{"id":333887,"date":"2026-05-15T21:25:40","date_gmt":"2026-05-15T19:25:40","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&#038;p=333887"},"modified":"2026-05-15T21:25:40","modified_gmt":"2026-05-15T19:25:40","slug":"jean-jacques-rousseau-et-notre-patrie-par-lea-ypi","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/jean-jacques-rousseau-et-notre-patrie-par-lea-ypi\/","title":{"rendered":"Jean-Jacques Rousseau et notre patrie par Lea Ypi"},"content":{"rendered":"\n<p>La premi\u00e8re fois de ma vie o\u00f9 j\u2019ai prononc\u00e9 le nom de Jean-Jacques Rousseau, nous \u00e9tions en 1988, je vivais encore en Albanie et l\u2019Albanie \u00e9tait encore un pays communiste. J\u2019avais environ neuf ans. J\u2019essayais de traverser la rue lorsque j\u2019ai eu un petit accident et je suis tomb\u00e9e sur la chauss\u00e9e&#160;; les seules personnes qui se trouvaient \u00e0 proximit\u00e9 et qui sont venues \u00e0 mon secours \u00e9taient un groupe de touristes fran\u00e7ais venus passer leurs vacances en Albanie. Les touristes \u00e9taient rares en ces ann\u00e9es-l\u00e0, mais ceux-l\u00e0 m\u2019ont aid\u00e9e \u00e0 me relever et m\u2019ont demand\u00e9 si je parlais fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, il faut savoir que durant le communisme en Albanie nous recevions des instructions tr\u00e8s strictes sur la mani\u00e8re de traiter les touristes \u00e9trangers, dont la plupart \u00e9taient soup\u00e7onn\u00e9s d\u2019\u00eatre des espions. On nous disait que la grande majorit\u00e9 d\u2019entre eux venaient en Albanie pour d\u00e9stabiliser notre pays, qu\u2019ils apportaient avec eux des bonbons corrupteurs destin\u00e9s aux enfants, et qu\u2019il \u00e9tait de notre devoir de refuser ces bonbons aussi bien que toute interaction avec eux. Les touristes fran\u00e7ais m\u2019ont donc offert des bonbons, que j\u2019ai refus\u00e9s&#160;; ils m\u2019ont pos\u00e9 des questions, auxquelles j\u2019ai aussi refus\u00e9 de r\u00e9pondre, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un d\u2019entre eux dise&#160;: \u00ab&#160;Mais peut-\u00eatre qu\u2019elle ne r\u00e9pond pas parce qu\u2019elle ne comprend pas le fran\u00e7ais.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut une insulte \u00e0 mon \u00eatre tout entier, car je parlais fran\u00e7ais depuis toute petite avec ma grand-m\u00e8re, qui avait grandi dans une famille albanaise francophone de l\u2019\u00e9lite \u00e0 Salonique et avait fr\u00e9quent\u00e9 un lyc\u00e9e fran\u00e7ais. C\u2019\u00e9tait une trop belle occasion pour la laisser passer&#160;; et puisque je ne voulais pas trahir les le\u00e7ons communistes en engageant un dialogue, j\u2019ai trouv\u00e9 que la seule fa\u00e7on de prouver ma connaissance du fran\u00e7ais sans entrer dans la conversation \u00e9tait de r\u00e9citer un passage des <em>Mis\u00e9rables<\/em>, que ma grand-m\u00e8re m\u2019avait appris&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Je suis tomb\u00e9 par terre,<\/em><br><em>C\u2019est la faute \u00e0 Voltaire,<\/em><br><em>Le nez dans le ruisseau,<\/em><br><em>C\u2019est la faute \u00e0 Rousseau.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Donc, en c\u00e9l\u00e9bration de cette premi\u00e8re rencontre avec la France, les Fran\u00e7ais et la culture fran\u00e7aise, j\u2019aimerais commencer cette conf\u00e9rence avec Voltaire et Rousseau, qui reposent tous deux au Panth\u00e9on. Mais j\u2019esp\u00e8re qu\u2019ils ne sont pas enterr\u00e9s l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, parce que je ne crois pas qu\u2019ils s\u2019appr\u00e9ciaient beaucoup. En recevant les <em>Discours<\/em> de Rousseau, dont je vais vous parler, Voltaire \u00e9crivit ces phrases&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&#160;J\u2019ai re\u00e7u, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain&#160;; je vous en remercie. On n\u2019a jamais employ\u00e9 tant d\u2019esprit \u00e0 vouloir nous rendre B\u00eates. Il prend envie de marcher \u00e0 quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j\u2019en ai perdu l\u2019habitude, je sens malheureusement qu\u2019il m\u2019est impossible de la reprendre. Et je laisse cette allure naturelle \u00e0 ceux qui en sont plus dignes, que vous et moi.&#160;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, dans cette conf\u00e9rence, j\u2019aimerais offrir une r\u00e9conciliation entre ces deux grands philosophes des Lumi\u00e8res. Et la mani\u00e8re dont je vais le faire, c\u2019est en construisant une conversation imaginaire entre leurs \u00e9crits et la pens\u00e9e de quelqu\u2019un que Voltaire, j\u2019en suis convaincue, aurait raill\u00e9 plus am\u00e8rement encore que Rousseau.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit de l\u2019actuel pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, Donald Trump \u2014 non pas la personne, mais l\u2019id\u00e9e de patriotisme sur laquelle est fond\u00e9e sa d\u00e9fense de la grandeur am\u00e9ricaine. Et dans l\u2019esprit qui anime cette conf\u00e9rence \u2014 explorer la pertinence contemporaine des id\u00e9es enterr\u00e9es au Panth\u00e9on \u2014 j\u2019aimerais commencer par une conversation imaginaire entre Voltaire, Rousseau et le pr\u00e9sident Donald Trump.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9fense du patriotisme par Trump repose sur l\u2019id\u00e9e de l\u2019<em>America First<\/em>, de l\u2019Am\u00e9rique d\u2019abord. \u00ab&#160;H\u00e9las, le r\u00eave am\u00e9ricain est mort&#160;\u00bb, d\u00e9clarait-il dans un discours de 2015 annon\u00e7ant sa candidature \u00e0 la pr\u00e9sidence des \u00c9tats-Unis. Mais \u00ab&#160;si je suis \u00e9lu pr\u00e9sident&#160;\u00bb, promettait-il, \u00ab&#160;je ferai revenir le r\u00eave am\u00e9ricain plus grand, plus beau et plus fort que jamais. Et nous rendrons \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique sa grandeur.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Comment les philosophes des Lumi\u00e8res auraient-ils r\u00e9pondu \u00e0 cela&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous en avons une indication tr\u00e8s claire dans l\u2019article \u00ab&#160;Patrie&#160;\u00bb de l\u2019<em>Encyclop\u00e9die<\/em> fran\u00e7aise dirig\u00e9e par Diderot et d\u2019Alembert, article que Voltaire a lui-m\u00eame r\u00e9dig\u00e9. \u00ab&#160;Il est triste, \u00e9crit Voltaire, que souvent, pour \u00eatre bon patriote, on soit l\u2019ennemi du reste des hommes. \u00catre bon patriote, c\u2019est souhaiter que sa cit\u00e9 s\u2019enrichisse par le commerce et soit puissante par les armes. Il est clair qu\u2019un pays ne peut gagner sans qu\u2019un autre ne perde, et qu\u2019il ne peut conqu\u00e9rir sans faire des malheureux. Telle est donc la condition humaine, que souhaiter la grandeur de son pays, c\u2019est souhaiter du mal \u00e0 ses voisins. Celui qui souhaiterait que sa patrie ne f\u00fbt jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen du monde.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le patriotisme et le d\u00e9sir de rendre son pays \u00ab&#160;grand&#160;\u00bb sont la marque de la politique de Trump, et du mod\u00e8le trumpien que tant d\u2019autres responsables politiques s\u2019efforcent aujourd\u2019hui d\u2019imiter. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, le cosmopolitisme appara\u00eet ici comme le contraire naturel de cette attitude \u00e9go\u00efste&#160;: un amour de l\u2019esp\u00e8ce humaine tout enti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais maintenant me tourner vers la relation entre les id\u00e9es de cosmopolitisme et de patriotisme dans la pens\u00e9e de Jean-Jacques Rousseau. Sa pens\u00e9e refl\u00e8te une tension entre deux mani\u00e8res diff\u00e9rentes de comprendre le terme \u00ab&#160;cosmopolite&#160;\u00bb qui circulaient pendant les Lumi\u00e8res \u2014 et qui fournissent les points de rep\u00e8re aussi bien pour la critique que pour la d\u00e9fense du cosmopolitisme dont nous avons h\u00e9rit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nos jours.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re est une acception positive, en contraste direct avec l\u2019attitude chauvine incarn\u00e9e par les paroles de Donald Trump. C\u2019est celle que refl\u00e8tent les \u00e9crits des philosophes des Lumi\u00e8res, et qui remonte \u00e0 l\u2019id\u00e9al socratique de la citoyennet\u00e9 du monde, associ\u00e9e \u00e0 l\u2019esprit critique, \u00e0 l\u2019amour de tous les humains ind\u00e9pendamment de leur origine, et \u00e0 l\u2019attitude du sage qui ne reconna\u00eet sa loyaut\u00e9 envers une communaut\u00e9 politique particuli\u00e8re qu\u2019\u00e0 la condition que celle-ci r\u00e9alise un id\u00e9al universel d\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, cette compr\u00e9hension positive du cosmopolitisme, qui assimilait le <em>philosophe<\/em> au <em>citoyen du monde<\/em> et rejetait le chauvinisme politique, n\u2019\u00e9tait nullement la seule \u00e0 circuler durant les Lumi\u00e8res. Vers le milieu du XVIII\u1d49 si\u00e8cle, elle se trouvait fortement contredite par une vision <em>n\u00e9gative<\/em> du cosmopolitisme, associant celui-ci \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence politique et au cynisme des \u00e9lites. On retrouve ce second usage du terme dans le premier texte du XVIII\u1d49 si\u00e8cle o\u00f9 le mot <em>cosmopolite<\/em> appara\u00eet explicitement. Louis-Charles Fougeret de Monbron \u2014 l\u2019un des hommes de lettres fran\u00e7ais les moins connus du XVIII\u1d49 si\u00e8cle, que Diderot a connu et m\u00e9pris\u00e9 \u2014 a donn\u00e9 du cosmopolitisme une d\u00e9finition assez peu attrayante dans son autobiographie, <em>Le Cosmopolite ou Le Citoyen du monde<\/em>. Ce texte, dont on dit souvent qu\u2019il a inspir\u00e9 le <em>Candide<\/em> de Voltaire, raconte comment l\u2019\u00e9crivain a voyag\u00e9 partout sans s\u2019attacher \u00e0 personne parce que tout lui \u00e9tait indiff\u00e9rent. Le cosmopolite y souligne&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&#160;Tous les pays me sont \u00e9gaux pourvu que j\u2019y jouisse en libert\u00e9 de la clart\u00e9 des cieux et que je puisse entretenir convenablement mon individu jusqu\u2019\u00e0 la fin de son terme. Ma\u00eetre absolu de mes volont\u00e9s et souverainement ind\u00e9pendant, changeant de demeure, d\u2019habitudes, de climat, selon mon caprice, je tiens \u00e0 tout et ne tiens \u00e0 rien.&#160;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sur un ton assez similaire, l\u2019<em>Histoire des deux Indes<\/em> de Raynal fait dire \u00e0 un marchand cosmopolite&#160;: \u00ab&#160;P\u00e9risse mon pays, p\u00e9risse la contr\u00e9e o\u00f9 je commande, p\u00e9rissent les citoyens et l\u2019\u00e9tranger\u2026 Tous les lieux de l\u2019Univers me sont \u00e9gaux. Lorsque j\u2019aurai d\u00e9vast\u00e9, suc\u00e9, \u00e9puis\u00e9 une r\u00e9gion, il en restera toujours une autre o\u00f9 je pourrai porter mon or et en jouir en paix.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ces exemples r\u00e9v\u00e8lent l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 avec laquelle les interpr\u00e9tations les plus pertinentes du terme <em>cosmopolite<\/em> ou <em>citoyen du monde<\/em> ont circul\u00e9 au cours du XVIII\u1d49 si\u00e8cle&#160;: l\u2019une associ\u00e9e \u00e0 l\u2019humanisme universel des Lumi\u00e8res, l\u2019autre \u00e0 une critique de l\u2019expansion commerciale et \u00e0 une attitude d\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de tout sentiment communautaire particulier. Vue positivement, l\u2019id\u00e9e de cosmopolitisme s\u2019identifie aux modes des voyageurs, des savants ou des \u00e9crivains dont la communion d\u2019int\u00e9r\u00eats s\u2019incarne dans l\u2019id\u00e9al de la <em>R\u00e9publique des Lettres<\/em>. Vue n\u00e9gativement, le cosmopolitisme est assimil\u00e9 \u00e0 une attitude sceptique et libertine, soulignant que le citoyen du monde n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 rien d\u2019autre qu\u2019un personnage ironique et \u00e9go\u00efste qui ignore les obligations politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais me concentrer sur Jean-Jacques Rousseau pour explorer ce qui se cache derri\u00e8re la d\u00e9fense, aussi bien que la critique du cosmopolitisme, et ce que nous pouvons apprendre de la critique rousseauiste pour faire revivre le cosmopolitisme \u00e0 notre \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais le faire en analysant l\u2019\u00e9volution de la critique rousseauiste du cosmopolitisme, depuis le <em>Discours sur l\u2019origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em> jusqu\u2019au <em>Contrat social<\/em>. \u00c0 partir d\u2019une \u00e9valuation initialement plus positive du cosmopolitisme dans le premier livre, Rousseau finit par le rejeter, le jugeant au mieux moralement ind\u00e9termin\u00e9, au pire politiquement perturbateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je voudrais conclure en illustrant une troisi\u00e8me possibilit\u00e9&#160;: une mani\u00e8re de r\u00e9concilier certaines des inqui\u00e9tudes de Rousseau \u00e0 l\u2019\u00e9gard du cosmopolitisme avec une compr\u00e9hension plus politique de ce concept, susceptible de nous aider \u00e0 affronter quelques-unes des impasses contemporaines.<\/p>\n\n\n\n<p>La c\u00e9l\u00e9bration initiale du cosmopolitisme se trouve chez Rousseau dans le <em>Discours sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em>, dans le contexte d\u2019une analyse critique de l\u2019amour-propre que Rousseau relie \u00e0 la critique de la soci\u00e9t\u00e9 commerciale. Rousseau affronte la solution hobbesienne au conflit dans l\u2019\u00e9tat de nature&#160;: la guerre de tous contre tous m\u00e8ne \u00e0 la justification de l\u2019\u00c9tat moderne. Cependant, Rousseau soutient que lorsqu\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit aux dimensions internationales du conflit, on d\u00e9couvre qu\u2019avec l\u2019expansion de la soci\u00e9t\u00e9 commerciale, l\u2019anarchie que l\u2019\u00c9tat combat \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res est devenue, je cite,<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&#160;encore plus funeste entre ces grands corps qu\u2019il ne l\u2019avait \u00e9t\u00e9 auparavant entre les individus dont ils \u00e9taient compos\u00e9s. De l\u00e0 sortirent les guerres nationales, les batailles, les meurtres, les repr\u00e9sailles qui font fr\u00e9mir la nature et choquent la raison<\/em>. [\u2026] <em>On vit enfin les hommes se massacrer par milliers sans savoir pourquoi&#160;; et il se commettait plus de meurtres en un seul jour de combat et plus d\u2019horreurs \u00e0 la prise d\u2019une seule ville qu\u2019il ne s\u2019en \u00e9tait commis dans l\u2019\u00e9tat de nature durant des si\u00e8cles entiers sur toute la face de la terre.&#160;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans ce contexte que Rousseau \u00e9voque la vertu cosmopolite de l\u2019amour universel pour l\u2019humanit\u00e9, par opposition \u00e0 la rivalit\u00e9 comp\u00e9titive des \u00c9tats sur la sc\u00e8ne internationale. Comme l\u2019\u00e9crit Rousseau, la commis\u00e9ration naturelle,<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&#160;perdant de soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 soci\u00e9t\u00e9 presque toute la force qu\u2019elle avait d\u2019homme \u00e0 homme, ne r\u00e9side plus que dans quelques grandes \u00e2mes cosmopolites, qui franchissent les barri\u00e8res imaginaires qui s\u00e9parent les peuples, et qui, \u00e0 l\u2019exemple de l\u2019\u00eatre souverain qui les a cr\u00e9\u00e9s, embrassent tout le genre humain dans leur bienveillance.&#160;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pour Rousseau, la vertu cardinale du cosmopolitisme repose sur un sentiment que les hommes poss\u00e8dent avant d\u2019entrer en soci\u00e9t\u00e9 civile&#160;: la compassion. C\u2019est un sentiment, poursuit Rousseau, que Hobbes n\u2019a pas remarqu\u00e9, et qui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 aux hommes \u00ab&#160;pour adoucir, en certaines circonstances, la f\u00e9rocit\u00e9 de son amour-propre&#160;\u00bb, un sentiment si naturel \u00e0 l\u2019\u00eatre humain, que m\u00eame Mandeville, que Rousseau appelle \u00ab&#160;le d\u00e9tracteur le plus outr\u00e9 des vertus humaines&#160;\u00bb, \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 en reconna\u00eetre la force. La sympathie cosmopolite est la seule manifestation qui demeure de cette vieille vertu naturelle, menac\u00e9e par la corruption croissante de la nature humaine dans la soci\u00e9t\u00e9 civile et par la diffusion de l\u2019animosit\u00e9 internationale.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019attendrait, devant un \u00e9loge si passionn\u00e9 de la puret\u00e9 morale du cosmopolitisme, \u00e0 le voir inspirer un nouveau mod\u00e8le \u00e9ducatif ou se tenir au c\u0153ur du projet politique d\u00e9velopp\u00e9 plus loin dans les \u00e9crits de Rousseau. Or rien de tel n\u2019arrive. Non seulement les exemples concrets de personnages compatissants ne r\u00e9apparaissent gu\u00e8re dans les \u00e9crits ult\u00e9rieurs de Rousseau, mais si l\u2019on insiste pour enqu\u00eater sur le destin de ces \u00ab&#160;grandes \u00e2mes cosmopolites&#160;\u00bb, on d\u00e9couvre, avec une certaine surprise, une approche radicalement diff\u00e9rente. Dans la version manuscrite de Gen\u00e8ve du <em>Contrat social<\/em>, l\u2019auteur se plaint, je cite, de \u00ab&#160;ces pr\u00e9tendus cosmopolites, qui, justifiant leur amour pour la patrie par leur amour pour le genre humain, se vantent d\u2019aimer tout le monde pour avoir le droit de n\u2019aimer personne&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019<em>\u00c9mile<\/em>, il va plus loin encore et nous recommande&#160;: \u00ab&#160;D\u00e9fiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu\u2019ils d\u00e9daignent de remplir autour d\u2019eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour \u00eatre dispens\u00e9 d\u2019aimer ses voisins&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il importe de comprendre ce qui motive ce d\u00e9placement dans l\u2019interpr\u00e9tation du cosmopolitisme entre le <em>Second Discours<\/em> et les \u00e9crits politiques tardifs de Rousseau. Si le d\u00e9vouement \u00e0 sa patrie n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un amour de soi amplifi\u00e9, pourquoi des personnages autrefois admir\u00e9s pour leur capacit\u00e9 \u00e0 montrer de la compassion envers tous les autres \u00eatres humains apparaissent-ils maintenant comme des sortes d\u2019imposteurs indiff\u00e9rents \u00e0 toute contrainte morale&#160;? Pourquoi Rousseau a-t-il choisi de faire de la conception n\u00e9gative du cosmopolitisme la cible de sa critique, plut\u00f4t que de maintenir la conception positive qu\u2019il avait d\u2019abord embrass\u00e9e&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, il faut analyser le r\u00f4le que la citoyennet\u00e9 joue dans les \u00e9crits politiques successifs de Rousseau, et appr\u00e9cier sa compr\u00e9hension du rapport entre principes et action dans le contexte de la transformation politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le <em>Discours sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/em>, l\u2019analyse de l\u2019\u00e9tat de nature et la critique adress\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9tat sont li\u00e9es \u00e0 la critique de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, institution qui d\u00e9truit l\u2019\u00e9galit\u00e9 naturelle. La soci\u00e9t\u00e9 et ses lois, affirme Rousseau, \u00ab&#160;fix\u00e8rent pour jamais la loi de la propri\u00e9t\u00e9 et de l\u2019in\u00e9galit\u00e9, d\u2019une adroite usurpation firent un droit irr\u00e9vocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent d\u00e9sormais tout le genre humain au travail, \u00e0 la servitude et \u00e0 la mis\u00e8re&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La question, appara\u00eet n\u00e9anmoins profond\u00e9ment transform\u00e9e dans le <em>Contrat social<\/em>&#160;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&#160;L\u2019homme est n\u00e9 libre, et partout il est dans les fers. Comment ce changement s\u2019est-il fait&#160;? Je l\u2019ignore. Qu\u2019est-ce qui peut le rendre l\u00e9gitime&#160;? Je crois pouvoir r\u00e9soudre cette question.&#160;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On peut voir, d\u00e8s les premi\u00e8res pages du livre, que le probl\u00e8me consistant \u00e0 identifier les racines d\u2019une injustice initiale cesse de pr\u00e9occuper Rousseau. Sa pr\u00e9occupation r\u00e9side dans les rem\u00e8des qui pourraient \u00eatre offerts pour justifier un ordre civil travaillant \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat de tous&#160;: la th\u00e9orie ne cherche plus simplement \u00e0 critiquer le monde, mais s\u2019int\u00e9resse positivement \u00e0 le transformer. Revenir \u00e0 un \u00e9tat de nature dans lequel les \u00eatres humains jouissaient de la paix et disposaient de ressources infinies est loin de repr\u00e9senter une perspective r\u00e9aliste. L\u2019\u00c9tat, quelles que soient ses limites, appara\u00eet comme le cadre le plus plausible pour le changement social&#160;; la politique est le seul moyen par lequel on peut esp\u00e9rer restaurer l\u2019\u00e9galit\u00e9 sociale et r\u00e9soudre le probl\u00e8me de la corruption.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le <em>Contrat social<\/em>, la question de l\u2019obligation politique cesse de faire partie d\u2019une enqu\u00eate historique cherchant \u00e0 identifier les origines de l\u2019acquisition injuste. La th\u00e9orie rousseauiste se d\u00e9veloppe \u00e0 travers une analyse des arrangements institutionnels n\u00e9cessaires pour aborder le conflit social. Selon sa th\u00e9orie de l\u2019\u00c9tat, le sacrifice d\u2019une libert\u00e9 individuelle sans frein est indispensable pour fonder l\u2019exercice collectif de la souverainet\u00e9 populaire. Une fois que certains m\u00e9canismes politiques sont en place, les obligations mutuelles d\u2019ob\u00e9issance des citoyens sont int\u00e9rioris\u00e9es par des processus d\u2019apprentissage particuliers, et peuvent \u00eatre temp\u00e9r\u00e9es par l\u2019\u00e9ducation civique. Le <em>Contrat social<\/em> ne se contente pas de proposer \u00e0 nouveau une somme de volont\u00e9s individuelles singuli\u00e8res (qu\u2019il nomme <em>volont\u00e9 de tous<\/em>)&#160;: il transforme qualitativement cette force commune en une entit\u00e9 unitaire capable de servir le bien commun de tous (qu\u2019il appelle <em>volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale<\/em>). Les conflits ne peuvent pas \u00eatre r\u00e9solus par les efforts des individus. C\u2019est la dynamique de l\u2019union de tous et le type d\u2019obligation qu\u2019elle engendre qui \u00e9tablissent la possibilit\u00e9 de surmonter les inclinations particuli\u00e8res de l\u2019homme pr\u00e9-politique (du <em>bourgeois<\/em>) dans une d\u00e9termination rationnelle des int\u00e9r\u00eats accomplie par le m\u00eame sujet en tant que <em>citoyen<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>La souverainet\u00e9 populaire et l\u2019\u00e9ducation civique donnent \u00e0 la th\u00e9orie rousseauiste de l\u2019\u00c9tat un statut normatif particulier. Sa force d\u00e9rive de la participation collective \u00e0 des pratiques d\u00e9mocratiques qui proviennent non pas simplement de la reconnaissance commune des lois, mais d\u2019un processus historique d\u2019apprentissage. Rousseau souligne cela dans l\u2019une des parties les plus importantes du <em>Contrat social<\/em>. Les m\u0153urs, les coutumes et surtout l\u2019opinion, soutient-il, constituent ce dont, je cite, \u00ab&#160;le grand l\u00e9gislateur s\u2019occupe en secret&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>De telles consid\u00e9rations sur la fonction du contrat social et sur la relation entre individu et \u00c9tat, universel et particulier, ont conduit Rousseau \u00e0 une \u00e9valuation diff\u00e9rente du cosmopolitisme. Dans ses \u00e9crits ult\u00e9rieurs, le cosmopolitisme n\u2019est jug\u00e9 que n\u00e9gativement et est \u00e9cart\u00e9 comme l\u2019attitude d\u2019individus d\u00e9racin\u00e9s qui ignorent le lien civique essentiel par lequel les obligations politiques sont accomplies. Le mod\u00e8le d\u2019une communaut\u00e9 d\u2019\u00e9gaux ne peut pas se r\u00e9aliser par des actes isol\u00e9s d\u2019\u00eatres humains individuels, ni en faisant appel \u00e0 leur sens de la justice, peut-\u00eatre sinc\u00e8re, mais n\u00e9anmoins accessoire. La bont\u00e9 naturelle ne peut pas se substituer \u00e0 la politique. Ce dont la soci\u00e9t\u00e9 moderne a besoin, ce n\u2019est pas de promouvoir la compassion, mais de renforcer la justice. Tant que le <em>citoyen du monde<\/em> pr\u00e9tend franchir, par ses sentiments compassionnels universalistes, les fronti\u00e8res politiques particuli\u00e8res, il se place en dehors du contexte moral et politique o\u00f9 s\u2019exprime l\u2019agir politique&#160;: au mieux, il \u00e9choue \u00e0 comprendre les pr\u00e9occupations et les engagements de ses concitoyens&#160;; au pire, il r\u00e9duit sa part de responsabilit\u00e9 dans la conduite de transformations politiques collectives.<\/p>\n\n\n\n<p>Les observations de Rousseau nous invitent \u00e0 trouver une solution au probl\u00e8me de la soci\u00e9t\u00e9 commerciale en regardant l\u2019\u00c9tat comme le si\u00e8ge de la justice. Or, le <em>Contrat social<\/em>, laisse sans r\u00e9ponse la question ult\u00e9rieure du conflit dans la sph\u00e8re <em>internationale<\/em>, question que le <em>Discours sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/em> avait soulev\u00e9e avec tant de force. Ce n\u2019\u00e9tait pas un sc\u00e9nario hypoth\u00e9tique, m\u00eame pour Rousseau. L\u2019impact du commerce international et de l\u2019expansion coloniale sur l\u2019ascension et la chute des divers pays europ\u00e9ens et non europ\u00e9ens \u00e9tait un probl\u00e8me trop familier au XVIII\u1d49 si\u00e8cle pour \u00eatre ignor\u00e9 par les th\u00e9oriciens des Lumi\u00e8res. Rousseau ne fait pas exception, et m\u00eame si le <em>Contrat social<\/em> ne soul\u00e8ve directement aucune de ces questions, ses \u00e9crits ult\u00e9rieurs semblent leur accorder au moins un peu d\u2019attention.<\/p>\n\n\n\n<p>Un exemple est constitu\u00e9 par les remarques de Rousseau sur le projet de paix perp\u00e9tuelle con\u00e7u par l\u2019abb\u00e9 de Saint-Pierre. Il appuie l\u2019id\u00e9e que la seule alternative rationnelle au principe de l\u2019\u00e9quilibre des puissances est d\u2019\u00e9tendre \u00e0 l\u2019ordre international des engagements politiques analogues \u00e0 ceux qu\u2019on trouve dans la sph\u00e8re int\u00e9rieure. Rousseau d\u00e9fend aussi la proposition de Saint-Pierre d\u2019une f\u00e9d\u00e9ration politique europ\u00e9enne incluant la Russie, qui, sans exiger des \u00c9tats qu\u2019ils renoncent \u00e0 leur souverainet\u00e9 nationale, vise \u00e0 pr\u00e9server la s\u00e9curit\u00e9 territoriale en recherchant leur accord collectif sur des questions d\u2019int\u00e9r\u00eat commun. Mais il y a des limites \u00e0 cette proposition. La cr\u00e9ation d\u2019une communaut\u00e9 politique capable de surmonter l\u2019\u00e9tat de nature international n\u2019exprime pas la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale des <em>citoyens<\/em> consid\u00e9r\u00e9s comme membres d\u2019une communaut\u00e9 internationale, mais les int\u00e9r\u00eats communs de leurs <em>\u00c9tats<\/em>. Le ton r\u00e9aliste de la discussion de Rousseau sugg\u00e8re que le projet de future f\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne n\u2019est pas guid\u00e9 par des principes moraux, mais par un calcul purement rationnel fond\u00e9 sur la maximisation de l\u2019utilit\u00e9 des \u00c9tats.<\/p>\n\n\n\n<p>Existe-t-il un moyen de combiner les engagements de principe du cosmopolitisme avec une action politique exprim\u00e9e \u00e0 travers l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019\u00c9tat&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9flexions de Rousseau, comme nous l\u2019avons vu, offrent des ressources \u00e0 partir desquelles on pourrait \u00e9laborer une r\u00e9ponse \u00e0 cette question&#160;: la centralit\u00e9 du conflit dans l\u2019articulation des exigences de justice et d\u2019\u00e9galit\u00e9&#160;; la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir aux causes de ces conflits dans une perspective qui soit \u00e0 la fois sensible \u00e0 l\u2019histoire et inspir\u00e9e par des id\u00e9aux moraux&#160;; la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une analyse critique de l\u2019expansion commerciale globale&#160;; et, enfin, l\u2019appui de la souverainet\u00e9 populaire et de l\u2019\u00e9ducation civique pour rendre ces engagements de principe politiquement effectifs et soutenables sur le plan des motivations.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces id\u00e9es sont int\u00e9gr\u00e9es plus tard dans l\u2019analyse kantienne de la paix perp\u00e9tuelle et l\u2019id\u00e9e d\u2019une f\u00e9d\u00e9ration cosmopolitique des \u00c9tats. Mais, ce qu\u2019on a peu remarqu\u00e9, c\u2019est ce que doit Kant \u00e0 Rousseau dans le d\u00e9veloppement de son analyse du cosmopolitisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Kant admirait profond\u00e9ment Rousseau&#160;; il le consid\u00e9rait comme un Newton du monde moral. Dans l\u2019un des hommages les plus touchants jamais adress\u00e9s par un philosophe \u00e0 un autre, dans ses <em>Observations sur le sentiment du beau et du sublime<\/em>, Kant dit qu\u2019il fut un temps o\u00f9 la seule chose en laquelle il croyait \u00e9tait une soif d\u00e9vorante de connaissance et le d\u00e9sir d\u2019y progresser, ce qui constituait selon lui l\u2019honneur de l\u2019humanit\u00e9. \u00ab&#160;Je m\u00e9prisais le peuple, qui ne sait rien&#160;\u00bb, dit Kant. Mais ensuite, Kant reconna\u00eet qu\u2019il avait tort de privil\u00e9gier la connaissance de cette mani\u00e8re cumulative. Il ajoute&#160;: \u00ab&#160;Rousseau m\u2019a remis sur la bonne voie \u00e0 ce sujet. Ce pr\u00e9jug\u00e9 aveuglant a disparu. J\u2019ai appris \u00e0 honorer l\u2019humanit\u00e9, et je me trouverais plus inutile que le simple manouvrier si je ne croyais que cette attitude qui est la mienne peut donner valeur \u00e0 toutes les autres en \u00e9tablissant les droits du genre humain.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Comment Kant int\u00e8gre-t-il les droits de l\u2019humanit\u00e9 dans son analyse du projet cosmopolite&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme Rousseau, il part du probl\u00e8me du conflit dans la soci\u00e9t\u00e9 commerciale. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il partage l\u2019avis de Rousseau selon lequel l\u2019expansion de la civilisation et des relations commerciales ne r\u00e9solvent pas n\u00e9cessairement (et pourraient en fait aggraver) le probl\u00e8me de l\u2019in\u00e9galit\u00e9. De l\u2019autre, son essai sur l\u2019histoire universelle s\u2019efforce de construire un r\u00e9cit du progr\u00e8s humain dans lequel l\u2019antagonisme social devient v\u00e9hicule pour la transformation politique. Cependant, \u00ab&#160;par un processus continu d\u2019\u00e9clairement, on commence \u00e0 \u00e9tablir une fa\u00e7on de penser qui peut, avec le temps, transformer la capacit\u00e9 primitive de discrimination morale en principes pratiques d\u00e9termin\u00e9s&#160;\u00bb. De cette mani\u00e8re, \u00ab&#160;une union sociale pathologiquement impos\u00e9e se transforme en un tout moral&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Kant, on n\u2019est pas enti\u00e8rement libre dans la mesure o\u00f9 l\u2019action pratique est orient\u00e9e par l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste. Mais la prise de d\u00e9cision \u00e0 ce stade n\u2019est pas non plus enti\u00e8rement d\u00e9termin\u00e9e par les instincts naturels&#160;; les \u00eatres humains sont capables de calculer leurs avantages et de choisir rationnellement entre diff\u00e9rentes options. La cr\u00e9ation d\u2019institutions politiques conjointes et la soumission \u00e0 une autorit\u00e9 publique coercitive garantissent que des pr\u00e9tentions semblables sont canalis\u00e9es de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9viter la destruction mutuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Rousseau et Kant s\u2019accordent tous deux \u00e0 reconna\u00eetre que se concentrer sur le conflit est une \u00e9tape cruciale pour comprendre la transition de la nature \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile et \u00e0 l\u2019\u00c9tat. Ils s\u2019accordent \u00e9galement \u00e0 dire que la gen\u00e8se des obligations politiques associatives dans la poursuite d\u2019inclinations unilat\u00e9rales et \u00e9go\u00efstes n\u2019exclut pas la promotion des int\u00e9r\u00eats communs de l\u2019humanit\u00e9 \u2014 dans les termes de Rousseau, de la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p>En mettant l\u2019accent sur le r\u00f4le de l\u2019\u00ab&#160;insociable sociabilit\u00e9&#160;\u00bb parmi les \u00eatres humains, Kant nous aide \u00e0 comprendre les m\u00e9canismes de transition d\u2019un \u00e9tat d\u2019injustice \u00e0 un \u00e9tat dans lequel des formes d\u2019activit\u00e9 politique repr\u00e9sentent un v\u00e9hicule pour introduire la moralit\u00e9 dans la vie publique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur cette id\u00e9e que repose la justification de la loyaut\u00e9 envers des \u00c9tats particuliers. Cependant, comme l\u2019explique Rousseau, le d\u00e9veloppement d\u2019intentions moralement bonnes est menac\u00e9 non seulement par l\u2019antagonisme entre individus, mais aussi par la pr\u00e9sence continue d\u2019interactions comp\u00e9titives entre les \u00c9tats, telles qu\u2019elles se refl\u00e8tent dans les rivalit\u00e9s commerciales, l\u2019expansion coloniale ou les effets nocifs du commerce international. Par cons\u00e9quent, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019esprit de m\u00e9diation et l\u2019effort collectif de promouvoir une \u00ab&#160;puissance unie&#160;\u00bb et une \u00ab&#160;d\u00e9lib\u00e9ration selon les lois d\u2019une volont\u00e9 unifi\u00e9e&#160;\u00bb soient en mesure de garantir la paix et de d\u00e9velopper la libert\u00e9 pour tous les \u00eatres humains, l\u2019histoire sera marqu\u00e9e par des phases de destruction suivies de progr\u00e8s possibles. Mais quelle est l\u2019alternative&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ici que le concept cosmopolite, d\u00e9fini chez Rousseau comme partie d\u2019une doctrine morale renvoyant \u00e0 l\u2019attitude d\u2019individus singuliers commence \u00e0 changer son sens originel. Chez Kant, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019influence de Rousseau, le cosmopolitisme cesse d\u2019\u00eatre associ\u00e9 \u00e0 des sentiments abstraits d\u2019amour pour l\u2019humanit\u00e9 et \u00e0 un vague sens de la justice, et \u00e9merge comme la cat\u00e9gorie centrale par laquelle nous interpr\u00e9tons les conflits internationaux et r\u00e9fl\u00e9chissons \u00e0 leur potentiel transformateur. Cette derni\u00e8re t\u00e2che exige un ordre institutionnel dans lequel les obligations politiques sont universellement r\u00e9parties et o\u00f9 chaque \u00c9tat pourrait obtenir sa s\u00e9curit\u00e9 \u00ab&#160;non de sa propre puissance ou de son propre jugement juridique&#160;\u00bb, mais seulement \u00ab&#160;d\u2019une puissance unie et de d\u00e9cisions r\u00e9gies par les lois d\u2019une volont\u00e9 unifi\u00e9e&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce d\u00e9placement dans l\u2019usage du terme \u00ab&#160;cosmopolitisme&#160;\u00bb \u2014 d\u2019une cat\u00e9gorie associ\u00e9e \u00e0 la conduite d\u2019individus singuliers \u00e0 une interpr\u00e9tation politiquement pertinente de la justice \u2014 peut aussi s\u2019illustrer si l\u2019on consid\u00e8re l\u2019association cosmopolitisme \u2014 philanthropie. Dans les premiers essais, Kant comprend le cosmopolitisme comme une \u00ab&#160;attitude universellement <em>philanthropique<\/em>&#160;\u00bb, exactement comme ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs et comme Rousseau dans l\u2019<em>\u00c9mile<\/em>. Mais dans <em>Vers la paix perp\u00e9tuelle<\/em>, il semble avoir abandonn\u00e9 cette conception individualiste du cosmopolitisme et soutient, par un contraste saisissant, que le cosmopolitisme \u00ab&#160;n\u2019est pas une question de philanthropie mais de droit&#160;\u00bb. Dans la m\u00eame veine, la section d\u2019ouverture sur le cosmopolitisme dans la <em>Doctrine du droit<\/em> d\u00e9clare que l\u2019id\u00e9e rationnelle d\u2019une \u00ab&#160;communaut\u00e9 pacifique, sinon m\u00eame amicale, et int\u00e9grale entre toutes les nations de la terre qui peuvent entrer en relations s\u2019affectant les unes les autres n\u2019est pas un principe philanthropique (\u00e9thique), mais un principe relevant du droit&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La solution \u00e0 la question de l\u2019\u00e9tat de nature dans le domaine international est ici recherch\u00e9e dans l\u2019esprit du <em>Contrat social<\/em>, o\u00f9 les principes de justice, au lieu d\u2019\u00eatre pr\u00e9suppos\u00e9s par les cat\u00e9gories morales, fournissent la condition de possibilit\u00e9 de leur \u00e9volution. En rompant avec la philanthropie, le cosmopolitisme s\u2019offre comme une interpr\u00e9tation de la fonction et de la fin des institutions politiques orientant l\u2019action politique. Il est ancr\u00e9 dans la vie politique des \u00c9tats mais il fournit un objectif normatif sur la base duquel rechercher une r\u00e9forme politique interne pour les d\u00e9passer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le conflit entre cosmopolitisme et patriotisme se trouve ainsi r\u00e9solu non en opposant le premier au second, mais en faisant de l\u2019union cosmopolite une fin politique interne des \u00c9tats. Par cons\u00e9quent, et de mani\u00e8re analogue \u00e0 Rousseau, Kant fonde l\u2019obligation politique sur la relation entre la volont\u00e9 distributive de tous et la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale collective, mais lui imprime un \u00e9lan cosmopolite.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette position, qui combine un engagement moral envers le cosmopolitisme avec une attention aux contraintes politiques des \u00c9tats, nous pr\u00e9sente une alternative dialectique sur la mani\u00e8re de r\u00e9aliser le cosmopolitisme. La sup\u00e9riorit\u00e9 du droit public sur tout m\u00e9canisme ad hoc de r\u00e9solution des conflits entre individus produit un \u00e9loignement de toute analogie facile entre l\u2019ordre international et l\u2019\u00e9tat de nature domestique. La justice se r\u00e9alise \u00e0 travers la participation des citoyens \u00e0 des pratiques politiques collectives de d\u00e9lib\u00e9ration, par l\u2019exercice de la souverainet\u00e9 populaire coupl\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9ducation civique. Il est tr\u00e8s important de ne pas saper ce processus, mais de s\u2019appuyer sur ses forces tout en cherchant \u00e0 r\u00e9aliser des transformations politiques. Le <em>ius cosmopoliticum<\/em> repr\u00e9sente un \u00ab&#160;compl\u00e9ment n\u00e9cessaire au code non \u00e9crit du droit d\u2019un \u00c9tat et du droit des nations&#160;\u00bb&#160;; il indique l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle interpr\u00e9tation normative de la fonction et de la fin des institutions partag\u00e9es, tout en reconnaissant la pertinence des obligations politiques existantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout en rempla\u00e7ant les traits individualistes du cosmopolitisme par un projet de justice globale, la pr\u00e9occupation morale du cosmopolitisme se transforme avec Kant en exigence politique. Dans le m\u00eame temps, r\u00e9aliser le cosmopolitisme exige de mobiliser l\u2019action politique \u00e0 l\u2019<em>int\u00e9rieur<\/em> de l\u2019\u00c9tat, car ce n\u2019est que l\u00e0 que peuvent se trouver les conditions politiques, sociales et culturelles n\u00e9cessaires \u00e0 une r\u00e9partition effective des obligations politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette mani\u00e8re de r\u00e9concilier \u00e9tatisme et cosmopolitisme peut para\u00eetre na\u00efve, en ce qu\u2019elle s\u2019appuie sur les communaut\u00e9s politiques existantes pour fournir le cadre associatif le plus appropri\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9volution d\u2019une action politique cosmopolite. Les cyniques pourraient objecter que les \u00c9tats cherchent toujours \u00e0 promouvoir leurs propres int\u00e9r\u00eats et qu\u2019il n\u2019y a aucune raison pour que leurs citoyens prennent au s\u00e9rieux les pr\u00e9occupations et engagements cosmopolites \u2014 surtout si de tels engagements les obligent \u00e0 renoncer aux b\u00e9n\u00e9fices dont ils jouissent actuellement. Et pourtant, comme l\u2019illustre l\u2019analyse normative de Rousseau sur la politique et l\u2019histoire, la moralit\u00e9 semble bien exercer une influence sur le changement politique interne&#160;; elle fonde la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, et \u00e9l\u00e8ve le concept de droit au rang de condition limitative de la politique. La force ne fait pas le droit, mais elle en est contenue.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mes travaux, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019\u00e9laborer ce point en discutant le r\u00f4le d\u2019agents politiques particuliers que j\u2019ai appel\u00e9s \u00ab&#160;l\u2019avant-garde cosmopolite&#160;\u00bb, des partis et des mouvements qui agissent au sein de l\u2019\u00c9tat pour introduire des conceptions cosmopolites de la fonction et de la fin des institutions partag\u00e9es. Kant appelle ces agents les \u00ab&#160;politiques moraux&#160;\u00bb, et soutient qu\u2019ils sont capables de prendre au s\u00e9rieux les principes de la prudence tout en parvenant \u00e0 les concilier avec les exigences de la moralit\u00e9. De telles forces politiques agissent <em>\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur<\/em> de l\u2019\u00c9tat de mani\u00e8re \u00e0 promouvoir la justice cosmopolite. Ils interviennent dans les circonstances politiques comme le fait le l\u00e9gislateur de Rousseau, en rep\u00e9rant des d\u00e9fauts qui n\u2019auraient pu \u00eatre pr\u00e9venus et en s\u2019assurant qu\u2019ils puissent \u00eatre am\u00e9lior\u00e9s. Tandis que ces transformations s\u2019op\u00e8rent, les citoyens deviendront \u00ab&#160;progressivement r\u00e9ceptifs \u00e0 l\u2019influence de la simple id\u00e9e de l\u2019autorit\u00e9 de la loi&#160;\u00bb, et si elles sont appliqu\u00e9es de fa\u00e7on coercitive, leur processus d\u2019\u00e9ducation civique sera de plus en plus complet. Le politique moral joue donc un r\u00f4le novateur crucial en accomplissant les \u00e9tapes politiques n\u00e9cessaires pour rapprocher la r\u00e9alit\u00e9 politique des exigences du droit.<\/p>\n\n\n\n<p>En conclusion, Rousseau nous offre \u00e0 la fois une r\u00e9flexion sur la valeur morale du cosmopolitisme et sur les limites de ce concept lorsqu\u2019il est pris hors du contexte de l\u2019action politique. Il nous fournit des \u00e9l\u00e9ments importants sur lesquels fonder un cosmopolitisme alternatif contemporain. Premi\u00e8rement, il nous offre une critique tranchante de la soci\u00e9t\u00e9 commerciale globalis\u00e9e et des in\u00e9galit\u00e9s qu\u2019elle engendre, sugg\u00e9rant qu\u2019il ne peut y avoir de justice globale si nous ne repensons pas les fondements des rapports de propri\u00e9t\u00e9. Deuxi\u00e8mement, il r\u00e9fl\u00e9chit au r\u00f4le historique que les \u00c9tats ont jou\u00e9 dans la stabilisation de tels arrangements de propri\u00e9t\u00e9 et engendre une vision de la politique et de la justice sociale qui se d\u00e9place au-del\u00e0 de l\u2019\u00c9tat tel qu\u2019il est, vers l\u2019\u00c9tat tel qu\u2019il pourrait \u00eatre. Troisi\u00e8mement, il nous aide \u00e0 comprendre que, prise comme une vertu propre aux individus, l\u2019id\u00e9e de cosmopolitisme est plut\u00f4t limit\u00e9e, restreinte aux conditions de l\u2019empathie et excluant tout principe de justice plus exigeant. Ma lecture de Rousseau, avec l\u2019aide de Kant, montre cependant qu\u2019il est possible d\u2019aller au-del\u00e0 de cette impasse. La v\u00e9ritable contribution \u00e0 nos questions contemporaines de justice est malheureusement celle qui a \u00e9t\u00e9 la plus n\u00e9glig\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous devons aller au-del\u00e0 de l\u2019optimisme moral des cosmopolites et du pessimisme politique de leurs adversaires \u00e9tatistes. Apprendre de Rousseau et de Kant signifie donc aboutir \u00e0 une conception du cosmopolitisme qui ne soit pas seulement le produit de la th\u00e9orie du droit et des visions de paix perp\u00e9tuelle, mais aussi, et c\u2019est important, une id\u00e9e r\u00e9gulatrice de l\u2019histoire, guidant l\u2019introduction progressive de principes moraux dans les pratiques politiques collectives. Souscrire \u00e0 certains id\u00e9aux moraux ne suffit pas pour combler l\u2019\u00e9cart entre des imp\u00e9ratifs moraux valides et des initiatives politiques concr\u00e8tes. Mais comme Rousseau nous l\u2019a appris, \u00e0 partir de la d\u00e9couverte de la politique nationale, on peut convertir progressivement les int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes et les consid\u00e9rations prudentielles en un ensemble d\u2019attitudes collectives r\u00e9ceptives \u00e0 des normes morales en politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les difficult\u00e9s de la r\u00e9alisation du cosmopolitisme ne peuvent pas \u00eatre \u00e9vit\u00e9es en faisant simplement appel, en politique, \u00e0 une \u00e9thique de l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique. Une th\u00e9orie compl\u00e8te de la justice doit prendre en compte la relation entre valeurs et crise, entre principes et agir. Sans agir politique collectif animant la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale dans chaque \u00c9tat particulier, sans des objectifs r\u00e9fl\u00e9chis historiquement, les id\u00e9aux cosmopolites apparaissent d\u00e9tach\u00e9s des pratiques et des interpr\u00e9tations locales. Au pire, ils finissent par nourrir un \u00e9litisme politique&#160;; au mieux, ils construisent des utopies morales. C\u2019est aussi l\u2019essence de la maxime fr\u00e9quemment invoqu\u00e9e selon laquelle th\u00e9oriser la politique, c\u2019est prendre les hommes tels qu\u2019ils sont et les lois telles qu\u2019elles devraient \u00eatre. Et dans le cas du seul projet politique transnational dont nous disposons, le projet de l\u2019Union europ\u00e9enne, cela signifie agir avec d\u00e9cision et \u00e9nergie pour l\u2019orienter en interne dans la direction d\u2019une transformation cosmopolitique, f\u00e9d\u00e9rale et \u00e9galitaire compl\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reviens alors au \u00ab&#160;Make America Great Again&#160;\u00bb de Trump mais aussi au \u00ab&#160;Make Europe Great Again&#160;\u00bb de ses adversaires politiques en Europe. Sans cosmopolitisme universaliste au niveau du principe, le patriotisme, m\u00eame le patriotisme europ\u00e9en, est moralement ind\u00e9fendable. Sans patriotisme au niveau de l\u2019agir, les principes cosmopolites sont politiquement ineffectifs et insoutenables du point de vue des motivations psychologiques. Explorer comment ces deux dimensions peuvent se combiner, c\u2019est appliquer les le\u00e7ons de Rousseau au monde dans lequel nous vivons. C\u2019est laisser derri\u00e8re soi l\u2019\u00e9troitesse du \u00ab&#160;Make your country Great Again&#160;\u00bb et r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 et au co\u00fbt de l\u2019\u00e9mancipation humaine \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale.<\/p>\n\n\n\n<p>Permettez-moi de finir par un mot sur le Panth\u00e9on.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les cendres de Rousseau y reposent. Sur le fronton de ce monument est grav\u00e9e cette formule&#160;: \u00ab&#160;Aux grands hommes, la patrie reconnaissante.&#160;\u00bb Mais le l\u00e9gislateur dont Rousseau nous parle ne comptait pas seulement sur la reconnaissance d&rsquo;une patrie, il comptait sur la transformation des m\u0153urs, sur les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir pour reprendre son message et pour lui donner corps dans des circonstances qu&rsquo;il ne pouvait pas anticiper. Et c&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0, en d\u00e9finitive, une raison d&rsquo;\u00eatre optimiste. Car si une petite fille albanaise de neuf ans, dans l&rsquo;un des pays les plus isol\u00e9s du monde, sous l&rsquo;une des dictatures les plus ferm\u00e9es du XX\u1d49 si\u00e8cle, a pu rencontrer Rousseau \u00e0 travers quelques vers r\u00e9cit\u00e9s \u00e0 des touristes fran\u00e7ais qu&rsquo;on lui avait appris \u00e0 craindre, et si cette m\u00eame petite fille peut aujourd&rsquo;hui se tenir au Panth\u00e9on pour rendre hommage \u00e0 sa pens\u00e9e, alors la circulation des id\u00e9es au-del\u00e0 des fronti\u00e8res, des murs et des r\u00e9gimes n&rsquo;est pas un r\u00eave philosophique mais le produit de l\u2019action.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est exactement ce que Rousseau, depuis sa propre marginalit\u00e9, esp\u00e9rait&#160;: que la patrie reconnaissante ne f\u00fbt pas seulement la patrie, mais l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, \u00e0 travers le temps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La le\u00e7on magistrale du Panth\u00e9on pour dire 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