{"id":332528,"date":"2026-05-08T18:57:25","date_gmt":"2026-05-08T16:57:25","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=332528"},"modified":"2026-05-08T18:57:27","modified_gmt":"2026-05-08T16:57:27","slug":"kojeve-le-pere-fondateur-cache-de-leurope","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/kojeve-le-pere-fondateur-cache-de-leurope\/","title":{"rendered":"Koj\u00e8ve : le p\u00e8re fondateur cach\u00e9 de l’Europe"},"content":{"rendered":"\n
Dans l’imagerie officielle de l’Union europ\u00e9enne, on ne rencontre pas souvent la figure d’Alexandre Koj\u00e8ve, que ce soit sous les traits de ce trentenaire dandy cigarette \u00e0 la main devant le Mont Saint-Michel (voir supra<\/em>), ou sous ceux, beaucoup plus s\u00e9rieux, du fonctionnaire aux lunettes en \u00e9caille, avec une esp\u00e8ce de chouette empaill\u00e9e derri\u00e8re l’\u00e9paule (voir infra<\/em>). <\/p>\n\n\n\n Lorsqu’on retrouve son nom dans une liste de \u00ab p\u00e8res fondateurs \u00bb, c’est le plus souvent pour ajouter \u00e0 la galerie de personnages interlopes \u2014 l’agent secret de la CIA, l’ancien officier nazi \u2014 le profil d’un philosophe russe \u00e9migr\u00e9 devenu haut fonctionnaire fran\u00e7ais, accus\u00e9 d’avoir \u00e9t\u00e9 un informateur de l’URSS et d\u2019avoir, surtout, profess\u00e9 son admiration pour Staline.<\/p>\n\n\n\n Ce parfum de soufre sert un discours bien r\u00f4d\u00e9 : \u00ab Si les organisations qui sont encore aujourd\u2019hui charg\u00e9es de l\u2019int\u00e9gration politique et \u00e9conomique de l\u2019Europe ont \u00e9t\u00e9 mises sur pied par un stalinien au solde de l\u2019Empire russe, c\u2019est qu\u2019elles doivent s\u00fbrement \u00eatre entach\u00e9es d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre par les \u00e9garements de l\u2019esprit qui a contribu\u00e9 \u00e0 leur cr\u00e9ation. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Pourtant les choses ne sont pas aussi simples. <\/p>\n\n\n\n Alexandre Koj\u00e8ve<\/a> a ind\u00e9niablement nourri une certaine admiration pour Joseph Staline, dans les ann\u00e9es 1930 et 1940. Aussi d\u00e9concertant ce sentiment puisse-t-il nous para\u00eetre aujourd’hui, il proc\u00e9dait en r\u00e9alit\u00e9 de la fascination plus profonde et plus durable qu’exer\u00e7ait sur lui une utopie politique : \u00ab l\u2019\u00c9tat politique universel et socialement homog\u00e8ne \u00bb. <\/p>\n\n\n\n L’\u00c9tat mondial koj\u00e9vien, affranchi de toute contradiction interne ou sociale, se distinguerait radicalement des \u00c9tats-nations westphaliens qui structurent encore notre paysage politique. Il viderait de leur substance des notions telles que l’appartenance ethnique ou la \u00ab race \u00bb, et abolirait par ailleurs la distinction m\u00eame entre gouvernants et gouvern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Si le principal stratag\u00e8me du politique consiste \u00e0 diviser pour mieux r\u00e9gner, ce jeu y prendrait fin. Cet \u00c9tat mondial rel\u00e8verait davantage de l’administration que de la politique : sa seule fonction serait de pourvoir \u00e0 l’existence mat\u00e9rielle de la totalit\u00e9<\/em> de ses citoyens. Ce faisant, cette civitas maxima<\/em> cr\u00e9e les conditions pour que chaque \u00eatre humain soit reconnu par les autres dans son individualit\u00e9 m\u00eame<\/em>. Koj\u00e8ve croyait que la \u00ab r\u00e9alisation \u00bb de cet \u00c9tat universel et homog\u00e8ne co\u00efnciderait avec \u00ab l\u2019ach\u00e8vement de l\u2019Histoire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Or au tournant des ann\u00e9es 1940, Alexandre Koj\u00e8ve estimait que l’Union sovi\u00e9tique, stabilis\u00e9e sous Staline, \u00e9tait un r\u00e9gime capable de faire na\u00eetre cet \u00c9tat universel et homog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n C’est ainsi qu’il faut lire les lignes \u00e9nigmatiques confi\u00e9es \u00e0 son ami et \u00e9l\u00e8ve<\/a>, Georges Bataille, dans une lettre de mai 1942 : si Hegel s’\u00e9tait lui-m\u00eame consid\u00e9r\u00e9 comme n’\u00e9tant rien de plus qu’un \u00ab manche de pelle \u00bb qui aurait eu besoin d’un ex\u00e9cuteur testamentaire, il avait trouv\u00e9 ce dernier en la personne de Staline. Le dictateur sovi\u00e9tique se voyait ainsi affubl\u00e9 d’un titre pour le moins d\u00e9routant \u2014 \u00ab bel et bien une pelle compl\u00e8te \u00bb \u2014 et, \u00e0 ce titre, jug\u00e9 \u00ab tr\u00e8s dou\u00e9 pour faire ce qu’il est cens\u00e9 faire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Puisque rien n’est jamais lin\u00e9aire dans le monde koj\u00e9vien, un \u00e9l\u00e9ment de contexte s’impose. Au moment o\u00f9 Alexandre Koj\u00e8ve r\u00e9digeait sa lettre aux accents staliniens \u00e0 Bataille, il exer\u00e7ait en r\u00e9alit\u00e9 la fonction de conseiller politique aupr\u00e8s du r\u00e9gime de Vichy. La Notion de l\u2019autorit\u00e9<\/em> et l\u2019Esquisse d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie du droit<\/em>, achev\u00e9s respectivement en mai 1942 et en d\u00e9cembre 1943, sont d’ailleurs issus de sa correspondance avec Henri Moysset. Cet intellectuel anticonformiste et homme politique actif, proche du catholicisme social sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, occupa des fonctions gouvernementales \u00e0 Vichy de janvier 1941 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il entre dans la clandestinit\u00e9 pour \u00e9chapper \u00e0 une arrestation imminente par les Allemands, en mars 1944. Leur correspondance, r\u00e9guli\u00e8re et amicale, se poursuivit de la fin 1941 jusqu’\u00e0 cette fuite et comprend deux autres manuscrits in\u00e9dits d\u2019une importance d\u00e9cisive, La notion du travail <\/em>et la Notice sur les n\u00e9oformations politiques du XXe si\u00e8cle<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Juste apr\u00e8s la guerre, en septembre 1945, Koj\u00e8ve rejoint la Direction des relations \u00e9conomiques ext\u00e9rieures (DREE), la section des affaires \u00e9trang\u00e8res du minist\u00e8re de l’\u00c9conomie, en tant que charg\u00e9 de mission.<\/p>\n\n\n\n Si Staline n\u2019occupe d\u00e9j\u00e0 qu\u2019une place secondaire dans les textes qu\u2019il a r\u00e9dig\u00e9s pour Moysset, pour le Koj\u00e8ve fonctionnaire de la France d\u2019apr\u00e8s-guerre, le pr\u00e9sident sovi\u00e9tique, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1953, n\u2019avait pratiquement plus aucune importance. La seule chose qui demeure constante, tout au long de ses exp\u00e9riences de travail pour le r\u00e9gime de Vichy et la R\u00e9publique d\u2019apr\u00e8s-guerre, c\u2019est son int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00c9tat universel et homog\u00e8ne. <\/p>\n\n\n\n Le commentaire le plus approfondi de cette notion se trouve d\u2019ailleurs dans l\u2019un de ses \u00ab textes de Vichy \u00bb, l\u2019Esquisse d\u2019une ph\u00e9nom\u00e9nologie du droit<\/em>. Expliquer cette id\u00e9e en d\u00e9tail, dans un manuscrit adress\u00e9 \u00e0 Henri Moysset, aurait \u00e9t\u00e9, dans l\u2019ensemble, un effort vain, \u00e0 moins que Koj\u00e8ve n\u2019ait \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9 que d\u2019autres acteurs politiques que l\u2019Union sovi\u00e9tique soient capables de se transformer en un \u00c9tat universel et homog\u00e8ne. Peu apr\u00e8s son interm\u00e8de \u00e0 Vichy, alors qu’il venait de prendre ses fonctions au minist\u00e8re de l’\u00c9conomie et des Finances, Koj\u00e8ve sugg\u00e9ra d\u2019ailleurs qu’il existait essentiellement deux voies pour parvenir \u00e0 la fin de l’Histoire. <\/p>\n\n\n\n Dans son texte de 1946, \u00ab Hegel, Marx et le christianisme \u00bb, une longue recension de la th\u00e8se du j\u00e9suite Henri Niel sur la notion de \u00ab m\u00e9diation \u00bb chez Hegel, Koj\u00e8ve conc\u00e8de qu\u2019il y eut une, mais une seule<\/em>, nouveaut\u00e9 dans le monde apr\u00e8s Hegel : la scission de ses disciples entre une droite et une gauche. 150 ans plus tard, affirme-t-il, l\u2019Histoire doit encore d\u00e9cider laquelle des deux interpr\u00e9tations oppos\u00e9es de Hegel l\u2019emportera finalement.<\/p>\n\n\n\n Il y a toutefois lieu de croire que Koj\u00e8ve consid\u00e9rait ce duel d\u2019interpr\u00e9tations comme un combat davantage ax\u00e9 sur les apparences que sur le fond, car l\u2019issue sera la m\u00eame, quelle que soit la faction qui finira par l\u2019emporter. Que l\u2019on atteigne la fin de l\u2019Histoire par la gauche ou par la droite, la derni\u00e8re ruse de la Raison est de faire en sorte que ce qui nous attend soit toujours l\u2019\u00c9tat universel et homog\u00e8ne<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Ses premi\u00e8res incursions dans une forme d\u2019\u00ab europ\u00e9anisme \u00bb pan-roman le sugg\u00e8rent en tout cas.<\/p>\n\n\n\n On trouve une allusion assez curieuse \u00e0 l\u2019\u00c9tat universel et homog\u00e8ne dans la conclusion d\u2019un manuscrit in\u00e9dit dont la revue s\u2019appr\u00eate \u00e0 publier des extraits, en attendant sa parution int\u00e9grale dans la Biblioth\u00e8que de g\u00e9opolitique : la Notice sur les n\u00e9oformations politiques du XXe si\u00e8cle. <\/em>Celle-ci se termine par des recommandations sur la mani\u00e8re d\u2019assurer la viabilit\u00e9 de la Constitution de Vichy \u00e0 la fin de la guerre. Koj\u00e8ve explique \u00e0 Moysset que, bien que la Constitution doive se pr\u00e9senter comme celle d\u2019un \u00c9tat-nation, le terme \u00ab nation \u00bb doit \u00eatre compris dans son sens le plus large possible. Cela permettrait \u00e0 l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais de se positionner, dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, \u00e0 la t\u00eate d\u2019un \u00ab bloc \u00bb, ou d\u2019une \u00ab f\u00e9d\u00e9ration \u00bb de nations \u00ab latines \u00bb \u00e0 former avec l\u2019Italie, l\u2019Espagne et le Portugal. Selon la recommandation quelque peu inattendue de Koj\u00e8ve, cette Constitution devrait \u00e9galement mentionner que le but ultime qu\u2019elle poursuit, \u00e0 atteindre dans un avenir lointain, r\u00e9side dans l\u2019abolition des classes et l\u2019expansion universelle de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n Que la France doive chercher son avenir dans une union avec d\u2019autres pays \u00ab latins \u00bb est \u00e9galement la recommandation que Koj\u00e8ve adresse au gouvernement provisoire de Charles de Gaulle dans un texte de 1945, L\u2019Empire latin \u2013 Esquisse d\u2019une doctrine politique fran\u00e7aise, <\/em>souvent appel\u00e9 le \u00ab manuscrit de l\u2019Empire latin \u00bb. Ici aussi, l\u2019\u00c9tat universel et homog\u00e8ne revient en conclusion, o\u00f9 Koj\u00e8ve expose ses r\u00e9flexions sur le r\u00f4le de l\u2019\u00c9glise catholique dans un hypoth\u00e9tique \u00ab Empire latin \u00bb form\u00e9 entre la France et d\u2019autres pays de langue romane. L\u2019\u00c9glise catholique, peut-on y lire, aspire \u00e0 devenir \u00ab une \u00c9glise universelle et unique \u00bb. Son r\u00f4le sera donc de \u00ab rappeler \u00e0 l\u2019Empire qu\u2019il n\u2019est qu\u2019une \u00e9tape de l\u2019\u00e9volution historique \u00bb : la prochaine \u00e9tape, et la derni\u00e8re, est une fois de plus le bien-connu \u00c9tat mondial sans classes, \u00ab l\u2019\u00c9tat final d\u2019unit\u00e9 \u00bb. Koj\u00e8ve a retraduit pour de Gaulle, dans un idiome quasi thomiste, ce qu\u2019il avait \u00e9crit dans un jargon presque marxiste \u00e0 un homme de Vichy. Mais en substituant les termes et en permutant le langage, la direction reste rigoureusement la m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n Dans les ann\u00e9es qui suivirent sa nomination au minist\u00e8re de l’\u00c9conomie et des Finances, il devint de plus en plus ais\u00e9 pour Koj\u00e8ve de reformuler ses r\u00e9flexions sur l’obsolescence historique de l’\u00c9tat-nation et sur le r\u00f4le futur de la France dans le monde dans le vocabulaire de l’\u00ab int\u00e9gration europ\u00e9enne \u00bb. Apr\u00e8s le 8 mai 1945, il n’\u00e9tait bient\u00f4t plus question, \u00e0 chaque coin de rue, que d’\u00ab int\u00e9grer \u00bb l’Europe occidentale sur les plans politique et \u00e9conomique. L’id\u00e9e que ces pays devaient d\u00e9l\u00e9guer une partie de leurs pouvoirs d\u00e9cisionnels \u00e0 une association transnationale offrait un terrain d’entente entre le monde du travail et celui du capital. <\/p>\n\n\n\n En France, les projets d’int\u00e9gration europ\u00e9enne furent \u00e9labor\u00e9s aussi bien par d’anciens r\u00e9sistants que par d’anciens vichystes ; et sur le plan international, cet objectif fut port\u00e9 tant par les Nations unies \u2014 \u00e0 travers la Commission \u00e9conomique pour l’Europe de Gunnar Myrdal \u2014 que par les \u00c9tats-Unis, via le plan Marshall. Aussi, lorsque fut cr\u00e9\u00e9e en 1948 l’Organisation europ\u00e9enne de coop\u00e9ration \u00e9conomique (OECE), charg\u00e9e de superviser la mise en \u0153uvre de ce plan, Koj\u00e8ve assuma-t-il d’embl\u00e9e un r\u00f4le actif dans la coordination des relations entre le gouvernement fran\u00e7ais et cette nouvelle organisation.<\/p>\n\n\n\n Dans ce r\u00f4le de coordination, Koj\u00e8ve entreprit \u00e9galement d’inscrire<\/a> ses propositions ant\u00e9rieures concernant l\u2019\u00ab Empire latin \u00bb dans les discours naissants sur l\u2019\u00ab int\u00e9gration europ\u00e9enne \u00bb tenus par les diplomates et les fonctionnaires qu\u2019il c\u00f4toyait. <\/p>\n\n\n\n Lorsqu’en 1949, l’administration Truman exhorta la France \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer la lib\u00e9ralisation des \u00e9changes entre les pays de l’OECE, Koj\u00e8ve et ses coll\u00e8gues \u00e9labor\u00e8rent un plan destin\u00e9 \u00e0 favoriser cette lib\u00e9ralisation par la cr\u00e9ation d’une Banque europ\u00e9enne d’investissement, dont la mission aurait \u00e9t\u00e9 de coordonner le commerce des mati\u00e8res premi\u00e8res. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 l’instar du plan Schuman \u2014 \u00e9labor\u00e9 en parall\u00e8le par un petit groupe de fonctionnaires r\u00e9unis autour de Jean Monnet au Commissariat g\u00e9n\u00e9ral du Plan, et auquel la DREE s’opposa \u2014, le projet de Banque d’investissement visait plus largement \u00e0 instaurer un march\u00e9 commun des mati\u00e8res premi\u00e8res ainsi qu’\u00e0 abolir droits de douane et restrictions \u00e0 l’importation et \u00e0 l’exportation.<\/p>\n\n\n\n Une transposition particuli\u00e8rement aboutie des id\u00e9es ant\u00e9rieures de Koj\u00e8ve sur l’\u00ab Empire latin \u00bb dans le nouveau langage de l’\u00ab int\u00e9gration europ\u00e9enne \u00bb nous est parvenue sous la forme d’une note r\u00e9dig\u00e9e pour exposer les principes de cette initiative de Banque d’investissement soutenue par la DREE. Ce m\u00e9morandum, dat\u00e9 du 14 avril 1950 et intitul\u00e9, non sans grandiloquence, Note pour l\u2019Humanit\u00e9 de la 2\u00e8me moiti\u00e9 du XX\u00e8me si\u00e8cle<\/em>, est adress\u00e9 aux gouvernements des \u00c9tats-Unis et de \u00ab pays d’Europe occidentale \u00bb non pr\u00e9cis\u00e9s. Koj\u00e8ve s’y emploie \u00e0 justifier la cr\u00e9ation de la Banque europ\u00e9enne d’investissement \u00e0 la lumi\u00e8re de la situation g\u00e9opolitique de l’\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n La justification g\u00e9n\u00e9rale du projet fait \u00e9cho \u00e0 celle du plan Schuman : \u00e0 l’instar de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et de l’acier, la Banque est pr\u00e9sent\u00e9e comme un premier pas vers une paix durable sur le continent. Mais l\u00e0 o\u00f9 Schuman insistait sur la n\u00e9cessit\u00e9 de priver les pays europ\u00e9ens des moyens de se faire la guerre les uns contre les<\/em> autres<\/em>, la note de Koj\u00e8ve met en avant une menace externe qui se profile \u00e0 l’horizon. Reprenant un argument d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 dans le manuscrit de l’\u00ab Empire latin \u00bb, la Note \u00e0 l’humanit\u00e9<\/em> met en garde contre la destruction irr\u00e9parable de l’Europe si celle-ci venait \u00e0 s’engager dans une nouvelle guerre mondiale \u2014 conflit qui, selon Koj\u00e8ve, ne pourrait \u00eatre d\u00e9clench\u00e9 que par les \u00c9tats-Unis ou l’Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n Alors que Koj\u00e8ve avait l\u2019habitude de mettre en avant l’homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 culturelle apparente des \u00ab pays latins \u00bb comme fondement pr\u00e9existant \u00e0 l’int\u00e9gration transnationale, la Note \u00e0 l’humanit\u00e9<\/em> affirme d\u00e9sormais que l’int\u00e9gration politique et \u00e9conomique par le biais d’une Banque d’investissement cr\u00e9era les bases mat\u00e9rielles d’une \u00ab pr\u00e9servation ind\u00e9finie \u00bb de l’Europe en tant qu’\u00ab entit\u00e9 politique et culturelle sui generis<\/em> \u00bb. De m\u00eame, l\u00e0 o\u00f9 le manuscrit de l’\u00ab Empire latin \u00bb divisait le monde en blocs \u00ab culturels \u00bb et \u00e9voquait un Empire \u00ab anglo-saxon \u00bb et un Empire \u00ab slavo-sovi\u00e9tique \u00bb, la Note<\/em> fait preuve d’un r\u00e9alisme g\u00e9opolitique plus net et d\u00e9signe plus simplement les \u00c9tats-Unis et l’Union sovi\u00e9tique. Comme l’\u00ab Empire latin \u00bb devait le faire pour les pays romans, la Banque d’investissement est appel\u00e9e \u00e0 rendre l’Europe ind\u00e9pendante des deux superpuissances. Or, puisque l’Europe occidentale, s’empresse d’ajouter Koj\u00e8ve, est d\u00e9j\u00e0 pleinement ind\u00e9pendante de l’Union sovi\u00e9tique, le v\u00e9ritable objectif de l’int\u00e9gration europ\u00e9enne devient, d\u00e8s lors, l’ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n On notera que Koj\u00e8ve pr\u00e9sente le cadre institutionnel que la Banque d’investissement est cens\u00e9e instaurer comme politiquement impartial par principe. Dans le tout dernier point de la Note<\/em>, le lecteur apprend que le caract\u00e8re capitaliste ou socialiste d’une telle Banque d\u00e9pendra enti\u00e8rement de l’homme plac\u00e9 \u00e0 sa t\u00eate. En 1950, Koj\u00e8ve avait substitu\u00e9 le directeur au dictateur.<\/p>\n\n\n\n Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, la coop\u00e9ration internationale constitue le meilleur espoir de l\u2019Europe pour survivre en tant qu\u2019Europe<\/em>. Et c\u2019est pour cette raison que la coop\u00e9ration internationale repr\u00e9sente \u00e9galement autre chose<\/em>. \u00c0 la lecture des textes qu\u2019il a r\u00e9dig\u00e9s en tant que fonctionnaire de la DREE, en parall\u00e8le de ses \u00ab \u00e9crits de Vichy \u00bb ant\u00e9rieurs, on se rend compte que Koj\u00e8ve consid\u00e9rait l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne comme le seul moyen pour la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale en tant que telle<\/em> de continuer \u00e0 exister.<\/p>\n\n\n\n Et pourtant, la survie obtenue par un tel saut dans l’internationalisme prendra une forme \u00e9trange, liminale : la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale ne mourra pas, mais elle ne pourra pas non plus vraiment vivre. Sa situation s’apparente \u00e0 une sorte de captivit\u00e9 sans fin. L\u2019internationalisation transformera la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale en un symbole, un souvenir du contexte fondateur d\u2019un ensemble d\u2019organisations internationales, sans aucune pertinence pratique ni pour leur fonctionnement, ni pour rien d\u2019autre. <\/p>\n\n\n\nTous les chemins m\u00e8nent \u00e0 Rome<\/h4>\n\n\n\n
De l\u2019Empire latin \u00e0 l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne<\/h4>\n\n\n\n
Le lib\u00e9ralisme autoritaire et le probl\u00e8me de l\u2019autorit\u00e9 en d\u00e9mocratie <\/h4>\n\n\n\n