7ois Sureau"},"content":{"rendered":"\n

Il y a tout Sureau chez Sureau. L’adresse est \u00e0 Paris mais sit\u00f4t la porte coch\u00e8re franchie, on change tout. On est \u00e0 la campagne, et dans le pass\u00e9. Un r\u00e9seau de cours, de doubles et triples carri\u00e8res, de recoins o\u00f9 le lierre prend ses aises : on se croirait \u00e0 Bar-le-Duc au XIXe si\u00e8cle, dans ces provinces profondes o\u00f9 le temps s’est arr\u00eat\u00e9 entre deux guerres et trois g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n\n\n\n

Ou peut-\u00eatre chez Balzac \u2014 dans les Illusions perdues<\/em> exactement, quand Lucien de Rubempr\u00e9 d\u00e9couvre que Paris n’est pas une ville mais un labyrinthe, que chaque porte coch\u00e8re cache un monde qui n’a rien \u00e0 voir avec celui qu’on vient de quitter, et qu’au fond de chaque cour sommeille une vie enti\u00e8re qui n’a pas besoin du boulevard pour exister. Une vie qui a ses propres r\u00e8gles, sa propre lumi\u00e8re, son propre rapport au temps \u2014 et qui, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’elle tourne le dos au spectacle de la rue, en dit infiniment plus long sur ceux qui l’habitent.<\/p>\n\n\n\n

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Et puis, au bout de ce labyrinthe, la biblioth\u00e8que. Peut-\u00eatre la plus belle que nous ayons vue. Pas la plus grande, pas la plus intimidante \u2014 la plus habit\u00e9e. Les livres ici ne d\u00e9corent pas, ils travaillent : ils ont \u00e9t\u00e9 lus, annot\u00e9s, repos\u00e9s, repris. Ils forment, avec les objets qui les entourent \u2014 le k\u00e9pi de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re sous cloche vitr\u00e9e, la maquette de voilier, les portraits d’anc\u00eatres \u2014, une sorte de carte d’identit\u00e9 secr\u00e8te, plus r\u00e9v\u00e9latrice que n’importe quel curriculum vitae. Il y a tout Sureau chez Sureau, disait-on : l’avocat et le romancier, le l\u00e9gionnaire et l’acad\u00e9micien, l’homme de droite philosophiquement de gauche. Ici, dans cette biblioth\u00e8que qui ressemble \u00e0 une vie bien v\u00e9cue, tout cela tient ensemble.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Pour arriver chez Fran\u00e7ois Sureau, c’est comme s’il fallait naviguer et se faufiler entre toutes ses vies multiples. Sommes-nous perdus dans la cour d’un immeuble ? En r\u00e9alit\u00e9, dans notre d\u00e9fense, ce sont deux cours. Et les indications trouv\u00e9es \u00e0 l’entr\u00e9e n’\u00e9taient pas d’une grande pr\u00e9cision. Nous sommes aussi un peu distraits, il faut bien l’avouer. Nous r\u00e9fl\u00e9chissons d\u00e9j\u00e0 \u00e0 notre texte, nous regardons autour de nous, nous observons, nous notons.<\/p>\n\n\n\n

Une fen\u00eatre s’ouvre et une voix caverneuse r\u00e9sonne. Quelques secondes plus tard, Sureau se tient dans l’encadrement de sa porte d’entr\u00e9e, son chien non loin qui a cru pendant un court instant qu’une promenade surprise se profilait. Fausse alerte pour Cartouche \u2014 qui s’appelle ainsi \u00ab \u00e0 cause du bandit du m\u00eame nom \u00bb, la laisse pos\u00e9e sur un banc avant d’entrer dans l’appartement restera l\u00e0 pour le moment. Nous voil\u00e0 entr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

Notre h\u00f4te voit que nous sommes curieux de ce qui nous entoure, soucieux des moindres d\u00e9tails, alors il se lance dans une petite visite. Voici le bureau dans lequel il \u00e9crit, entour\u00e9 de livres, d’objets, de tableaux, de photos, de maquettes. De l’autre c\u00f4t\u00e9 de la pi\u00e8ce, la salle de lecture, un canap\u00e9 grand style, deux g\u00e9n\u00e9reux fauteuils et une cafeti\u00e8re \u00e0 piston. <\/p>\n\n\n\n

Les \u00e9crivains de toujours<\/h2>\n\n\n\n

Sureau s’installe \u00e0 sa place, o\u00f9 il lit d’habitude. Il prend le temps. Avant m\u00eame que nous posions la premi\u00e8re question, il s’est lev\u00e9 pour aller chercher un livre dans la grande biblioth\u00e8que qui occupe tout un mur. Il revient avec un petit volume de la collection \u00ab Les \u00c9crivains de toujours \u00bb du Seuil. C’est le Rimbaud de Bonnefoy. Il le manipule avec une douceur particuli\u00e8re. Il y en a beaucoup d’autres comme celui-ci, dit-il, le Balzac, le Nabokov, l’Apollinaire \u2014 toute la collection ou presque. C’est par ces livres-l\u00e0 que tout a commenc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 En r\u00e9alit\u00e9, si l’on se dit la v\u00e9rit\u00e9, c’est la litt\u00e9rature qui vient en premier. Ces livres-l\u00e0 me fascinaient parce que, peut-\u00eatre parce que je n’\u00e9tais pas satisfait de ma vie normale, ils me d\u00e9crivaient une vie r\u00eav\u00e9e qui me plaisait \u00e9norm\u00e9ment. Je r\u00eavais, en regardant le Rimbaud, d’\u00eatre moi aussi un petit gar\u00e7on \u00e0 Charleville, entre la Meuse et la place ducale.<\/p>\n\n\n\n

Il en cite un autre, sur Joyce, qu’il dit \u00ab absolument bouleversant \u00bb : on y voyait, sur une page, les comptes d’apothicaire que Joyce tenait \u00e0 Zurich quand il \u00e9tait tr\u00e8s pauvre, jusqu’aux deux ou cinq sous de blanchisserie. Et en face, une citation des Gens de Dublin : \u00ab J’ai pay\u00e9 mon d\u00fb. \u00bb Il y avait aussi le Barr\u00e8s fait par Domenach, et cette image d’une ligne d’infanterie progressant vers la for\u00eat dans les Vosges, un officier seul cent cinquante m\u00e8tres devant la ligne. La citation de Barr\u00e8s \u00e9tait : \u00ab Se refaire une \u00e2me compl\u00e8te. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Voil\u00e0 ce dont Sureau r\u00eave \u00e0 l’adolescence, dit-il : \u00ab me fabriquer une vie qui ferait que, plus tard, il y aurait peut-\u00eatre un Sureau par lui-m\u00eame \u00bb. C’est pour cela qu’il commence \u00e0 \u00e9crire. \u00ab Je me suis dit : pour cela, il faut tout de m\u00eame avoir \u00e9crit quelques livres \u2014 ce n’est pas tout de r\u00eaver sur les livres des autres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le vase de Bichelonne<\/h2>\n\n\n\n

\u00c0 ce stade, on pourrait croire que tout part de la litt\u00e9rature. Mais quand on demande \u00e0 Sureau d’o\u00f9 vient sa fascination pour \u00ab les endroits o\u00f9 l’histoire se faisait \u00bb, il pose le livre sur la table, regarde un instant la chemin\u00e9e, et c’est la famille qui revient.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Beaucoup de gens, dans la famille, avaient fait les deux guerres et en avaient souffert. Mon grand-p\u00e8re \u00e9tait un h\u00e9ro\u00efque combattant de la Premi\u00e8re \u2014 il \u00e9tait dans le service de sant\u00e9 des arm\u00e9es, professeur de m\u00e9decine, l’un des officiers les plus d\u00e9cor\u00e9s. Il a voulu se r\u00e9engager en 39, mais comme il avait \u00e9t\u00e9 gaz\u00e9 \u00e0 Ypres et qu’il \u00e9tait tr\u00e8s malade, on n’a pas voulu de lui.<\/p>\n\n\n\n

Alors il est entr\u00e9 dans la R\u00e9sistance. Et c’est l\u00e0 qu’arrive l’une des sc\u00e8nes les plus saisissantes de notre conversation. Pendant toute la guerre, raconte Sureau, son grand-p\u00e8re, chef de service \u00e0 Cr\u00e9teil, allait \u00e0 Paris accoucher avec un interne les femmes de juifs \u00e9trangers clandestins. \u00c0 partir de 41, il a d\u00fb sauver deux, trois, quatre cents personnes comme cela. Les enfants \u00e9taient ensuite envoy\u00e9s par des fili\u00e8res en Auvergne, \u00e0 droite, \u00e0 gauche.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Le plus fascinant, c’est qu’il n’en a jamais parl\u00e9 \u00e0 personne. On l’a d\u00e9couvert \u00e0 sa mort, en 52, quand son \u00e9loge fun\u00e8bre a \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9 par un m\u00e9decin qui \u00e9tait celui de la 2e DB, et qui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 tout le monde, un peu \u00e9bahi, \u00e0 quoi il avait consacr\u00e9 sa guerre.<\/p>\n\n\n\n

Le grand-p\u00e8re avait trois fils. L’un d’eux, l’oncle Max, m\u00e9decin lui aussi, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tach\u00e9 \u00e0 l’Arm\u00e9e rouge un peu comme les pilotes de Normandie-Ni\u00e9men, et fut l’un des premiers officiers du service de sant\u00e9 sovi\u00e9tique \u00e0 entrer dans le camp de Theresienstadt. Il en est revenu avec les papiers de Desnos, qui venait d’y mourir du typhus. Le parrain de Sureau, Michel Klein, le meilleur ami de son p\u00e8re, alsacien d’origine, pied-noir du Maroc, commandait la section de mortiers lourds du 8e tirailleurs marocains au Mont Cassin.<\/p>\n\n\n\n

Cartouche s’est endormi. On entend la respiration du chien et le bruit des tasses qu’on repose. Sureau marque une pause. Et puis il encha\u00eene, sur le ton de quelqu’un qui raconte une vieille blague de famille, sauf que ce n’en est pas une.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Mon grand-p\u00e8re avait deux t\u00e9moins de mariage. L’un \u00e9tait Ren\u00e9 Cassin. L’autre, Bichelonne \u2014 le secr\u00e9taire d’\u00c9tat \u00e0 la Production industrielle de Vichy, le favori de Laval, mort dans la clinique SS de Hohenlychen en 1944. Le collaborateur absolu. Ils \u00e9taient trois copains \u00e0 Nice, \u00e0 la fac, et puis \u00e9videmment la vie les a s\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Cassin et Bichelonne, les deux t\u00e9moins. Cela para\u00eet invraisemblable.<\/p>\n\n\n\n

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\u2014 Le jour o\u00f9 Laval a sign\u00e9 les accords du STO, Bichelonne est venu d\u00e9jeuner \u00e0 la maison, dans la vall\u00e9e de Chevreuse. C’\u00e9tait un colosse, il faisait deux m\u00e8tres. Mon p\u00e8re, tr\u00e8s atrabilaire et tout petit, est mont\u00e9 sur la table pour lui fracasser sur la t\u00eate un vase de Chine \u2014 qu’on appelait depuis, dans la famille, raccommod\u00e9 comme il l’a \u00e9t\u00e9, \u00ab le vase de Bichelonne \u00bb. J’aurais, je crois, pass\u00e9 une grande partie de ma vie \u00e0 raccommoder le vase de Bichelonne.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Voil\u00e0 une phrase qu’on n’oubliera pas. On la note deux fois, pour \u00eatre s\u00fbrs.<\/p>\n\n\n\n

Le lieu du confort moral<\/h2>\n\n\n\n

Une famille de m\u00e9decins, donc, n’a-t-il pas \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de suivre la m\u00eame voie ? \u00ab Si, si, la m\u00e9decine m’a beaucoup int\u00e9ress\u00e9 \u00bb, r\u00e9pond-il vivement. Il admire son p\u00e8re et son grand-p\u00e8re, qui ont consacr\u00e9 leur vie \u00e0 leur m\u00e9tier, \u00e0 leurs malades, une \u00ab vie extr\u00eamement radicale \u00bb. Mais il se f\u00e9licite d’avoir eu la sagesse de comprendre qu’il n’\u00e9tait pas fait pour cela \u2014 pas assez s\u00e9rieux, pas assez bon en maths et en physique non plus. \u00ab J’\u00e9tais plus fait pour la carri\u00e8re de saltimbanque que j’ai eue. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Sureau cherche sa tasse, qui n’est plus sur la petite table ronde pos\u00e9e devant lui. Il l’a laiss\u00e9e sur le rebord de la chemin\u00e9e qui se trouve sur sa droite. Il boit une gorg\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 R\u00e9cemment, quand j’ai \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9 du c\u0153ur, j’ai pass\u00e9 pas mal de temps \u00e0 Henri-Mondor avec une \u00e9quipe absolument incroyable. Alors que \u00e7a aurait pu \u00eatre p\u00e9nible, j’\u00e9tais bizarrement assez heureux de me trouver l\u00e0. L’h\u00f4pital \u00e9tait la maison de mon enfance. C’est l\u00e0 o\u00f9 j’allais voir mon p\u00e8re, dans les vapeurs d’\u00e9ther, environn\u00e9 de la consid\u00e9ration g\u00e9n\u00e9rale. L’h\u00f4pital \u00e9tait pour moi un lieu de confort moral.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Et un lieu de regret aussi ?<\/p>\n\n\n\n

\u2014 C’\u00e9tait aussi un lieu de regret. Le m\u00e9decin qui m’a sauv\u00e9 la vie, \u00e7a, c’est une vraie existence. \u00c0 la fin, on peut se regarder dans la glace et se dire qu’on a fait quelque chose.<\/p>\n\n\n\n

Le vertige et la lib\u00e9ration<\/h2>\n\n\n\n

Le regret face \u00e0 cette destin\u00e9e impossible peut-il \u00eatre une clef de lecture pour comprendre les multiples vies de Fran\u00e7ois Sureau, haut fonctionnaire, avocat, militaire, romancier, essayiste, acad\u00e9micien ? Il acquiesce, presque trop vite \u2014 il a d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pondu \u00e0 cette question, on le sent.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Tant qu’\u00e0 n’avoir pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la gr\u00e2ce de pouvoir faire une seule chose et d’y exceller vraiment, autant essayer d’avoir une exp\u00e9rience aussi large que possible.<\/p>\n\n\n\n

Mais pour vraiment saisir tous les chemins parfois contradictoires trac\u00e9s par Sureau, il faut revenir \u00e0 un moment pr\u00e9cis. Il raconte qu’il a \u00e9t\u00e9 ambitieux, \u00ab un court moment \u00bb du moins : entre Sciences Po et l’entr\u00e9e au Conseil d’\u00c9tat. Il \u00e9tait guid\u00e9 par des choses qui existaient encore, estime-t-il, comme l’int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, le service public, l’id\u00e9e de faire une grande carri\u00e8re de haut fonctionnaire.<\/p>\n\n\n\n

Que s’est-il alors pass\u00e9 ? \u00ab Plusieurs choses, mais la principale est tr\u00e8s personnelle. \u00bb Sit\u00f4t arriv\u00e9 au Conseil d’\u00c9tat, le jeune \u00e9narque a fait une lourde d\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Cela m’a lib\u00e9r\u00e9 de l’ambition. \u00c0 partir de ce moment-l\u00e0, je n’ai plus eu l’id\u00e9e d’aller intriguer pour devenir directeur de cabinet du ministre Untel. J’avais d\u00e9j\u00e0 tendance \u00e0 \u00eatre un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des choses ; cet \u00e9pisode psychique m’a d\u00e9finitivement mis \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Sait-on pourquoi on fait une d\u00e9pression ?<\/p>\n\n\n\n

\u2014 On n’en sait rien, m\u00eame apr\u00e8s des ann\u00e9es. Il y a quarante mille raisons d’en faire une. Mais la principale, je crois, est la crainte de d\u00e9cevoir. Quand on a pass\u00e9 sa vie \u00e0 essayer de ne pas d\u00e9cevoir, en r\u00e9ussissant des concours, en faisant ce qui se fait de mieux, et qu’on d\u00e9couvre que de l’autre c\u00f4t\u00e9 il n’y a rien \u2014 rien de substantiellement diff\u00e9rent de ce qu’il y avait avant \u2014, on est saisi par une sorte de vertige. Je me suis retrouv\u00e9 dans un truc qui n’\u00e9tait pas l’objet de mes amours : le droit public, les finances publiques. Le blues du conscrit se double alors d’une inadaptation compl\u00e8te \u00e0 un milieu pour lequel on n’est pas fait. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 c\u00f4t\u00e9 des choses<\/h2>\n\n\n\n

Voil\u00e0 une jolie expression qui pourrait bien correspondre \u00e0 Fran\u00e7ois Sureau. Elle se confirme devant nous, sous nos yeux, quand on le voit bouger dans ces salles remplies d’objets savamment choisis et plac\u00e9s. Elle se confirme encore quand il continue le r\u00e9cit de la r\u00e9v\u00e9lation de sa v\u00e9ritable vocation : \u00ab \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des choses \u00bb, mais aussi \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des gens.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 \u00c0 partir des ann\u00e9es 1982-1983, alors que j’avais \u00e9t\u00e9 ambitieux quand j’\u00e9tais jeune et que j’avais pass\u00e9 le concours de l’\u00c9cole nationale de l’ambition, je me sentais radicalement du c\u00f4t\u00e9 des gouvern\u00e9s et non pas du c\u00f4t\u00e9 des gouvernants. Ceux avec qui je me sentais bien \u00e9taient ceux qui ne d\u00e9cidaient pas, mais qui \u00e9taient les victimes des d\u00e9cisions des autres.<\/p>\n\n\n\n

Du c\u00f4t\u00e9 des gouvern\u00e9s, certes, mais pas n’importe comment. Il y a des r\u00e8gles \u00e0 respecter, ces r\u00e8gles ce sont les libert\u00e9s publiques, et quand elles sont menac\u00e9es Sureau s’insurge. Il en a tir\u00e9, dit-il, \u00ab une tr\u00e8s grande m\u00e9fiance \u00e0 l’\u00e9gard du personnel politique. Presque une r\u00e9pulsion \u00e0 l’\u00e9gard de ceux qui ont pens\u00e9 un matin qu’ils avaient la qualit\u00e9 n\u00e9cessaire pour gouverner les autres. Quelque chose de r\u00e9pugnant et de proche de la folie. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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Sa rencontre avec le sarkozysme va pr\u00e9cipiter la chose. Lui qui avait commenc\u00e9 l’avocature pour gagner sa vie honn\u00eatement \u2014 droit public \u00e9conomique, privatisations \u2014 bascule vers la d\u00e9fense des libert\u00e9s publiques le jour o\u00f9 sa femme, qui a cr\u00e9\u00e9 une association d’aide aux r\u00e9fugi\u00e9s, commence \u00e0 lui passer des dossiers. \u00ab Je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose derri\u00e8re le droit. \u00bb <\/p>\n

Il s’associe \u00e0 Spinosi, avocat de la Ligue des droits de l’homme en cassation. Il plaide au Conseil constitutionnel. Il \u00e9crit avec Jean-Denis Bredin contre la r\u00e9tention de s\u00fbret\u00e9.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

\u2014 De m\u00eame que j’avais voulu voir les th\u00e9\u00e2tres de guerre pour comprendre ce qu’avaient connu les gens de ma famille, je suis pass\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui ne laissent pas totalement tomber quand ils voient un gouvernement sortir une mesure inacceptable. Je me disais : cela commence comme \u00e7a, et un jour cela finit beaucoup plus mal. Je ne voulais pas faire partie de ceux \u00e0 qui l’on demande, plus tard : pourquoi n’as-tu rien fait ?<\/p>\n\n\n\n

Et lorsqu’on lui demande comment il faut s’y prendre quand on se sent gouvern\u00e9, il r\u00e9pond avec une image qui le r\u00e9sume mieux que toutes les autres.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Il y a deux mani\u00e8res. La mani\u00e8re r\u00e9volutionnaire : \u00ab ces gens sont nuls, je vais prendre leur place. \u00bb Et l’autre, qui est plut\u00f4t la mienne, un peu pu\u00e9rile, enfantine : tirer le gouvernement par la manche comme s’il \u00e9tait un adulte, et lui dire : \u00ab ce n’est pas bien, ce que tu fais. Pas dans une position sermonneuse \u2014 j’ai horreur de la grande figure morale. Je me vois plut\u00f4t comme le gamin qui tire une grande personne par la manche : tu ne peux pas faire \u00e7a, je t’en prie, ce n’est pas bien. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Vrai ou faux ?<\/h2>\n\n\n\n

On raconte par exemple que Fran\u00e7ois Sureau a r\u00e9dig\u00e9 les statuts du parti d’Emmanuel Macron, En marche.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Ce n’est pas vrai du tout.<\/p>\n\n\n\n

Ah, alors explications.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Je connaissais Emmanuel Macron quand il \u00e9tait chez Rothschild, parce que je faisais beaucoup de droit des privatisations. J’essayais d’inventer des m\u00e9canismes pour qu’une fois une privatisation r\u00e9ussie, la soci\u00e9t\u00e9 civile y retrouve son compte \u2014 pas un retour dans le giron du gouvernement, mais une esp\u00e8ce d’actionnariat populaire. C’est ce qui l’int\u00e9ressait. On avait travaill\u00e9 ensemble l\u00e0-dessus, on s’\u00e9tait bien entendu.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 \u00c7a s’est arr\u00eat\u00e9 l\u00e0 ?<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Quand il d\u00e9cide de cr\u00e9er son mouvement quand il \u00e9tait ministre de l’\u00c9conomie, il m’invite \u00e0 Bercy, \u00e0 une r\u00e9union o\u00f9 je me suis senti tout \u00e0 fait \u00e9tranger : on avait demand\u00e9 \u00e0 une agence de publicit\u00e9 de venir expliquer ce qu’il fallait faire. Une agence de pub, qui avait trouv\u00e9 des noms, dont \u00ab En marche \u00bb. L\u00e0, je sors un peu de mes gonds : \u00ab En marche, comme dans \u00ab zusammen marchieren ?<\/em> \u00bb En marche, ce n’est juste pas possible. En marche sans cervelle ? \u00bb Je n\u2019ai pas pers\u00e9v\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

On sent que l’histoire n’est pas finie. Alors on insiste un peu et Sureau m\u00e9nage le suspens.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Ensuite, un type qui \u00e9tait je crois \u00e0 l’Institut Montaigne s’est mis en t\u00eate, je ne sais o\u00f9, de dire que c’est moi qui avais \u00e9crit les statuts d’En marche. Ce n’est pas vrai. Un jour, Emmanuel Macron m’avait dit : \u00ab Comment fait-on pour r\u00e9diger les statuts d’un parti politique ? \u00bb Je lui ai r\u00e9pondu : \u00ab C’est une association de la loi de 1901, qui dit qu’elle est un parti politique. Si tu veux, j’ai une excellente collaboratrice qui conna\u00eet bien les associations 1901, elle peut \u00e9crire les statuts. \u00bb C’est elle qui les a r\u00e9dig\u00e9s. Et c’est devenu : Sureau a \u00e9crit les statuts d’En marche.<\/p>\n\n\n\n

Typologie des gouvernants<\/h2>\n\n\n\n

Sureau peut faire preuve du snobisme de ceux qui m\u00e9prisent les gouvernants tout en les fr\u00e9quentant \u2014 ou plut\u00f4t : qui les m\u00e9prisent car ils les fr\u00e9quentent. Son constat est que se produit d’abord un choc des univers : ils ne vivent ni dans le m\u00eame univers temporel ni dans le m\u00eame univers psychique que les autres.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 L’homme politique est avant tout gouvern\u00e9 par l’id\u00e9e non pas de la justice, mais de l’efficacit\u00e9. Et cette id\u00e9e d’efficacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale se double d’une id\u00e9e d’efficacit\u00e9 personnelle. La discussion avec eux est \u00e0 peu pr\u00e8s toujours impossible. Elle ne devient possible qu’apr\u00e8s \u2014 apr\u00e8s qu’ils ont quitt\u00e9 le pouvoir.<\/p>\n\n\n\n

Vous pensiez que c’\u00e9tait tout ? Ce n’est pas tout.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 L’homme politique fran\u00e7ais normal a cess\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir vers vingt, vingt-cinq ans. Il est dans l’univers de la pure manipulation. Quand il arrive au pouvoir, la seule vraie question est de savoir en combien de temps son administration va le prendre en main. J’ai connu des ministres de l’Int\u00e9rieur qui r\u00e9sistent deux mois et demi \u2014 Chev\u00e8nement. Et d’autres qui, en trois jours, alors qu’ils \u00e9taient des humanistes b\u00ealants, se transforment en r\u00e9pressifs casqu\u00e9s. Des gars qui passent en trois jours de la psychologie d’Henri Leclerc \u00e0 celle du pr\u00e9fet Lallement.<\/p>\n\n\n\n

Et le ressort, dit-il, est presque m\u00e9canique : \u00ab En trois jours, ils sont pris en main par le sous-directeur des libert\u00e9s publiques du taser et des menottes en nylon. Quand un homme politique acc\u00e8de au pouvoir, sa premi\u00e8re d\u00e9cision n’est \u00e0 peu pr\u00e8s jamais de r\u00e9fl\u00e9chir. Et au bout de trois semaines ou d’un mois, c’est d\u00e9j\u00e0 trop tard pour le faire de mani\u00e8re utile. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Ni de gauche ni de droite<\/h2>\n\n\n\n

Ou de gauche et de droite. Il en a l’habitude, il attend la question, il s’amuse \u00e0 brouiller les pistes, sa r\u00e9ponse est pr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Vous classez-vous politiquement, r\u00e9fl\u00e9chissez-vous dans ces cat\u00e9gories-l\u00e0 ?<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Oui.<\/p>\n\n\n\n

L\u00e0, l’acad\u00e9micien se met en position de n\u00e9gociation. Il se redresse et replie les jambes.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Je ne dirais pas seulement par facilit\u00e9 que quand je suis avec des gens de droite je me sens \u00e0 gauche, et inversement. C’est plut\u00f4t une question de r\u00e9ticences ou de d\u00e9go\u00fbts compos\u00e9s. \u00c0 la fin des fins, ce qui est p\u00e9nible dans la droite, c’est cette id\u00e9e qu\u2019ont, en d\u00e9finitive, la plupart des gens de droite, que les hi\u00e9rarchies sociales ont quelque chose \u00e0 voir avec des hi\u00e9rarchies de qualit\u00e9. Si vous \u00eates au-dessus, c’est que soit vous, soit vos parents sont d’une qualit\u00e9 sup\u00e9rieure ; que l’ordre social est justifi\u00e9. Je pense qu’un homme de gauche ne pense pas naturellement que l’ordre social est justifi\u00e9. Sous ce rapport, je ne suis pas de droite : ma tendance \u00e9galitaire l’emporte toujours.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Mais ?<\/p>\n\n\n\n

\u2014 De l’autre c\u00f4t\u00e9, ce qui fait que je ne suis pas un homme de gauche, c’est que j’aime bien le pass\u00e9, la tradition, et que je ne supporte pas la religiosit\u00e9 de la gauche, cette mani\u00e8re de vouloir dire le bien \u00e0 la place de tout le monde. Je ne le supporte d\u00e9j\u00e0 pas spirituellement dans ma propre \u00c9glise : je ne crois d\u00e9j\u00e0 pas \u00e0 ma religion, qui est la bonne \u2014 ce n’est pas pour croire \u00e0 la v\u00f4tre, celle du progressisme, qui ne l’est pas.<\/p>\n\n\n\n

Si on \u00e9tait mauvaise langue, on dirait que Sureau est donc au centre. On le lui souffle pour voir sa r\u00e9action. Et \u00e7a ne rate pas.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Ah non, non ! Le centre, c’est l’horreur absolue.<\/p>\n\n\n\n

Sureau est un n\u00e9gociateur, il manie l’art du compromis. Alors il finit par trouver une solution qui peut lui convenir. \u00ab Au bout du compte, je me verrais plut\u00f4t comme un type du genre de Mitterrand, c’est-\u00e0-dire comme un type qui est personnellement de droite et philosophiquement de gauche. Une messe est possible \u2014 c\u2019\u00e9tait dans son testament ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Le pouvoir d\u00e9cal\u00e9<\/h2>\n\n\n\n

En parlant de messe, cette semaine L\u00e9on XIV a publi\u00e9 la premi\u00e8re encyclique consacr\u00e9e \u00e0 l’intelligence artificielle<\/a>. On ne peut pas ne pas interroger Sureau sur ce sujet qui coche \u00e0 peu pr\u00e8s toutes les cases des choses qui l’int\u00e9ressent. C’est finalement l’\u00c9glise qui cherche \u00e0 occuper la place d\u00e9sert\u00e9e depuis laquelle on veut d\u00e9fendre notre libert\u00e9. Faut-il donc passer par Rome pour r\u00e9sister \u00e0 Washington ?<\/p>\n\n\n\n

Les yeux de Sureau semblent sourire. Il r\u00e9pond toujours tr\u00e8s vite, comme s’il anticipait, comme s’il avait toujours un coup d’avance. Le strat\u00e8ge militaire n’est jamais loin. Il n’a pas encore lu la fameuse encyclique, dit-il, mais il va le faire. Il ajoute tout de m\u00eame qu’il est assez peu catholique romain pour ne pas se passionner pour les encycliques en soi.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Je suis frapp\u00e9 par certains int\u00e9gristes qui semblent plus passionn\u00e9s par ce qu’il y a dans les encycliques que par ce qu’il y a dans la Bible, ou par ce que le pape a d\u00e9clar\u00e9 l’avant-veille.<\/p>\n\n\n\n

Par ailleurs, il nous fait remarquer qu’il tient peut-\u00eatre d’une origine partiellement protestante une certaine m\u00e9fiance \u00e0 l’\u00e9gard du si\u00e8ge apostolique.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Notamment le fait d’avoir vu ces derni\u00e8res ann\u00e9es les papes se canoniser entre eux comme des empereurs romains de la d\u00e9cadence, chacun canonisant son pr\u00e9d\u00e9cesseur, ce qui me paraissait extr\u00eamement curieux. Un saint, pour moi, c’est Maximilien Kolbe ou le cur\u00e9 d’Ars, pas un type qui a v\u00e9cu toute sa vie entre la nonciature et le palais du Vatican.<\/p>\n\n\n\n

Sureau s’\u00e9tait beaucoup int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 ce qu’on appelle \u00ab l’encyclique disparue \u00bb, Humani Generis Unitas<\/em>, L’Unit\u00e9 du genre humain. Pie XI avait command\u00e9 cette encyclique, r\u00e9dig\u00e9e par trois j\u00e9suites dans un pavillon de la banlieue parisienne, qui condamnait explicitement l’antis\u00e9mitisme \u2014 ce qui n’est pas le cas de Mit brennender Sorge<\/em>. Elle est remise \u00e0 Pie XI au moment o\u00f9 il meurt. Pie XII la jette au panier. \u00ab C’est une tr\u00e8s belle histoire \u2014 Passelecq et Suchecky en ont fait un beau livre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il \u00e9tend de nouveau ses jambes et conclut, en homme qui a longtemps tourn\u00e9 autour de cette id\u00e9e :<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Le pape est une figure de pouvoir, mais c’est une figure de pouvoir d\u00e9cal\u00e9e par essence. Et j’aime \u00e9norm\u00e9ment le surgissement d’une figure de pouvoir d\u00e9cal\u00e9e qui vient dire son fait aux grandeurs d’\u00e9tablissement.<\/p>\n\n\n\n

Pas de c\u00f4t\u00e9, Thomas More<\/h2>\n\n\n\n

Le pas de c\u00f4t\u00e9, encore lui. C’est aussi ce qui r\u00e9git son \u00e9criture, dit Sureau. Et c’est ce qu’on retrouve dans son dernier livre, le deuxi\u00e8me volet des aventures de Thomas More, Loin de Salonique<\/em>, paru chez Gallimard en f\u00e9vrier, o\u00f9 l’on se trouve en 1913, dans les Balkans, entre les mondes grec et ottoman, quelques semaines avant l’assassinat du roi Georges Ier de Gr\u00e8ce, un an avant l’attentat de Sarajevo. Thomas More, son personnage r\u00e9current, est un policier fran\u00e7ais de la S\u00fbret\u00e9 qui parle toutes les langues de la r\u00e9gion et que l’on prend partout pour l’un des leurs. Un homme sans pass\u00e9, dans une r\u00e9gion qui en a trop.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 On fait ce qu’on peut. Je me m\u00e9fie beaucoup de moi-m\u00eame : n’\u00e9tant pas Chateaubriand, je trouve que ce serait tr\u00e8s cucul de me mettre \u00e0 faire du premier degr\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re personne. Je suis tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 la fiction, m\u00eame l\u00e9g\u00e8re, d\u00e9cal\u00e9e, indirecte. Le monde de l’autofiction m’est \u00e9tranger. Avec les surr\u00e9alistes, l’auteur qui m’a le plus marqu\u00e9 est Nabokov. Il doit y avoir un moyen de raconter des r\u00e9cits qui touchent personnellement tout le monde sans \u00eatre pour autant des confessions personnelles.<\/p>\n\n\n\n

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Dans Loin de Salonique, on trouve un baron juif alsacien titr\u00e9 par l’empereur d’Autriche, Paul Seligmann, qui r\u00eave de tout quitter pour lire Henry Levet et Valery Larbaud, et qui ne part pas. On trouve une jeune championne d’escrime, Marie Salem, qui finira par dispara\u00eetre vers la Palestine avec un certain David Ben Gourion entrevu en \u00e9tudiant d\u00e9sargent\u00e9. On trouve un tableau du Ma\u00eetre du Haut-Rhin vol\u00e9 \u00e0 une famille juive de Strasbourg lors de l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1870. On comprend, \u00e0 l’\u00e9couter, que tout cela ne sort pas tout \u00e0 fait de nulle part.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

\u2014 Il y a, dans ma mani\u00e8re de tourner autour de ces sujets, quelque chose qui vient de tr\u00e8s loin, et qui ne rel\u00e8ve pas de la d\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n

Quand j’\u00e9tais hongrois<\/em>, c’est d’ailleurs le titre du livre qu’il est en train d’\u00e9crire, et qui prolonge cette obsession par un autre d\u00e9tour. Il s’agit d’imaginer un \u00e9tudiant en m\u00e9decine hongrois envoy\u00e9 dans le service du grand-p\u00e8re en 1930, qui devient l’ami de toute la famille et raconte, de son point de vue, ce qu’il a vu de cette famille de 1934 \u00e0 1969.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Racont\u00e9 par un \u00e9tranger. On en revient au pas de c\u00f4t\u00e9, au fond. Cela m’a compl\u00e8tement lib\u00e9r\u00e9 : je peux adopter les points de vue les plus bizarres \u00e0 cause de cela.<\/p>\n\n\n\n

Proust, Nabokov et les surr\u00e9alistes<\/h2>\n\n\n\n

Disons-le car il le dit lui-m\u00eame, la litt\u00e9rature est le vrai domaine de Fran\u00e7ois Sureau. Le premier. Quand on lui demande s’il y a une figure devant sa glace, modestement, \u00e0 qui il aurait voulu ressembler \u2014 Chateaubriand, Hugo, Apollinaire \u2014, il refuse net.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Non, non. Pas par modestie, mais parce que je me sentais \u00e0 la fois incapable de l’\u00eatre et diff\u00e9rent. J’ai adopt\u00e9 une vision un peu kal\u00e9idoscopique.<\/p>\n\n\n\n

Chateaubriand \u00ab naturellement \u00bb parce que c’est \u00ab l’homme du pas de c\u00f4t\u00e9, du d\u00e9placement, de l’ici et l\u00e0 \u00bb. Proust \u00ab \u00e9videmment, celui qui aurait pu me d\u00e9courager d’\u00e9crire : on fait tous l’exp\u00e9rience de lire La Recherche<\/em> jeune et de se dire \u2014 ce n\u2019est pas la peine d\u2019\u00e9crire, tout est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 \u00bb. Nabokov \u00ab \u00e9norm\u00e9ment, sp\u00e9cialement ses r\u00e9cits autobiographiques, Speak, Memory<\/em> (Autres rivages) \u00bb. Et puis Breton et les surr\u00e9alistes, dont il se souvient \u00ab avoir ressenti une \u00e9norme lib\u00e9ration \u00bb \u00e0 la lecture des manifestes.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Le surr\u00e9alisme prend ses racines dans la Premi\u00e8re Guerre, comme le dada\u00efsme \u2014 dans le sentiment d’avoir \u00e9t\u00e9 le jouet de forces cataclysmiques qui vous d\u00e9passent, qu’on essaye de transmuer en quelque chose qui a \u00e0 voir, non pas avec l’art pour l’art, mais avec une meilleure mani\u00e8re d’exercer la vie. Quelque chose qui est de l’ordre du salut. Pour moi, la litt\u00e9rature est toujours all\u00e9e au-del\u00e0 de la litt\u00e9rature. Et si elle ne va pas au-del\u00e0 d’elle-m\u00eame, elle perd \u00e0 mes yeux de son int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n

2027<\/h2>\n\n\n\n

Au risque de g\u00e2ter un peu ce moment po\u00e9tique, parlons \u00e9lection pr\u00e9sidentielle. Ce que Sureau demande \u2014 sans na\u00efvet\u00e9 ni fausse esp\u00e9rance \u2014 c’est aussi un pas de c\u00f4t\u00e9. Car une question persiste : que faudrait-il faire pour 2027 pour \u00e9viter le pire ? Y a-t-il une figure qui se d\u00e9gage dans cette classe politique qu’il estime \u00ab m\u00e9diocre \u00bb ?<\/p>\n\n\n\n

\u2014 \u00c0 mes yeux, aucune. Mais ce n’est pas d\u00fb aux personnes. Je pense que les id\u00e9es politiques naissent enti\u00e8rement des structures, des institutions. L\u00e9on Blum est le fils de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique. Mend\u00e8s France est le fils de la Troisi\u00e8me et de la Quatri\u00e8me. Giscard, Mitterrand, Pompidou sont des fils de la Cinqui\u00e8me. \u00c0 l’heure actuelle, nous avons un r\u00e9gime institutionnel qui n’en est pas un : les partis ont disparu et se sont transform\u00e9s en \u00e9curies pr\u00e9sidentielles. La confusion institutionnelle est totale. Dans cette confusion, il ne peut na\u00eetre ni trajectoire individuelle satisfaisante, ni pens\u00e9e politique organis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Un exemple ?<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Le scrutin uninominal \u00e0 un tour, le scrutin britannique. Vous avez en principe une droite et une gauche. Vous \u00eates oblig\u00e9 de structurer votre projet \u00e0 l’int\u00e9rieur, parce qu’il n’y a qu’un tour. Vous \u00eates oblig\u00e9 de s\u00e9lectionner s\u00e9v\u00e8rement vos candidats. Il n’y a pas de ralliement occulte entre les deux tours, pas de trafic en tout genre. Vous \u00eates oblig\u00e9 d’avoir des options raisonnablement nettes \u2014 elles peuvent vous conduire dans le mur, mais elles sont nettes.<\/p>\n\n\n\n

Sureau en revient \u00e0 ce rapport entre les structures, les destins individuels et les projets politiques. \u00ab Le syst\u00e8me bolivien que nous avons cr\u00e9\u00e9 \u2014 avec moins de coups d’\u00c9tat, mais n\u00e9o-p\u00e9roniste, o\u00f9 l’ex\u00e9cutif est \u00e0 la fois omnipotent, impuissant et totalement irresponsable, pour cinq ans renouvelables \u2014 ne peut apporter que du malheur politique. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Un retour \u00e0 58<\/h2>\n\n\n\n

Vous l’aurez compris, Sureau n’attend rien, ou presque, de l’\u00e9lection \u00e0 venir. \u00ab C’est quand m\u00eame effarant. On va \u00e9lire une nouvelle personne et c’est assez simple : \u00e7a sera l’extr\u00eame droite et \u00e7a sera d\u00e9lirant, ou \u00e7a sera l’extr\u00eame gauche et \u00e7a sera bl\u00e2mable, ou \u00e7a sera le centre et \u00e7a sera le bordel comme maintenant. Cette \u00e9lection me navre par quelque bout qu’on la prenne. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Mais comme on insiste et qu’on lutte contre le fatalisme, si un candidat \u00e0 la pr\u00e9sidentielle veut son soutien, voici ce qu’il doit faire :<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Je serais partisan d’une r\u00e9forme. Je ferais la campagne d’un candidat \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique qui dirait au peuple : je vais vous rendre une d\u00e9mocratie digne de ce nom. Sit\u00f4t \u00e9lu, je r\u00e9unirai une convention constitutionnelle pour revenir peu ou prou au d\u00e9but de la Cinqui\u00e8me R\u00e9publique. Je transf\u00e9rerai le pouvoir de nomination des responsables au Premier ministre. Je mettrai fin au \u00ab domaine r\u00e9serv\u00e9 \u00bb. Je renforcerai la responsabilit\u00e9 politique \u2013 m\u00eame personnelle \u2013 des ministres. Et dans la foul\u00e9e, ayant fait cette proposition constitutionnelle, je dissoudrai l’Assembl\u00e9e nationale. De ces \u00e9lections jaillira un gouvernement que les gens auront choisi et qui aura le pouvoir.<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Est-ce une Sixi\u00e8me R\u00e9publique ?<\/p>\n\n\n\n

\u2014 Non, c’est juste un retour \u00e0 1958.<\/p>\n\n\n\n

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\u00c0 bon entendeur, que le message soit transmis. Cartouche s’est lev\u00e9, c’est peut-\u00eatre le signal, il est temps de s’en aller. Sureau nous raccompagne. Il est triste et inquiet, il va bient\u00f4t devoir d\u00e9m\u00e9nager car il loue cet appartement qui lui va si bien et un milliardaire fran\u00e7ais s’appr\u00eate \u00e0 racheter tout l’immeuble. <\/p>\n

Ce qui l’emb\u00eate surtout, c’est le changement de bureau, de lieu d’\u00e9criture. <\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Il a ses habitudes, il y tient, entour\u00e9 de son k\u00e9pi, de ses livres, des portraits qui le regardent, de ses voiliers en peinture et en maquette qui lui permettent de rester \u00e0 flot et de garder le cap.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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