{"id":330681,"date":"2026-04-30T22:39:36","date_gmt":"2026-04-30T20:39:36","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=330681"},"modified":"2026-04-30T22:39:40","modified_gmt":"2026-04-30T20:39:40","slug":"le-droit-a-la-paresse-selon-yolanda-diaz","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/le-droit-a-la-paresse-selon-yolanda-diaz\/","title":{"rendered":"Le droit \u00e0 la paresse selon Yolanda D\u00edaz"},"content":{"rendered":"\n

Le Droit \u00e0 la paresse<\/em> de Paul Lafargue r\u00e9unit \u00e0 la fois une forme de sagesse classique et une anticipation visionnaire de l’avenir.<\/p>\n\n\n\n

Un v\u00e9ritable trait\u00e9 sur ce que l\u2019on appelle en espagnol la vida buena<\/em> et qu\u2019on pourrait traduire par la vie large<\/a> s’inspirant des penseurs de la Gr\u00e8ce classique et de la R\u00e9publique romaine, un hymne \u00e0 la jouissance des plaisirs de la vie.<\/p>\n\n\n\n

Mais sous la forme d’un pamphlet de combat, un plaidoyer d\u00e9non\u00e7ant la morale du travail comme une vile supercherie visant \u00e0 faire passer pour vertueux la mis\u00e8re et le sacrifice du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n

Paul Lafargue est n\u00e9 \u00e0 Santiago de Cuba alors que celle-ci \u00e9tait encore un territoire espagnol. Il a pass\u00e9 quelque temps en Espagne et a eu une grande influence sur le groupe \u00ab marxiste \u00bb de l\u2019Internationale par l\u2019interm\u00e9diaire de Pablo Iglesias. <\/p>\n\n\n\n

Ce texte de 1880, qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s diffus\u00e9 et appr\u00e9ci\u00e9 \u00e0 son \u00e9poque, nous pr\u00e9sente un d\u00e9bat d\u2019une actualit\u00e9 br\u00fblante : vit-on pour travailler ou travaille-t-on pour vivre ?<\/p>\n\n\n\n

Le choix de Lafargue est clair : ce qui a de la valeur en soi, c\u2019est la vie. L\u2019on ne saurait inverser le sens des choses et organiser notre vie en fonction d\u2019un travail.<\/p>\n\n\n\n

Il d\u00e9nonce les conditions inhumaines des journ\u00e9es de travail de plus de 14 heures en rapportant les propos de Villerm\u00e9 : \u00ab Ce n\u2019est pas l\u00e0 un travail, une t\u00e2che, c\u2019est une torture, et on l\u2019inflige \u00e0 des enfants de six \u00e0 huit ans\u2026 \u00bb alors m\u00eame que certains esclaves travaillaient en moyenne 9 heures.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019objectif de Lafargue est radical : gagner du temps de vie<\/em>. Non pas pour reprendre des forces et augmenter la productivit\u00e9. Il veut du temps pour vivre. <\/p>\n\n\n\n

Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on d\u00e9c\u00e8le l\u2019h\u00e9ritage r\u00e9publicain : il comprend que le temps libre doit \u00eatre un temps de libert\u00e9, o\u00f9 nous sommes souverains de notre temps.<\/p>\n\n\n\n

Lafargue est tr\u00e8s critique envers une pr\u00e9tendue hypocrisie des Droits de l\u2019homme qui laisse de c\u00f4t\u00e9 les classes populaires. Et ici, je dois dire que je ne suis pas d\u2019accord avec l\u2019auteur. Le patrimoine des droits humains est tr\u00e8s pr\u00e9cieux et l\u2019id\u00e9e de dignit\u00e9 humaine a \u00e9t\u00e9 fondamentale pour l\u2019\u00e9mancipation des travailleurs. Le premier principe de la D\u00e9claration de Philadelphie affirme d\u2019ailleurs que \u00ab le travail n\u2019est pas une marchandise \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Bien s\u00fbr, ce ne sont pas les proclamations qui comptent, mais la garantie des droits. Dans mon travail de ministre, nous avons pos\u00e9 comme principe fondamental celui de travail d\u00e9cent<\/em>, qui d\u00e9fend comme des droits l\u2019am\u00e9lioration des conditions de travail : salaires, stabilit\u00e9 de l\u2019emploi, s\u00e9curit\u00e9 et sant\u00e9, temps de travail, etc. <\/p>\n\n\n\n

Un travail d\u00e9cent implique un repos d\u00e9cent.<\/p>\n\n\n\n

La proposition de Lafargue n\u2019a rien d\u2019excentrique : ce sont les id\u00e9es provocatrices qui incitent \u00e0 l\u2019action.<\/p>\n\n\n\n

La lutte du mouvement ouvrier a d\u00e8s le d\u00e9but cherch\u00e9 \u00e0 gagner du temps pour vivre<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

Le 1er mai est con\u00e7u comme un hommage aux martyrs de Chicago qui ont perdu la vie en 1886 en revendiquant la journ\u00e9e de 8 heures. C’est cette m\u00eame cause qui a mobilis\u00e9 en Espagne la premi\u00e8re manifestation du 1er mai 1890. Et en 1919, la gr\u00e8ve de La Canadiense<\/em> a permis \u00e0 l’Espagne de devenir le deuxi\u00e8me pays europ\u00e9en \u00e0 instaurer la journ\u00e9e de travail de 8 heures, 6 jours par semaine. <\/p>\n\n\n\n

En r\u00e9alit\u00e9, Lafargue anticipait les grands d\u00e9bats de notre \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n

Le d\u00e9bat sur la valeur de la technologie, d\u2019abord : comment les gains de productivit\u00e9 peuvent se traduire par des am\u00e9liorations pour les travailleurs ou par de simples profits pour les actionnaires.<\/p>\n\n\n\n

Les prix Nobel d’\u00e9conomie Acemoglu<\/a> et Johnson montrent comment, historiquement, la technologie n’implique pas n\u00e9cessairement la prosp\u00e9rit\u00e9. Au contraire, ils rendent compte de r\u00e9volutions technologiques, comme celle d\u00e9crite dans le livre de Lafargue, qui ont entra\u00een\u00e9 des reculs : appauvrissement, baisse des salaires, enfants et familles vivant bien plus mal que leurs arri\u00e8re-grands-parents cent ans auparavant.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, les temps de Dickens refont surface dans de nombreux emplois, certains en raison de la pr\u00e9carit\u00e9 qui d\u00e9grade les conditions de travail et allonge les journ\u00e9es, d\u2019autres parce qu\u2019\u00e0 \u00eatre connect\u00e9 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, le travail vous poursuit jusqu\u2019\u00e0 la maison \u2014 et la journ\u00e9e ne s\u2019arr\u00eate jamais. Et cela rend malade, tant mentalement que physiquement.<\/p>\n\n\n\n

La technologie en soi n\u2019est pas synonyme de progr\u00e8s. Elle peut l\u2019\u00eatre si l\u2019on se bat et si l\u2019on se fixe comme objectif le d\u00e9veloppement humain et l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie des gens.<\/p>\n\n\n\n

Voil\u00e0 donc le grand th\u00e8me de notre \u00e9poque : travailler moins pour vivre mieux.<\/p>\n\n\n\n

Lafargue est aussi pr\u00e9curseur dans le d\u00e9bat sur la d\u00e9mocratie \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n

La participation des travailleurs dans les entreprises est cruciale pour assurer une r\u00e9partition \u00e9quitable entre b\u00e9n\u00e9fices et salaires, ainsi que dans la r\u00e9partition du temps de travail.<\/p>\n\n\n\n

Le temps de vie ne peut pas \u00eatre un luxe. C\u2019est pourquoi la grande question est la suivante : redistribuer le travail et redistribuer le temps libre afin que toute la soci\u00e9t\u00e9 prenne en charge le travail et que tous puissent profiter de la vie de mani\u00e8re \u00e9gale.<\/p>\n\n\n\n

Il s\u2019agit de faire en sorte que les loisirs ne soient pas un privil\u00e8ge des \u00ab classes oisives \u00bb, ni les vices d\u00e9nonc\u00e9s par le mouvement ouvrier. Bertrand Russell, dans son \u00c9loge de l’oisivet\u00e9<\/em>, soulignait dans les ann\u00e9es 1930 que les loisirs avaient une fonction civilisatrice. Profitons-en. <\/p>\n\n\n\n

Dans ces anticipations, il y a aussi un grand oubli \u2014 et des pr\u00e9jug\u00e9s probl\u00e9matiques. <\/p>\n\n\n\n

Lafargue parle du travail salari\u00e9 mais pas du travail reproductif. Celui qui n’entre pas dans les comptes nationaux et qui soutient toute la production \u00e9conomique, celui que font majoritairement les femmes, souvent en effectuant une double journ\u00e9e de travail.<\/p>\n\n\n\n

La d\u00e9mocratie implique l’\u00e9galit\u00e9, la libert\u00e9 pour toutes et, par cons\u00e9quent, la redistribution de toutes les t\u00e2ches afin de disposer de la m\u00eame mani\u00e8re de temps libre. Il n’est pas acceptable que certains puissent se permettre d\u2019\u00eatre paresseux uniquement parce que les autres \u2014 les femmes \u2014 seraient aidantes. Toutes et tous nous devons pouvoir vivre notre propre vie.<\/p>\n\n\n\n

Une petite confession, pour finir : j\u2019aime travailler. J\u2019ai grandi dans une maison o\u00f9 l\u2019on valorisait beaucoup l\u2019effort et le travail bien fait. J\u2019appr\u00e9cie ce que je fais et je m\u2019investis pleinement dans mes projets professionnels et publics. Il est vrai que je suis galicienne et que Lafargue lui-m\u00eame consid\u00e9rait \u00ab les Galiciens \u00bb comme une exception, l\u2019une de ces \u00ab races \u00bb \u2014 car oui, Lafargue est aussi englu\u00e9 dans les pr\u00e9jug\u00e9s racistes et antis\u00e9mites qui ont gangren\u00e9 son \u00e9poque \u2014 qui aiment travailler. Je pense que l\u2019important est de faire ce que l\u2019on veut.<\/p>\n\n\n\n

Au fond, le droit \u00e0 la paresse est le droit \u00e0 la libert\u00e9 de pouvoir faire ou ne pas faire ce que l\u2019on veut. C\u2019est le grand d\u00e9sir des jeunes g\u00e9n\u00e9rations, qui ne sont pas du tout paresseuses, mais qui veulent, \u00e0 juste titre, vivre leur vie au-del\u00e0 du travail. Qui veulent, en somme, la vida buena<\/em> : la vie large.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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M. Thiers, dans le sein de la commission sur l\u2019instruction primaire de 1849, disait : \u00ab Je veux rendre toute puissante l\u2019influence du clerg\u00e9, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend \u00e0 l\u2019homme qu\u2019il est ici pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire \u00e0 l\u2019homme : jouis. \u00bb \u2014 M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise, dont il incarna l\u2019\u00e9go\u00efsme f\u00e9roce et l\u2019intelligence \u00e9troite.<\/p>\n\n\n\n

La bourgeoisie, alors qu\u2019elle luttait contre la noblesse soutenue par le clerg\u00e9, arbora le libre-examen et l\u2019ath\u00e9isme ; mais, triomphante, elle changea de ton et d\u2019allure ; et, aujourd\u2019hui, elle entend \u00e9tayer de la religion sa supr\u00e9matie \u00e9conomique et politique. Aux XVe et XVIe si\u00e8cles, elle avait all\u00e8grement repris la tradition pa\u00efenne et glorifiait la chair et ses passions, r\u00e9prouv\u00e9es par le christianisme ; de nos jours, gorg\u00e9e de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et pr\u00eache l\u2019abstinence aux salari\u00e9s. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chr\u00e9tienne, frappe d\u2019anath\u00e8me la chair du travailleur ; elle prend pour id\u00e9al de r\u00e9duire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions, de le condamner au r\u00f4le de machine d\u00e9livrant du travail sans tr\u00eave, ni merci.<\/p>\n\n\n\n

La r\u00e9futation du droit au travail<\/em> que je r\u00e9\u00e9dite, avec quelques notes additionnelles, parut dans l\u2019\u00c9galit\u00e9<\/em> hebdomadaire de 1880, deuxi\u00e8me s\u00e9rie.<\/p>\n\n\n\n

P. L.<\/p>\n\n\n\n

Prison de Sainte-P\u00e9lagie, 1883<\/em><\/p>\n\n\n\n

<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Un dogme d\u00e9sastreux <\/h2>\n\n\n\n

\u00ab Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. \u00bb
Lessing<\/p>\n\n\n\n

Une \u00e9trange folie poss\u00e8de les classes ouvri\u00e8res des nations o\u00f9 r\u00e8gne la civilisation capitaliste. Cette folie tra\u00eene \u00e0 sa suite les mis\u00e8res individuelles et sociales qui, depuis deux si\u00e8cles, torturent la triste humanit\u00e9. Cette folie est l\u2019amour du travail, la passion furibonde du travail, pouss\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement des forces vitales de l\u2019individu et de sa prog\u00e9niture. Au lieu de r\u00e9agir contre cette aberration mentale, les pr\u00eatres, les \u00e9conomistes, les moralistes, ont sacro-sanctifi\u00e9 le travail. Hommes aveugles et born\u00e9s, ils ont voulu \u00eatre plus sages que leur Dieu ; hommes faibles et m\u00e9prisables, ils ont voulu r\u00e9habiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d\u2019\u00eatre chr\u00e9tien, \u00e9conome et moral, j\u2019en appelle de leur jugement \u00e0 celui de leur Dieu ; des pr\u00e9dications de leur morale religieuse, \u00e9conomique, libre-penseuse, aux \u00e9pouvantables cons\u00e9quences du travail dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste.<\/p>\n\n\n\n

Dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, le travail est la cause de toute d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence intellectuelle, de toute d\u00e9formation organique. Comparez le pur sang des \u00e9curies de Rothschild, servi par une valetaille de bimanes, \u00e0 la lourde brute des fermes normandes qui laboure la terre, chariote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que les missionnaires du commerce et les commer\u00e7ants de la religion n\u2019ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez ensuite nos mis\u00e9rables servants de machines <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Quand, dans votre Europe civilis\u00e9e, on veut retrouver une trace de beaut\u00e9 native de l\u2019homme, il faut l\u2019aller chercher chez les nations o\u00f9 les pr\u00e9jug\u00e9s \u00e9conomiques n\u2019ont pas encore d\u00e9racin\u00e9 la haine du travail. L\u2019Espagne, qui, h\u00e9las ! d\u00e9g\u00e9n\u00e8re, peut encore se vanter de poss\u00e9der moins de fabriques que nous de prisons et de casernes ; mais l\u2019artiste se r\u00e9jouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et flexible comme une tige d\u2019acier ; et le c\u0153ur de l\u2019homme tressaille en entendant le mendiant, superbement drap\u00e9 dans sa capa<\/em> trou\u00e9e, traiter d\u2019amigo<\/em> des ducs d\u2019Ossuna. Pour l\u2019Espagnol, chez qui l\u2019animal primitif n\u2019est pas atrophi\u00e9, le travail est le pire des esclavages. Les Grecs de la grande \u00e9poque n\u2019avaient, eux aussi, que m\u00e9pris pour le travail ; aux esclaves seuls il \u00e9tait permis de travailler : l\u2019homme libre ne connaissait que les exercices corporels et les jeux de l\u2019intelligence. C\u2019\u00e9tait aussi le temps o\u00f9 l\u2019on marchait et respirait dans un peuple d\u2019Aristote, de Phidias, d\u2019Aristophane ; c\u2019\u00e9tait le temps o\u00f9 une poign\u00e9e de braves \u00e9crasait \u00e0 Marathon les hordes de l\u2019Asie qu\u2019Alexandre allait bient\u00f4t conqu\u00e9rir. Les philosophes de l\u2019antiquit\u00e9 enseignaient le m\u00e9pris du travail, cette d\u00e9gradation de l\u2019homme libre ; les po\u00e8tes chantaient la paresse, ce pr\u00e9sent des Dieux :<\/p>\n\n\n\n

O Melib\u0153e, Deus nobis h\u00e6c otia fecit<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

Christ, dans son discours sur la montagne, pr\u00eacha la paresse : \u00ab Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 plus brillamment v\u00eatu. \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

J\u00e9hovah, le dieu barbu et r\u00e9barbatif, donna \u00e0 ses adorateurs le supr\u00eame exemple de la paresse id\u00e9ale ; apr\u00e8s six jours de travail, il se repose pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une n\u00e9cessit\u00e9 organique ? les Auvergnats ; les \u00c9cossais, ces Auvergnats des \u00eeles britanniques ; les Gallegos, ces Auvergnats de l\u2019Espagne ; les Pom\u00e9raniens, ces Auvergnats de l\u2019Allemagne ; les Chinois, ces Auvergnats de l\u2019Asie. Dans notre soci\u00e9t\u00e9, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans propri\u00e9taires, les petits bourgeois, qui les uns courb\u00e9s sur leurs terres, les autres acoquin\u00e9s dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder \u00e0 loisir la nature.<\/p>\n\n\n\n

Et cependant, le prol\u00e9tariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilis\u00e9es, la classe qui, en s\u2019\u00e9mancipant, \u00e9mancipera l\u2019humanit\u00e9 du travail servile et fera de l\u2019animal humain un \u00eatre libre ; le prol\u00e9tariat, trahissant ses instincts, m\u00e9connaissant sa mission historique, s\u2019est laiss\u00e9 pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a \u00e9t\u00e9 son ch\u00e2timent. Toutes les mis\u00e8res individuelles et sociales sont n\u00e9es de sa passion pour le travail.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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B\u00e9n\u00e9dictions du travail <\/h2>\n\n\n\n

En 1770 parut, \u00e0 Londres, un \u00e9crit anonyme intitul\u00e9 : An Essay on Trade and Commerce<\/em>. Il fit \u00e0 l\u2019\u00e9poque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope, s\u2019indignait de ce que \u00ab la pl\u00e8be manufacturi\u00e8re d\u2019Angleterre s\u2019\u00e9tait mis dans la t\u00eate l\u2019id\u00e9e fixe qu\u2019en qualit\u00e9 d\u2019Anglais, tous les individus qui la composent, ont, par droit de naissance, le privil\u00e8ge d\u2019\u00eatre plus libres et plus ind\u00e9pendants que les ouvriers de n\u2019importe quel autre pays de l\u2019Europe. Cette id\u00e9e peut avoir son utilit\u00e9 pour les soldats dont elle stimule la bravoure ; mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-m\u00eames et pour l\u2019\u00c9tat. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour ind\u00e9pendants de leurs sup\u00e9rieurs. Il est extr\u00eamement dangereux d\u2019encourager de pareils engouements dans un \u00c9tat commercial comme le n\u00f4tre, o\u00f9 peut-\u00eatre les sept huiti\u00e8mes de la population n\u2019ont que peu ou pas de propri\u00e9t\u00e9. La cure ne sera pas compl\u00e8te tant que nos pauvres de l\u2019industrie ne se r\u00e9signeront pas \u00e0 travailler six jours pour la m\u00eame somme qu\u2019ils gagnent maintenant en quatre \u00bb.  <\/p>\n\n\n\n

Ainsi, pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle avant Guizot, on pr\u00eachait ouvertement \u00e0 Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l\u2019homme. <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, \u00e9crivait d\u2019Osterode, le 5 mai 1807, Napol\u00e9on. Je suis l\u2019autorit\u00e9\u2026 et je serais dispos\u00e9 \u00e0 ordonner que le dimanche, pass\u00e9 l\u2019heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus \u00e0 leur travail. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Pour extirper la paresse et courber les sentiments de fiert\u00e9 et d\u2019ind\u00e9pendance qu\u2019elle engendre, l\u2019auteur de l\u2019Essay on trade<\/em> proposait d\u2019incarc\u00e9rer les pauvres dans des maisons id\u00e9ales du travail (ideal workhouses<\/em>) qui deviendraient \u00ab des maisons de terreur o\u00f9 l\u2019on ferait travailler 14 heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail pleines et enti\u00e8res. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Douze heures de travail par jour, voil\u00e0 l\u2019id\u00e9al des philanthropes et des moralistes du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle. Que nous avons d\u00e9pass\u00e9 ce nec plus ultra<\/em> ! Les ateliers modernes sont devenus des maisons id\u00e9ales de correction, o\u00f9 l\u2019on incarc\u00e8re les masses ouvri\u00e8res, o\u00f9 l\u2019on condamne au travail forc\u00e9 pendant 12 et 14 heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> ! Et dire que les fils des h\u00e9ros de la Terreur se sont laiss\u00e9s d\u00e9grader par la religion du travail au point d\u2019accepter, apr\u00e8s 1848, comme une conqu\u00eate r\u00e9volutionnaire, la loi qui limitait \u00e0 douze heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient, comme un principe r\u00e9volutionnaire le Droit au travail<\/em>. Honte au prol\u00e9tariat fran\u00e7ais ! Des esclaves seuls eussent \u00e9t\u00e9 capables d\u2019une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste \u00e0 un Grec des temps antiques pour concevoir un tel avilissement.<\/p>\n\n\n\n

Et si les douleurs du travail forc\u00e9, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prol\u00e9tariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c\u2019est lui qui les a appel\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

Ce travail, qu\u2019en juin 1848 les ouvriers r\u00e9clamaient les armes \u00e0 la main, ils l\u2019ont impos\u00e9 \u00e0 leurs familles ; ils ont livr\u00e9, aux barons de l\u2019industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils ont d\u00e9moli leur foyer domestique, de leurs propres mains ils ont tari le lait de leurs femmes : les malheureuses, enceintes et allaitant leurs b\u00e9b\u00e9s, ont d\u00fb aller dans les mines et les manufactures tendre l\u2019\u00e9chine et \u00e9puiser leurs nerfs ; de leurs propres mains, ils ont bris\u00e9 la vie et la vigueur de leurs enfants. \u2014 Honte aux prol\u00e9taires ! O\u00f9 sont ces comm\u00e8res dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies aux propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille ? O\u00f9 sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours courant, toujours semant la vie, en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des petits sains et vigoureux ?\u2026 Nous avons aujourd\u2019hui les filles et les femmes de fabrique, ch\u00e9tives fleurs aux p\u00e2les couleurs, au sang sans rutilance, \u00e0 l\u2019estomac d\u00e9labr\u00e9, aux membres alanguis !\u2026 Elles n\u2019ont jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement comment l\u2019on cassa leur coquille ! \u2014 Et les enfants ? Douze heures de travail aux enfants ! \u00d4 mis\u00e8re ! \u2014 Mais tous les Jules Simon de l\u2019Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la j\u00e9suiterie, n\u2019auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l\u2019intelligence des enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme, que le travail dans l\u2019atmosph\u00e8re vici\u00e9e de l\u2019atelier capitaliste.<\/p>\n\n\n\n

Notre \u00e9poque est, dit-on, le si\u00e8cle du travail ; il est, en effet, le si\u00e8cle de la douleur, de la mis\u00e8re et de la corruption.<\/p>\n\n\n\n

Et cependant, les philosophes, les \u00e9conomistes bourgeois, depuis le p\u00e9niblement confus Auguste Comte, jusqu\u2019au ridiculement clair Leroy-Beaulieu ; les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu\u2019au na\u00efvement grotesque Paul de Kock, tous ont entonn\u00e9 les chants naus\u00e9abonds en l\u2019honneur du dieu Progr\u00e8s, le fils a\u00een\u00e9 du Travail. \u00c0 les entendre, le bonheur allait r\u00e9gner sur la terre ; d\u00e9j\u00e0 on en sentait la venue. Ils allaient dans les si\u00e8cles pass\u00e9s fouiller la poussi\u00e8re et les mis\u00e8res f\u00e9odales pour rapporter de sombres repoussoirs aux d\u00e9lices des temps pr\u00e9sents. \u2014 Nous ont-ils fatigu\u00e9s, ces repus, ces satisfaits, nagu\u00e8re encore membres de la domesticit\u00e9 des grands seigneurs, aujourd\u2019hui valets de plume de la bourgeoisie, grassement rent\u00e9s ; nous ont-ils fatigu\u00e9s avec le paysan du rh\u00e9toricien La Bruy\u00e8re ? Eh bien ! voici le brillant tableau des jouissances prol\u00e9tariennes en l\u2019an de Progr\u00e8s capitaliste 1840, peint par l\u2019un des leurs, par le Dr<\/sup> Villerm\u00e9, membre de l\u2019Institut, le m\u00eame qui, en 1848, fit partie de cette soci\u00e9t\u00e9 de savants (Thiers, Cousin, Passy, Blanqui l\u2019acad\u00e9micien, en \u00e9taient), qui propagea dans les masses les sottises de l\u2019\u00e9conomie et de la morale bourgeoises.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est de l\u2019Alsace manufacturi\u00e8re que parle le Dr. Villerm\u00e9, de l\u2019Alsace des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du r\u00e9publicanisme industriels. \u2014 Mais avant que le docteur ne dresse devant nous le tableau des mis\u00e8res prol\u00e9tariennes, \u00e9coutons un manufacturier alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie<\/sup>, d\u00e9peignant la situation de l\u2019artisan de l\u2019ancienne industrie : \u00ab \u00c0 Mulhouse, il y a cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie m\u00e9canique naissait), les ouvriers \u00e9taient tous enfants du sol, habitant la ville et les villages environnants et poss\u00e9dant presque tous une maison et souvent un petit champ. \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e2ge d\u2019or du travailleur. \u2014 Mais alors l\u2019industrie alsacienne n\u2019inondait pas le monde de ses cotonnades et n\u2019emmillionnait pas ses Dollfus et ses K\u0153chlin. Mais, vingt-cinq ans apr\u00e8s, quand Villerm\u00e9 visita l\u2019Alsace, le minotaure moderne, l\u2019atelier capitaliste, avait conquis le pays ; dans sa boulimie de travail humain, il avait arrach\u00e9 les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux exprimer le travail qu\u2019ils contenaient. C\u2019\u00e9taient par milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine. <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Un grand nombre, dit Villerm\u00e9, cinq mille sur dix-sept mille, \u00e9taient contraints, par la chert\u00e9 des loyers, \u00e0 se loger dans les villages voisins. Quelques-uns habitaient \u00e0 deux lieues et m\u00eame deux lieues et quart de la manufacture o\u00f9 ils travaillaient.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 Mulhouse, \u00e0 Dornach, le travail commen\u00e7ait \u00e0 cinq heures du matin et finissait \u00e0 huit heures du soir, \u00e9t\u00e9 comme hiver [\u2026] Il faut les voir arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes p\u00e2les, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue et qui, \u00e0 d\u00e9faut de parapluies, portent renvers\u00e9s sur la t\u00eate, lorsqu\u2019il pleut ou qu\u2019il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour se pr\u00e9server la figure et le cou, et un nombre plus consid\u00e9rable de jeunes enfants non moins sales, non moins h\u00e2ves, couverts de haillons, tout gras de l\u2019huile des m\u00e9tiers qui tombe sur eux pendant qu\u2019ils travaillent. Ces derniers, mieux pr\u00e9serv\u00e9s de la pluie par l\u2019imperm\u00e9abilit\u00e9 de leurs v\u00eatements, n\u2019ont m\u00eame pas au bras, comme les femmes dont on vient de parler, un panier o\u00f9 sont les provisions de la journ\u00e9e ; mais ils portent \u00e0 la main ou cachent sous leurs vestes ou comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu\u2019\u00e0 l\u2019heure de leur rentr\u00e9e \u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Ainsi, \u00e0 la fatigue d\u2019une journ\u00e9e d\u00e9mesur\u00e9ment longue, puisqu\u2019elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des all\u00e9es et venues si fr\u00e9quentes, si p\u00e9nibles. Il r\u00e9sulte que le soir ils arrivent chez eux accabl\u00e9s par le besoin de dormir, et que le lendemain ils en sortent avant d\u2019\u00eatre compl\u00e8tement repos\u00e9s pour se trouver \u00e0 l\u2019atelier \u00e0 l\u2019heure de l\u2019ouverture. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Voici maintenant les bouges o\u00f9 s\u2019entassaient ceux qui logeaient en ville : \u00ab J\u2019ai vu \u00e0 Mulhouse, \u00e0 Dornach et dans des maisons voisines, de ces mis\u00e9rables logements o\u00f9 deux familles couchaient chacune dans un coin, sur la paille jet\u00e9e sur le carreau et retenue par deux planches\u2026 Cette mis\u00e8re dans laquelle vivent les ouvriers de l\u2019industrie du coton dans le d\u00e9partement du Haut-Rhin est si profonde, qu\u2019elle produit ce triste r\u00e9sultat que, tandis que dans les familles des fabricants, n\u00e9gociants, drapiers, directeurs d\u2019usines, la moiti\u00e9 des enfants atteint la vingt et uni\u00e8me ann\u00e9e, cette m\u00eame moiti\u00e9 cesse d\u2019exister avant deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d\u2019ouvriers de filatures de coton\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Parlant du travail de l\u2019atelier, Villerm\u00e9 ajoute : \u00ab Ce n\u2019est pas l\u00e0 un travail, une t\u00e2che, c\u2019est une torture, et on l\u2019inflige \u00e0 des enfants de six \u00e0 huit ans\u2026 C\u2019est ce long supplice de tous les jours qui mine principalement les ouvriers dans les filatures de coton. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Et, \u00e0 propos de la dur\u00e9e du travail, Villerm\u00e9 observait que les for\u00e7ats des bagnes ne travaillent que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu\u2019il existait dans la France qui avait fait la R\u00e9volution de 89, qui avait proclam\u00e9 les pompeux Droits de l\u2019Homme<\/em>, des manufactures o\u00f9 la journ\u00e9e \u00e9tait de seize heures, sur lesquelles on n\u2019accordait aux ouvriers qu\u2019une heure et demie pour les repas <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

\u00d4 mis\u00e9rable avortement des principes r\u00e9volutionnaires de la bourgeoisie ! \u00f4 lugubres pr\u00e9sents de son dieu Progr\u00e8s ! \u2014 Les philanthropes acclament bienfaiteurs de l\u2019Humanit\u00e9 ceux qui, pour s\u2019enrichir en fain\u00e9antant, donnent du travail aux pauvres ; mieux vaudrait semer la peste, empoisonner les sources que d\u2019\u00e9riger une fabrique au milieu d\u2019une population rustique. \u2014 Introduisez le travail et adieu joie, sant\u00e9, libert\u00e9 ; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d\u2019\u00eatre v\u00e9cue <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Et les \u00e9conomistes s\u2019en vont r\u00e9p\u00e9tant aux ouvriers : travaillez, travaillez pour augmenter la fortune sociale ! et cependant un \u00e9conomiste, Destut de Tracy, leur r\u00e9pond : \u00ab Les nations pauvres, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 le peuple est \u00e0 son aise ; les nations riches, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 il est ordinairement pauvre. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Et son disciple Cherbulliez de continuer : \u00ab Les travailleurs eux-m\u00eames, en coop\u00e9rant \u00e0 l\u2019accumulation des capitaux productifs, contribuent \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui, t\u00f4t ou tard, doit les priver d\u2019une partie de leur salaire. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Mais, assourdis et idiotis\u00e9s par leurs propres hululements, les \u00e9conomistes de r\u00e9pondre : travaillez, travaillez toujours pour cr\u00e9er votre bien-\u00eatre ! Et, au nom de la mansu\u00e9tude chr\u00e9tienne, un pr\u00eatre de l\u2019\u00c9glise anglicane, le r\u00e9v\u00e9rend Towsend, psalmodie : travaillez, travaillez nuit et jour ; en travaillant vous faites cro\u00eetre votre mis\u00e8re, et votre mis\u00e8re nous dispense de vous imposer le travail par la force de la loi. L\u2019imposition l\u00e9gale du travail \u00ab donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de bruit ; la faim, au contraire, est non seulement une pression paisible, silencieuse, incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail et de l\u2019industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants \u00bb.  <\/p>\n\n\n\n

Travaillez, travaillez, prol\u00e9taires, pour agrandir la fortune sociale et vos mis\u00e8res individuelles ; travaillez, travaillez, pour que devenant plus pauvres vous ayez plus de raison de travailler et d\u2019\u00eatre mis\u00e9rables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. Parce que pr\u00eatant l\u2019oreille aux fallacieuses paroles des \u00e9conomistes, les prol\u00e9taires se sont livr\u00e9s corps et \u00e2me au vice du travail, ils pr\u00e9cipitent la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l\u2019organisme social. Alors, parce qu\u2019il y a pl\u00e9thore de marchandises et p\u00e9nurie d\u2019acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvri\u00e8res de son fouet aux mille lani\u00e8res. Les prol\u00e9taires abrutis par le dogme du travail, ne comprenant pas que le sur-travail qu\u2019ils se sont inflig\u00e9 pendant le temps de pr\u00e9tendue prosp\u00e9rit\u00e9 est la cause de leur mis\u00e8re pr\u00e9sente, au lieu de courir aux greniers \u00e0 bl\u00e9 et de crier : \u00ab Nous avons faim, nous voulons manger !\u2026 Vrai, nous n\u2019avons pas un rouge liard, mais tout gueux que nous sommes, c\u2019est nous cependant qui avons moissonn\u00e9 le bl\u00e9 et vendang\u00e9 le raisin\u2026 \u00bb \u2014 Au lieu d\u2019assi\u00e9ger les magasins de M. Bonnet, de Jujurieux, l\u2019inventeur des couvents industriels, et de clamer : \u00ab M. Bonnet, voici vos ouvri\u00e8res ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles grelottent sous leurs cotonnades rapetass\u00e9es \u00e0 chagriner l\u2019\u0153il d\u2019un juif et cependant ce sont elles qui ont fil\u00e9 et tiss\u00e9 les robes de soie des cocottes de toute la chr\u00e9tient\u00e9. Les pauvresses travaillant treize heures par jour, n\u2019avaient pas le temps de songer \u00e0 la toilette, maintenant elles ch\u00f4ment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu\u2019elles ont ouvr\u00e9es. D\u00e8s qu\u2019elles ont perdu leurs dents de lait, elles se sont d\u00e9vou\u00e9es \u00e0 votre fortune et ont v\u00e9cu dans l\u2019abstinence ; maintenant elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de leur travail. Allons, M. Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines pour leurs chers petits pieds froids et humides\u2026 V\u00eatues de pied en cap, et fringantes, elles vous feront plaisir \u00e0 contempler. Allons, pas de tergiversations ; \u2014 vous \u00eates ami de l\u2019humanit\u00e9, n\u2019est-ce pas, et chr\u00e9tien par-dessus le march\u00e9 ? \u2014 Mettez \u00e0 la disposition de vos ouvri\u00e8res la fortune qu\u2019elles vous ont \u00e9difi\u00e9e avec la chair de leur chair. \u2014 Vous \u00eates ami du commerce ? \u2014 Facilitez la circulation des marchandises ; voici des consommateurs tout trouv\u00e9s ; ouvrez-leur des cr\u00e9dits illimit\u00e9s. Vous \u00eates bien oblig\u00e9 d\u2019en faire \u00e0 des n\u00e9gociants que vous ne connaissez ni d\u2019Adam ni d\u2019\u00c8ve, qui ne vous ont rien donn\u00e9, pas m\u00eame un verre d\u2019eau. Vos ouvri\u00e8res s\u2019acquitteront comme elles le pourront ; si, au jour de l\u2019\u00e9ch\u00e9ance, elles gambettisent et laissent protester leur signature, vous les mettrez en faillite, et si elles n\u2019ont rien \u00e0 saisir, vous exigerez qu\u2019elles vous paient en pri\u00e8res : elles vous enverront en paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorg\u00e9 de tabac. \u00bb Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution g\u00e9n\u00e9rale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant la faim, s\u2019en vont battre de leur t\u00eate les portes de l\u2019atelier. Avec des figures h\u00e2ves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent les fabricants : \u00ab Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du travail, ce n\u2019est pas la faim, mais la passion du travail qui nous tourmente ! \u00bb Et ces mis\u00e9rables qui ont \u00e0 peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher que lorsqu\u2019ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de l\u2019industrie de profiter des ch\u00f4mages pour fabriquer \u00e0 meilleur march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Si les crises industrielles suivent les p\u00e9riodes de sur-travail aussi fatalement que la nuit le jour, tra\u00eenant apr\u00e8s elles le ch\u00f4mage forc\u00e9 et la mis\u00e8re sans issue, elles am\u00e8nent aussi la banqueroute inexorable. Tant que le fabricant a du cr\u00e9dit, il l\u00e2che la bride \u00e0 la rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la mati\u00e8re premi\u00e8re aux ouvriers. Il fait produire, sans r\u00e9fl\u00e9chir que le march\u00e9 s\u2019engorge et que, si ses marchandises n\u2019arrivent pas \u00e0 la vente, ses billets viendront \u00e0 l\u2019\u00e9ch\u00e9ance. Accul\u00e9, il va implorer le juif, il se jette \u00e0 ses pieds, lui offre son sang, son honneur. \u00ab Un petit peu d\u2019or ferait mieux mon affaire, r\u00e9pond le Rothschild, vous avez 20,000 paires de bas en magasin, ils valent vingt sous, je les prends \u00e0 quatre sous. \u00bb Les bas obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche les fr\u00e9tillantes pi\u00e8ces de cent sous qui ne doivent rien \u00e0 personne : mais le fabricant a recul\u00e9 pour mieux sauter. Enfin, la d\u00e9b\u00e2cle arrive et les magasins d\u00e9gorgent ; on jette alors tant de marchandises par la fen\u00eatre, qu\u2019on ne sait comment elles sont entr\u00e9es par la porte. C\u2019est par centaines de millions que se chiffre la valeur des marchandises d\u00e9truites ; au si\u00e8cle dernier on les br\u00fblait ou on les jetait \u00e0 l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n

Mais avant d\u2019aboutir \u00e0 cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en qu\u00eate de d\u00e9bouch\u00e9s pour les marchandises qui s\u2019entassent ; ils forcent leur gouvernement \u00e0 s\u2019annexer des Congo, \u00e0 s\u2019emparer des Tonkin, \u00e0 d\u00e9molir \u00e0 coups de canon les murailles de la Chine, pour y \u00e9couler leurs cotonnades. Aux si\u00e8cles derniers, c\u2019\u00e9tait un duel \u00e0 mort entre la France et l\u2019Angleterre \u00e0 qui aurait le privil\u00e8ge exclusif de vendre en Am\u00e9rique et aux Indes. Des milliers d\u2019hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XVIe, XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n

Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus o\u00f9 les placer ; ils vont alors, chez les nations heureuses qui l\u00e9zardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, \u00e9riger des fabriques et importer la mal\u00e9diction du travail. Et cette exportation de capitaux fran\u00e7ais se termine un beau matin par des complications diplomatiques : en \u00c9gypte, la France, l\u2019Angleterre, l\u2019Allemagne \u00e9taient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir quels usuriers seraient pay\u00e9s les premiers ; par des guerres du Mexique o\u00f9 l\u2019on envoie les soldats fran\u00e7ais faire le m\u00e9tier d\u2019huissiers pour recouvrer de mauvaises dettes <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Ces mis\u00e8res individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu\u2019elles soient, pour \u00e9ternelles qu\u2019elles paraissent, s\u2019\u00e9vanouiront comme les hy\u00e8nes et les chacals \u00e0 l\u2019approche du lion, quand le Prol\u00e9tariat dira : \u00ab Je le veux. \u00bb Mais pour qu\u2019il parvienne \u00e0 la conscience de sa force, il faut que le Prol\u00e9tariat foule aux pieds les pr\u00e9jug\u00e9s de la morale chr\u00e9tienne, \u00e9conomique, libre-penseuse ; il faut qu\u2019il retourne \u00e0 ses instincts naturels, qu\u2019il proclame les Droits de la paresse<\/em>, mille et mille fois plus nobles et plus sacr\u00e9s que les phthisiques Droits de l\u2019homme<\/em> concoct\u00e9s par les avocats m\u00e9taphysiciens de la r\u00e9volution bourgeoise ; qu\u2019il se contraigne \u00e0 ne travailler que trois heures par jour, \u00e0 fain\u00e9anter et bombancer le reste de la journ\u00e9e et de la nuit.<\/p>\n\n\n\n

Jusqu\u2019ici, ma t\u00e2che a \u00e9t\u00e9 facile, je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 d\u00e9crire des maux r\u00e9els bien connus de nous tous, h\u00e9las ! Mais convaincre le Prol\u00e9tariat que la morale qu\u2019on lui a inocul\u00e9e est perverse, que le travail effr\u00e9n\u00e9 auquel il s\u2019est livr\u00e9 d\u00e8s le commencement du si\u00e8cle est le plus terrible fl\u00e9au qui jamais ait frapp\u00e9 l\u2019humanit\u00e9, que le travail ne deviendra un condiment des plaisirs de la paresse, un exercice bienfaisant \u00e0 l\u2019organisme humain, une passion utile \u00e0 l\u2019organisme social que lorsqu\u2019il sera sagement r\u00e9glement\u00e9 et limit\u00e9 \u00e0 un maximum de trois heures par jour, est une t\u00e2che ardue au-dessus de mes forces ; seuls des physiologistes, des hygi\u00e9nistes, des \u00e9conomistes communistes pourraient l\u2019entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai \u00e0 d\u00e9montrer qu\u2019\u00e9tant donn\u00e9 les moyens de production modernes et leur puissance reproductive illimit\u00e9e, il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail et les obliger \u00e0 consommer les marchandises qu\u2019ils produisent.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Ce qui suit la surproduction<\/h2>\n\n\n\n

Un po\u00e8te grec, du temps de Cic\u00e9ron, Antiparos, chantait ainsi l\u2019invention du moulin \u00e0 eau (pour la mouture du grain) qui allait \u00e9manciper les femmes esclaves et ramener l\u2019\u00e2ge d\u2019or : \u00ab \u00c9pargnez le bras qui fait tourner la meule, \u00f4 meuni\u00e8res, et dormez paisiblement ! Que le coq vous avertisse en vain qu\u2019il fait jour ! Dao a impos\u00e9 aux nymphes le travail des esclaves et les voil\u00e0 qui sautillent all\u00e8grement sur la roue et voil\u00e0 que l\u2019essieu \u00e9branl\u00e9 roule avec ses raies, faisant tourner la pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos p\u00e8res et oisifs r\u00e9jouissons-nous des dons que la d\u00e9esse accorde. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

H\u00e9las ! les loisirs que le po\u00e8te pa\u00efen annon\u00e7ait ne sont pas venus ; la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine lib\u00e9ratrice en instrument d\u2019asservissement des hommes libres : sa productivit\u00e9 les appauvrit.<\/p>\n\n\n\n

Une bonne ouvri\u00e8re ne fait avec le fuseau que cinq mailles \u00e0 la minute, certains m\u00e9tiers circulaires \u00e0 tricoter en font trente mille dans le m\u00eame temps. Chaque minute de la machine \u00e9quivaut donc \u00e0 cent heures de travail de l\u2019ouvri\u00e8re ; ou bien chaque minute de travail de la machine d\u00e9livre \u00e0 l\u2019ouvri\u00e8re dix jours de repos. Ce qui est vrai pour l\u2019industrie du tricotage est plus ou moins vrai pour toutes les industries renouvel\u00e9es par la m\u00e9canique moderne. \u2014 Mais que voyons-nous ? \u00c0 mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l\u2019homme avec une rapidit\u00e9 et une pr\u00e9cision sans cesse croissantes, l\u2019ouvrier, au lieu de prolonger son repos d\u2019autant, redouble d\u2019ardeur, comme s\u2019il voulait rivaliser avec la machine. Oh ! concurrence absurde et meurtri\u00e8re !<\/p>\n\n\n\n

Pour que la concurrence de l\u2019homme et de la machine pr\u00eet libre carri\u00e8re, les prol\u00e9taires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des artisans des antiques corporations ; ils ont supprim\u00e9 les jours f\u00e9ri\u00e9s <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Parce que les producteurs d\u2019alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les \u00e9conomistes menteurs, qu\u2019ils ne vivaient que d\u2019air et d\u2019eau fra\u00eeche ? \u2014 Allons donc ! \u2014 Ils avaient des loisirs pour go\u00fbter les joies de la terre, pour faire l\u2019amour et rigoler ; pour banqueter joyeusement en l\u2019honneur du r\u00e9jouissant dieu de la Fain\u00e9antise. La morose Angleterre, encagott\u00e9e dans le protestantisme, se nommait alors la \u00ab joyeuse Angleterre \u00bb (Merry England<\/em>). \u2014 Rabelais, Quevedo, Cervantes, les auteurs inconnus des romans picaresques, nous font venir l\u2019eau \u00e0 la bouche avec leurs peintures de ces monumentales ripailles <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> dont on se r\u00e9galait alors entre deux batailles et deux d\u00e9vastations, et dans lesquelles tout \u00ab allait par escuelles. \u00bb \u2014 Jordaens et l\u2019\u00e9cole flamande les ont \u00e9crites sur leurs toiles r\u00e9jouissantes. Sublimes estomacs gargantuesques, qu\u2019\u00eates-vous devenus ? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pens\u00e9e humaine, qu\u2019\u00eates-vous devenus ? \u2014 Nous sommes bien d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s et bien rapetiss\u00e9s. La vache enrag\u00e9e, la pomme de terre, le vin fuchsin\u00e9, le schnaps prussien savamment combin\u00e9s avec le travail forc\u00e9 ont d\u00e9bilit\u00e9 nos corps et born\u00e9 nos esprits. Et c\u2019est alors que l\u2019homme r\u00e9tr\u00e9cit son estomac et que la machine \u00e9largit sa productivit\u00e9, c\u2019est alors que les \u00e9conomistes nous pr\u00eachent la th\u00e9orie malthusienne, la religion de l\u2019abstinence et le dogme du travail ? Mais il faudrait leur arracher la langue et la jeter aux chiens.<\/p>\n\n\n\n

Parce que la classe ouvri\u00e8re, avec sa bonne foi simpliste, s\u2019est laiss\u00e9e endoctriner, parce que, avec son imp\u00e9tuosit\u00e9 native, elle s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9e \u00e0 l\u2019aveugle dans le travail et l\u2019abstinence, la classe capitaliste s\u2019est trouv\u00e9e condamn\u00e9e \u00e0 la paresse et \u00e0 la jouissance forc\u00e9es, \u00e0 l\u2019improductivit\u00e9 et \u00e0 la sur-consommation. Mais, si le sur-travail de l\u2019ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs, il est aussi f\u00e9cond en douleurs pour le bourgeois.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019abstinence \u00e0 laquelle se condamne la classe productive oblige les bourgeois \u00e0 se consacrer \u00e0 la sur-consommation des produits qu\u2019elle manufacture d\u00e9sordonn\u00e9ment. Au d\u00e9but de la production capitaliste, il y a un ou deux si\u00e8cles de cela, le bourgeois \u00e9tait un homme rang\u00e9, de m\u0153urs raisonnables et paisibles ; il se contentait de sa femme ou \u00e0 peu pr\u00e8s ; il ne buvait qu\u2019\u00e0 sa soif et ne mangeait qu\u2019\u00e0 sa faim. Il laissait aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus de la vie d\u00e9bauch\u00e9e. Aujourd\u2019hui il n\u2019est fils de parvenu qui ne se croit tenu de d\u00e9velopper la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but aux labeurs que s\u2019imposent les ouvriers des mines de mercure ; il n\u2019est bourgeois qui ne s\u2019empiffre de chapons truff\u00e9s et de Laffite navigu\u00e9, pour encourager les \u00e9leveurs de la Fl\u00e8che et les vignerons du Bordelais. \u00c0 ce m\u00e9tier, l\u2019organisme se d\u00e9labre rapidement, les cheveux tombent, les dents se d\u00e9chaussent, le tronc se d\u00e9forme, le ventre s\u2019entripaille, la respiration s\u2019embarrasse, les mouvements s\u2019alourdissent, les articulations s\u2019ankylosent, les phalanges se nouent. D\u2019autres, trop malingres pour supporter les fatigues de la d\u00e9bauche, mais dot\u00e9s de la bosse du prudhomisme, dess\u00e8chent leur cervelle comme les Garnier de l\u2019\u00c9conomie politique, les Acollas de la philosophie juridique, \u00e0 \u00e9lucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des compositeurs et des imprimeurs.<\/p>\n\n\n\n

Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire valoir les toilettes f\u00e9eriques que les couturi\u00e8res se tuent \u00e0 b\u00e2tir, du soir au matin elles font la navette d\u2019une robe dans une autre ; pendant des heures, elles livrent leur t\u00eate creuse aux artistes capillaires qui, \u00e0 tout prix, veulent assouvir leur passion pour l\u2019\u00e9chafaudage des faux chignons. Sangl\u00e9es dans leurs corsets, \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans leurs bottines, d\u00e9collet\u00e9es \u00e0 faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits enti\u00e8res dans leurs bals de charit\u00e9 afin de ramasser quelques sous pour le pauvre monde. Saintes \u00e2mes !<\/p>\n\n\n\n

Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur et de sur-consommateur, la bourgeoisie dut non seulement violenter ses go\u00fbts modestes, perdre ses habitudes laborieuses d\u2019il y a deux si\u00e8cles et se livrer au luxe effr\u00e9n\u00e9, aux indigestions truff\u00e9es et aux d\u00e9bauches syphilitiques ; mais encore soustraire au travail productif une masse \u00e9norme d\u2019hommes afin de se procurer des aides.<\/p>\n\n\n\n

Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette d\u00e9perdition de forces productives. \u00ab D\u2019apr\u00e8s le recensement de 1861, la population de l\u2019Angleterre et du pays de Galles comprenait 20,066,244 personnes, dont 9,776,259 du sexe masculin et 10,289,965 du sexe f\u00e9minin. Si l\u2019on d\u00e9duit ce qui est trop vieux ou trop jeune pour travailler, les femmes, les adolescents et les enfants improductifs, puis les professions id\u00e9ologiques<\/em> telles que gouvernants, police, clerg\u00e9, magistrature, arm\u00e9e, prostitution, arts, sciences, etc., ensuite les gens exclusivement occup\u00e9s \u00e0 manger le travail d\u2019autrui, sous forme de rente fonci\u00e8re, d\u2019int\u00e9r\u00eat, de dividendes, etc\u2026, il reste en gros huit millions d\u2019individus des deux sexes et de tout \u00e2ge, y compris les capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la finance, etc\u2026 Sur ces huit millions, on compte :<\/p>\n\n\n\n

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Les socialistes r\u00e9volutionnaires ont \u00e0 recommencer le combat qu\u2019ont combattu les philosophes et les pamphl\u00e9taires de la bourgeoisie ; ils ont \u00e0 monter \u00e0 l\u2019assaut de la morale et des th\u00e9ories sociales du Capitalisme ; ils ont \u00e0 d\u00e9molir, dans les t\u00eates de la classe, appel\u00e9e \u00e0 l\u2019action, les pr\u00e9jug\u00e9s sem\u00e9s par la classe r\u00e9gnante ; ils ont \u00e0 proclamer, \u00e0 la face des cafards de toutes les morales, que la terre cessera d\u2019\u00eatre la vall\u00e9e de larmes du travailleur ; que dans la soci\u00e9t\u00e9 communiste de l\u2019avenir que nous fonderons \u00ab pacifiquement si possible, sinon violemment \u00bb, les passions des hommes auront la bride sur le cou, car \u00ab toutes sont bonnes de leur nature, nous n\u2019avons rien \u00e0 \u00e9viter que leur mauvais usage et leurs exc\u00e8s \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et ils ne seront \u00e9vit\u00e9s que par le contre-balancement mutuel des passions, que par le d\u00e9veloppement harmonique de l\u2019organisme humain, car, dit le Dr. Beddoe \u00ab ce n\u2019est que lorsqu\u2019une race atteint son maximum de d\u00e9veloppement physique qu\u2019elle atteint son plus haut point d\u2019\u00e9nergie et de vigueur morale. \u00bb \u2014 Telle \u00e9tait aussi l\u2019opinion du grand naturaliste, Charles Darwin <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n