{"id":337031,"date":"2026-05-30T02:05:52","date_gmt":"2026-05-30T00:05:52","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=337031"},"modified":"2026-05-30T02:05:54","modified_gmt":"2026-05-30T00:05:54","slug":"rapport-machiavel","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/rapport-machiavel\/","title":{"rendered":"Rester libres avec Machiavel"},"content":{"rendered":"\n
En tant que secr\u00e9taire du Conseil des Dix, l\u2019instance charg\u00e9e des affaires de la paix et de la guerre de la R\u00e9publique florentine, Machiavel joue un r\u00f4le clef dans la conception et la mise en \u0153uvre pratique de la d\u00e9fense autonome de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n
Convaincu que les d\u00e9faites des petits \u00c9tats pendant les guerres d\u2019Italie proc\u00e8dent de la d\u00e9pendance aux mercenaires (condottieri<\/em>), il persuade les autorit\u00e9s de lever une milice recrut\u00e9e parmi les sujets de la campagne (contado<\/em>) florentine et soumise \u00e0 un entra\u00eenement r\u00e9gulier. Pour Florence, il s\u2019agit avec cette nouvelle milice, l\u2019ordinanza<\/em>, de retrouver ses \u00ab armes propres \u00bb, sans lesquelles aucune r\u00e9publique ne peut conserver sa libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1506, la premi\u00e8re phase de l\u2019ordinanza <\/em>est achev\u00e9e : ses opposants, malgr\u00e9 leurs craintes, estiment que \u00ab l\u2019ordre en lui-m\u00eame est bon \u00bb et ces nouveaux soldats jouissent d\u2019une \u00ab bonne r\u00e9putation \u00bb aupr\u00e8s du peuple florentin. <\/p>\n\n\n\n Machiavel appara\u00eet comme le principal artisan de cette r\u00e9alisation, ce dont t\u00e9moigne le cardinal Francesco Soderini le 4 mars 1506, en lui \u00e9crivant : \u00ab Et ce ne doit pas \u00eatre une mince satisfaction pour vous d\u2019avoir de vos mains facilit\u00e9 le d\u00e9but d\u2019une si digne chose : veuillez pers\u00e9v\u00e9rer et la mener \u00e0 la fin d\u00e9sir\u00e9e \u00bb. Il reste \u00e0 passer des faits \u00e0 la loi, en encadrant la mise en place de l\u2019ordinanza<\/em> par un texte l\u00e9gislatif et par la cr\u00e9ation d\u2019une magistrature ad hoc<\/em>. Machiavel s\u2019en occupe \u00e0 son retour d\u2019une longue mission aupr\u00e8s du pape Jules II, qui dure de la fin ao\u00fbt \u00e0 la fin octobre 1506.<\/p>\n\n\n\n Le premier texte que Machiavel \u00e9crit sur la milice florentine, outre ses lettres au nom des Dix, a pour titre La Cause de l\u2019ordinanza, o\u00f9 elle en est et ce qu\u2019il faudrait faire<\/em>. Il est adress\u00e9 aux Dix et r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 leur demande.<\/p>\n\n\n\n Les points d\u00e9velopp\u00e9s dans ce bref \u00e9crit de Machiavel seront repris sous forme de normes juridiques dans le texte de la Provisione<\/em> (c\u2019est ainsi que les Florentins nomment les textes de loi) pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la Seigneurie le 1er d\u00e9cembre 1506 et vot\u00e9e par le Grand Conseil le 5 d\u00e9cembre.<\/p>\n\n\n\n La Cause de l\u2019ordinanza<\/em> comme la Provisione<\/em> partent d\u2019un constat que tous partagent, selon lequel la R\u00e9publique a besoin de justice et d\u2019armes, mais la Provisione<\/em>, moins pessimiste \u2014 ou tout simplement plus \u00ab institutionnelle \u00bb \u2014 ne reprend pas la remarque aigre-douce, voire provocatrice, de la Cause<\/em> traduite int\u00e9gralement ici : \u00ab Vous, de la justice, vous n\u2019en avez pas beaucoup et des armes pas du tout \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Machiavel sait jongler entre les diff\u00e9rents registres, en fonction des destinataires et des conditions de r\u00e9ception. On peut se dire entre soi \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire entre les Dix et leur secr\u00e9taire \u2014 que la justice aussi fait d\u00e9faut, mais on ne saurait bien s\u00fbr l\u2019\u00e9crire dans un texte de loi qui ne peut que dire ce que doit \u00eatre l\u2019\u00e9tat satisfaisant de l\u2019administration de la justice.<\/p>\n\n\n\n Vous m\u2019avez demand\u00e9 que je vous \u00e9crive quel est le fondement de cette ordinanza<\/em> et o\u00f9 elle en est. Je vais le faire ; et, pour que vous compreniez mieux, je partirai d\u2019un peu haut et vous aurez la patience de la lire.<\/p>\n\n\n\n La tonalit\u00e9 de ces premiers mots oscille entre celle d\u2019une lettre amicale (voire plaisante, comme c\u2019est souvent le cas dans les lettres famili\u00e8res de Machiavel) et la r\u00e9ponse s\u00e9rieuse \u00e0 une question qui l\u2019est tout autant : demander au principal artisan de la cr\u00e9ation de la milice florentine o\u00f9 l\u2019on en est et ce qu\u2019il faut faire \u00e0 pr\u00e9sent.<\/em><\/p>\n\n\n\n Je ne m’attarderai pas sur la question de savoir s’il \u00e9tait bon ou non de mettre votre \u00c9tat en armes : parce que, comme chacun sait, qui dit empire, royaume, principat, r\u00e9publique, qui dit hommes qui commandent, en commen\u00e7ant par le premier degr\u00e9 et en descendant jusqu\u2019au patron d\u2019un brigantin, dit justice et armes. Vous, de la justice, vous n\u2019en avez pas beaucoup et des armes pas du tout ; et la fa\u00e7on de recouvrer l\u2019une et l\u2019autre, c\u2019est seulement de s\u2019armer par d\u00e9lib\u00e9ration publique, et en bon ordre, et de le maintenir.<\/p>\n\n\n\n Ce principe que \u00ab chacun sait \u00bb n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un des fondements du droit romain, \u00e9nonc\u00e9 d\u00e8s les premi\u00e8res lignes de la pr\u00e9face des <\/em>Institutiones de Justinien : \u00ab Il importe que la majest\u00e9 imp\u00e9riale soit non seulement d\u00e9cor\u00e9e d\u2019armes mais aussi arm\u00e9e de lois afin que, dans les deux temps, celui des guerres et celui de la paix, elle puisse \u00eatre gouvern\u00e9e droitement. \u00bb Le lien entre justice et armes constituant le socle de l\u2019ordre r\u00e9publicain est repris dans la <\/em>Provisione de d\u00e9cembre 1506 (\u00ab les r\u00e9publiques et les \u00c9tats qui, par le pass\u00e9, se sont maintenus et d\u00e9velopp\u00e9s, ont toujours eu pour premier fondement la justice et les armes \u00bb). Il appara\u00eet souvent dans les textes ult\u00e9rieurs, \u00e0 commencer par <\/em>Le Prince, dans lequel Machiavel \u00e9crit \u00e0 nouveau que le fondement de tout \u00c9tat est constitu\u00e9 de ces deux \u00e9l\u00e9ments, indissociablement li\u00e9s : \u00ab Les principaux fondements que doivent avoir tous les \u00c9tats, les vieux comme les nouveaux ou les mixtes, sont les bonnes lois et les bonnes armes. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n Ne vous laissez pas tromper par ces cent ann\u00e9es durant lesquelles vous avez v\u00e9cu et subsist\u00e9 autrement ; car, si vous examinez attentivement ces temps-l\u00e0 et ceux d’aujourd’hui, vous verrez qu’il est impossible de pr\u00e9server votre libert\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n La Cause de l\u2019<\/em>ordinanza continue en faisant \u00e0 grands traits l\u2019histoire et la g\u00e9ographie de la milice florentine, fond\u00e9e en grande partie sur une r\u00e9flexion sophistiqu\u00e9e quant au d\u00e9ploiement de la r\u00e9forme dans l\u2019espace de l\u2019\u00c9tat florentin. Constitu\u00e9 de fa\u00e7on progressive, avec une acc\u00e9l\u00e9ration des choses au cours du XVe si\u00e8cle, l\u2019\u00c9tat florentin ne peut revendiquer ni coh\u00e9sion ni unit\u00e9, comme l\u2019ont prouv\u00e9 les r\u00e9voltes de Pise et d\u2019Arezzo, d\u00e9cisives dans la construction des positions machiav\u00e9liennes.\u00a0 Mais, comme il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une question qui ne souffre aucune ambigu\u00eft\u00e9, et que, m\u00eame si l\u2019on devait en d\u00e9battre, il faudrait aborder le sujet sous un autre angle, je ne m\u2019y attarderai pas. En partant du principe que la d\u00e9cision a \u00e9t\u00e9 prise et qu\u2019il convient de s\u2019armer, et dans le but de mettre l\u2019\u00c9tat de Florence en armes, il \u00e9tait n\u00e9cessaire d\u2019examiner comment cette milice devait \u00eatre mise en place. Et, compte tenu de la structure de votre \u00c9tat, qui se divise en ville (citt\u00e0<\/em>), campagne (contado<\/em>) et district (distretto<\/em>), il fallait donc mettre en place cette milice dans l\u2019un de ces lieux, ou dans deux, ou dans les trois \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n Machiavel rappelle que l\u2019\u00c9tat florentin \u00e9tant divis\u00e9 entre la cit\u00e9, le <\/em>contado (la campagne environnante) et le <\/em>distretto (la partie de l\u2019\u00e9tat florentin comprenant les villes sujettes et leurs campagnes respectives), le premier choix \u00e0 faire concernait la partie de l\u2019\u00e9tat o\u00f9 il fallait commencer \u00e0 lever les troupes.\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n Et comme les grandes entreprises doivent \u00eatre men\u00e9es avec prudence, il \u00e9tait impossible, de toute fa\u00e7on, que ce soit par deux des lieux susmentionn\u00e9s ou par les trois, de l\u2019introduire sans confusion ni danger : il fallait donc en choisir un. Et l\u2019id\u00e9e de prendre la ville ne plut pas, car quiconque consid\u00e8re une arm\u00e9e, en la divisant grossi\u00e8rement, la trouve compos\u00e9e d\u2019hommes qui commandent et qui ob\u00e9issent et d\u2019hommes qui combattent \u00e0 pied et qui combattent \u00e0 cheval ; et comme il fallait instaurer une organisation militaire dans une province peu habitu\u00e9e aux armes, il fallait, comme pour toutes les autres disciplines, commencer par la partie la plus facile ; et il est sans doute plus facile d\u2019introduire une milice \u00e0 pied qu\u2019\u00e0 cheval, et il est plus facile d\u2019apprendre \u00e0 ob\u00e9ir qu\u2019\u00e0 commander. Et comme votre cit\u00e9 et vous devez \u00eatre ceux qui combattent \u00e0 cheval et commandent, on ne pouvait pas commencer par vous, parce que cette partie-l\u00e0 est la plus difficile ; il fallait commencer par ceux qui doivent ob\u00e9ir et combattre \u00e0 pied : et c\u2019est le cas de ceux de votre campagne (contado<\/em>). Il ne semblait pas non plus opportun de prendre ce district (distretto<\/em>), m\u00eame si l\u2019on pouvait y introduire une milice \u00e0 pied, car cela n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 une solution s\u00fbre pour votre ville, surtout dans les zones du district o\u00f9 se trouvent de grands nids [de r\u00e9bellion], o\u00f9 une province pourrait s\u2019imposer ; car les m\u0153urs de la Toscane sont telles que, si quelqu\u2019un sentait qu\u2019il pouvait vivre \u00e0 ses d\u00e9pens, il ne voudrait plus de ma\u00eetre, surtout s\u2019il se trouvait lui-m\u00eame arm\u00e9 et le ma\u00eetre d\u00e9sarm\u00e9 : c\u2019est pourquoi, pour ce district, il faut soit ne jamais le mettre en armes, soit attendre que les forces arm\u00e9es de votre campagne aient pris pied et soient reconnues. Les lieux du district qu\u2019il ne faut pas armer sont ceux o\u00f9 se trouvent de grands nids, comme Arezzo, Borgo a San Sipolcro, Cortona, Volterra, Pistoia, Colle, San Giminiano ; les autres, o\u00f9 se trouvent plut\u00f4t des ch\u00e2teaux, comme la Romagne, la Lunigiana, etc., n\u2019ont pas grande importance, car ils ne reconnaissent d\u2019autre patron que Florence, et n\u2019ont pas de seigneur particulier, comme c\u2019est le cas dans votre campagne ; car le Casentino, le Valdarno inf\u00e9rieur et sup\u00e9rieur, le Mugello, etc., bien qu\u2019ils soient peupl\u00e9s d\u2019hommes, n\u2019ont nulle part o\u00f9 se rallier si ce n\u2019est \u00e0 Florence ; et ils ne peuvent plus se r\u00e9unir pour mener une entreprise.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Le choix du <\/em>contado et non du <\/em>distretto est justifi\u00e9 par les \u00ab humeurs \u00bb (<\/em>umori) de Toscane, qui pourraient amener certaines cit\u00e9s sujettes, surtout lorsqu\u2019elles forment ce que le texte nomme \u00ab de gros nids \u00bb, \u00e0 se rebeller si elles \u00e9taient arm\u00e9es. Machiavel donne d\u2019ailleurs la liste de ces \u00ab lieux du <\/em>distretto qu\u2019il ne faut pas armer \u00bb : ce sont \u00ab Arezzo, Borgo a San Sepolcro, Cortona, Volterra, Pistoia, Colle, San Giminiano \u00bb. Mais il pr\u00e9cise qu\u2019on peut armer les lieux du distretto \u00ab qui ne reconnaissent d\u2019autre patron que Florence \u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n C’est ainsi que cette ordinanza<\/em> a \u00e9t\u00e9 mise en place dans la campagne, o\u00f9, pour l’organiser, il fallait lui donner un ordre et une m\u00e9thode : c’est-\u00e0-dire d\u00e9terminer sous quel \u00e9tendard ils devaient combattre, les armes dont ils devaient se munir, d\u00e9signer ceux qui devaient servir sous chaque \u00e9tendard et leur assigner des chefs charg\u00e9s de les entra\u00eener.<\/p>\n\n\n\n Ce sont donc des crit\u00e8res politiques (\u00e9viter que l\u2019armement de sujets puisse avoir des effets sur la domination de Florence) qui ont \u00e9t\u00e9 pris en compte dans la cr\u00e9ation de la milice ; on peut ajouter qu\u2019au-del\u00e0 de la difficult\u00e9 dont parle le texte, ce sont bien aussi des crit\u00e8res politiques qui ont amen\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rer l\u2019armement des citoyens florentins, prompts \u00e0 s\u2019en prendre les uns aux autres et dont une partie non n\u00e9gligeable, en particulier parmi les \u00ab premiers citoyens \u00bb, n\u2019avait qu\u2019une confiance limit\u00e9e dans la politique men\u00e9e par Soderini.<\/em><\/p>\n\n\n\n Quant aux armes, celles qui leur sont fournies sont bien connues. Quant aux insignes, il a sembl\u00e9 bon que ce soient toutes des banni\u00e8res portant le m\u00eame embl\u00e8me du lion, afin que tous vos hommes soient attach\u00e9s \u00e0 une m\u00eame cause, n\u2019aient d\u2019autre objectif que l\u2019embl\u00e8me public, et deviennent ainsi ses partisans. Les champs sont distincts afin que chacun reconnaisse le sien ; ils sont num\u00e9rot\u00e9s afin que la ville puisse en tenir compte et les commander plus facilement.<\/p>\n\n\n\n Comme en h\u00e9raldique, le mot champ fait ici r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la couleur du fond des drapeaux.<\/em><\/p>\n\n\n\n Il fallait donner \u00e0 ces drapeaux un nom de localit\u00e9, et pour cela, il fallait soit red\u00e9finir votre localit\u00e9, soit reprendre ses anciens noms ; et comme il est divis\u00e9 en capitaineries, vicariats, bailliages, communes et villages, il a sembl\u00e9, si l\u2019on voulait suivre l\u2019un de ces ordres, de d\u00e9limiter ces drapeaux en fonction des bailliages, les autres d\u00e9limitations \u00e9tant soit trop larges, soit trop \u00e9troites. C\u2019est pourquoi on a attribu\u00e9 une banni\u00e8re (bandiera<\/em>) \u00e0 chaque podesteria<\/em> ; et pour deux, trois, quatre et cinq banni\u00e8res, on a nomm\u00e9 un conn\u00e9table charg\u00e9 de les diriger selon la facilit\u00e9 de les rassembler et selon le nombre d\u2019hommes inscrits sous ces banni\u00e8res ; de sorte que les trente banni\u00e8res que vous poss\u00e9dez sont plac\u00e9es sous l\u2019autorit\u00e9 de onze conn\u00e9tables, et les lieux o\u00f9 ils sont affect\u00e9s sont : Mugello, Firenzuola, Casentino, le Valdarno sup\u00e9rieur et inf\u00e9rieur, Pescia et la Lunigiana. Il semblait bon, encore qu\u2019on ne l\u2019ait pas fait, d\u2019inscrire sous chaque banni\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire dans chaque podesteria<\/em>, le plus d\u2019hommes possible, parce que, comme l\u2019a dit messer<\/em> Ercole Bentivoglio dans l\u2019un de ses \u00e9crits, cet ordre doit vous servir toujours pour votre r\u00e9putation et parfois pour les actions ; et un petit nombre d\u2019hommes ne peut servir pour votre r\u00e9putation et par ailleurs, pour les actions, on ne peut tirer un grand nombre d\u2019hommes d\u2019un petit, s\u2019il le fallait, mais on peut bien en tirer un petit nombre d\u2019un grand. Rien n\u2019emp\u00eache non plus de maintenir en ordre, dans les villages, un nombre suffisant d\u2019hommes, sans les obliger \u00e0 effectuer plus de douze ou seize montres par an et en leur laissant toute libert\u00e9 d\u2019aller o\u00f9 ils veulent pour vaquer \u00e0 leurs occupations.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Les r\u00e8gles \u00e0 suivre, minutieusement \u00e9tablies, permettent \u00e9galement de faire conna\u00eetre cette nouvelle fa\u00e7on de faire et de lui donner cette \u00ab r\u00e9putation \u00bb, dont il a d\u00e9j\u00e0 point\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 et le statut : au moins deux fois par an, en f\u00e9vrier et en septembre, il faut faire \u00ab de grosses montres \u00bb en divers lieux du territoire florentin.\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n C\u2019est pourquoi il est plus prudent d\u2019en avoir un grand nombre ob\u00e9issant aux ordres, dans l\u2019intention de ne pas avoir \u00e0 intervenir ni \u00e0 chasser de chez lui celui qui a une raison valable d\u2019y rester, ou celui dont on sait qu\u2019il est inutile. Ainsi, pour la r\u00e9putation, un grand nombre est utile, mais pour l\u2019action, un nombre plus restreint et de qualit\u00e9 l\u2019est davantage : car on pourra toujours en faire un nouveau choix, et mieux encore apr\u00e8s les avoir vus plusieurs fois en personne qu\u2019en ne les ayant pas vus. Vous vous trouvez donc inscrits dans les lieux susmentionn\u00e9s, et sous trente banni\u00e8res et onze conn\u00e9tables, plus de cinq mille hommes ; vous avez fait une montre de mille deux cents hommes \u00e0 Florence. Bien que nouvelles, les choses se sont d\u00e9roul\u00e9es de mani\u00e8re tr\u00e8s ordonn\u00e9e ; mais elles ne peuvent plus rester ainsi, car il faut soit que l\u2019entreprise \u00e9choue, soit qu\u2019elle s\u00e8me le d\u00e9sordre : car, sans leur donner de chef et de guide, on ne peut tenir t\u00eate aux ennemis qui l\u2019attaquent. Le chef qu\u2019il faut leur donner, c\u2019est faire une loi qui en dispose et une magistrature qui l\u2019observe ; et dans cette loi il faut pourvoir \u00e0 cela : que les inscrits soient bien ordonn\u00e9s, qu\u2019ils ne puissent pas nuire et qu\u2019on les r\u00e9mun\u00e8re. Pour les maintenir disciplin\u00e9s, il faut que ce magistrat ait le pouvoir de les punir et la facult\u00e9 de le faire, et que la loi l\u2019oblige \u00e0 accomplir tout ce qui est essentiel \u00e0 cette fin de telle sorte que, s\u2019il n\u00e9gligeait de le faire, il causerait un pr\u00e9judice ; il faut donc l\u2019obliger \u00e0 en maintenir un nombre suffisant pour garder les banni\u00e8res et les conn\u00e9tables, \u00e0 pourvoir aux armes, \u00e0 leur faire faire des exercices et \u00e0 les inspecter, \u00e0 v\u00e9rifier les comptes de chacun et \u00e0 les radier, \u00e0 certaines dates et \u00e0 certains moments, puis \u00e0 les r\u00e9int\u00e9grer, en y m\u00ealant quelque peu de religion pour les rendre plus ob\u00e9issants.<\/p>\n\n\n\n L\u2019administration de l\u2019arm\u00e9e doit prendre toute sa place dans la temporalit\u00e9 r\u00e9publicaine, selon des formes de ritualisation qui ne sont pas sans rappeler les c\u00e9r\u00e9monies traditionnelles li\u00e9es \u00e0 la rotation des charges. La temporalit\u00e9 de la milice n\u2019est pas seulement celle de la guerre : elle rel\u00e8ve aussi des temps et des rythmes de la vie de la cit\u00e9. C\u2019est sans doute une des raisons pour lesquelles \u00e9merge cet \u00e9l\u00e9ment nouveau dans la <\/em>Cagione : ce \u00ab quelque peu de religion \u00bb. Quant \u00e0 ordonner qu\u2019ils ne puissent nuire, il faut consid\u00e9rer qu\u2019ils peuvent nuire de deux mani\u00e8res : soit entre eux, soit contre la ville. S\u2019ils nuisent entre eux, ils peuvent se blesser mutuellement, ou se rassembler pour faire du mal, comme ils en ont l\u2019habitude. Dans le premier cas, il convient de doubler leur peine, et surtout pour ceux qui blessent lors des foires ; mais s\u2019ils blessent ailleurs, alors on pourrait appliquer les anciennes lois. S\u2019ils organisaient des rassemblements publics, il faudrait faire une d\u00e9monstration vive et grande contre celui qui en serait le chef ; et un seul exemple suffit longtemps dans la m\u00e9moire des hommes. Contre la ville, ces gens peuvent nuire de plusieurs mani\u00e8res : soit en se rebellant et en s\u2019alliant \u00e0 un \u00e9tranger, soit en \u00e9tant malmen\u00e9s par un magistrat ou par un particulier. Quant \u00e0 s\u2019allier \u00e0 un \u00e9tranger, les hommes en poste dans les lieux susmentionn\u00e9s ne peuvent le faire, de cela il ne faut pas douter. Quant \u00e0 \u00eatre malmen\u00e9s par un magistrat, il est n\u00e9cessaire d\u2019organiser les choses de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019ils reconnaissent plusieurs sup\u00e9rieurs. Et en consid\u00e9rant en quoi ils doivent reconna\u00eetre leur sup\u00e9rieur, il me semble qu\u2019ils doivent reconna\u00eetre celui qui les maintient en ordre chez eux, celui qui les commande \u00e0 la guerre, et celui qui les r\u00e9mun\u00e8re. Et comme il serait dangereux qu\u2019ils reconnaissent toutes ces autorit\u00e9s en un seul sup\u00e9rieur, il serait bon que ce nouveau magistrat les maintienne en ordre dans le pays ; que les Dix les commandent ensuite \u00e0 la guerre ; et que les Seigneurs, les Coll\u00e8ges, les Dix et le nouveau magistrat les r\u00e9compensent et les r\u00e9mun\u00e8rent : ainsi, ils en viendraient toujours \u00e0 confondre leur sup\u00e9rieur, et \u00e0 reconna\u00eetre un sup\u00e9rieur public et non un sup\u00e9rieur priv\u00e9. Et comme une multitude sans chef n\u2019a jamais fait de mal, ou que si elle en fait, il est facile de la r\u00e9primer, il faut veiller sur les chefs \u00e0 qui l\u2019on confie continuellement les drapeaux pour les gouverner, afin qu\u2019ils n\u2019usent pas d\u2019une autorit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 ce qui leur revient ; autorit\u00e9 qu\u2019ils peuvent acqu\u00e9rir de plusieurs mani\u00e8res : soit en restant continuellement \u00e0 la t\u00eate de ces drapeaux, soit en y ayant des int\u00e9r\u00eats. Il faut donc veiller \u00e0 ce que nul natif des lieux o\u00f9 se trouve une banni\u00e8re, ou qui y poss\u00e8de une maison ou des biens, ne puisse la gouverner ; mais qu\u2019on prenne des gens du Casentino pour le Mugiello, et pour le Casentino des gens du Mugiello. Et comme l\u2019autorit\u00e9 s\u2019acquiert avec le temps, il est bon de proc\u00e9der chaque ann\u00e9e \u00e0 la rotation des conn\u00e9tables, de leur confier de nouvelles administrations et de leur interdire pendant quelques ann\u00e9es l\u2019acc\u00e8s \u00e0 leurs premi\u00e8res administrations. Lorsque toutes ces choses seront bien ordonn\u00e9es et mieux observ\u00e9es, il n\u2019y aura pas lieu de douter. Quant \u00e0 les r\u00e9compenser, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019y penser pour l\u2019instant ; il suffirait seulement de leur conf\u00e9rer l\u2019autorit\u00e9, comme indiqu\u00e9 ci-dessus, puis de proc\u00e9der aux r\u00e9compenses au fur et \u00e0 mesure, selon leurs m\u00e9rites. Cet ordre bien \u00e9tabli dans la campagne doit n\u00e9cessairement s’\u00e9tendre peu \u00e0 peu \u00e0 la ville, et il sera tr\u00e8s facile de l’y introduire et vous vous rendrez compte aussi quelle diff\u00e9rence il y a entre avoir parmi ses citoyens des soldats par \u00e9lection et non par corruption, comme vous les avez \u00e0 pr\u00e9sent ; parce que si quelqu\u2019un n\u2019a pas voulu ob\u00e9ir \u00e0 son p\u00e8re et a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans les bordels, il deviendra soldat ; mais sortant d\u2019\u00e9coles honn\u00eates et ayant une bonne \u00e9ducation, ils pourront s\u2019honorer eux-m\u00eames et honorer leur patrie. <\/strong>Il s’agit avant tout de commencer \u00e0 donner de la r\u00e9putation \u00e0 cet apprentissage, ce qui adviendra n\u00e9cessairement, en consolidant bien ces mesures qui ont \u00e9t\u00e9 mises en place dans les campagnes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Et si les clefs pour organiser notre r\u00e9sistance \u00e9taient dans la Florence du XVIe si\u00e8cle ?<\/p>\n","protected":false},"featured_media":337080,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"staff":[4188,3554],"editorial_format":[4916],"week":[4976],"geo":[],"class_list":["post-337031","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-jean-claude-zancarini","staff-jeanlouis-fournel","editorial_format-textes"],"acf":{"_thumbnail_id":337080,"excerpt":"Et si les clefs pour organiser notre r\u00e9sistance \u00e9taient dans la Florence du XVIe si\u00e8cle ?","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nLa Cause de l\u2019ordinanza<\/em>, o\u00f9 elle en est et ce qu\u2019il faudrait faire<\/h2>\n\n\n\n
Le gouvernement du territoire ne rel\u00e8ve pas simplement du contr\u00f4le militaire et cette question constitue l\u2019un des n\u0153uds cruciaux de la r\u00e9flexion politique des Florentins. Ces derniers consid\u00e8rent que leur \u00c9tat a \u00e9t\u00e9 \u00e9difi\u00e9 et s\u2019est \u00e9largi trop r\u00e9cemment pour ne pas \u00eatre un espace fragile, soumis \u00e0 la contrainte de forces centrifuges. C\u2019est l\u00e0 l\u2019une des explications \u2014 une autre \u00e9tant l\u2019irruption des nouvelles guerres \u00e0 partir de 1494 \u2014 pour l\u2019\u00e9troite imbrication du politique et du militaire dans la pens\u00e9e politique r\u00e9publicaine.<\/em><\/p>\n\n\n\n
Le texte de la <\/em>Provisione pr\u00e9cisera \u00e9galement que, lors des deux \u00ab grandes montres \u00bb annuelles, il s\u2019agira de \u00ab faire dire une messe solennelle du Saint-Esprit en un lieu o\u00f9 tous les hommes rassembl\u00e9s puissent l\u2019entendre ; et apr\u00e8s ladite messe, la personne d\u00e9put\u00e9e \u00e0 cela doit leur dire les mots qui conviennent en semblable c\u00e9r\u00e9monie ; et puis leur lire tout ce qu\u2019ils doivent observer et leur demander de jurer solennellement en faisant toucher de la main, \u00e0 chacun d\u2019eux, le livre saint des \u00c9vangiles \u00bb. Ainsi appara\u00eet, pour la premi\u00e8re fois, par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une r\u00e9flexion sur la milice, le r\u00f4le politique de la religion.<\/em><\/p>\n\n\n\n