{"id":335394,"date":"2026-05-23T07:37:48","date_gmt":"2026-05-23T05:37:48","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=335394"},"modified":"2026-05-23T07:47:43","modified_gmt":"2026-05-23T05:47:43","slug":"zizek-matrix","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/zizek-matrix\/","title":{"rendered":"La pilule rouge de Matrix avec Slavoj Zizek"},"content":{"rendered":"\n
La premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu Matrix<\/em> dans un petit cin\u00e9ma de quartier en Slov\u00e9nie, j\u2019ai eu la chance d\u2019\u00eatre assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du spectateur id\u00e9al pour appr\u00e9cier le film : un idiot. Plus exactement, un jeune d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, situ\u00e9 \u00e0 ma droite, tellement absorb\u00e9 par l\u2019\u00e9cran qu\u2019il d\u00e9rangeait sans cesse les autres spectateurs avec des exclamations bruyantes du type : \u00ab Mon Dieu, mais alors la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019existe pas ! \u00bb\u2026 Quoi de mieux que cette immersion na\u00efve ? Je la pr\u00e9f\u00e8re en tout cas aux interpr\u00e9tations pseudo-sophistiqu\u00e9es des intellectuels, philosophes ou psychanalystes qui noient le film sous de subtiles distinctions conceptuelles. <\/p>\n\n\n\n Rien d\u2019\u00e9tonnant, en revanche, \u00e0 ce que Matrix<\/em> exerce un irr\u00e9sistible attrait intellectuel : \u00e0 l\u2019image du test de Rorschach, le film incarne \u00e0 lui seul un processus de reconnaissance universel, un face \u00e0 face avec Dieu, qui semble toujours vous fixer droit dans les yeux, quel que soit l\u2019angle sous lequel on le regarde. Tous les points de vue s\u2019y refl\u00e8tent. Mes amis lacaniens me disent que les r\u00e9alisatrices ont s\u00fbrement lu Lacan ; les partisans de l’\u00c9cole de Francfort voient dans Matrix<\/em> l’incarnation extrapol\u00e9e de la Kulturindustrie<\/em>, cette Substance sociale ali\u00e9n\u00e9e et r\u00e9ifi\u00e9e (du Capital) qui prend directement le contr\u00f4le, colonise notre vie int\u00e9rieure m\u00eame, et nous utilise comme source d’\u00e9nergie ; les adeptes du New Age y voient la source de sp\u00e9culations selon lesquelles notre monde ne serait qu’un mirage g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par un Esprit mondial incarn\u00e9 dans le World Wide Web. On pourrait faire remonter cette g\u00e9n\u00e9alogie \u00e0 la R\u00e9publique <\/em>de Platon : Matrix ne rejoue-t-il pas le motif platonicien de la caverne (des \u00eatres humains ordinaires en lieu et place des prisonniers, mais eux aussi solidement attach\u00e9s \u00e0 leur si\u00e8ge et contraints de regarder le spectacle fantomatique de ce qu\u2019ils consid\u00e8rent \u00e0 tort comme la r\u00e9alit\u00e9) ? La diff\u00e9rence majeure, bien s\u00fbr, est que lorsque certains individus \u00e9chappent \u00e0 leur sort dans la caverne et sortent \u00e0 la surface de la Terre, ce qu\u2019ils y trouvent n\u2019est plus la surface lumineuse \u00e9clair\u00e9e par les rayons du Soleil, le Bien supr\u00eame, mais l\u2019accablant \u00ab d\u00e9sert du r\u00e9el \u00bb. Ce sont l\u2019\u00c9cole de Francfort et Lacan qui trouvent ici \u00e0 s\u2019affronter : faut-il historiciser la Matrice en la transformant en m\u00e9taphore du Capital qui a colonis\u00e9 la culture et la subjectivit\u00e9, ou s\u2019agit-il de la r\u00e9ification de l\u2019ordre symbolique en tant que tel ? Et si cette alternative elle-m\u00eame se r\u00e9v\u00e9lait fausse ? Et si le caract\u00e8re virtuel de l\u2019ordre symbolique \u00ab en tant que tel \u00bb \u00e9tait la condition m\u00eame de l\u2019historicit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n L\u2019id\u00e9e d\u2019un h\u00e9ros vivant dans un univers artificiel enti\u00e8rement manipul\u00e9 et contr\u00f4l\u00e9 n\u2019a rien d\u2019original : Matrix<\/em> ne fait que la radicaliser en y int\u00e9grant la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle. Cette derni\u00e8re fait l\u2019objet d\u2019un traitement radicalement ambigu par rapport \u00e0 la probl\u00e9matique de l\u2019iconoclasme. Non seulement la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle acte un appauvrissement drastique de notre exp\u00e9rience sensorielle \u2014 r\u00e9duite, pas m\u00eame \u00e0 des lettres, mais \u00e0 la s\u00e9rie num\u00e9rique minimale de 0 \u00e0 1, celle qui d\u00e9termine le passage ou le non-passage du signal \u00e9lectrique \u2014 mais cet instrument g\u00e9n\u00e8re en outre des simulations de la r\u00e9alit\u00e9, qui tendent \u00e0 devenir elles-m\u00eames indiscernables de la r\u00e9alit\u00e9 \u00ab r\u00e9elle \u00bb. La notion de r\u00e9alit\u00e9 \u00ab r\u00e9elle \u00bb se trouve \u00e9vid\u00e9e de sa substance, puisque la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle met puissamment en \u00e9vidence le pouvoir de s\u00e9duction des images. <\/p>\n\n\n\n Le cauchemar parano\u00efaque am\u00e9ricain par excellence n\u2019est-il pas celui d\u2019un individu vivant dans une petite ville californienne idyllique, v\u00e9ritable paradis consum\u00e9riste, qui commence soudain \u00e0 soup\u00e7onner que le monde dans lequel il vit est un faux, un spectacle mis en sc\u00e8ne pour le convaincre qu\u2019il vit dans un monde r\u00e9el, alors que toutes les personnes qui l\u2019entourent ne sont en r\u00e9alit\u00e9 que des acteurs et des figurants dans un gigantesque spectacle ? Dans The Truman Show<\/em> (1998) de Peter Weir, Jim Carrey incarne un employ\u00e9 municipal qui d\u00e9couvre peu \u00e0 peu qu’il est le h\u00e9ros d’une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision diffus\u00e9e 24 heures sur 24 : sa ville natale est construite sur un gigantesque plateau de tournage, avec des cam\u00e9ras qui le scrutent en permanence. Les \u00ab sph\u00e8res \u00bb de Sloterdijk ont trouv\u00e9 l\u00e0 un mode d\u2019incarnation, sous la forme d\u2019une gigantesque sph\u00e8re en m\u00e9tal qui enveloppe et isole une ville enti\u00e8re. Le plan final de The Truman Show<\/em> peut d\u2019abord renvoyer \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice qui consiste \u00e0 s\u2019\u00e9chapper de la suture id\u00e9ologique de cet univers clos pour rejoindre son ext\u00e9rieur, invisible depuis l\u2019int\u00e9rieur id\u00e9ologique. Mais si c’\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce d\u00e9nouement \u00ab heureux \u00bb (n’oublions pas que le personnage fait son entr\u00e9e dans le monde r\u00e9el sous les applaudissements de millions de t\u00e9l\u00e9spectateurs \u00e0 travers le monde, alors que l\u2019\u00e9mission en est \u00e0 ses derni\u00e8res minutes), avec le h\u00e9ros qui s’\u00e9chappe et, comme on veut nous le faire croire, rejoint l\u2019amour de sa vie (la fameuse formule du couple enfin r\u00e9uni), qui constituait l’id\u00e9ologie \u00e0 l’\u00e9tat pur ? L\u2019id\u00e9ologie ne r\u00e9side-t-elle pas pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette croyance qu\u2019en dehors de la fermeture de l\u2019univers fini, il existe une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9ritable \u00bb dans laquelle on peut entrer ?<\/p>\n\n\n\n Parmi les premiers \u00e0 avoir d\u00e9velopp\u00e9 cette id\u00e9e, Philip K. Dick a imagin\u00e9, dans son roman Le Temps d\u00e9sarticul\u00e9<\/em> (1959), la vie quotidienne modeste d\u2019un personnage vivant dans une petite ville californienne idyllique de la fin des ann\u00e9es 1950, qui d\u00e9couvre peu \u00e0 peu que son environnement n\u2019est qu\u2019une mise en sc\u00e8ne destin\u00e9e \u00e0 le maintenir dans un \u00e9tat de satisfaction permanent. Le postulat commun aux deux \u0153uvres, Le Temps d\u00e9sarticul\u00e9<\/em> et The Truman Show<\/em>, est que le paradis californien consum\u00e9riste du capitalisme tardif est, dans son hyperr\u00e9alit\u00e9 m\u00eame, en quelque sorte \u00ab irr\u00e9el \u00bb, sans substance, d\u00e9pourvu de pesanteur mat\u00e9rielle. Mais on n\u2019a pas seulement affaire ici \u00e0 une mise en sc\u00e8ne parodique de la vie r\u00e9elle par Hollywood, d\u00e9barrass\u00e9e de cette r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle tangible : dans la soci\u00e9t\u00e9 consum\u00e9riste du capitalisme tardif, la \u00ab vraie vie sociale \u00bb elle-m\u00eame prend en quelque sorte les traits d\u2019une mise en sc\u00e8ne factice<\/em>, nos voisins se comportant dans la \u00ab vraie \u00bb vie comme des acteurs de th\u00e9\u00e2tre et des figurants\u2026 La v\u00e9rit\u00e9 ultime de l\u2019univers capitaliste utilitariste et d\u00e9spiritualis\u00e9 r\u00e9side dans la d\u00e9mat\u00e9rialisation de la \u00ab vie r\u00e9elle \u00bb elle-m\u00eame, son renversement en un spectacle spectral.<\/p>\n\n\n\n Du c\u00f4t\u00e9 de la science-fiction, Croisi\u00e8re sans escale<\/em> de Brian Aldiss est un exemple int\u00e9ressant, dans lequel les membres d\u2019une tribu vivent dans le monde clos d\u2019un tunnel situ\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un vaisseau spatial g\u00e9ant, isol\u00e9s du reste du vaisseau par une v\u00e9g\u00e9tation dense, ignorant qu\u2019il existe un univers au-del\u00e0. Quelques enfants finissent par p\u00e9n\u00e9trer dans le monde ext\u00e9rieur, peupl\u00e9 d\u2019autres tribus, en se faufilant \u00e0 travers des buissons. <\/p>\n\n\n\n Autre exemple pr\u00e9curseur, bien que plus na\u00eff, 36 Heures avant le d\u00e9barquement<\/em> de George Seaton, un film de 1965 qui raconte l\u2019histoire d\u2019un officier am\u00e9ricain (James Garner), d\u00e9tenteur des plans secrets du d\u00e9barquement en Normandie et fait prisonnier par les Allemands quelques jours avant l\u2019invasion. Captur\u00e9 alors qu\u2019il est inconscient apr\u00e8s une explosion, il est accueilli dans une r\u00e9plique d\u2019un petit centre hospitalier militaire am\u00e9ricain, am\u00e9nag\u00e9 par les Allemands en vue de lui faire croire qu\u2019il vit d\u00e9sormais dans les \u00c9tats-Unis des ann\u00e9es 1950, qu\u2019ils ont gagn\u00e9 la guerre et que lui a perdu la m\u00e9moire des six derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e9coul\u00e9es. Le but \u00e9vident de cette mise en sc\u00e8ne est d\u2019obtenir du h\u00e9ros les plans militaires du d\u00e9barquement, afin de s\u2019y pr\u00e9parer, jusqu\u2019\u00e0 ce que des failles \u00e9mergent au sein de ce dispositif savamment construit. <\/p>\n\n\n\n L\u00e9nine lui-m\u00eame, au cours des deux derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, n\u2019a-t-il pas v\u00e9cu dans un environnement contr\u00f4l\u00e9 de mani\u00e8re similaire, dans lequel, comme nous le savons aujourd\u2019hui, Staline lui avait fait imprimer un exemplaire tronqu\u00e9 de la Pravda<\/em>, expurg\u00e9 de toutes les informations qui auraient pu informer le camarade L\u00e9nine des luttes politiques en cours, au pr\u00e9texte qu\u2019il devait se reposer et ne pas s\u2019exposer \u00e0 des provocations inutiles ? <\/p>\n\n\n\n Ce que r\u00e9v\u00e8lent en arri\u00e8re-plan ces sc\u00e9narios, c\u2019est le fantasme pr\u00e9-moderne d\u2019\u00ab arriver au bout de l\u2019univers \u00bb : on conna\u00eet les gravures o\u00f9 des voyageurs \u00e9merveill\u00e9s s\u2019approchent du ciel, sorte de rideau ou d\u2019\u00e9cran, o\u00f9 sont peintes des \u00e9toiles, pour mieux le transpercer et, enfin, le franchir. C\u2019est bien ce qui se produit \u00e0 la fin de The Truman Show<\/em>. La derni\u00e8re sc\u00e8ne, lorsque Truman gravit les escaliers fix\u00e9s au mur, surmont\u00e9s d\u2019un horizon peint, le \u00ab ciel bleu \u00bb, et ouvre finalement la porte, est toute magritienne. Aujourd\u2019hui, n\u2019est-ce pas ce m\u00eame attrait qui revient, mais sur un mode bien plus vengeur ? Des \u0153uvres telles que le Parsifal<\/em> de Syberberg, dans lesquelles l\u2019horizon infini est \u00e9galement masqu\u00e9 par des r\u00e9troprojections manifestement \u00ab artificielles \u00bb, n\u2019indiquent-elles pas que l\u2019\u00e8re de la perspective cart\u00e9sienne infinie touche \u00e0 sa fin et que nous revenons \u00e0 une sorte d\u2019univers m\u00e9di\u00e9val pr\u00e9-perspectif revisit\u00e9 ? Fred Jameson a rep\u00e9r\u00e9 un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 l’\u0153uvre dans certains romans de Raymond Chandler et dans les films d\u2019Hitchcock. Le rivage de l\u2019oc\u00e9an Pacifique dans Farewell, My Lovely<\/em> fonctionne comme une sorte de \u00ab fin\/limite du monde \u00bb, au-del\u00e0 de laquelle se trouve un ab\u00eeme inconnu ; il en va de m\u00eame pour la vaste vall\u00e9e ouverte qui s\u2019\u00e9tend devant les t\u00eates du Mont Rushmore lorsque, fuyant leurs poursuivants, Eva-Marie Saint et Cary Grant atteignent le sommet du monument, et dans laquelle l\u2019h\u00e9ro\u00efne manque de tomber, avant d\u2019\u00eatre sauv\u00e9e du pr\u00e9cipice par son compagnon d\u2019aventure. Ajoutons y m\u00eame la c\u00e9l\u00e8bre sc\u00e8ne de bataille sur un pont \u00e0 la fronti\u00e8re entre le Vietnam et le Cambodge dans Apocalypse Now<\/em>, o\u00f9 l\u2019espace au-del\u00e0 du pont est vu comme \u00ab l\u2019au-del\u00e0 de notre univers connu \u00bb. Par ailleurs, comment ne pas se rappeler que cette id\u00e9e d\u2019une Terre qui ne serait pas une plan\u00e8te flottant dans l’espace infini, mais une ouverture circulaire, un trou, au sein d’une masse compacte et illimit\u00e9e de glace \u00e9ternelle, avec le soleil en son centre, \u00e9tait l’une des obsessions pseudo-scientifiques pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es des nazis ? Selon certaines sources, l\u2019installation de t\u00e9lescopes sur les \u00eeles de Sylt avait m\u00eame \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9e par les Allemands, afin d\u2019espionner l\u2019Am\u00e9rique. <\/p>\n\n\n\n Comment, d\u00e8s lors, d\u00e9finir la Matrice ? C\u2019est simplement le \u00ab Grand Autre \u00bb lacanien, un ordre symbolique virtuel, un r\u00e9seau qui structure la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 notre place. Le \u00ab Grand Autre \u00bb s\u2019incarne \u00e9galement dans cette ali\u00e9nation<\/em> qui devient constitutive du sujet dans l’ordre symbolique : c\u2019est lui qui tire les ficelles, tandis que le sujet ne parle pas. C\u2019est qu\u2019il \u00ab est parl\u00e9 \u00bb par la structure symbolique. Bref, ce \u00ab grand Autre \u00bb est le nom de la Substance sociale, de tout ce \u00e0 cause de quoi le sujet ne domine jamais pleinement les effets de ses actes : le r\u00e9sultat final de son activit\u00e9 n\u2019est jamais ce qu\u2019il visait ou anticipait. Dans les chapitres clefs du S\u00e9minaire XI<\/em>, Lacan s\u2019efforce n\u00e9anmoins de d\u00e9limiter l\u2019op\u00e9ration qui suit l\u2019ali\u00e9nation et qui en est en quelque sorte le contrepoint, celle de la s\u00e9paration<\/em> : l\u2019ali\u00e9nation dans<\/em> le Grand Autre est suivie de la s\u00e9paration du<\/em> Grand Autre. Cette s\u00e9paration intervient lorsque le sujet prend conscience que le Grand Autre est en soi incoh\u00e9rent, purement virtuel, \u00ab intangible \u00bb, priv\u00e9 de la Chose \u2014 et le fantasme est une tentative de combler ce manque de l\u2019Autre, et non du sujet<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de (re)constituer la coh\u00e9rence du grand Autre. C\u2019est pourquoi le fantasme et la parano\u00efa sont intrins\u00e8quement li\u00e9s : la parano\u00efa est, \u00e0 son niveau le plus \u00e9l\u00e9mentaire, une croyance en un \u00ab Autre de l\u2019Autre \u00bb, en un autre Autre qui, cach\u00e9 derri\u00e8re l\u2019Autre de la trame sociale explicite, programme (ce qui nous appara\u00eet comme) les effets impr\u00e9vus de la vie sociale et en garantit ainsi la coh\u00e9rence : sous le chaos du march\u00e9, la d\u00e9gradation des m\u0153urs, etc., se cache la strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du complot juif\u2026 Cette posture parano\u00efaque a re\u00e7u un nouvel \u00e9lan avec la num\u00e9risation actuelle de nos vies quotidiennes : lorsque toute notre existence (sociale) est progressivement externalis\u00e9e et mat\u00e9rialis\u00e9e dans le Grand Autre du r\u00e9seau informatique, il est facile d\u2019imaginer un programmeur malveillant effacer notre identit\u00e9 num\u00e9rique et nous priver ainsi de notre existence sociale, nous transformant en non-personnes.<\/p>\n\n\n\n Dans la m\u00eame veine parano\u00efaque, la th\u00e8se de Matrix<\/em> est que ce Grand Autre se mat\u00e9rialise dans le m\u00e9ga-ordinateur qui existe bel et bien. Il y a \u2014 il doit<\/em> y avoir \u2014 une Matrice, car \u00ab les choses ne tournent pas rond, on rate des occasions, quelque chose ne va pas tout le temps \u00bb ; dans le film, cela s\u2019explique par l\u2019existence de la Matrice elle-m\u00eame, qui occulte la \u00ab v\u00e9ritable \u00bb r\u00e9alit\u00e9 qui se cache derri\u00e8re tout cela. Par cons\u00e9quent, il se pourrait bien que le film ne soit pas assez \u00ab schizophr\u00e8ne \u00bb, puisqu\u2019il repose sur l\u2019existence d\u2019une autre r\u00e9alit\u00e9 \u00ab r\u00e9elle \u00bb, dissimul\u00e9e par notre r\u00e9alit\u00e9 quotidienne, celle de la Matrice. \u00c9vitons, cependant, un malentendu fatal : l\u2019id\u00e9e inverse selon laquelle \u00ab tout ce qui existe est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la Matrice \u00bb, qu\u2019il n\u2019y a aucune<\/em> r\u00e9alit\u00e9 ultime, mais seulement une s\u00e9rie infinie de r\u00e9alit\u00e9s virtuelles se refl\u00e9tant les unes dans les autres, n\u2019est pas moins id\u00e9ologique. (Dans les suites de Matrix<\/em>, nous apprendrons probablement que le \u00ab d\u00e9sert du r\u00e9el \u00bb lui-m\u00eame est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par (une autre) matrice.) Bien plus subversive que cette multiplication d\u2019univers virtuels<\/em> aurait \u00e9t\u00e9 la multiplication des r\u00e9alit\u00e9s<\/em> elles-m\u00eames \u2014 quelque chose qui reproduirait le danger paradoxal que certains physiciens voient dans les r\u00e9centes exp\u00e9riences men\u00e9es avec les acc\u00e9l\u00e9rateurs de haute \u00e9nergie. En effet, des scientifiques tentent actuellement de construire un acc\u00e9l\u00e9rateur capable de faire entrer en collision les noyaux d’atomes tr\u00e8s lourds \u00e0 une vitesse proche de celle de la lumi\u00e8re. L\u2019objectif est qu\u2019une telle collision ne se contentera pas de briser les noyaux atomiques en leurs protons et neutrons constitutifs, mais pulv\u00e9risera les protons et les neutrons eux-m\u00eames, laissant un \u00ab plasma \u00bb, une sorte de soupe \u00e9nerg\u00e9tique compos\u00e9e de particules de quarks et de gluons en libert\u00e9, les \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la mati\u00e8re qui n’ont jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9s dans un tel \u00e9tat auparavant, puisque cet \u00e9tat n’a exist\u00e9 que bri\u00e8vement apr\u00e8s le Big Bang. De quoi faire \u00e9merger un sc\u00e9nario cauchemardesque : et si le succ\u00e8s de cette exp\u00e9rience venait \u00e0 cr\u00e9er une machine apocalyptique, une sorte de monstre d\u00e9voreur de mondes qui, avec une n\u00e9cessit\u00e9 inexorable, an\u00e9antirait la mati\u00e8re ordinaire qui l’entoure et abolirait ainsi l\u2019univers tel que nous le connaissons ? L’ironie de la chose est que cette fin du monde, cette d\u00e9sint\u00e9gration de l’univers, serait la preuve irr\u00e9futable ultime que la th\u00e9orie test\u00e9e est vraie, puisqu’elle aspirerait toute la mati\u00e8re dans un trou noir pour ensuite donner naissance \u00e0 un nouvel univers, c’est-\u00e0-dire recr\u00e9erait parfaitement le sc\u00e9nario du Big Bang.<\/p>\n\n\n\n Le paradoxe r\u00e9side donc dans le fait que les deux versions \u2014 (1) celle d\u2019un sujet passant librement d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 virtuelle \u00e0 l\u2019autre, un pur fant\u00f4me conscient que toute<\/em> r\u00e9alit\u00e9 est un faux ; (2) la supposition parano\u00efaque d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle sous la Matrice \u2014 sont fausses : toutes deux passent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du R\u00e9el. Le film n\u2019a pas tort d\u2019insister sur le fait qu\u2019il existe<\/em> un R\u00e9el sous la simulation de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle \u2014 comme le dit Morpheus \u00e0 Neo lorsqu\u2019il lui montre le paysage en ruines de Chicago : \u00ab Bienvenue dans le d\u00e9sert du r\u00e9el. \u00bb Cependant, le R\u00e9el n\u2019est pas la \u00ab vraie r\u00e9alit\u00e9 \u00bb derri\u00e8re la simulation virtuelle, mais le vide<\/em> qui rend la r\u00e9alit\u00e9 incompl\u00e8te\/incoh\u00e9rente, et la fonction de toute Matrice symbolique est de dissimuler cette incoh\u00e9rence \u2014 l\u2019un des moyens de mettre en \u0153uvre cette dissimulation consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 affirmer que, derri\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9 incompl\u00e8te\/incoh\u00e9rente que nous connaissons, il existe une autre<\/em> r\u00e9alit\u00e9 qui n\u2019est pas<\/em> structur\u00e9e par cette impossibilit\u00e9, qui constitue une v\u00e9ritable impasse.<\/p>\n\n\n\n Le \u00ab Grand Autre \u00bb d\u00e9signe \u00e9galement le sens commun auquel on peut esp\u00e9rer parvenir apr\u00e8s une r\u00e9flexion libre. D’un point de vue philosophique, sa derni\u00e8re grande incarnation est la communaut\u00e9 communicative de Habermas, avec son id\u00e9al r\u00e9gulateur de consensus. C’est ce \u00ab Grand Autre \u00bb en particulier qui se d\u00e9sagr\u00e8ge progressivement aujourd’hui. Pire, nous nous trouvons confront\u00e9s \u00e0 une fracture radicale. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le langage objectiv\u00e9 des experts et des scientifiques ne peut plus \u00eatre traduit dans le langage courant accessible \u00e0 tous, tout en s\u2019y ins\u00e9rant sous la forme de formules f\u00e9tichis\u00e9es que personne ne comprend vraiment, et qui fa\u00e7onnent bel et bien notre imaginaire artistique et populaire (trou noir, Big Bang, supercordes, oscillation quantique\u2026). Le jargon des experts, que ce soit en sciences naturelles, mais aussi en \u00e9conomie et dans d\u2019autres sciences sociales, est pr\u00e9sent\u00e9 comme une vision objective avec laquelle on ne peut pas vraiment discuter, mais se r\u00e9v\u00e8le en m\u00eame temps intraduisible dans notre exp\u00e9rience commune. Le foss\u00e9 entre cette vision scientifique et le sens commun se r\u00e9v\u00e8le infranchissable. Or c\u2019est ce foss\u00e9 m\u00eame qui \u00e9l\u00e8ve les scientifiques au rang de figures cultes populaires, ces \u00ab sujets suppos\u00e9s savoir \u00bb (le ph\u00e9nom\u00e8ne Stephen Hawking). Revers de cette objectivit\u00e9, nos multiples modes de vie contemporains ne peuvent \u00eatre translat\u00e9s les uns dans les autres. Cette divergence s\u2019illustre parfaitement par le ph\u00e9nom\u00e8ne du cyberespace. Le cyberespace \u00e9tait cens\u00e9 nous rassembler tous dans un village global ; ce qui se passe en r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est que nous sommes bombard\u00e9s d\u2019une multitude de messages issus d\u2019univers aussi incoh\u00e9rents qu\u2019incompatibles \u2014 au lieu du village global, du Grand Autre, nous obtenons une multitude de \u00ab petits autres \u00bb, d\u2019identifications tribales particuli\u00e8res soumises \u00e0 notre choix. Afin d\u2019\u00e9viter tout malentendu, soulignons que Lacan est ici loin de r\u00e9duire la science \u00e0 un simple r\u00e9cit arbitraire, au m\u00eame titre que les mythes du politiquement correct, etc. : la science \u00ab touche le R\u00e9el \u00bb, son savoir est<\/em> \u00ab un savoir dans le R\u00e9el \u00bb \u2014 l\u2019impasse r\u00e9side simplement dans le fait que le savoir scientifique ne peut pas faire office de \u00ab Grand Autre \u00bb symbolique. Le foss\u00e9 entre la science moderne et l\u2019ontologie philosophique aristot\u00e9licienne du sens commun est ici insurmontable : il appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 avec Galil\u00e9e et est port\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame en physique quantique, o\u00f9 nous avons affaire \u00e0 des r\u00e8gles ou des lois qui fonctionnent<\/em> alors qu\u2019elles ne peuvent jamais \u00eatre retranscrites dans notre exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9 repr\u00e9sentable.<\/p>\n\n\n\n La th\u00e9orie de la soci\u00e9t\u00e9 du risque et sa r\u00e9flexivit\u00e9 \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale contribuent \u00e0 montrer que nous nous trouvons aujourd’hui aux antipodes de l’id\u00e9ologie universaliste classique des Lumi\u00e8res. Cette derni\u00e8re pr\u00e9supposait qu’\u00e0 long terme, les questions fondamentales seraient r\u00e9solues en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la \u00ab connaissance objective \u00bb des experts : lorsque nous sommes confront\u00e9s \u00e0 des opinions contradictoires sur les cons\u00e9quences environnementales d\u2019un nouveau produit donn\u00e9 (par exemple, des l\u00e9gumes g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9s), nous cherchons en vain l\u2019avis d\u00e9finitif d\u2019un expert. Le probl\u00e8me d\u2019une telle d\u00e9marche n\u2019est pas seulement celui d\u2019une suppos\u00e9e corruption de la science en raison de sa d\u00e9pendance financi\u00e8re vis-\u00e0-vis des grandes entreprises et des agences d\u2019\u00c9tat \u2014 les sciences en elles-m\u00eames ne sauraient fournir de r\u00e9ponse arr\u00eat\u00e9e. Il y a quinze ans, les \u00e9cologistes pr\u00e9disaient la mort de nos for\u00eats ; aujourd\u2019hui, le probl\u00e8me r\u00e9side au contraire dans une augmentation excessive de la masse de bois\u2026 L\u00e0 o\u00f9 cette th\u00e9orie de la soci\u00e9t\u00e9 du risque p\u00e8che, c\u2019est qu\u2019elle met trop l\u2019accent sur la situation irrationnelle dans laquelle elle nous place, nous, simples citoyens : nous sommes sans cesse contraints de prendre des d\u00e9cisions, alors m\u00eame que nous savons pertinemment que nous ne sommes pas en mesure de le faire et que notre d\u00e9cision sera arbitraire. Ulrich Beck et ses partisans font ici r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la discussion d\u00e9mocratique de toutes les options et \u00e0 la recherche d\u2019un consensus ; mais cela ne r\u00e9sout pas le dilemme paralysant : pourquoi la discussion d\u00e9mocratique \u00e0 laquelle participe la majorit\u00e9 m\u00e8nerait-elle \u00e0 un meilleur r\u00e9sultat, alors que, sur le plan cognitif, l\u2019ignorance de la majorit\u00e9 demeure ?<\/p>\n\n\n\n La frustration politique de la plupart des gens est compr\u00e9hensible : on demande \u00e0 cette majorit\u00e9 de se prononcer, tout en lui faisant comprendre qu\u2019elle n\u2019est pas en mesure de le faire efficacement, c\u2019est-\u00e0-dire de peser objectivement le pour et le contre. Le recours aux \u00ab th\u00e9ories du complot \u00bb est une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de sortir de cette impasse, un moyen de retrouver un minimum de ce que Fred Jameson d\u00e9finit comme une \u00ab cartographie cognitive \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Jodi Dean a attir\u00e9 l’attention sur un ph\u00e9nom\u00e8ne curieux qui r\u00e9git le \u00ab dialogue de sourds \u00bb qui s\u2019est instaur\u00e9 entre la science officielle dite \u00ab s\u00e9rieuse \u00bb, institutionnalis\u00e9e sur le plan acad\u00e9mique, et le vaste domaine des soi-disant pseudosciences, de l’ufologie \u00e0 ceux qui se targuent de percer les secrets des pyramides. Ce sont bien les scientifiques officiels qui, le plus souvent, adoptent une attitude dogmatique et d\u00e9daigneuse, tandis que les pseudo-scientifiques s\u2019appuient sur des faits et des arguments d\u00e9lest\u00e9s des pr\u00e9jug\u00e9s communs. On pourra r\u00e9torquer ici que les scientifiques reconnus s’expriment avec l’autorit\u00e9 du Grand Autre de l’institution scientifique. Certes, mais ce Grand Autre a lui-m\u00eame tout d\u2019une fiction symbolique consensuelle. C\u2019est plut\u00f4t Le Tour d\u2019\u00e9crou<\/em> d\u2019Henry James que nous devrions prendre pour mod\u00e8le face \u00e0 ces th\u00e9ories du complot : refuser de faire de l’existence des fant\u00f4mes une part de la r\u00e9alit\u00e9 (narrative), tout en s\u2019abstenant de les r\u00e9duire, selon la tradition pseudo-freudienne, \u00e0 une \u00ab projection \u00bb des frustrations sexuelles hyst\u00e9riques de l’h\u00e9ro\u00efne. Les th\u00e9ories du complot, bien s\u00fbr, ne doivent pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00ab faits \u00bb ; cependant, ce serait une erreur de les r\u00e9duire \u00e0 un simple ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019hyst\u00e9rie collective moderne. Une telle conception repose toujours sur le \u00ab Grand Autre \u00bb, sur le mod\u00e8le d\u2019une perception \u00ab normale \u00bb d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 sociale partag\u00e9e, et ne tient donc pas compte du fait que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette conception de la r\u00e9alit\u00e9 qui est aujourd\u2019hui remise en cause. Le probl\u00e8me n\u2019est pas que les ufologues et les adeptes des th\u00e9ories du complot sombrent dans une attitude parano\u00efaque, devenus incapables d\u2019accepter la r\u00e9alit\u00e9 (sociale) ; le probl\u00e8me est que cette r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame devient parano\u00efaque<\/em>. Le monde contemporain nous confronte sans cesse \u00e0 la mani\u00e8re dont notre sens de la r\u00e9alit\u00e9 et notre fa\u00e7on la plus courante d\u2019interagir avec elle reposent en fait sur une fiction symbolique. Le \u00ab Grand Autre \u00bb, qui d\u00e9termine ce qui compte comme v\u00e9rit\u00e9 normale et accept\u00e9e, qui constitue l’horizon de sens dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e, ne repose en aucune fa\u00e7on directement sur des \u00ab faits \u00bb tels qu’ils sont transmis par la \u00ab connaissance du r\u00e9el \u00bb scientifique. Prenons une soci\u00e9t\u00e9 traditionnelle dans laquelle la science moderne n\u2019est pas encore \u00e9lev\u00e9e au rang de discours dominant : si, dans son espace symbolique, un individu d\u00e9fend des th\u00e9ories issues de la science moderne, il sera rejet\u00e9 et accus\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00ab fou \u00bb \u2014 le point essentiel est qu\u2019il ne suffit pas de dire qu\u2019il n\u2019est pas \u00ab vraiment fou \u00bb, que c\u2019est simplement la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9troite et ignorante qui le place dans cette position \u2014 d\u2019une certaine mani\u00e8re, \u00eatre trait\u00e9 comme un fou, \u00eatre exclu du Grand Autre social, \u00e9quivaut effectivement \u00e0 \u00eatre fou. La \u00ab folie \u00bb n\u2019est pas une d\u00e9signation qui se fonde sur une r\u00e9f\u00e9rence directe \u00e0 des \u00ab faits \u00bb (au sens o\u00f9 un fou serait incapable de percevoir les choses telles qu\u2019elles sont r\u00e9ellement, puisqu\u2019il est prisonnier de ses projections hallucinatoires), mais uniquement en ce qui concerne la mani\u00e8re dont un individu se rapporte au \u00ab Grand Autre \u00bb. Lacan met g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019accent sur le revers de ce paradoxe : \u00ab le fou n\u2019est pas seulement un mendiant qui se prend pour un roi, mais aussi un roi qui se prend pour un roi \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire que la folie d\u00e9signe l\u2019effondrement de la distance entre le Symbolique et le R\u00e9el, une identification imm\u00e9diate au mandat symbolique ; ou, pour reprendre une autre de ses d\u00e9clarations exemplaires, lorsqu\u2019un mari est pathologiquement jaloux, obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019id\u00e9e que sa femme le trompe avec d\u2019autres hommes, son obsession reste un trait pathologique m\u00eame s\u2019il est prouv\u00e9 qu\u2019il a raison et que sa femme le trompe effectivement. La le\u00e7on \u00e0 tirer de ces paradoxes est claire : la jalousie pathologique ne tient pas \u00e0 une perception erron\u00e9e des faits, mais \u00e0 la mani\u00e8re dont ces faits s\u2019int\u00e8grent dans l\u2019\u00e9conomie libidinale du sujet. N\u00e9anmoins, ce m\u00eame paradoxe doit \u00e9galement \u00eatre envisag\u00e9, pour ainsi dire, dans le sens inverse : la soci\u00e9t\u00e9 (son champ socio-symbolique, le Grand Autre) est \u00ab saine \u00bb et \u00ab normale \u00bb, m\u00eame lorsqu\u2019il est prouv\u00e9 qu\u2019elle se trompe sur le plan factuel. (C’est peut-\u00eatre en ce sens que le d\u00e9funt Lacan se d\u00e9signait lui-m\u00eame comme \u00ab psychotique \u00bb : il \u00e9tait effectivement psychotique dans la mesure o\u00f9 il n’\u00e9tait pas possible d’int\u00e9grer son discours dans le champ du Grand Autre.)<\/p>\n\n\n\n On serait tent\u00e9 d’affirmer, \u00e0 la mani\u00e8re de Kant, que l’erreur de la th\u00e9orie du complot est en quelque sorte homologue au \u00ab paralogisme de la raison pure \u00bb, \u00e0 la confusion entre deux niveaux : le soup\u00e7on (\u00e0 l’\u00e9gard du sens commun scientifique, social, etc. \u00e9tabli) en tant que position m\u00e9thodologique formelle, et la transformation de ce soup\u00e7on en une autre para-th\u00e9orie globale qui pr\u00e9tend tout expliquer.<\/p>\n\n\n\n La Matrice fait \u00e9galement office d’\u00ab \u00e9cran \u00bb qui nous s\u00e9pare du R\u00e9el, rendant ainsi supportable le \u00ab d\u00e9sert \u00bb qu\u2019il incarne. Il nous faut ici examiner l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 radicale du R\u00e9el selon Lacan : ce n\u2019est pas le r\u00e9f\u00e9rent ultime destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre recouvert, embourgeois\u00e9 ou domestiqu\u00e9 par l\u2019\u00e9cran du fantasme \u2014 le R\u00e9el est aussi et avant tout l\u2019\u00e9cran lui-m\u00eame, en tant qu\u2019obstacle qui d\u00e9forme toujours d\u00e9j\u00e0 notre perception du r\u00e9f\u00e9rent, de la r\u00e9alit\u00e9 qui nous entoure. En termes philosophiques, c’est l\u00e0 que r\u00e9side la diff\u00e9rence entre Kant et Hegel : pour Kant, le R\u00e9el est le domaine noum\u00e9nal que nous percevons \u00ab sch\u00e9matis\u00e9 \u00bb \u00e0 travers le filtre des cat\u00e9gories transcendantales ; pour Hegel, au contraire, comme il l’affirme de mani\u00e8re exemplaire dans l’Introduction \u00e0 sa Ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/em>, cette fracture kantienne est fausse. Hegel introduit ici trois termes : lorsqu\u2019un \u00e9cran s\u2019interpose entre nous et le R\u00e9el, il g\u00e9n\u00e8re toujours une notion de ce qui est en soi, au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9cran (de l\u2019apparence), de sorte que l\u2019\u00e9cart entre l\u2019apparence et le en soi est toujours d\u00e9j\u00e0 \u00ab pour nous \u00bb. Par cons\u00e9quent, si l\u2019on soustrait de la Chose la distorsion de l\u2019\u00c9cran, on perd la Chose elle-m\u00eame (en termes religieux, la mort du Christ est la mort de Dieu en lui-m\u00eame, et non seulement celle de son incarnation humaine) \u2014 c\u2019est pourquoi, pour Lacan, qui suit ici Hegel, la Chose en soi est en fin de compte le regard, et non l\u2019objet per\u00e7u. Revenons donc \u00e0 Matrix<\/em> : la Matrice elle-m\u00eame est le R\u00e9el qui d\u00e9forme notre perception de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il pourrait \u00eatre utile ici de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l’analyse exemplaire de L\u00e9vi-Strauss, tir\u00e9e de son ouvrage Anthropologie structurale<\/em>, concernant la disposition spatiale des habitations chez les Winnebago, l’une des tribus des Grands Lacs. La tribu est divis\u00e9e en deux sous-groupes (\u00ab moiti\u00e9s \u00bb), \u00ab ceux qui viennent d\u2019en haut \u00bb et \u00ab ceux qui viennent d\u2019en bas \u00bb ; lorsque l\u2019on demande \u00e0 un individu de dessiner sur une feuille de papier, ou sur le sable, le plan de son village (la disposition spatiale des huttes), on obtient deux r\u00e9ponses tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes, selon qu\u2019il appartient \u00e0 l\u2019un ou \u00e0 l\u2019autre sous-groupe. Les deux per\u00e7oivent le village comme un cercle ; mais pour l\u2019un des sous-groupes, il y a \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce cercle un autre cercle de maisons centrales, de sorte que l\u2019on a deux cercles concentriques, tandis que pour l\u2019autre sous-groupe, le cercle est divis\u00e9 en deux par une ligne de d\u00e9marcation nette. En d’autres termes, un membre du premier sous-groupe (appelons-le \u00ab conservateur-corporatiste \u00bb) per\u00e7oit le plan du village comme un cercle de maisons dispos\u00e9es de mani\u00e8re plus ou moins sym\u00e9trique autour du temple central, tandis qu’un membre du second sous-groupe (\u00ab r\u00e9volutionnaire-antagoniste \u00bb) per\u00e7oit son village comme deux amas distincts de maisons s\u00e9par\u00e9s par une fronti\u00e8re invisible. Le point central de L\u00e9vi-Strauss est que cet exemple ne doit en aucun cas nous inciter au relativisme culturel, selon lequel la perception de l’espace social d\u00e9pend de l’appartenance de l’observateur \u00e0 un groupe : la division m\u00eame en ces deux perceptions \u00ab relatives \u00bb implique une r\u00e9f\u00e9rence cach\u00e9e \u00e0 une constante \u2014 non pas la disposition objective et \u00ab r\u00e9elle \u00bb des b\u00e2timents, mais un noyau traumatique, un antagonisme fondamental que les habitants du village \u00e9taient incapables de symboliser, d\u2019expliquer, d\u2019\u00ab int\u00e9rioriser \u00bb, d\u2019accepter, un d\u00e9s\u00e9quilibre dans les relations sociales qui emp\u00eachait la communaut\u00e9 de se stabiliser en un tout harmonieux. Les deux perceptions du plan de base ne sont que deux tentatives mutuellement exclusives de faire face \u00e0 cet antagonisme traumatique, d\u2019en panser la blessure par le biais<\/em> de l\u2019imposition d\u2019une structure symbolique \u00e9quilibr\u00e9e. Faut-il pr\u00e9ciser qu\u2019il en va exactement de m\u00eame en ce qui concerne la diff\u00e9rence sexuelle : le \u00ab masculin \u00bb et le \u00ab f\u00e9minin \u00bb sont-ils comme les deux configurations de maisons dans le village l\u00e9vi-straussien ? Afin de dissiper l\u2019illusion selon laquelle notre univers \u00ab d\u00e9velopp\u00e9 \u00bb n\u2019est pas domin\u00e9 par la m\u00eame logique, il suffit de rappeler la division de notre espace politique entre la Gauche et la Droite : un gauchiste et un droitiers se comportent exactement comme les membres des sous-groupes oppos\u00e9s du village l\u00e9vi-straussien. Non seulement ils occupent des positions diff\u00e9rentes au sein de l’espace politique, mais chacun d’entre eux per\u00e7oit diff\u00e9remment la structure m\u00eame de cet espace : pour un homme de gauche, il s’agit d’un champ intrins\u00e8quement divis\u00e9 par un antagonisme fondamental ; pour un homme de droite, il s’agit de l’unit\u00e9 organique d’une communaut\u00e9 que seuls des intrus \u00e9trangers viennent perturber.<\/p>\n\n\n\n Cependant, L\u00e9vi-Strauss soul\u00e8ve ici un autre point crucial : puisque ces deux sous-groupes forment n\u00e9anmoins une seule et m\u00eame tribu, vivant dans le m\u00eame village, cette identit\u00e9 doit d’une mani\u00e8re ou d’une autre \u00eatre inscrite symboliquement \u2014 mais comment, si l’ensemble de l’articulation symbolique, toutes les institutions sociales de la tribu, ne sont pas neutres, mais sont surd\u00e9termin\u00e9es par la scission antagoniste fondamentale et constitutive ? Ce que L\u00e9vi-Strauss appelle avec ing\u00e9niosit\u00e9 \u00ab l\u2019institution z\u00e9ro \u00bb, une sorte de pendant institutionnel au c\u00e9l\u00e8bre mana<\/em>, le signifiant vide d\u00e9pourvu de sens d\u00e9termin\u00e9, puisqu\u2019il ne signifie que la pr\u00e9sence du sens en tant que tel, par opposition \u00e0 son absence : une institution sp\u00e9cifique qui n\u2019a aucune fonction positive et d\u00e9termin\u00e9e \u2014 sa seule fonction est celle, purement n\u00e9gative, de signaler la pr\u00e9sence et l\u2019actualit\u00e9 de l\u2019institution sociale en tant que telle, par opposition \u00e0 son absence, au chaos pr\u00e9social. C’est la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une telle institution z\u00e9ro qui permet \u00e0 tous les membres de la tribu de se percevoir comme tels, c’est-\u00e0-dire comme membres d’une m\u00eame tribu. Cette institution z\u00e9ro n’est-elle donc pas l’id\u00e9ologie<\/em> \u00e0 l’\u00e9tat pur, c’est-\u00e0-dire l’incarnation directe de la fonction id\u00e9ologique consistant \u00e0 fournir un espace neutre et universel dans lequel l’antagonisme social est effac\u00e9, et o\u00f9 tous les membres de la soci\u00e9t\u00e9 peuvent se reconna\u00eetre ? Et la lutte pour l\u2019h\u00e9g\u00e9monie n\u2019est-elle pas pr\u00e9cis\u00e9ment la lutte pour d\u00e9terminer comment cette institution z\u00e9ro sera surd\u00e9termin\u00e9e, teint\u00e9e d\u2019une signification particuli\u00e8re ? Prenons un exemple concret : la notion moderne de nation<\/em> ne correspond-elle pas \u00e0 une \u00ab institution z\u00e9ro \u00bb par excellence ? Elle a vu le jour avec la dissolution des liens sociaux fond\u00e9s sur la famille directe ou sur des matrices symboliques traditionnelles, c\u2019est-\u00e0-dire lorsque, sous l\u2019assaut de la modernisation, les institutions sociales se sont de moins en moins appuy\u00e9es sur une tradition naturalis\u00e9e et ont \u00e9t\u00e9 de plus en plus per\u00e7ues comme une question de \u00ab contrat \u00bb. L\u2019identit\u00e9 nationale est v\u00e9cue comme au moins \u00ab naturelle \u00bb, comme une appartenance fond\u00e9e sur le \u00ab sang et le sol \u00bb, et, \u00e0 ce titre, elle s\u2019oppose \u00e0 l\u2019appartenance \u00ab artificielle \u00bb aux institutions sociales proprement dites (\u00c9tat, profession\u2026) : les institutions pr\u00e9modernes fonctionnaient comme des entit\u00e9s symboliques \u00ab naturalis\u00e9es \u00bb (en tant qu\u2019institutions ancr\u00e9es dans des traditions incontestables), et d\u00e8s lors que les institutions ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues comme des artefacts sociaux, le besoin s\u2019est fait sentir d\u2019une \u00ab institution z\u00e9ro \u00bb naturalis\u00e9e qui servirait de terrain d\u2019entente neutre.<\/p>\n\n\n\n Si nous revenons \u00e0 la diff\u00e9rence sexuelle, je suis tent\u00e9 d\u2019avancer l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle, peut-\u00eatre, la m\u00eame logique de l\u2019institution z\u00e9ro devrait s\u2019appliquer non seulement \u00e0 l\u2019unit\u00e9<\/em> d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, mais aussi \u00e0 sa division antagoniste<\/em> : et si la diff\u00e9rence sexuelle \u00e9tait en fin de compte une sorte d\u2019institution z\u00e9ro de la division sociale de l\u2019humanit\u00e9<\/em>, la diff\u00e9rence z\u00e9ro minimale naturalis\u00e9e, une division qui, avant de signaler toute diff\u00e9rence sociale d\u00e9termin\u00e9e, signale cette diff\u00e9rence en tant que telle ? La lutte pour l\u2019h\u00e9g\u00e9monie est donc, une fois encore, la lutte pour d\u00e9terminer comment cette diff\u00e9rence z\u00e9ro sera surd\u00e9termin\u00e9e par d\u2019autres diff\u00e9rences sociales particuli\u00e8res. C’est dans ce contexte qu’il faut lire une caract\u00e9ristique importante, bien que g\u00e9n\u00e9ralement n\u00e9glig\u00e9e, du sch\u00e9ma du signifiant chez Lacan : Lacan remplace le sch\u00e9ma saussurien standard (au-dessus de la barre, le mot \u00ab arbre \u00bb, et en dessous, le dessin d’un arbre) par, au-dessus de la barre, deux<\/em> mots l’un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l’autre, \u00ab homme \u00bb et \u00ab femme \u00bb, et, en dessous, deux dessins identiques<\/em> d’une porte. Afin de mettre en \u00e9vidence le caract\u00e8re diff\u00e9rentiel du signifiant, Lacan remplace d\u2019abord le sch\u00e9ma unique de Saussure par un couple de signifiants, par l\u2019opposition homme\/femme, par la diff\u00e9rence sexuelle ; mais la v\u00e9ritable surprise r\u00e9side dans le fait qu\u2019au niveau du r\u00e9f\u00e9rent imaginaire, il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence : nous n\u2019obtenons pas un index graphique de la diff\u00e9rence sexuelle, le dessin simplifi\u00e9 d\u2019un homme et d\u2019une femme, comme c\u2019est habituellement le cas dans la plupart des toilettes d\u2019aujourd\u2019hui, mais bien la m\u00eame<\/em> porte reproduite deux fois. Peut-on dire plus clairement que la diff\u00e9rence sexuelle ne d\u00e9signe aucune opposition biologique fond\u00e9e sur des propri\u00e9t\u00e9s \u00ab r\u00e9elles \u00bb, mais une opposition purement symbolique \u00e0 laquelle rien ne correspond dans les objets d\u00e9sign\u00e9s \u2014 rien d\u2019autre que le R\u00e9el d\u2019un X ind\u00e9fini qui ne peut jamais \u00eatre saisi par l\u2019image du signifi\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n Revenons \u00e0 l’exemple de L\u00e9vi-Strauss concernant les deux repr\u00e9sentations du village : c’est l\u00e0 que l’on peut voir en quoi exactement le R\u00e9el intervient \u00e0 travers l’anamorphose. Nous avons d’abord la disposition \u00ab r\u00e9elle \u00bb, \u00ab objective \u00bb, des maisons, puis ses deux symbolisations diff\u00e9rentes qui, toutes deux, d\u00e9forment de mani\u00e8re anamorphique la disposition r\u00e9elle. Cependant, le \u00ab r\u00e9el \u00bb n’est pas ici la disposition r\u00e9elle, mais le noyau traumatique de l’antagonisme social qui d\u00e9forme la vision qu’ont les membres de la tribu de l’antagonisme r\u00e9el. Le R\u00e9el est donc le X refoul\u00e9 \u00e0 cause duquel notre vision de la r\u00e9alit\u00e9 est d\u00e9form\u00e9e de mani\u00e8re anamorphique. (Et, soit dit en passant, ce dispositif \u00e0 trois niveaux est strictement homologue au dispositif \u00e0 trois niveaux de Freud pour l\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves : le noyau r\u00e9el du r\u00eave n\u2019est pas la pens\u00e9e latente du r\u00eave qui est d\u00e9plac\u00e9e\/traduite dans la trame explicite du r\u00eave, mais le d\u00e9sir inconscient qui s\u2019inscrit, \u00e0 travers la distorsion m\u00eame de la pens\u00e9e latente, dans la trame explicite.)<\/p>\n\n\n\n Il en va de m\u00eame pour la sc\u00e8ne artistique moderne : en son sein, le R\u00e9el ne revient pas principalement sous la forme d\u2019une intrusion brutale et choquante d\u2019objets f\u00e9caux, de cadavres mutil\u00e9s, d\u2019excr\u00e9ments, etc. Ces objets sont, certes, d\u00e9plac\u00e9s \u2014 mais pour qu\u2019ils puissent l\u2019\u00eatre, l\u2019espace (vide) doit d\u00e9j\u00e0 exister, et cet espace est rendu par l\u2019art \u00ab minimaliste \u00bb, \u00e0 commencer par Malevitch. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la complicit\u00e9 entre les deux ic\u00f4nes oppos\u00e9es du haut modernisme : le Carr\u00e9 noir sur fond blanc <\/em>de Kazimir Malevitch et l\u2019exhibition par Marcel Duchamp d\u2019objets pr\u00eats-\u00e0-l\u2019emploi comme \u0153uvres d\u2019art. L’id\u00e9e sous-jacente \u00e0 la transformation par Malevitch d’un objet banal du quotidien en \u0153uvre d’art, c\u2019est celle d\u2019une \u0153uvre d’art qui ne serait pas propri\u00e9t\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 l’objet ; c’est l’artiste lui-m\u00eame qui, en s’appropriant l’objet (ou plut\u00f4t n\u2019importe quel objet) et en le pla\u00e7ant \u00e0 un certain endroit, en fait une \u0153uvre d’art \u2014 \u00eatre une \u0153uvre d’art n’est pas une question de \u00ab pourquoi \u00bb, mais de \u00ab o\u00f9 \u00bb. Le dispositif minimaliste de Malevitch permet de rendre \u2014 d\u2019isoler \u2014 cet endroit en tant que tel, l\u2019espace vide (ou le cadre) dot\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9 proto-magique de transformer tout objet qui se trouve dans son champ d\u2019action en \u0153uvre d\u2019art. Il n\u2019y a pas de Duchamp sans Malevitch : ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s que la pratique artistique a isol\u00e9 le cadre ou le lieu en tant que tel, vid\u00e9 de tout son contenu, et que l\u2019on se livre d\u00e9sormais au ready-made<\/em>. Avant Malevitch, un urinoir serait rest\u00e9 simplement un urinoir, m\u00eame s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 expos\u00e9 dans la plus prestigieuse des galeries.<\/p>\n\n\n\n L’\u00e9mergence d’objets excr\u00e9mentiels incongrus est donc strictement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l’\u00e9mergence du lieu sans<\/em> aucun objet, du cadre vide en tant que tel. Par cons\u00e9quent, le R\u00e9el dans l’art contemporain pr\u00e9sente trois dimensions, qui reproduisent en quelque sorte au sein<\/em> du R\u00e9el la triade Imaginaire-Symbolique-R\u00e9el. Le R\u00e9el est d\u2019abord pr\u00e9sent ici sous la forme de la tache anamorphique, de la distorsion anamorphique de l\u2019image directe de la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 en tant qu\u2019image<\/em> d\u00e9form\u00e9e, en tant que pure apparence<\/em> qui \u00ab subjectivise \u00bb la r\u00e9alit\u00e9 objective. Ensuite, le R\u00e9el est pr\u00e9sent ici en tant que lieu vide, en tant que structure, une construction qui n\u2019est jamais l\u00e0, telle quelle, mais qui ne peut \u00eatre construite que r\u00e9trospectivement et doit<\/em> \u00eatre pr\u00e9suppos\u00e9e comme telle \u2014 le R\u00e9el en tant que construction<\/em> symbolique. Enfin, le R\u00e9el est l\u2019Objet obsc\u00e8ne et excr\u00e9mentiel incongru, le R\u00e9el \u00ab lui-m\u00eame \u00bb. Ce R\u00e9el, s\u2019il est isol\u00e9, n\u2019est qu\u2019un simple f\u00e9tiche<\/em> dont la pr\u00e9sence fascinante ou captivante masque le R\u00e9el structurel, de la m\u00eame mani\u00e8re que, dans l\u2019antis\u00e9mitisme nazi, le Juif, en tant qu\u2019Objet excr\u00e9mentiel, est le R\u00e9el qui masque l\u2019insupportable R\u00e9el \u00ab structurel \u00bb de l\u2019antagonisme social. Ces trois dimensions du R\u00e9el r\u00e9sultent des trois fa\u00e7ons de prendre de la distance par rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 \u00ab ordinaire \u00bb : on soumet cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 une distorsion anamorphique ; on y introduit un objet qui n\u2019y a pas sa place ; on soustrait ou efface tout le contenu (les objets) de la r\u00e9alit\u00e9, de sorte qu\u2019il ne reste plus que l\u2019espace vide que ces objets occupaient.<\/p>\n\n\n\n C’est peut-\u00eatre dans la d\u00e9signation de Neo comme \u00ab l’\u00c9lu \u00bb que la fausset\u00e9 de The Matrix<\/em> transpara\u00eet le plus clairement. Qui est l’\u00c9lu ? Une telle place existe bel et bien dans le lien social. Il y a, tout d’abord, l’\u00c9lu du Signifiant-Ma\u00eetre, l’autorit\u00e9 symbolique. M\u00eame dans la vie sociale sous sa forme la plus effroyable, les souvenirs des survivants des camps de concentration mentionnent invariablement l\u2019Un, un individu qui n\u2019a pas c\u00e9d\u00e9<\/em>, qui, au milieu de conditions insupportables r\u00e9duisant tous les autres \u00e0 une lutte \u00e9go\u00efste pour la survie \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut, a miraculeusement conserv\u00e9 et fait rayonner une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et une dignit\u00e9 \u00ab irrationnelles \u00bb \u2014 en termes lacaniens, nous avons affaire ici \u00e0 la fonction de Y\u2019a de l\u2019Un<\/em> : m\u00eame l\u00e0, il y avait l\u2019Un<\/em> qui servait de soutien au minimum de solidarit\u00e9 qui d\u00e9finit le lien social<\/em> proprement dit, par opposition \u00e0 la collaboration dans le cadre de la pure strat\u00e9gie de survie. Deux \u00e9l\u00e9ments sont ici essentiels : premi\u00e8rement, cet individu a toujours \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme un seul <\/em>(il n\u2019y en a jamais eu plusieurs, comme si, ob\u00e9issant \u00e0 une obscure n\u00e9cessit\u00e9, cet exc\u00e8s du miracle inexplicable de la solidarit\u00e9 devait s\u2019incarner en un seul) ; deuxi\u00e8mement, ce n\u2019\u00e9tait pas tant ce que cet Un faisait<\/em> effectivement pour les autres qui importait, mais plut\u00f4t sa simple pr\u00e9sence<\/em> parmi eux (ce qui permettait aux autres de survivre, c\u2019\u00e9tait la conscience que, m\u00eame s\u2019ils sont la plupart du temps r\u00e9duits \u00e0 l\u2019\u00e9tat de machines de survie, il y a l\u2019Un<\/em> qui pr\u00e9servait la dignit\u00e9 humaine). D’une mani\u00e8re analogue au rire en bo\u00eete, nous avons ici quelque chose comme la dignit\u00e9 en bo\u00eete<\/em>, o\u00f9 l’Autre (l’Unique) pr\u00e9serve ma dignit\u00e9 \u00e0 ma place, ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, o\u00f9 je pr\u00e9serve ma dignit\u00e9 par l’interm\u00e9diaire de l’Autre. Je suis peut-\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une lutte cruelle pour la survie, mais le simple fait de savoir qu\u2019il existe Quelqu\u2019un qui conserve sa dignit\u00e9 me permet de maintenir un lien minimal avec l\u2019humanit\u00e9. Souvent, lorsque cet Un s’effondrait ou \u00e9tait d\u00e9masqu\u00e9 comme un imposteur, les autres prisonniers perdaient leur volont\u00e9 de survivre et se transformaient en morts-vivants indiff\u00e9rents \u2014 paradoxalement, leur volont\u00e9 m\u00eame de lutter pour la survie \u00e0 l’\u00e9tat brut \u00e9tait soutenue par cette exception, par le fait qu’il y avait cet Un qui n’\u00e9tait pas r\u00e9duit \u00e0 ce niveau, de sorte que, lorsque cette exception disparaissait, la lutte pour la survie elle-m\u00eame perdait de sa force. Cela signifie que cet Individu ne se d\u00e9finissait pas exclusivement par ses qualit\u00e9s \u00ab r\u00e9elles \u00bb (\u00e0 ce niveau, il aurait tr\u00e8s bien pu y avoir d\u2019autres individus comme lui, ou il se pourrait m\u00eame qu\u2019il n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement int\u00e8gre, mais un imposteur, se contentant de jouer ce r\u00f4le) : son r\u00f4le exceptionnel r\u00e9sidait plut\u00f4t dans le transfert<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il occupait une place construite (pr\u00e9suppos\u00e9e) par les autres.<\/p>\n\n\n\n Dans Matrix<\/em>, au contraire, \u00ab l\u2019\u00c9lu \u00bb est celui qui est capable de voir que notre r\u00e9alit\u00e9 quotidienne n\u2019est pas r\u00e9elle, mais simplement un univers virtuel codifi\u00e9, et qui est donc capable de s\u2019en d\u00e9connecter, d\u2019en manipuler et d\u2019en suspendre les r\u00e8gles (voler dans les airs, arr\u00eater les balles\u2026). Ce qui est crucial pour la fonction de cet \u00c9lu, c\u2019est sa virtualisation de la r\u00e9alit\u00e9 : la r\u00e9alit\u00e9 est une construction artificielle dont les r\u00e8gles peuvent \u00eatre suspendues ou du moins r\u00e9\u00e9crites \u2014 c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la notion proprement parano\u00efaque selon laquelle l\u2019\u00c9lu peut suspendre la r\u00e9sistance du R\u00e9el (\u00ab Je peux traverser un mur \u00e9pais, si je le d\u00e9cide vraiment\u2026 \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019impossibilit\u00e9 pour la plupart d\u2019entre nous de le faire est r\u00e9duite \u00e0 l\u2019\u00e9chec de la volont\u00e9 du sujet). L\u00e0 encore, c\u2019est bien pour cette raison que le film ne va pas assez loin : dans la sc\u00e8ne spectaculaire de la salle d\u2019attente de l\u2019Oracle, qui d\u00e9cidera si Neo est bien cet \u00c9lu, on voit un enfant tordre une cuill\u00e8re par la seule force de sa pens\u00e9e. Il explique au h\u00e9ros, sid\u00e9r\u00e9, que le moyen d\u2019y parvenir n\u2019est pas de se convaincre que tordre une cuill\u00e8re est effectivement possible, mais de se convaincre qu\u2019il n\u2019y a pas de cuill\u00e8re\u2026 Mais qu\u2019en est-il de moi-m\u00eame ? N\u2019aurait-il pas fallu aller plus loin et accepter la proposition bouddhiste selon laquelle moi-m\u00eame, le sujet, n\u2019existe pas ?<\/p>\n\n\n\n Pour pr\u00e9ciser davantage ce qui est faux dans Matrix<\/em>, il convient de distinguer l\u2019impossibilit\u00e9 technologique pure et simple de la fausset\u00e9 fantasmatique : le voyage dans le temps est (probablement) impossible, mais les sc\u00e9narios fantasmatiques qui s\u2019y rapportent n\u2019en sont pas moins \u00ab vrais \u00bb dans la mesure o\u00f9 ils traduisent des impasses libidinales. Par cons\u00e9quent, le probl\u00e8me avec Matrix<\/em> ne r\u00e9side pas dans la na\u00efvet\u00e9 scientifique de ses artifices : l\u2019id\u00e9e de passer de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle par le biais du t\u00e9l\u00e9phone est sens\u00e9e, puisque tout ce dont nous avons besoin, c\u2019est d\u2019une br\u00e8che ou d\u2019un trou par lequel on puisse s\u2019\u00e9chapper. (Peut-\u00eatre qu’une solution encore meilleure aurait \u00e9t\u00e9 les toilettes : le lieu o\u00f9 les excr\u00e9ments disparaissent apr\u00e8s que l’on a tir\u00e9 la chasse n’est-il pas, en effet, l’une des m\u00e9taphores de cet Au-del\u00e0 \u00e0 la fois horrifiant et sublime du Chaos primordial et pr\u00e9-ontologique dans lequel les choses s’\u00e9vanouissent ? Le R\u00e9el est donc le trou topologique ou la torsion qui \u00ab courbe \u00bb l\u2019espace de notre r\u00e9alit\u00e9 de telle sorte que nous percevons\/imaginons les excr\u00e9ments comme disparaissant dans une dimension autre, qui ne fait pas partie de notre r\u00e9alit\u00e9 quotidienne.) Le probl\u00e8me r\u00e9side dans une incoh\u00e9rence fantasmatique plus radicale, qui \u00e9clate de la mani\u00e8re la plus explicite lorsque Morpheus (le leader afro-am\u00e9ricain du groupe de r\u00e9sistance qui croit que Neo est l\u2019\u00c9lu) tente d\u2019expliquer au h\u00e9ros, toujours perplexe, ce qu\u2019est la Matrice \u2014 il la relie tout \u00e0 fait logiquement \u00e0 une d\u00e9faillance dans la structure de l\u2019univers :<\/p>\n\n\n\n \u00ab C’est ce sentiment que tu as eu toute ta vie. Ce sentiment que quelque chose n’allait pas dans le monde. Tu ne sais pas ce que c’est, mais c’est l\u00e0, comme une \u00e9charde dans ton esprit, qui te rend fou. […] La Matrice est partout, elle nous entoure, m\u00eame ici, dans cette pi\u00e8ce. […] C’est le monde qu’on t’a mis devant les yeux pour t’emp\u00eacher de voir la v\u00e9rit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Neo<\/span>Quelle v\u00e9rit\u00e9 ?\u00a0<\/p>\n\n\n\n Morpheus<\/span>Que tu es un esclave, Neo. Que toi, comme tout le monde, tu es n\u00e9 encha\u00een\u00e9… enferm\u00e9 dans une prison que tu ne peux ni sentir, ni go\u00fbter, ni toucher. La prison de ton esprit. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ou encore : \u00ab Saviez-vous que la premi\u00e8re Matrice avait \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour \u00eatre un monde humain parfait ? Un monde o\u00f9 personne ne souffrait, o\u00f9 tout le monde serait heureux ? Ce fut un d\u00e9sastre. Personne ne voulait d\u2019un tel programme. Des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res d\u2019humains, qui servaient de batteries, ont \u00e9t\u00e9 perdues. Certains pensaient que nous ne disposions pas du langage de programmation n\u00e9cessaire pour d\u00e9crire votre monde parfait. Mais je crois qu\u2019en tant qu\u2019esp\u00e8ce, les \u00eatres humains d\u00e9finissent leur r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 travers la souffrance et la mis\u00e8re. Le monde parfait \u00e9tait un r\u00eave dont votre cerveau primitif n\u2019arr\u00eatait pas d\u2019essayer de se r\u00e9veiller. C\u2019est pourquoi la Matrice a \u00e9t\u00e9 repens\u00e9e pour devenir rien moins que l\u2019apog\u00e9e de votre civilisation. \u00bb <\/p>\n\n\n\n L’imperfection de notre monde est donc \u00e0 la fois le signe de sa virtualit\u00e9 et le signe de sa r\u00e9alit\u00e9. On pourrait en effet affirmer que l\u2019agent Smith (rappelons-le : non pas un \u00eatre humain comme les autres, mais l\u2019incarnation virtuelle directe de la Matrice \u2014 le grand Autre \u2014 elle-m\u00eame) est le substitut de la figure de l\u2019analyste au sein de l\u2019univers du film : il enseigne que l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un obstacle insurmontable est la condition n\u00e9cessaire pour que nous, humains, percevions quelque chose comme r\u00e9alit\u00e9 \u2014 la r\u00e9alit\u00e9 est en fin de compte ce qui r\u00e9siste<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Une autre incoh\u00e9rence concerne la mort : pourquoi meurt-on \u00ab vraiment \u00bb alors qu\u2019on ne meurt que dans la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle r\u00e9gie par la Matrice ? Le film apporte une r\u00e9ponse de type obscurantiste : <\/p>\n\n\n\n \u00ab Neo<\/span>Si l\u2019on est tu\u00e9 dans la Matrice, meurt-on ici, c\u2019est-\u00e0-dire non seulement dans la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle, mais aussi dans la vie r\u00e9elle ?<\/p>\n\n\n\n Morpheus<\/span>Le corps ne peut pas vivre sans l\u2019esprit. \u00bb\u00a0<\/p>\n\n\n\n Ainsi, votre corps \u00ab r\u00e9el \u00bb ne peut rester en vie (fonctionner) qu\u2019en conjonction avec l\u2019esprit, c\u2019est-\u00e0-dire avec l\u2019univers mental dans lequel vous \u00eates immerg\u00e9 : par cons\u00e9quent, si vous \u00eates dans une r\u00e9alit\u00e9 virtuelle et que vous y \u00eates tu\u00e9, cette mort affecte \u00e9galement votre corps r\u00e9el… La solution oppos\u00e9e \u00e9vidente (vous ne mourez vraiment que lorsque vous \u00eates tu\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9) est \u00e9galement trop r\u00e9ductrice. La question est la suivante : le sujet est-il totalement immerg\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle, domin\u00e9e par la Matrice, ou conna\u00eet-il, ou du moins soup\u00e7onne-t-il, l’\u00e9tat r\u00e9el des choses ? Si la r\u00e9ponse est oui, alors un simple retrait vers l\u2019\u00e9tat adamique pr\u00e9-lapsaire de distance nous rendrait immortels dans la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle. Neo, lib\u00e9r\u00e9 de la pleine immersion dans cette r\u00e9alit\u00e9, devrait survivre \u00e0 la lutte avec l\u2019agent Smith qui se d\u00e9roule au sein de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle contr\u00f4l\u00e9e par la Matrice (de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019il est capable d\u2019arr\u00eater les balles, il aurait \u00e9galement d\u00fb \u00eatre capable de d\u00e9r\u00e9aliser les coups qui blessent son corps).<\/p>\n\n\n\n L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 radicale qui entoure la mani\u00e8re dont le cyberespace influencera nos vies doit \u00eatre laiss\u00e9e ouverte : cela ne d\u00e9pendra pas de la technologie en soi, mais de son mode d\u2019inscription sociale. L’immersion dans le cyberespace peut intensifier notre exp\u00e9rience corporelle (nouvelle sensualit\u00e9, nouveau corps dot\u00e9 de plus d’organes, nouveaux sexes…), mais elle ouvre \u00e9galement la possibilit\u00e9 pour celui qui manipule ce cyberespace de litt\u00e9ralement subtiliser<\/em> notre corps (virtuel), nous privant de son contr\u00f4le, de sorte qu\u2019il ne soit plus possible de se rapporter \u00e0 son propre corps comme au \u00ab sien \u00bb. D\u2019o\u00f9 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 constitutive de la notion de m\u00e9diatisation : \u00e0 l\u2019origine, cette notion d\u00e9signait le geste par lequel un sujet \u00e9tait d\u00e9pouill\u00e9 de son droit direct et imm\u00e9diat de prendre des d\u00e9cisions ; le grand ma\u00eetre de la m\u00e9diatisation politique fut Napol\u00e9on, qui laissa aux monarques vaincus l\u2019apparence du pouvoir, alors qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 plus en mesure de l\u2019exercer. D’un point de vue plus g\u00e9n\u00e9ral, on pourrait dire qu’une telle \u00ab m\u00e9diatisation \u00bb du monarque d\u00e9finit la monarchie constitutionnelle : dans ce syst\u00e8me, le monarque est r\u00e9duit \u00e0 un simple geste symbolique et purement formel consistant \u00e0 \u00ab mettre les points sur les i \u00bb, \u00e0 signer et \u00e0 conf\u00e9rer ainsi une force performative aux d\u00e9crets dont le contenu est d\u00e9termin\u00e9 par l’organe gouvernemental \u00e9lu. Mutatis mutandis<\/em>, n\u2019en va-t-il pas de m\u00eame pour l\u2019informatisation de plus en plus pouss\u00e9e de notre quotidien, au cours de laquelle le sujet est lui aussi de plus en plus \u00ab m\u00e9diatis\u00e9 \u00bb, imperceptiblement d\u00e9pouill\u00e9 de son pouvoir, sous le faux pr\u00e9texte de son accroissement ? Lorsque notre corps est m\u00e9diatis\u00e9 (pris dans le r\u00e9seau des m\u00e9dias \u00e9lectroniques), il est simultan\u00e9ment expos\u00e9 \u00e0 la menace d\u2019une \u00ab prol\u00e9tarisation \u00bb radicale : le sujet est potentiellement r\u00e9duit \u00e0 un pur bien \u00e9changeable puisque m\u00eame mon exp\u00e9rience personnelle peut \u00eatre vol\u00e9e, manipul\u00e9e, r\u00e9gul\u00e9e par l\u2019Autre machinique. On voit, une fois encore, comment la perspective d’une virtualisation radicale conf\u00e8re \u00e0 l’ordinateur une position strictement homologue \u00e0 celle de Dieu dans l’occasionalisme malebranchien : puisque l’ordinateur coordonne la relation entre mon esprit et (ce que je per\u00e7ois comme) le mouvement de mes membres (dans la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle), on peut facilement imaginer un ordinateur qui se d\u00e9cha\u00eene et commence \u00e0 agir comme un Dieu mal\u00e9fique, perturbant la coordination entre mon esprit et l\u2019exp\u00e9rience corporelle de moi-m\u00eame \u2014 lorsque le signal de mon esprit m\u2019invitant \u00e0 lever la main est suspendu, voire contrecarr\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 (virtuelle), l\u2019exp\u00e9rience la plus fondamentale du corps comme \u00ab mien \u00bb est \u00e9branl\u00e9e\u2026 Il semble donc que le cyberespace r\u00e9alise effectivement le fantasme parano\u00efaque \u00e9labor\u00e9 par Schreber, ce juge allemand dont les m\u00e9moires ont \u00e9t\u00e9 analys\u00e9s par Freud : l\u2019\u00ab univers connect\u00e9 \u00bb est psychotique dans la mesure o\u00f9 il semble mat\u00e9rialiser l\u2019hallucination de Schreber concernant les rayons divins par lesquels Dieu contr\u00f4le directement l\u2019esprit humain. En d’autres termes, l’externalisation du Grand Autre dans l’ordinateur n’explique-t-elle pas la dimension parano\u00efaque inh\u00e9rente \u00e0 l’univers connect\u00e9 ? Ou, pour le dire autrement : on dit souvent que, dans le cyberespace, la possibilit\u00e9 de t\u00e9l\u00e9charger la conscience dans un ordinateur lib\u00e8re enfin les gens de leur corps \u2014 mais elle lib\u00e8re aussi les machines de \u00ab leurs \u00bb humains<\/em>…<\/p>\n\n\n\n La derni\u00e8re incoh\u00e9rence rep\u00e9r\u00e9e dans le film concerne le statut ambigu de la lib\u00e9ration de l’humanit\u00e9 annonc\u00e9e par Neo dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne. \u00c0 la suite de son intervention, une \u00ab panne du syst\u00e8me \u00bb survient ; dans le m\u00eame temps, il s’adresse aux personnes encore prisonni\u00e8res de la Matrice en tant que Sauveur, qui leur enseignera comment se lib\u00e9rer de ses contraintes. Elles pourront enfreindre les lois de la physique, tordre les m\u00e9taux, voler dans les airs… Cependant, le probl\u00e8me est que tous ces \u00ab miracles \u00bb ne sont possibles que si nous restons \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle entretenue par la Matrice et que nous nous contentons de contourner ou de modifier ses r\u00e8gles : notre statut \u00ab r\u00e9el \u00bb reste celui d’esclaves de la Matrice ; nous ne faisons en quelque sorte qu’acqu\u00e9rir un pouvoir suppl\u00e9mentaire pour modifier les r\u00e8gles de notre prison mentale. Dans un tel monde, je r\u00eaverais de trouver des magasins proposant des pilules de diff\u00e9rentes couleurs, chacune permettant un \u00e9veil dans un monde diff\u00e9rent. On pourrait acheter une pilule pour se retrouver dans un monde hypersexualis\u00e9, une autre pour vivre sa vie dans un jeu vid\u00e9o brutal. Toutes ces options seraient bien s\u00fbr contr\u00f4l\u00e9es par la Matrice. Mais en quoi consisterait donc le fait de sortir compl\u00e8tement de la Matrice et d’entrer dans la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle \u00bb, dans laquelle nous serions des cr\u00e9atures mis\u00e9rables, vivant sur la surface d\u00e9truite de la Terre ?<\/p>\n\n\n\n De concert avec Adorno, on pourrait affirmer que ces incoh\u00e9rences constituent le moment de v\u00e9rit\u00e9 du film : elles mettent en \u00e9vidence les antagonismes de notre exp\u00e9rience sociale post-capitaliste, qui reposent sur des couples ontologiques fondamentaux tels que la r\u00e9alit\u00e9 et la douleur (la r\u00e9alit\u00e9 en tant que ce qui perturbe le r\u00e8gne du principe de plaisir), la libert\u00e9 et le syst\u00e8me (la libert\u00e9 n\u2019est possible qu\u2019au sein du syst\u00e8me qui entrave son plein \u00e9panouissement). La force ultime du film se situe n\u00e9anmoins \u00e0 un autre niveau. Il y a des ann\u00e9es, une s\u00e9rie de films de science-fiction comme Zardoz<\/em> ou Logan’s Run<\/em> pr\u00e9disaient la situation postmoderne d’aujourd’hui : le groupe isol\u00e9 menant une vie aseptis\u00e9e dans une zone isol\u00e9e aspire \u00e0 l’exp\u00e9rience du monde r\u00e9el de la d\u00e9composition mat\u00e9rielle. Jusqu’au postmodernisme, l’utopie \u00e9tait une tentative de s’\u00e9chapper du r\u00e9el du temps historique vers une Alt\u00e9rit\u00e9 intemporelle. Avec le chevauchement postmoderne de la \u00ab fin de l\u2019histoire \u00bb et de la disponibilit\u00e9 totale du pass\u00e9 dans la m\u00e9moire num\u00e9ris\u00e9e, \u00e0 cette \u00e9poque o\u00f9 nous VIVONS l\u2019utopie intemporelle comme une exp\u00e9rience id\u00e9ologique quotidienne, l\u2019utopie devient le d\u00e9sir ardent du R\u00e9el de l\u2019Histoire elle-m\u00eame, de la m\u00e9moire, des traces du pass\u00e9 r\u00e9el, la tentative de s\u2019\u00e9chapper de la coupole ferm\u00e9e pour retrouver l\u2019odeur et la d\u00e9composition de la r\u00e9alit\u00e9 brute. Matrix<\/em> donne la touche finale \u00e0 ce renversement, en combinant utopie et dystopie : la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame dans laquelle nous vivons, l\u2019utopie intemporelle mise en sc\u00e8ne par la Matrice, est en place pour que nous soyons r\u00e9duits \u00e0 un \u00e9tat passif de batteries vivantes propres \u00e0 lui fournir son \u00e9nergie. <\/p>\n\n\n\n La singularit\u00e9 du film ne r\u00e9side donc pas tant dans sa th\u00e8se centrale (ce que nous percevons comme la r\u00e9alit\u00e9 serait en fait une r\u00e9alit\u00e9 virtuelle artificielle g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la \u00ab Matrice \u00bb, ce m\u00e9ga-ordinateur directement reli\u00e9 \u00e0 tous nos esprits), mais plut\u00f4t dans son image centrale : celle de millions d’\u00eatres humains menant une existence \u00e9touffante dans des berceaux remplis d’eau, maintenus en vie dans le seul but de produire l’\u00e9nergie (l’\u00e9lectricit\u00e9) n\u00e9cessaire \u00e0 la Matrice. Ainsi, lorsque (certains) \u00ab se r\u00e9veillent \u00bb de leur immersion dans la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle contr\u00f4l\u00e9e par la Matrice, ce r\u00e9veil n\u2019est pas une ouverture sur l\u2019immensit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, mais d\u2019abord la prise de conscience effroyable de cet enfermement, o\u00f9 chacun d\u2019entre nous n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019un organisme semblable \u00e0 un f\u0153tus, immerg\u00e9 dans le liquide amniotique\u2026 Cette passivit\u00e9 totale constitue un fantasme interdit, qui sous-tend notre exp\u00e9rience consciente en tant que sujets actifs et autonomes \u2014 c\u2019est le fantasme pervers <\/em>par excellence, l\u2019id\u00e9e que nous sommes en fin de compte des instruments <\/em>de la jouissance<\/em> de l\u2019Autre (la Matrice), vid\u00e9s de notre substance vitale comme des piles. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la v\u00e9ritable \u00e9nigme libidinale de ce dispositif : pourquoi la Matrice a-t-elle besoin<\/em> d\u2019\u00e9nergie humaine ? La r\u00e9ponse purement \u00e9nerg\u00e9tique serait d\u00e9nu\u00e9e de sens : la Matrice aurait facilement pu trouver une autre source d\u2019\u00e9nergie, plus fiable, qui n\u2019aurait pas n\u00e9cessit\u00e9 la mise en place d\u2019un dispositif de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle extr\u00eamement complexe, coordonn\u00e9 pour des millions d\u2019individus (on peut relever ici une autre incoh\u00e9rence : pourquoi la Matrice n\u2019immerge-t-elle pas chaque individu dans son propre univers artificiel solipsiste ? Pourquoi compliquer les choses en coordonnant les programmes de mani\u00e8re \u00e0 ce que l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re habite un seul et m\u00eame univers virtuel ?). La seule r\u00e9ponse coh\u00e9rente est la suivante : la Matrice se nourrit de la jouissance humaine \u2014 nous en revenons donc \u00e0 la th\u00e8se lacanienne fondamentale selon laquelle le grand Autre lui-m\u00eame, loin d\u2019\u00eatre une machine anonyme, a besoin d\u2019un afflux constant de jouissance. C\u2019est ainsi que nous devons renverser l\u2019\u00e9tat des choses pr\u00e9sent\u00e9 par le film : la suppos\u00e9e sc\u00e8ne de notre \u00e9veil \u00e0 notre v\u00e9ritable situation est en r\u00e9alit\u00e9 son exact oppos\u00e9, le fantasme fondamental m\u00eame qui soutient notre \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n Rattacher la perversion au cyberespace est aujourd\u2019hui un lieu commun, de m\u00eame que le sc\u00e9nario pervers qui met en sc\u00e8ne le \u00ab d\u00e9ni de la castration \u00bb. Or, le cyberespace n\u2019est-il pas lui aussi un univers lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019inertie du R\u00e9el, limit\u00e9 uniquement par ses propres r\u00e8gles ? N\u2019en va-t-il pas de m\u00eame pour la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle dans Matrix<\/em> ? La \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb dans laquelle nous vivons perd son caract\u00e8re inexorable, elle devient un domaine de r\u00e8gles arbitraires (impos\u00e9es par la Matrice) que l\u2019on peut enfreindre pour peu que notre volont\u00e9 soit assez forte\u2026 Mais, selon Lacan, cette vision commune laisse de c\u00f4t\u00e9 la relation unique qui se tisse entre l\u2019Autre et la jouissance dans la perversion. Qu\u2019est-ce que cela signifie exactement ? Rappelons les affirmations de Pierre Flourens selon lesquelles l\u2019anesth\u00e9siant n\u2019agit que sur le r\u00e9seau neuronal de notre m\u00e9moire : sans le savoir, nous sommes nos propres plus grandes victimes, nous nous massacrons vivants\u2026 N\u2019est-il pas \u00e9galement possible de lire cela comme le sc\u00e9nario fantasmatique parfait de l\u2019inter-passivit\u00e9, de l\u2019Autre Sc\u00e8ne dans laquelle nous payons le prix de notre intervention active dans le monde ? Il n\u2019y a pas d\u2019agent libre actif sans ce soutien fantasmatique, sans cette Autre Sc\u00e8ne dans laquelle il est totalement manipul\u00e9 par l\u2019Autre. Un sado-masochiste assume volontairement cette souffrance comme acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00catre.<\/p>\n\n\n\n C’est l\u00e0 que r\u00e9side la v\u00e9ritable perspicacit\u00e9 de Matrix<\/em> : dans la juxtaposition des deux aspects de la perversion \u2014 d’une part, la r\u00e9duction de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 un domaine virtuel r\u00e9gi par des r\u00e8gles arbitraires susceptibles d’\u00eatre suspendues ; d’autre part, la v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e de cette libert\u00e9, \u00e0 savoir la r\u00e9duction du sujet \u00e0 une passivit\u00e9 totalement instrumentalis\u00e9e. Et la preuve ultime de la baisse de qualit\u00e9 des volets suivants de la trilogie Matrix<\/em> est que cet aspect central est laiss\u00e9 totalement inexploit\u00e9 : une v\u00e9ritable r\u00e9volution aurait consist\u00e9 en un changement dans la mani\u00e8re dont les humains et la Matrice elle-m\u00eame se rapportent \u00e0 la jouissance<\/em> et \u00e0 son appropriation. Qu’en est-il, par exemple, d’individus sabotant la Matrice en refusant de s\u00e9cr\u00e9ter de la jouissance<\/em> ?<\/p>\n\n\n\n Toute personne sens\u00e9e et cultiv\u00e9e sait le reconna\u00eetre : la v\u00e9ritable grandeur et l\u2019h\u00e9ritage historique du cin\u00e9ma italien, que dis-je, sa contribution \u00e0 la culture europ\u00e9enne et mondiale du XXe si\u00e8cle, ne r\u00e9sident pas dans le n\u00e9or\u00e9alisme ou dans quelque autre excentricit\u00e9 dont raffolent les intellectuels d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s. On les \u00e9prouve plut\u00f4t dans trois genres cin\u00e9matographiques m\u00e9morables : les westerns spaghetti, les com\u00e9dies \u00e9rotiques des ann\u00e9es 1970 et \u2014 le plus grand d\u2019entre eux, sans aucun doute \u2014 les peplum<\/em>. L\u2019une des grandes r\u00e9ussites du deuxi\u00e8me genre est le film En 2000, il conviendra de bien faire l\u2019amour<\/em> (r\u00e9alis\u00e9 en 1974 par Pasquale Festa Campanile), dont le postulat de base \u00e9tait que, dans un futur proche, alors que le monde est \u00e0 court d\u2019\u00e9nergie, le docteur Nobile, un jeune et brillant scientifique italien, se souvient de Wilhelm Reich et fait la d\u00e9couverte qu\u2019une quantit\u00e9 \u00e9norme d\u2019\u00e9nergie est lib\u00e9r\u00e9e par le corps humain pendant l\u2019acte sexuel \u2014 \u00e0 condition que le couple ne soit pas amoureux.<\/p>\n\n\n\n Ainsi, dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de la survie de l\u2019humanit\u00e9, l\u2019\u00c9glise op\u00e8re un renversement id\u00e9ologique : l\u2019amour est un p\u00e9ch\u00e9, et le sexe n\u2019est acceptable que s\u2019il est pratiqu\u00e9 sans amour. On voit donc des gens se confesser \u00e0 leur pr\u00eatre : \u00ab Pardon, mon p\u00e8re, j\u2019ai p\u00e9ch\u00e9, je suis tomb\u00e9 amoureux de ma femme ! \u00bb Pour produire de l\u2019\u00e9nergie, les couples re\u00e7oivent l\u2019ordre de faire l\u2019amour deux fois par semaine dans de grandes salles collectives, sous la surveillance d\u2019un responsable qui diligente leurs \u00e9bats : \u00ab Le couple au deuxi\u00e8me rang \u00e0 gauche, allez plus vite ! \u00bb\u2026 La similitude avec Matrix<\/em> ne peut manquer de frapper. Tous deux montrent que, dans le capitalisme tardif d\u2019aujourd\u2019hui, la politique est de plus en plus une politique de la jouissance<\/em>, mais avant tout soucieuse des moyens de la solliciter, de la contr\u00f4ler et de la r\u00e9guler (avortement, mariages homosexuels, divorce\u2026).<\/p>\n\n\n\n Matrix Reloaded<\/em> propose \u2014 ou plut\u00f4t, joue avec \u2014 une s\u00e9rie de moyens pour surmonter les incoh\u00e9rences du film pr\u00e9c\u00e9dent. Ce faisant, il s\u2019emp\u00eatre dans de nouvelles<\/em> incoh\u00e9rences. La fin, ouverte et ind\u00e9cise, non seulement sur le plan narratif, mais aussi en ce qui concerne sa vision sous-jacente de l\u2019univers refl\u00e8te plus g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019esprit du film, qui fait na\u00eetre de nouveaux soup\u00e7ons. De quoi remettre en question l\u2019id\u00e9ologie simple et claire de la lib\u00e9ration de la Matrice qui sous-tendait le premier volet. Le rituel communautaire extatique des habitants de la cit\u00e9 souterraine de Zion ne peut que rappeler un rassemblement religieux fondamentaliste. Les deux figures proph\u00e9tiques clefs suscitent d\u00e9j\u00e0 le doute.<\/p>\n\n\n\n Les visions de Morpheus sont-elles r\u00e9elles ou est-il un fou parano\u00efaque qui impose sans piti\u00e9 ses hallucinations ? Neo ne sait pas non plus s\u2019il peut faire confiance \u00e0 l\u2019Oracle, une figure f\u00e9minine qui pr\u00e9dit l\u2019avenir : le manipule-t-elle elle aussi ? Est-elle une repr\u00e9sentante du \u00ab bon \u00bb aspect de la Matrice, par opposition \u00e0 l\u2019agent Smith qui, dans la deuxi\u00e8me partie, en incarne la part excessive, se transformant en un virus incontr\u00f4lable qui cherche \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l’annihilation par la multiplication ? Et qu’en est-il des d\u00e9clarations \u00e9nigmatiques de l’Architecte de la Matrice, son cr\u00e9ateur, son Dieu ? Il informe Neo qu’il vit en r\u00e9alit\u00e9 dans la sixi\u00e8me version am\u00e9lior\u00e9e de la Matrice : dans chacune d’elles, une figure de sauveur s’est lev\u00e9e, mais sa tentative de lib\u00e9rer l’humanit\u00e9 s’est sold\u00e9e par une catastrophe \u00e0 grande \u00e9chelle. La r\u00e9bellion de Neo, loin d’\u00eatre un \u00e9v\u00e9nement unique, fait-elle alors simplement partie d’un cycle plus large de perturbation et de restauration de l’Ordre ?<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la fin de The Matrix Reloaded<\/em>, tout est donc remis en question : il ne s\u2019agit pas seulement de savoir si les r\u00e9volutions contre la Matrice peuvent accomplir ce qu\u2019elles pr\u00e9tendent ou si elles doivent aboutir \u00e0 une destruction orgiaque, mais si elles ne sont pas prises en compte, voire planifi\u00e9es, par la Matrice. Ceux qui se sont lib\u00e9r\u00e9s de la Matrice sont-ils alors vraiment libres de faire un choix ? La solution consiste-t-elle \u00e0 risquer malgr\u00e9 tout la r\u00e9bellion totale, \u00e0 se r\u00e9signer \u00e0 jouer les jeux locaux de la \u00ab r\u00e9sistance \u00bb tout en restant au sein de la Matrice, voire \u00e0 s\u2019engager dans une collaboration transclassiste avec ses \u00ab bonnes \u00bb forces ? C\u2019est l\u00e0 que se termine The Matrix Reloaded<\/em> : dans un \u00e9chec de la \u00ab cartographie cognitive \u00bb qui refl\u00e8te parfaitement la triste situation de la Gauche d\u2019aujourd\u2019hui et de sa lutte contre le Syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n La toute fin du film nous r\u00e9serve un ultime rebondissement, lorsque Neo parvient comme par magie \u00e0 arr\u00eater les machines mal\u00e9fiques, qui s\u2019apparentent \u00e0 des calamars mangeurs d\u2019hommes, d\u2019un simple geste de la main. Comment a-t-il pu accomplir cela dans le \u00ab d\u00e9sert du r\u00e9el \u00bb, et non<\/em> au sein de la Matrice o\u00f9, bien s\u00fbr, il peut faire des miracles, figer le cours du temps, d\u00e9fier les lois de la gravit\u00e9, etc. ? Cette incoh\u00e9rence inexpliqu\u00e9e doit-elle nous faire conclure que \u00ab tout ce qui existe est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la Matrice \u00bb, qu\u2019il n\u2019y a pas<\/em> de r\u00e9alit\u00e9 ultime ? Bien qu\u2019il faille rejeter cette tentation \u00ab postmoderne \u00bb de trouver une issue facile \u00e0 la confusion en proclamant que tout ce qui existe est une s\u00e9rie infinie de r\u00e9alit\u00e9s virtuelles se refl\u00e9tant les unes dans les autres, il y a une intuition juste dans cette complication de la division simple et nette entre la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle \u00bb et l\u2019univers g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la Matrice : m\u00eame si la lutte se d\u00e9roule dans la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle \u00bb, le combat d\u00e9cisif doit \u00eatre remport\u00e9 dans la Matrice, c\u2019est pourquoi il faut (re)p\u00e9n\u00e9trer dans son univers fictif virtuel. Si la lutte s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e uniquement dans le \u00ab d\u00e9sert du r\u00e9el \u00bb, cela aurait \u00e9t\u00e9 une \u00e9ni\u00e8me dystopie ennuyeuse sur une esp\u00e8ce humaine en d\u00e9clin, aux prises avec des machines mal\u00e9fiques.<\/p>\n\n\n\n Pour reprendre les termes du bon vieux couple marxiste infrastructure\/superstructure<\/em> : il faut tenir compte de la dualit\u00e9 irr\u00e9ductible entre, d\u2019une part, les processus socio-\u00e9conomiques mat\u00e9riels \u00ab objectifs \u00bb qui se d\u00e9roulent dans la r\u00e9alit\u00e9 et, d\u2019autre part, le processus politico-id\u00e9ologique proprement dit. Et si le domaine de la politique \u00e9tait intrins\u00e8quement \u00ab st\u00e9rile \u00bb, un th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres, mais n\u2019en restait pas moins crucial pour transformer la r\u00e9alit\u00e9 ? En effet, si l\u2019\u00e9conomie semble \u00eatre le v\u00e9ritable lieu de l\u2019action et la sc\u00e8ne politique et id\u00e9ologique, un th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres, c\u2019est bien sur ce second terrain que doit \u00eatre men\u00e9 le principal combat. Prenons la d\u00e9sint\u00e9gration du pouvoir communiste dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de la d\u00e9cennie 1980 : bien que l\u2019\u00e9v\u00e9nement principal ait \u00e9t\u00e9 la perte effective du pouvoir d\u2019\u00c9tat par les communistes, la rupture cruciale s\u2019est produite \u00e0 un autre niveau \u2014 dans ces moments magiques o\u00f9, bien que les communistes soient encore formellement au pouvoir, les gens n\u2019ont soudainement plus peur et ne prennent plus au s\u00e9rieux leurs menaces ; m\u00eame si les \u00ab vraies \u00bb batailles avec la police se poursuivaient, tout le monde avait la conviction que \u00ab la partie \u00e9tait termin\u00e9e \u00bb\u2026 Le titre Matrix Reloaded<\/em> est donc particuli\u00e8rement bien choisi : si la premi\u00e8re partie \u00e9tait domin\u00e9e par l\u2019\u00e9lan qui poussait \u00e0 sortir de la Matrice, \u00e0 se lib\u00e9rer de son emprise, la deuxi\u00e8me partie montre clairement que la bataille doit \u00eatre gagn\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur<\/em> de cette Matrice, qu\u2019il faut y retourner.<\/p>\n\n\n\n Dans Matrix Reloaded<\/em>, les s\u0153urs Wachowski ont ainsi d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment mont\u00e9 les ench\u00e8res, nous confrontant \u00e0 toutes les complications et confusions inh\u00e9rentes au processus de lib\u00e9ration. Ce faisant, elles se sont mises dans une situation d\u00e9licate et sont d\u00e9sormais face \u00e0 une t\u00e2che quasi impossible. Pour que Matrix Revolutions<\/em> soit une r\u00e9ussite, il faudrait qu\u2019il apporte rien de moins que la r\u00e9ponse ad\u00e9quate aux dilemmes de la politique r\u00e9volutionnaire d\u2019aujourd\u2019hui, un mod\u00e8le pour l\u2019action politique que la Gauche recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant qu\u2019il ait lamentablement \u00e9chou\u00e9 \u2014 et cet \u00e9chec offre un bel exemple pour une analyse marxiste simple : l\u2019\u00e9chec narratif, l\u2019impossibilit\u00e9 de construire une \u00ab bonne histoire \u00bb, qui signale un \u00e9chec social plus fondamental.<\/p>\n\n\n\n Le premier signe de cet \u00e9chec r\u00e9side dans la rupture du contrat pass\u00e9 avec les spectateurs. Le postulat ontologique du premier volet de Matrix<\/em> est d\u2019une simplicit\u00e9 pragmatique : il y a la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle \u00bb et l\u2019univers virtuel de la Matrice, qui peut s\u2019expliquer enti\u00e8rement en fonction de ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9. Matrix Revolutions<\/em> enfreint ces r\u00e8gles : dans ce film, les pouvoirs \u00ab magiques \u00bb de Neo et de Smith s\u2019\u00e9tendent \u00e0 la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle \u00bb elle-m\u00eame (Neo peut \u00e9galement y arr\u00eater des balles, etc.). C\u2019est comme si, dans un roman policier, la d\u00e9couverte d\u2019une s\u00e9rie d\u2019indices complexes aboutissait \u00e0 la conclusion que le meurtrier poss\u00e8de des pouvoirs magiques que son crime a pu \u00eatre commis par la simple transgression des lois de notre r\u00e9alit\u00e9. Il y a fort \u00e0 parier que le lecteur se sentirait flou\u00e9. C\u2019est ce qui se passe avec Matrix Revolutions<\/em>, o\u00f9 la foi, et non la connaissance, pr\u00e9domine. <\/p>\n\n\n\n Y compris dans ce r\u00e9gime de pens\u00e9e, subsistent des incoh\u00e9rences. Dans la sc\u00e8ne finale du film, la rencontre du couple qui conclut un accord, l\u2019Oracle (f\u00e9minine) et l\u2019Architecte (masculin), se d\u00e9roule au sein de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle de la Matrice<\/em> \u2014 pourquoi ? Ils ne sont tous deux que de simples programmes informatiques, et l\u2019interface virtuelle n\u2019est l\u00e0 que pour le regard humain \u2014 les ordinateurs eux-m\u00eames ne communiquent pas \u00e0 travers l\u2019\u00e9cran de l\u2019imaginaire virtuel, ils \u00e9changent directement des bits num\u00e9riques\u2026 Pour quel regard cette sc\u00e8ne est-elle donc mise en sc\u00e8ne ? Ici, le film \u00ab triche \u00bb et se laisse diriger par une pure logique imaginative. <\/p>\n\n\n\n Le troisi\u00e8me d\u00e9faut est d’ordre plus narratif et s\u2019explique par la simplicit\u00e9 de l\u2019issue propos\u00e9e. Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9claircissement convaincant et la solution offerte rompt de mani\u00e8re trop abrupte ce qui s’apparente \u00e0 un n\u0153ud gordien. On peut le d\u00e9plorer, au regard des nombreux \u00e9l\u00e9ments, \u00e0 la fois sombres et passionnants, que recelait Matrix Reloaded<\/em> (Morpheus en parano\u00efaque dangereux, la corruption de l’\u00e9lite dirigeante de la Cit\u00e9 de Zion) et qui restent inexplor\u00e9s dans Matrix Revolutions<\/em>. Son seul aspect nouveau digne d\u2019int\u00e9r\u00eat, c\u2019est l\u2019accent mis sur l’intermonde, qui n’est ni la Matrice ni la r\u00e9alit\u00e9, mais qui reste largement sous-d\u00e9velopp\u00e9. <\/p>\n\n\n\n La s\u00e9rie Matrix est travers\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9 croissante de faire de Smith le principal anti-h\u00e9ros, une menace pour l\u2019univers, une sorte de pendant n\u00e9gatif de Neo. Mais \u00e0 quoi renvoie-t-il r\u00e9ellement ? On peut voir en lui une all\u00e9gorie des forces fascistes : un programme malveillant devenu incontr\u00f4lable, autonome, qui menace la Matrice. La le\u00e7on du film est donc, au mieux, celle d\u2019une lutte antifasciste : le Capital entretient volontairement des voyous fascistes, \u00e0 des fins de contr\u00f4le des travailleurs, quand la Matrice, elle, contr\u00f4le tous les humains ; ces brutes \u00e9chappent finalement \u00e0 tout contr\u00f4le et la Matrice doit recourir \u00e0 l\u2019aide des humains pour les \u00e9craser, de la m\u00eame mani\u00e8re que le capital lib\u00e9ral a d\u00fb faire appel \u00e0 l\u2019aide des communistes, ses ennemis mortels, pour vaincre le fascisme\u2026 Cependant, Matrix<\/em> Revolutions<\/em> teinte cette logique antifasciste d\u2019\u00e9l\u00e9ments eux-m\u00eames potentiellement fascistes : bien que l\u2019Oracle (f\u00e9minine) et l\u2019Architecte (masculin) ne soient tous deux que des programmes, leur diff\u00e9rence est sexualis\u00e9e, de sorte que la fin du film s\u2019inscrit dans la logique de l\u2019\u00e9quilibre entre les \u00ab principes \u00bb f\u00e9minin et masculin.<\/p>\n\n\n\n Lorsque, \u00e0 la fin de Matrix Reloaded<\/em>, un miracle se produit au sein m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9, il ne reste plus que deux issues possibles : soit le gnosticisme postmoderne, soit le christianisme. Autrement dit, soit nous apprendrons, dans le troisi\u00e8me volet, que la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle \u00bb elle-m\u00eame n\u2019est qu\u2019un autre spectacle g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la Matrice, sans qu\u2019il y ait de r\u00e9alit\u00e9 \u00ab r\u00e9elle \u00bb ultime, soit nous entrons dans le domaine de la magie divine. Cependant, dans Matrix Revolutions<\/em>, Neo se transforme-t-il vraiment en figure christique ? C\u2019est apparemment bien le cas : \u00e0 la toute fin de son duel avec Smith, il se transforme en (un autre) Smith de sorte que, lorsqu\u2019il meurt, Smith (tous les Smith) est (sont) \u00e9galement d\u00e9truit(s)\u2026<\/p>\n\n\n\n Cependant, un examen plus attentif r\u00e9v\u00e8le une diff\u00e9rence fondamentale : Smith est un intrus obsc\u00e8ne qui se multiplie lui-m\u00eame, \u00e0 l\u2019image des rats, qui, en se d\u00e9cha\u00eenant, perturbe l\u2019harmonie entre les Humains et les Machines de la Matrice, de sorte que sa destruction permet une tr\u00eave (temporaire) entre les classes. Ce qui meurt avec Neo, c\u2019est cet intrus qui apporte conflit et d\u00e9s\u00e9quilibre ; chez le Christ, au contraire, Dieu lui-m\u00eame devient homme, d\u2019o\u00f9 le fait que, avec la mort du Christ, cet homme (ecce homo), Dieu (de l\u2019au-del\u00e0) lui-m\u00eame meurt \u00e9galement<\/em>. La v\u00e9ritable version \u00ab christologique \u00bb de la trilogie Matrix impliquerait donc un sc\u00e9nario radicalement diff\u00e9rent : Neo aurait d\u00fb \u00eatre un programme de Matrix rendu humain, une incarnation humaine directe de Matrix, de fa\u00e7on \u00e0 ce que, lorsqu\u2019il meurt, Matrix se d\u00e9truise elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Le ridicule de l’accord final ne peut manquer de sauter aux yeux : l’Architecte doit promettre \u00e0 l’Oracle non seulement que les machines ne combattront plus les hommes qui se trouvent en dehors de la Matrice, mais aussi que les humains qui souhaitent s\u2019en lib\u00e9rer seront autoris\u00e9s \u00e0 le faire \u2014 comment ce choix pourra-t-il \u00eatre effectif ? Ainsi, rien n\u2019est vraiment r\u00e9solu : la Matrice est l\u00e0, continuant \u00e0 exploiter les humains, sans aucune garantie qu\u2019un autre Smith n\u2019\u00e9mergera pas ; la majorit\u00e9 des humains continuera \u00e0 subir sa mise en esclavage. Ce qui conduit \u00e0 cette impasse, c\u2019est que, dans un court-circuit id\u00e9ologique typique, la Matrice fonctionne comme une double all\u00e9gorie : pour le Capital (les machines qui nous aspirent notre \u00e9nergie) et pour l\u2019Autre, l\u2019ordre symbolique en tant que tel.<\/p>\n\n\n\n Peut-\u00eatre y a-t-il cependant un message \u2014 et ce serait l\u00e0 la seule fa\u00e7on de racheter (au moins en partie) Matrix Revolutions<\/em> \u2014 qui contribue \u00e0 faire de cet \u00e9chec m\u00eame de la conclusion de la s\u00e9rie un objet de r\u00e9flexion int\u00e9ressant : aucune solution d\u00e9finitive ne se profile \u00e0 l\u2019horizon aujourd\u2019hui, le Capital est l\u00e0 pour rester, tout ce que nous pouvons esp\u00e9rer, c\u2019est une tr\u00eave temporaire. Autrement dit, une c\u00e9l\u00e9bration pseudo-deleuzienne de la r\u00e9volte r\u00e9ussie de la multitude aurait sans aucun doute \u00e9t\u00e9 bien pire que cette impasse.<\/p>\n\n\n\n Rien d\u2019\u00e9tonnant, donc, \u00e0 ce que l\u2019expression \u00ab choisir la pilule rouge \u00bb (qui d\u00e9signe le moment o\u00f9 un individu d\u00e9cide de sortir de la r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la Matrice et de prendre conscience d\u2019une pr\u00e9tendue \u00ab v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e \u00bb sur la r\u00e9alit\u00e9) soit, dans nos m\u00e9dias, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par des n\u00e9or\u00e9actionnaires qui exaltent le bon sens et se moquent des \u00ab gauchistes \u00bb, qu\u2019ils jugent justement enclins aux th\u00e9ories du complot. <\/p>\n\n\n\n L\u2019adh\u00e9sion \u00e0 des r\u00e9cits alternatifs peut avoir partie li\u00e9e au \u00ab red pilling<\/em> \u00bb, qu\u2019ils soient anti-establishment <\/em>ou conspirationnistes, relatifs \u00e0 la race, au gouvernement ou \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui contredisent le consensus dominant, mais aussi \u00e0 l\u2019exag\u00e9ration de la crise environnementale ou \u00e0 la menace de l\u2019intelligence artificielle. <\/p>\n\n\n\n Ce qu\u2019il faut garder \u00e0 l\u2019esprit ici, c\u2019est que la sc\u00e8ne dans laquelle les personnages de Matrix<\/em> prennent la pilule rouge et s\u2019\u00e9veillent pour la premi\u00e8re fois \u2014 immerg\u00e9s dans des milliers de baignoires qui les maintiennent en vie \u2014 n\u2019est pas la r\u00e9alit\u00e9 objective, mais le fantasme inconscient et d\u00e9finitif de l\u2019ordre social existant qui veut nous maintenir dans une passivit\u00e9 totale, un \u00e9tat de protection comparable au surmoi maternel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00ab La bataille doit \u00eatre gagn\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette Matrice : il faut y retourner \u00bb, \u00e0 l’\u00e8re des n\u00e9or\u00e9actionnaires, l’aggiornamento de la lecture de Matrix<\/em> par le plus grand philosophe slov\u00e8ne.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":335401,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","categories":[],"staff":[4966],"editorial_format":[4913],"week":[],"geo":[],"class_list":["post-335394","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-slavoj-zizek","editorial_format-essais"],"acf":{"_thumbnail_id":335401,"excerpt":"\u00abLa bataille doit \u00eatre gagn\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette Matrice : il faut y retourner\u00bb, \u00e0 l'\u00e8re des n\u00e9or\u00e9actionnaires, l'aggiornamento de la lecture de Matrix<\/em> par le plus grand philosophe slov\u00e8ne.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nAux confins de la plan\u00e8te <\/h4>\n\n\n\n
L\u2019existence bien r\u00e9elle du Grand Autre <\/h4>\n\n\n\n
Le Grand Autre n\u2019existe pas <\/h4>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9cran du r\u00e9el<\/h4>\n\n\n\n
L\u2019apport freudien <\/h4>\n\n\n\n
Malebranche \u00e0 Hollywood <\/h4>\n\n\n\n
Mettre au jour le fantasme originel<\/h4>\n\n\n\n
La r\u00e9volution Matrix Reloaded<\/em> <\/h4>\n\n\n\n