{"id":335300,"date":"2026-05-23T07:50:00","date_gmt":"2026-05-23T05:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=335300"},"modified":"2026-05-23T08:00:53","modified_gmt":"2026-05-23T06:00:53","slug":"grande-bellezza","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/grande-bellezza\/","title":{"rendered":"La grande bellezza"},"content":{"rendered":"\n
Quoi de mieux que l\u2019image du monstre pour \u00e9voquer l\u2019immense Toni Servillo ? Monstre en tant qu\u2019acteur d\u2019une part, mais aussi en tant que pr\u00e9sage vivant. <\/p>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9tymologie du mot monstre nous le rappelle : h\u00e9rit\u00e9 d’un latin m\u00e9di\u00e9val religieux, monstre vient du verbe \u00ab monere \u00bb, qui signifie mettre en garde, avertir. Toni Servillo est un acteur-pr\u00e9sage, qui fonctionne \u00e0 lui seul comme un laboratoire de nos utopies sociales et politiques. Il y a bien une fonction de l\u2019acteur Servillo qui se dessine \u00e0 travers ses films et ses m\u00e9tamorphoses ovidiennes successives : celle du pouvoir politique tel qu\u2019il s\u2019exerce en Italie. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il en incarne l’ambigu\u00eft\u00e9, la duplicit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n
Sur cette affiche du film de Sorrentino, la veste jaune de Jep Gambardella a tout du symbole de la l\u00e2chet\u00e9, du d\u00e9sengagement, du tra\u00eetre qui se soustrait \u00e0 la gr\u00e8ve : c\u2019est un spectateur, dont les airs de dandy insolent contribuent \u00e0 renforcer la fausset\u00e9. Confortablement install\u00e9 sous le regard du Marforio, cette imposante sculpture repr\u00e9sentant le dieu Neptune, il s\u2019y sent comme chez lui. <\/p>\n\n\n\n\n\n Datant du Ier si\u00e8cle, l’\u0153uvre fait partie de ce qu\u2019on a appel\u00e9 les statues parlantes de Rome, dont le plus c\u00e9l\u00e8bre exemple est sans doute la statue de Pasquino. Au XVIe si\u00e8cle, des auteurs et des citoyens anonymes y inscrivaient des textes, des vers, sortes de graffitis satiriques qui contribuaient \u00e0 faire parler ces figures sculpt\u00e9es sur le mode du persiflage. Cette forme d\u2019expression politique sp\u00e9cifiquement romaine permettait de se manifester et d\u2019\u00ab afficher \u00bb au sens tr\u00e8s contemporain du mot, certaines personnalit\u00e9s. Il y a donc ici un effet de miroir baroque : l\u2019affiche du film de Paolo Sorrentino repr\u00e9sente le lieu originel de l\u2019affiche, de l\u2019affichage, du manifeste politique. <\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019ombre de la main est en soi porteuse d\u2019un pr\u00e9sage. Jep Gambardella est un \u00e9crivain, mais un \u00e9crivain en mal de livre, dont le dernier opus<\/em> remonte \u00e0 plusieurs d\u00e9cennies : il est condamn\u00e9 \u00e0 ne plus \u00e9crire. D\u2019ailleurs, son ombre est continuellement exploit\u00e9e par Sorrentino, \u00e0 la faveur de d\u00e9ambulations urbaines qui s\u2019apparentent de plus en plus \u00e0 une d\u00e9rive. <\/p>\n\n\n\n L\u2019ombre de cette main sur l\u2019affiche peut faire songer \u00e0 cette emprise de l\u2019ombre, quasi vampirique, non seulement sur la silhouette de Gambardella, mais \u00e9galement sur la ville de Rome. Alors que celle-ci se d\u00e9finit par sa lumi\u00e8re si particuli\u00e8re, sublime et violente \u00e0 la fois, elle devient le lieu d\u2019un combat permanent que se livrent ombre et lumi\u00e8re. L\u2019ombre capt\u00e9e sur l\u2019affiche repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 un personnage sur ses deux pieds, pr\u00eat \u00e0 battre le pav\u00e9 de la cit\u00e9 romaine. L\u2019affiche elle-m\u00eame se fait pr\u00e9sage, invitation \u00e0 suivre cet arpenteur et donc, aussi, \u00e0 go\u00fbter un peu de cette ville-monstre, pour le meilleur et pour le pire.<\/p>\n\n\n\n\n\n On peut revenir au visage de Toni Servillo alias<\/em> Jep Gambardella lui-m\u00eame, profond\u00e9ment ambigu. Dans le film, il est \u00e0 plusieurs reprises \u00e9merveill\u00e9 par la beaut\u00e9 de l\u2019existence, de la ville de Rome, d\u2019une lumi\u00e8re\u2026 Mais, en m\u00eame temps, le film l\u00e8ve le voile sur la laideur infinie du monde. Beaut\u00e9 et laideur s\u2019y expriment simultan\u00e9ment. C\u2019est dans cette simultan\u00e9it\u00e9, voire cette fusion, que le grotesque et le bouffon de cette fresque cin\u00e9matographique prennent leur source. <\/p>\n\n\n\n L\u2019origine du terme grotesque fait d\u2019ailleurs directement \u00e9cho \u00e0 l\u2019affiche du film : c\u2019est dans des espaces souterrains, des grottes, d\u00e9couverts sous la Domus aurea<\/em> de N\u00e9ron, qu\u2019on a mis au jour des d\u00e9cors peints et toute une ornementation qualifi\u00e9e ensuite de grottesca<\/em>, fond\u00e9e sur la repr\u00e9sentation de figures hybrides, mi-humaines, mi-animales. Le smirk<\/em> anglo-saxon est peut-\u00eatre le mot qui \u00e9claire le mieux la moue d\u00e9daigneuse du personnage de Jep Gambardella sur cette affiche, entre doute et ironie, m\u00e9lancolie et d\u00e9tachement acerbe. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est dans le fascisme qu\u2019on trouve l\u2019expression la plus extr\u00eame de cette odieuse indiff\u00e9rence. L\u2019esth\u00e9tique mussolinienne reposait pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce qu\u2019on appelait le \u00ab menefreghismo<\/em> \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le \u00ab je-m’en-fichisme \u00bb. Le cynisme \u00e0 la romaine de Jep Gambardella, c\u2019est cela : tout m\u2019indiff\u00e8re, puisqu\u2019il y a 2000 ans que tout s\u2019est \u00e9croul\u00e9. Ce rapprochement n\u2019est pas d\u00fb au hasard : n\u2019est-ce pas \u00e0 Toni Servillo qu\u2019on s\u2019empresse de confier les r\u00f4les les plus diaboliques, du chef mafieux au pape, en passant par le maire de Naples et, m\u00eame, le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique ? <\/p>\n\n\n\n Dans Il Divo<\/em>, il incarne la figure politique romaine repoussoir par excellence, Giulio Andreotti, personnage reptilien s\u2019il en est, homme d\u2019\u00c9tat soup\u00e7onn\u00e9 de collusions avec la mafia, et dont le film de Paolo Sorrentino explore les motivations troubles. <\/p>\n\n\n\n Si un Dino Risi montrait comment se distribuait et se mat\u00e9rialisait le pouvoir politique au sein des familles et de la soci\u00e9t\u00e9 italiennes, avec un film \u00e0 sketchs comme Les Monstres<\/em> (I Mostri<\/em>), par exemple, Sorrentino choisit d\u2019en examiner les ressorts, de poser un regard sur sa force motrice : \u00e0 savoir, le cynisme \u00e9lev\u00e9 au rang d\u2019attribut culturel. Dans Silvio et les autres<\/em> (Loro<\/em>), o\u00f9 Servillo est Berlusconi, l\u2019acteur repr\u00e9sente mieux que jamais cette id\u00e9e d\u2019un pouvoir qui s\u2019\u00e9mousse, comme si le cin\u00e9ma italien trouvait toujours le moyen, sous une forme ou une autre, de rejouer la chute de l\u2019Empire romain. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" L’affiche de La Grande Bellezza<\/em>, le chef-d’\u0153uvre de Paolo Sorrentino, vue par la critique de cin\u00e9ma H\u00e9l\u00e8ne Frappat.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":335303,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"templates\/sunday-art.php","categories":[],"staff":[],"editorial_format":[4918],"week":[4963],"geo":[],"class_list":["post-335300","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","editorial_format-treize-minutes"],"acf":{"_thumbnail_id":335303,"excerpt":"Le h\u00e9ros de Sorrentino est un monstre.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLa main gauche et son ombre<\/h4>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLe menefreghismo<\/em>, ou le dangereux m\u00e9pris du monde<\/h4>\n\n\n\n