{"id":330743,"date":"2026-04-30T22:42:28","date_gmt":"2026-04-30T20:42:28","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=330743"},"modified":"2026-04-30T22:42:31","modified_gmt":"2026-04-30T20:42:31","slug":"pour-adam-curtis-la-verite-est-dans-les-poireaux","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/pour-adam-curtis-la-verite-est-dans-les-poireaux\/","title":{"rendered":"Pour Adam Curtis, la v\u00e9rit\u00e9 est dans les poireaux"},"content":{"rendered":"\n
Si cet essai est avant tout pr\u00e9texte \u00e0 exhumer un magnifique document d\u2019archive sur les l\u00e9gumes, c\u2019est aussi un moyen de montrer comment la science moderne a radicalement chang\u00e9 le monde d\u2019une mani\u00e8re qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 pleinement comprise.<\/p>\n\n\n\n
Avec les nouveaux mondes qu\u2019elle se donnait pour d\u00e9fi de cr\u00e9er, la science est pass\u00e9e d\u2019une source extraordinaire de promesses \u00e0 une force puissamment conservatrice, qui freine le progr\u00e8s et tend \u00e0 maintenir les individus sous cloche. <\/p>\n\n\n\n
Les l\u00e9gumes \u2014 pas n\u2019importe lesquels \u2014 ont jou\u00e9 un r\u00f4le \u00e9trange dans cette entreprise de divulgation.<\/p>\n\n\n\n
Notons qu\u2019il existe deux univers scientifiques parall\u00e8les. L’un correspond au travail quotidien des scientifiques, qui m\u00e8nent patiemment des recherches aux quatre coins du monde, dans l\u2019espoir de faire des d\u00e9couvertes extraordinaires \u2014 qu\u2019ils font parfois.<\/p>\n\n\n\n
L’autre aspect concerne le r\u00f4le que joue la science dans l’imaginaire collectif, \u00e0 travers l’influence consid\u00e9rable qu’elle exerce sur la fa\u00e7on dont des millions d\u2019individus per\u00e7oivent le monde.<\/p>\n\n\n\n
Souvent, ces deux plan\u00e8tes convergent et les scientifiques peuvent nous donner un aper\u00e7u de leurs d\u00e9couvertes extraordinaires. Mais il arrive parfois que les scientifiques se piquent de politique et de r\u00e9forme sociale, par l\u2019interm\u00e9diaire m\u00eame de leurs travaux. C\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que la science fait l\u2019objet d\u2019une mutation radicale. <\/p>\n\n\n\n
C’est ce qui s’est produit de mani\u00e8re spectaculaire dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. La science a jou\u00e9 un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant pendant la Seconde Guerre mondiale. Apr\u00e8s la guerre, des scientifiques ambitieux ont promis de b\u00e2tir un monde nouveau.<\/p>\n\n\n\n
Mais, d\u00e8s les ann\u00e9es 1970, il est apparu clairement que cela entra\u00eenerait des cons\u00e9quences impr\u00e9vues. Tout a commenc\u00e9 par la pollution chimique, notamment le DDT, qui d\u00e9cimait la faune et les \u00e9cosyst\u00e8mes. <\/p>\n\n\n\n
Il revient cependant \u00e0 l’\u00e9nergie nucl\u00e9aire d\u2019avoir v\u00e9ritablement bris\u00e9 cette confiance optimiste que les individus pla\u00e7aient dans la science. <\/p>\n\n\n\n
\u00c9videmment, il y a eu Tchernobyl<\/a> \u2014 on y reviendra. Mais c’est en r\u00e9alit\u00e9 avant cela, avec l’accident nucl\u00e9aire de Three Mile Island survenu aux \u00c9tats-Unis en 1979, que commence \u00e0 s’installer une profonde m\u00e9fiance envers l’id\u00e9e que la science et les experts technocrates pourraient b\u00e2tir un monde meilleur.<\/p>\n\n\n\n Le rassemblement antinucl\u00e9aire organis\u00e9 \u00e0 New York, au lendemain de cet incident, illustre bien ce changement d\u2019\u00e9tat d\u2019esprit. <\/p>\n\n\n\n Jane Fonda y fait une apparition remarqu\u00e9e, et son interview restitue parfaitement l’atmosph\u00e8re de l’\u00e9poque. J\u2019aime tout particuli\u00e8rement la chanson contestataire qui conclut l’\u00e9v\u00e9nement, comme vous pouvez le voir dans ce document d\u2019archive.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Donne-moi simplement la force tumultueuse du vent,<\/em><\/p>\n\n\n\n Donne-moi la lueur r\u00e9confortante d’un feu de bois,<\/em><\/p>\n\n\n\n Mais, je t\u2019en prie, emporte avec toi toute ta puissance atomique empoisonn\u00e9e \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n Si on peut accuser les scientifiques d\u2019avoir fait preuve de na\u00efvet\u00e9, la r\u00e9action hostile qui s’en est suivie l’\u00e9tait tout autant.<\/p>\n\n\n\n En r\u00e9alit\u00e9, ce n’\u00e9tait peut-\u00eatre pas la science elle-m\u00eame qui \u00e9tait en cause, mais la fa\u00e7on dont elle se trouvait d\u00e9form\u00e9e et corrompue par les imp\u00e9ratifs \u00e9conomiques et politiques qu’on lui imposait.<\/p>\n\n\n\n Voici un extrait de film que j’ai r\u00e9alis\u00e9 sur les manquements qui ont ponctu\u00e9 la construction des premiers grands r\u00e9acteurs nucl\u00e9aires. <\/p>\n\n\n\n Il montre comment les entreprises charg\u00e9es de leur construction \u2014 comme General Electric \u2014 subissaient d’\u00e9normes pressions \u00e9conomiques et politiques dans le contexte de la guerre froide. De m\u00eame, les ing\u00e9nieurs ont con\u00e7u des syst\u00e8mes gigantesques, dont ils savaient qu’ils pouvaient pr\u00e9senter des risques.<\/p>\n\n\n\n Puis survint la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Tous les soup\u00e7ons accumul\u00e9s au fil des ann\u00e9es \u00e0 l’\u00e9gard de la science et de sa capacit\u00e9 \u00e0 repousser les fronti\u00e8res se sont soudain trouv\u00e9s confirm\u00e9s au grand jour. La science cessait d’\u00eatre la solution ; elle devenait le probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n Un homme a su analyser ce basculement avec une force singuli\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n Il s’agit d’un politologue allemand, Ulrich Beck, auteur d\u2019un ouvrage intitul\u00e9 La Soci\u00e9t\u00e9 du risque<\/em> et publi\u00e9 juste avant l’explosion de Tchernobyl. Au lendemain de la catastrophe, le livre a saisi l’imaginaire collectif et n’a cess\u00e9, depuis, d’exercer une influence consid\u00e9rable sur la pens\u00e9e sociale et politique en Occident.<\/p>\n\n\n\n La force du livre tenait \u00e0 un regard neuf pos\u00e9 sur le monde. Beck y affirmait que les scientifiques et les technologues, \u00e0 travers leurs projets gigantesques, n’avaient nullement b\u00e2ti l’avenir radieux qu’ils annon\u00e7aient. Presque sans s’en apercevoir, ils avaient accompli exactement l’inverse : ils avaient multipli\u00e9 les dangers.<\/p>\n\n\n\n Beck utilisait le mot \u00ab risque \u00bb car, selon lui, les scientifiques avaient \u00ab fabriqu\u00e9 des risques \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Autrefois, les principales menaces qui pesaient sur les soci\u00e9t\u00e9s humaines venaient de ph\u00e9nom\u00e8nes naturels exceptionnels \u2014 tremblements de terre, \u00e9ruptions volcaniques, temp\u00eates. D\u00e9sormais, elles trouvaient leur source dans l’ing\u00e9niosit\u00e9 et l’ambition m\u00eames de l’homme. Une large part de ce qui avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 dans les derni\u00e8res ann\u00e9es par la science recelait des effets secondaires capables de menacer le monde entier, \u00e0 l\u2019image des retomb\u00e9es radioactives et des catastrophes \u00e9cologiques.<\/p>\n\n\n\n Le monde avait bascul\u00e9. Ce n’\u00e9tait plus la nature qui mena\u00e7ait l’existence humaine : c’\u00e9taient la science et la technologie elles-m\u00eames, d\u00e9sormais capables de d\u00e9truire la nature et la plan\u00e8te tout enti\u00e8re. Et le ph\u00e9nom\u00e8ne n’allait pas s’arr\u00eater de sit\u00f4t \u2014 il s’agissait d’un danger non seulement nouveau, mais croissant.<\/p>\n\n\n\n Cela signifiait, selon Beck, une transformation in\u00e9vitable du r\u00f4le m\u00eame de la politique. Autrefois, les responsables politiques avaient pour ambition premi\u00e8re de b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 plus juste, plus \u00e9galitaire. Cet horizon s’\u00e9loignait. Dans la nouvelle \u00ab soci\u00e9t\u00e9 du risque \u00bb, leur priorit\u00e9 serait d\u00e9sormais d’assurer la s\u00e9curit\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Beck n\u2019y est pas all\u00e9 par quatre chemins :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Tandis que l\u2019utopie de l\u2019\u00e9galit\u00e9 est riche d\u2019une quantit\u00e9 d\u2019objectifs de transformation sociale \u00e0 contenu positif<\/em>, l\u2019utopie de la s\u00e9curit\u00e9 reste singuli\u00e8rement n\u00e9gative<\/em> et d\u00e9fensive<\/em> : au fond, il ne s\u2019agit plus d\u2019atteindre quelque chose de ‘bien’, mais simplement d\u2019emp\u00eacher <\/em>que ne se produise le pire. Le r\u00eave de la soci\u00e9t\u00e9 de classes est le suivant : tous veulent et doivent avoir leur part<\/em> du g\u00e2teau. L\u2019objectif que poursuit la soci\u00e9t\u00e9 du risque est diff\u00e9rent : tous doivent \u00eatre \u00e9pargn\u00e9s par ce qui est toxique. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n Ces mots ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits en 1986 \u2014 et ils sont d\u2019une remarquable clairvoyance. Car ce court paragraphe d\u00e9crit assez fid\u00e8lement les conceptions politiques qui ont aujourd\u2019hui cours dans notre soci\u00e9t\u00e9. Un monde o\u00f9 chacun \u00e9value en permanence les risques que pr\u00e9sente sa propre vie, tandis qu\u2019on attend des responsables politiques qu\u2019ils anticipent et \u00e9vitent tous les dangers futurs.<\/p>\n\n\n\n Parall\u00e8lement, tout le monde abandonne le projet de faire advenir l’\u00e9galit\u00e9, ce qui permet aux in\u00e9galit\u00e9s de se d\u00e9velopper consid\u00e9rablement.<\/p>\n\n\n\n Le livre de Beck, qui se r\u00e9clame de la gauche lib\u00e9rale, est extraordinaire et m\u00e9rite d\u2019\u00eatre relu aujourd\u2019hui. Pourtant, sa th\u00e8se revient \u00e0 dire ceci : face aux nouveaux risques potentiels, il faudra renoncer \u00e0 l’id\u00e9e politique de progr\u00e8s et de r\u00e9forme sociale, pour adopter une posture purement d\u00e9fensive et ainsi anticiper tous les dangers qui pourraient surgir de l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Beck reste \u00e9vasif sur la nature exacte de cette soci\u00e9t\u00e9 anxieuse et pessimiste, qui d\u00e9coulera de cette nouvelle approche politique. En revanche, il en affirme le caract\u00e8re in\u00e9luctable. Son livre offre ainsi, presque malgr\u00e9 lui, le portrait tr\u00e8s lucide d’un \u00e9tat d’esprit lib\u00e9ral qui, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, s’est repli\u00e9 dans un pessimisme morose et un peu hautain, dont la seule r\u00e9action face au monde tient en une exclamation : \u00ab Oh la la. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Qu’est-ce qui est \u00e0 l’origine de ce basculement ? <\/p>\n\n\n\n Je me demande s’il ne s’agit pas de la frustration d’une g\u00e9n\u00e9ration qui, voyant sa jeunesse s’\u00e9vanouir et incapable d’accepter sa propre mortalit\u00e9, a commenc\u00e9 \u00e0 projeter ses angoisses sur le reste de la soci\u00e9t\u00e9. Des penseurs comme Beck ont ensuite transform\u00e9 ce ferment en une vaste id\u00e9ologie pessimiste.<\/p>\n\n\n\n Je vous invite \u00e0 regarder et \u00e0 m\u00e9diter ce document exceptionnel. <\/p>\n\n\n\n C’est un film tourn\u00e9 sur le vif, lors des \u00e9v\u00e9nements de 1986, qui r\u00e9v\u00e8le de mani\u00e8re saisissante \u00e0 quel point notre rapport au risque \u00e9tait, autrefois, diff\u00e9rent. On y suit un groupe de techniciens sovi\u00e9tiques, qui se sont port\u00e9s volontaires pour p\u00e9n\u00e9trer dans le c\u0153ur du r\u00e9acteur d\u00e9truit de Tchernobyl, au lendemain de la catastrophe.<\/p>\n\n\n\n L’\u00e9pisode est saisissant : toutes les personnes que vous voyez dans ces images savaient qu’elles allaient mourir. Le film le montre cr\u00fbment \u2014 leur protection contre les radiations se r\u00e9sumait \u00e0 quelques bouts de scotch sur les poignets et les chevilles, et gu\u00e8re plus. Pourtant, ils sont entr\u00e9s. C’\u00e9tait le seul moyen de comprendre comment ma\u00eetriser la catastrophe.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9tonnement suscit\u00e9 par ces images s\u2019explique par le fait que ces hommes appartiennent visiblement \u00e0 un autre temps. Pour eux, le risque n’a pas vraiment de sens. Ils croient en quelque chose de plus grand \u2014 quelque chose qui d\u00e9passe leur propre vie. On y d\u00e9couvre aussi cette cam\u00e9ra t\u00e9l\u00e9command\u00e9e, absolument g\u00e9niale, mont\u00e9e sur un char miniature, dont les images sont d’une beaut\u00e9 frappante.<\/p>\n\n\n\n Le concept de \u00ab soci\u00e9t\u00e9 du risque \u00bb fait de la science et de la technologie modernes les grandes responsables de ces nouveaux p\u00e9rils \u2014 et, du m\u00eame coup, leur porte un coup d\u00e9cisif.<\/p>\n\n\n\n En effet, l\u2019\u00e8re du risque a permis \u00e0 la science de se renouveler. Une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de scientifiques s’est fait entendre, affirmant savoir analyser les dangers et anticiper les risques. Renon\u00e7ant \u00e0 l\u2019ambition de b\u00e2tir un avenir radieux pour la plan\u00e8te, ils s’attacheront plut\u00f4t \u00e0 pr\u00e9server la s\u00e9curit\u00e9 mondiale, en d\u00e9tectant les dangers avant m\u00eame qu’ils ne se concr\u00e9tisent.<\/p>\n\n\n\n Ce fut le point de d\u00e9part d’une science moderne, qui impr\u00e8gne aujourd’hui le monde contemporain, dont je ne pense pas que nous ayons encore pleinement pris la mesure. Elle est d\u00e9sormais au c\u0153ur de tous les domaines \u2014 de la m\u00e9decine et de la sant\u00e9 publique au changement climatique, en passant par la finance et l’\u00c9tat-providence \u2014 et m\u00eame de la pr\u00e9vention du terrorisme et de la criminalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ce que font les scientifiques et les technologues, c’est rechercher des sch\u00e9mas, des liens et des corr\u00e9lations dans de vastes quantit\u00e9s de donn\u00e9es. Cette pratique a marqu\u00e9 l’imaginaire collectif, principalement gr\u00e2ce aux rapports r\u00e9guliers qui \u00e9tablissent des liens entre certaines maladies et le comportement humain. Les journalistes en raffolent \u2014 l\u2019un de mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s est un rapport scientifique qui affirme que le fait de ronfler favorise le risque de cancer.<\/p>\n\n\n\n On ne peut nier, pourtant, que cette science repose sur des fondements solides. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment ce type de recherche des corr\u00e9lations en pr\u00e9sence qui a permis aux scientifiques de prouver l’existence d’un lien r\u00e9el entre tabagisme et cancer. Ces \u00e9tudes scientifiques ont chang\u00e9 le monde et ont sauv\u00e9 des millions de personnes d’une mort pr\u00e9matur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n C’est gr\u00e2ce \u00e0 ce genre de travaux que la science moderne a pu rena\u00eetre sous une forme diff\u00e9rente \u2014 et redevenir un pilier de la soci\u00e9t\u00e9 \u2014, car elle nous mettait d\u00e9sormais en garde contre les dangers.<\/p>\n\n\n\n Mais cette approche scientifique pr\u00e9sente une faiblesse, qui peut la rendre susceptible d\u2019\u00eatre influenc\u00e9e et manipul\u00e9e par des forces sociales et politiques plus larges.<\/p>\n\n\n\n
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