{"id":329552,"date":"2026-04-24T23:55:17","date_gmt":"2026-04-24T21:55:17","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&#038;p=329552"},"modified":"2026-04-24T23:55:17","modified_gmt":"2026-04-24T21:55:17","slug":"alexandre-kojeve-le-philosophe-qui-a-invente-le-dimanche","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/alexandre-kojeve-le-philosophe-qui-a-invente-le-dimanche\/","title":{"rendered":"Alexandre Koj\u00e8ve le philosophe qui a invent\u00e9 le dimanche"},"content":{"rendered":"\n<p>Il existe des vies empreintes d\u2019une classicit\u00e9 humble, conf\u00e9r\u00e9e par le temps. D\u2019autres sont v\u00e9cues comme d\u00e9j\u00e0 parfaites. Virevoltantes et sinueuses, elles \u00e9chappent \u00e0 la norme. Et sont, par nature, vou\u00e9es \u00e0 faire d\u00e9bat.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le cas de celle d\u2019Alexandre Koj\u00e8ve, qui semble tisser une intrigue philosophique. La relation entre le philosophe et la politique est l\u2019un des th\u00e8mes qui ont le plus captiv\u00e9, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, les divers milieux philosophiques. Son dialogue avec Leo Strauss sur la tyrannie, les rumeurs vaguement scandaleuses et scandalis\u00e9es sur son admiration pour Staline (dont il disait avec complaisance \u00eatre la \u00ab&#160;conscience&#160;\u00bb), ou encore les ragots selon lesquels il aurait \u00e9t\u00e9 un espion du KGB.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sans oublier les \u00e9crits \u00ab&#160;embarrassants&#160;\u00bb, comme ceux (en annexe de <em>La notion de l\u2019Autorit\u00e9<\/em>) consacr\u00e9s \u00e0 la R\u00e9volution nationale et au mar\u00e9chal P\u00e9tain, \u00e0 la t\u00eate du gouvernement collaborationniste de Vichy, ou encore sa relation avec Carl Schmitt, le seul avec qui il valait la peine de parler dans l&rsquo;Allemagne des ann\u00e9es 1960, comme Koj\u00e8ve le confiait \u00e0 un Jacob Taubes incr\u00e9dule&#160;: \u00ab&#160;Tiens donc, me suis-je dit. Cela fait vingt ans qu\u2019on insiste pour que j\u2019y aille, et Alexandre Koj\u00e8ve, que je consid\u00e8re comme le philosophe le plus important, y va.&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, une propension naturelle du philosophe \u00e0 la provocation, une envie de fa\u00e7onner le monde, avec l&rsquo;espoir secret que les autres \u00e9crivent un jour une biographie fantastique \u00e0 son sujet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, Koj\u00e8ve semble totalement \u00e9tranger \u00e0 toute consid\u00e9ration d&rsquo;ordre opportuniste.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Que faire&#160;?\u00a0<\/h4>\n\n\n\n<p>La logique imperturbable de Koj\u00e8ve semble ignorer, avec superbe, l&rsquo;histoire et ses drames. Telle est la signification profonde de toute la confrontation avec Leo Strauss au sujet de la tyrannie. Ce d\u00e9bat visait \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une seule question vertigineuse&#160;: face \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019agir politiquement sans renoncer \u00e0 la philosophie, le philosophe abandonne l\u2019action politique \u2013 mais a-t-il des raisons de le faire&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ponse implicite de Koj\u00e8ve est simple&#160;: le philosophe ne peut ni ne doit abandonner l\u2019action politique. Aucun recours \u00e0 la vertu ou \u00e0 la moralit\u00e9, comme le propose Leo Strauss, ne pourra changer la r\u00e9alit\u00e9. Au contraire, Koj\u00e8ve y oppose l&rsquo;\u00ab&#160;immoralit\u00e9&#160;\u00bb, car c&rsquo;est l&rsquo;histoire qui se charge de \u00ab&#160;juger, \u00e0 travers la r\u00e9ussite ou l&rsquo;\u00e9chec, les actions des hommes d&rsquo;\u00c9tat ou des tyrans&#160;\u00bb. Y compris les tyrans modernes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour vraiment comprendre ce d\u00e9bat, il faut le replacer dans le contexte qui l\u2019a engendr\u00e9&#160;: celui de la fin de l\u2019histoire, proclam\u00e9e par Koj\u00e8ve \u00e0 la mani\u00e8re h\u00e9g\u00e9lienne comme l\u2019\u0153uvre du n\u00e9gatif parvenue \u00e0 son accomplissement, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00c9tat universel et homog\u00e8ne, la Sagesse de l\u2019homme satisfait. Un processus qui passe par la reconnaissance \u2014 ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 travers la lutte \u00e0 mort pour le prestige pur, en mettant en jeu sa propre vie animale, que l&rsquo;homme se r\u00e9alise lui-m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce combat ne se m\u00e8ne pas dans l\u2019isolement \u2014 l\u2019homme \u00e9tablit sa propre humanit\u00e9 dans une r\u00e9alit\u00e9 <em>humaine<\/em>, donc <em>sociale<\/em>, et en m\u00eame temps <em>politique <\/em>&#160;: car l\u2019homme veut \u00eatre reconnu dans sa r\u00e9alit\u00e9 et sa dignit\u00e9 humaines et \u00eatre \u00e9galement reconnu politiquement comme Citoyen (<em>B\u00fcrger<\/em>) de l\u2019\u00c9tat, constitu\u00e9 de ceux qui le reconnaissent et sont \u00e0 leur tour reconnus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont l\u00e0 des th\u00e8mes connus, sur lesquels on s\u2019interroge depuis des d\u00e9cennies. C&rsquo;est \u00e9galement sur ce terrain que s&rsquo;opposeront, sur des positions philosophiquement contrast\u00e9es, Koj\u00e8ve et Georges Bataille. Lorsque ce dernier promut, avec Georges Ambrosino, Roger Caillois, Pierre Klossowski et Michel Leiris, le \u00ab&#160;Coll\u00e8ge de sociologie&#160;\u00bb \u00e0 Paris en 1937, Koj\u00e8ve lui reprocha de vouloir jouer <em>aux apprentis sorciers<\/em>. Bataille voulait recr\u00e9er le sacr\u00e9 virulent et d\u00e9vastateur, convaincu qu\u2019avec sa contagion \u00e9pid\u00e9mique \u00ab&#160;il finirait par \u00e9branler et pi\u00e9ger celui qui en aurait d\u2019abord sem\u00e9 le germe&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Koj\u00e8ve lui r\u00e9pondit que tout thaumaturge qui aurait voulu d\u00e9cha\u00eener le sacr\u00e9 \u00ab&#160;avait autant de chances de r\u00e9ussir qu\u2019un prestidigitateur qui voudrait se persuader de l\u2019existence de la magie en c\u00e9dant au charme de ses propres tours&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/4fcc8cde45d8bb085800016f.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"1000\"\n        data-pswp-height=\"672\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/4fcc8cde45d8bb085800016f-330x222.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/4fcc8cde45d8bb085800016f-690x464.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/4fcc8cde45d8bb085800016f.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/4fcc8cde45d8bb085800016f-125x84.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Photographie prise par Alexandre Koj\u00e8ve lors de son voyage en Inde en 1959. \u00a9 Nina Kousnetzoff, Biblioth\u00e8que nationale de France<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;autorit\u00e9 d&rsquo;Alexandre Koj\u00e8ve\u00a0<\/h4>\n\n\n\n<p>Selon Koj\u00e8ve, le recours au mysticisme de Bataille ne saurait s&rsquo;inscrire dans la post-histoire h\u00e9g\u00e9lienne. En effet, si, \u00e0 la suite de Hegel, l\u2019action (le \u00ab&#160;faire&#160;\u00bb) est la n\u00e9gativit\u00e9, alors les chemins des deux hommes se s\u00e9parent. Bataille estime qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus rien \u00e0 faire, ouvrant ainsi la voie \u00e0 ce qu&rsquo;il appellera la <em>n\u00e9gativit\u00e9 sans emploi<\/em>. Selon lui, la sagesse, dans la post-histoire h\u00e9g\u00e9lienne, conduit au silence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Koj\u00e8ve, en revanche, reste attach\u00e9 \u00e0 la lutte pure qui r\u00e9alise la reconnaissance. Car, si l\u2019aventure h\u00e9g\u00e9lienne est termin\u00e9e, le cycle historique de l\u2019h\u00e9g\u00e9lianisme qui vit en Marx, L\u00e9nine et Staline n\u2019est nullement achev\u00e9. Comme il l\u2019\u00e9crira dans une lettre \u00e0 Bataille, pour \u00ab&#160;ceux-l\u00e0 [Marx, L\u00e9nine et Staline], la \u2018satisfaction\u2019 est <em>dans l\u2019avenir<\/em>. Ainsi, pour eux, \u2018on continue \u00e0 vivre, on ne peut pas \u00eatre s\u00fbr, il faut continuer \u00e0\u2026\u2019 \u2014 il dit \u2018supplier\u2019. Eux disent \u2018lutter\u2019. Voil\u00e0 <em>toute <\/em>la diff\u00e9rence entre vous et eux. Mais ne dites pas qu\u2019ils ne sont qu\u2019un \u2018manche de pelle\u2019. Hegel croyait l\u2019\u00eatre. Mais Staline est une pelle faite et achev\u00e9e, qui accomplit tr\u00e8s bien sa t\u00e2che&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 pourquoi, en commentant la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/em>, Koj\u00e8ve avait toujours lu \u00ab&#160;Staline&#160;\u00bb \u00e0 la place de \u00ab&#160;Napol\u00e9on&#160;\u00bb, comme un \u00ab&#160;Alexandre de notre monde&#160;\u00bb, un \u00ab&#160;Napol\u00e9on industrialis\u00e9&#160;\u00bb, capable de r\u00e9aliser un empire mondial <em>terrestre <\/em>\u2013 c\u2019est avec ces expressions qu\u2019il s\u2019adressera \u00e0 Carl Schmitt, pour donner raison \u00e0 la conviction de Hegel selon laquelle l\u2019histoire \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 son terme apr\u00e8s le Napol\u00e9on historique, tandis que s\u2019ouvraient les portes vers le chemin de l\u2019\u00c9tat universel et homog\u00e8ne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais comment cette attitude se traduit-elle, en d\u00e9finitive, dans son application concr\u00e8te, r\u00e9elle, politique&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Marseille, 1942. Koj\u00e8ve ach\u00e8ve son \u00e9crit <em>sur l\u2019Autorit\u00e9 <\/em>avec ses deux annexes embarrassantes. Dans la premi\u00e8re, il se consacre \u00e0 une analyse de la nature de l\u2019autorit\u00e9 du mar\u00e9chal P\u00e9tain. Dans la seconde, il propose une sorte de projet pour la \u00ab&#160;R\u00e9volution nationale&#160;\u00bb fran\u00e7aise. Si le texte ne contient aucune indication sp\u00e9cifique concernant la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te des ann\u00e9es o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit (si ce n\u2019est la consid\u00e9ration que l\u2019autorit\u00e9, en tant que ph\u00e9nom\u00e8ne humain, est toujours sociale et historique, et qu\u2019en ce sens celle du Chef s\u2019av\u00e8re <em>historiquement <\/em>pr\u00e9dominante en tant que guide \u00ab&#160;r\u00e9volutionnaire&#160;\u00bb et dot\u00e9e d\u2019un projet \u00ab&#160;universel&#160;\u00bb \u2013 et ici, entre parenth\u00e8ses, le nom de Staline est mentionn\u00e9), les deux annexes jettent une ombre inqui\u00e9tante sur l\u2019ensemble du livre. Pourquoi Koj\u00e8ve aurait-il \u00e9crit, en 1942, donc en pleine Seconde Guerre mondiale, alors que le gouvernement de Vichy s\u2019\u00e9tait rang\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s des troupes nazies et fascistes, une analyse de ce genre&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est peu probable que Koj\u00e8ve ait vu, en 1942, dans le gouvernement de Vichy une n\u00e9cessit\u00e9 historique sur la voie d\u2019un \u00c9tat universel et homog\u00e8ne. On ne peut pas non plus soup\u00e7onner qu&rsquo;il y ait eu de sa part une quelconque forme de consentement tacite ou de collaboration. Il ne fait aucun doute que Koj\u00e8ve a lutt\u00e9 activement contre le r\u00e9gime pro-nazi de P\u00e9tain. Il l&rsquo;a fait en participant \u00e0 la R\u00e9sistance fran\u00e7aise. D\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Paris, en 1940, il est entr\u00e9 en contact avec Jean Cassou, l\u2019un des premiers r\u00e9sistants. Il a donc commenc\u00e9 \u00e0 rendre des services \u00e0 son groupe, \u00ab&#160;Combat&#160;\u00bb, dont il \u00e9tait membre sous le num\u00e9ro 2 131.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070701.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"640\"\n        data-pswp-height=\"431\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070701-330x222.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070701.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070701.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070701-125x84.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Photographie prise par Alexandre Koj\u00e8ve lors de son voyage en Russie en 1960. \u00a9 Nina Kousnetzoff, Biblioth\u00e8que nationale de France<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">La lettre \u00e0 Staline&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, le philosophe h\u00e9bergeait chez lui un vieil ami, le photographe Eug\u00e8ne Rubin (nom francis\u00e9 d\u2019Evgenij Rejs), qui signait parfois ses \u0153uvres sous le nom d\u2019Eug\u00e8ne Rays. Lui aussi d\u2019origine russe, il l\u2019avait connu en 1928, lorsque les deux hommes avaient partag\u00e9 un appartement \u00e0 Boulogne, en banlieue parisienne, pendant plusieurs ann\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il raconte comment, entre 1940 et le premier semestre de 1941, Koj\u00e8ve lui demandait souvent des services&#160;: il lui demandait notamment d&rsquo;apporter et de garder dans son studio photographique quelques valises ferm\u00e9es \u00e0 clef. Il percevait toujours dans la demande du philosophe un \u00ab&#160;ton d\u00e9tach\u00e9 qui me faisait comprendre que je devais le faire sans poser de questions, comme un accord tacite&#160;\u00bb. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en 1948 que l&rsquo;ami photographe re\u00e7oit une lettre de Koj\u00e8ve dans laquelle celui-ci lui parle de son engagement et lui \u00e9num\u00e8re tous les services que Rubin lui-m\u00eame avait rendus \u00e0 son insu \u00e0 la R\u00e9sistance fran\u00e7aise.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e9galement \u00e0 Rubin que l\u2019on doit la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019un autre fait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019en juin 1941, Koj\u00e8ve \u00e9tait rest\u00e9 dans son appartement de Vanves, en banlieue parisienne. Puis, d\u00e8s l&rsquo;invasion de l&rsquo;URSS par l&rsquo;Allemagne, il avait quitt\u00e9 Paris pour se r\u00e9fugier \u00e0 Marseille, dans la zone non occup\u00e9e par les Allemands.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi cette fuite soudaine&#160;? Tout simplement \u00e0 cause de la \u00ab&#160;lettre \u00e0 Staline&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques amis tr\u00e8s proches du philosophe et des membres de sa famille avaient entendu parler de cette \u00ab&#160;lettre&#160;\u00bb \u00e0 plusieurs reprises. Koj\u00e8ve lui-m\u00eame s\u2019en plaignait, affirmant que Staline ne lui avait jamais r\u00e9pondu \u2013 mais personne ne l\u2019avait jamais pris au s\u00e9rieux, pensant qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un de ses sarcasmes habituels.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, Rubin, qui \u00e9tait l\u2019invit\u00e9 de Koj\u00e8ve pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette \u00e9poque, raconte qu\u2019un soir, \u00e0 la fin d\u2019une discussion, le philosophe avait conclu son raisonnement par ces mots&#160;: \u00ab&#160;D\u2019ailleurs, c\u2019est ce que je dis dans ma lettre \u00e0 Staline&#160;\u00bb. Intrigu\u00e9, Rubin lui en demanda des nouvelles, et Koj\u00e8ve r\u00e9pondit qu\u2019il s\u2019agissait de quelques analyses, de quelques pr\u00e9conisations et m\u00eame de quelques conseils. Rubin en parla \u00e0 plusieurs reprises avec le philosophe&#160;: \u00ab&#160;Koj\u00e8ve \u00e9crivait, pench\u00e9 sur son bureau \u00e0 la lumi\u00e8re de la lampe de chevet verte, et en d\u00e9signant le manuscrit, je lui demandais&#160;: \u2018C\u2019est pour le P\u00e8re des Peuples&#160;?\u2019. Souriant, il me r\u00e9pondait en hochant la t\u00eate&#160;\u00bb. Tout cela jusqu\u2019\u00e0 ce que Koj\u00e8ve termine la lettre et remette l\u2019enveloppe contenant celle-ci au vice-consul de l\u2019ambassade sovi\u00e9tique \u00e0 Paris. Le tout dans le plus grand secret, car l\u2019ambassade \u00e9tait surveill\u00e9e. Le vice-consul promit qu\u2019elle partirait bient\u00f4t, avec la premi\u00e8re valise diplomatique \u00e0 destination de Moscou. Mais quelques jours plus tard, les hostilit\u00e9s \u00e9clat\u00e8rent entre l\u2019Allemagne nazie et la Russie sovi\u00e9tique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est la raison pour laquelle Koj\u00e8ve quitta Paris, alors occup\u00e9e par les Allemands&#160;: si l&rsquo;ambassade russe ne l&rsquo;avait pas br\u00fbl\u00e9e (ce qui est tr\u00e8s probablement arriv\u00e9), l&rsquo;enveloppe aurait pu tomber entre les mains des nazis, avec toutes les cons\u00e9quences que cela aurait entra\u00een\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Selon Rubin, cet envoi contenait un exemplaire manuscrit en russe de l<em>\u2019Introduction \u00e0 la lecture de Hegel<\/em>, accompagn\u00e9 d\u2019une lettre adress\u00e9e \u00e0 Staline. Le philosophe souhaitait en effet que le manuscrit soit d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des sciences de son pays d\u2019origine. Or, il ne s&rsquo;agissait pas de ce manuscrit, mais de <em>Sophia<\/em> (dont le premier volume a r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 chez Gallimard).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9dig\u00e9 en russe, ce texte porte la date du 8 juin 1941 sur la derni\u00e8re page. Son histoire est assez singuli\u00e8re&#160;: dans les archives du philosophe, on ne trouvait que le plan de l\u2019ouvrage et la derni\u00e8re page du manuscrit. Ce n&rsquo;est que ces derni\u00e8res ann\u00e9es que la partie manquante a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte dans une armoire de la Biblioth\u00e8que nationale de France.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Koj\u00e8ve avait en effet envoy\u00e9 une copie de son texte \u00e0 Moscou et avait confi\u00e9 le manuscrit original \u00e0 Georges Bataille, qui travaillait \u00e0 la biblioth\u00e8que parisienne et aurait pu facilement cacher les quelque mille pages de l\u2019ouvrage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En ao\u00fbt 1945, lorsque Adorno lui demanda les <em>Th\u00e8ses sur la philosophie de l\u2019histoire<\/em> de Walter Benjamin pour les publier, Bataille \u00e9crivit une lettre \u00e0 Jean Bruno, son coll\u00e8gue biblioth\u00e9caire&#160;: \u00ab&#160;Parmi les papiers que j\u2019ai laiss\u00e9s \u00e0 la biblioth\u00e8que, il y a deux manuscrits&#160;: l\u2019un en russe, de Koj\u00e8ve, dans un grand dossier en toile&#160;; l\u2019autre en allemand, de Walter Benjamin, dans deux paquets du m\u00eame format que cette lettre, si je me souviens bien. On m\u2019a demand\u00e9 les manuscrits de Benjamin qui serviront \u00e0 une publication de ses \u0153uvres posthumes.&#160;\u00bb Peut-\u00eatre sont-ils dans mon armoire&#160;?&#160;\u00bb Dans ce cas, je vous enverrai la clef par la poste.&#160;\u00bb L\u2019astuce de l\u2019histoire et des armoires.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070697.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"536\"\n        data-pswp-height=\"800\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070697-330x493.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070697.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070697.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070697-125x187.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Photo prise par Alexandre Koj\u00e8ve lors de son voyage en France en 1962.<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Des tableaux qui sauvent\u00a0<\/h4>\n\n\n\n<p>Enfin, la R\u00e9sistance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 Marseille apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 Paris, Koj\u00e8ve avait trouv\u00e9 sa place au sein du groupe \u00ab&#160;Combat&#160;\u00bb&#160;: en tant que polyglotte, il recueillait des informations aupr\u00e8s des diff\u00e9rents milieux militaires et des diverses franges de la R\u00e9sistance. Il s&rsquo;infiltrait m\u00eame, si n\u00e9cessaire, dans les divisions ennemies.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est ce qui se produisit au Puy-en-Velay, non loin de la fronti\u00e8re entre la zone occup\u00e9e et la zone libre. Il apprend qu\u2019un r\u00e9giment de la Wehrmacht compos\u00e9 de Tatars de Crim\u00e9e se trouve l\u00e0-bas. Ces soldats avaient d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 faits prisonniers par les nazis, puis, pour sauver leur vie, ils avaient accept\u00e9 de combattre \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s. Koj\u00e8ve se convainquit qu\u2019il pouvait s\u2019infiltrer parmi eux et les persuader qu\u2019ils \u00e9taient du mauvais c\u00f4t\u00e9. Accompagn\u00e9 d&rsquo;un ami, il rejoignit donc les Tatars de culture musulmane. Nous ne savons pas si certains d&rsquo;entre eux furent s\u00e9duits par la dialectique et le travail de propagande du philosophe, mais il est certain qu&rsquo;un officier les d\u00e9non\u00e7a au commandement allemand et que les deux hommes furent imm\u00e9diatement arr\u00eat\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Leur ex\u00e9cution par fusillade devait avoir lieu le lendemain.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Face au commandant du r\u00e9giment, Koj\u00e8ve d\u00e9ploya tout son talent. Il d\u00e9couvrit que l\u2019officier nazi avait \u00e9t\u00e9 conservateur d\u2019une galerie d\u2019art \u00e0 Munich avant le d\u00e9clenchement de la guerre. Koj\u00e8ve avait fr\u00e9quent\u00e9 cette galerie \u00e0 plusieurs reprises et connaissait les tableaux qui y \u00e9taient expos\u00e9s. Il pouvait d&rsquo;ailleurs se pr\u00e9valoir d&rsquo;une parent\u00e9 avec Kandinsky, dont il \u00e9tait le neveu. Les deux hommes se mirent \u00e0 parler d\u2019art, jusqu\u2019\u00e0 ce que Koj\u00e8ve parvienne \u00e0 convaincre son interlocuteur, charg\u00e9 de d\u00e9cider de son sort, qu\u2019ils \u00e9taient tous deux des hommes de culture, qu\u2019ils comprenaient la situation et que, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison, ils pouvaient comprendre les raisons de l\u2019autre. Koj\u00e8ve fut lib\u00e9r\u00e9 et eut la vie sauve.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Le philosophe du dimanche&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<p>Comment interpr\u00e9ter l&rsquo;attitude politique de Koj\u00e8ve \u00e0 la lumi\u00e8re de ces \u00e9v\u00e9nements&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le philosophe mettait en pratique son talent de n\u00e9gociateur. Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas un hasard si c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette fonction qu\u2019il a occup\u00e9e avec beaucoup d\u2019efficacit\u00e9, de 1947 jusqu\u2019\u00e0 sa mort, au sein de l\u2019administration fran\u00e7aise.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il a pass\u00e9 les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie parmi l\u2019\u00e9lite de la diplomatie et de la haute finance mondiales, qui, selon lui, avaient remplac\u00e9 l\u2019ancienne aristocratie. \u00c0 partir de ce moment, il affirma n&rsquo;avoir de temps pour la philosophie que le dimanche, ce qui valut \u00e0 Koj\u00e8ve le surnom de \u00ab&#160;philosophe du dimanche&#160;\u00bb de la part de son ami Raymond Queneau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est dans cette optique qu&rsquo;il est possible d&rsquo;essayer d&rsquo;interpr\u00e9ter l&rsquo;attitude de Koj\u00e8ve envers la politique r\u00e9elle. Koj\u00e8ve s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 la pratique de la m\u00e9diation n\u00e9cessaire pour atteindre un objectif. Lorsqu\u2019il se pr\u00e9parait pour les grandes r\u00e9unions internationales au cours desquelles les d\u00e9l\u00e9gations devaient n\u00e9gocier les positions de leur pays, Koj\u00e8ve avait pour habitude de r\u00e9diger pas moins de trois versions diff\u00e9rentes d\u2019une m\u00eame note sur le m\u00eame sujet. L\u2019une dans une perspective marxiste, l\u2019autre dans une perspective thomiste, et la derni\u00e8re destin\u00e9e \u00e0 son sup\u00e9rieur. Selon son interlocuteur et l&rsquo;\u00e9volution de la situation, il utilisait \u00e0 sa guise l&rsquo;une des trois versions.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il en allait de m\u00eame pour les \u00e9v\u00e9nements de l\u2019histoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour des raisons que nous ne pouvons qu\u2019imaginer \u2014 peut-\u00eatre aussi pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9 personnelle \u2014, Koj\u00e8ve souhaitait jouer un r\u00f4le \u00e0 la cour du prince pendant la Seconde Guerre mondiale. Le philosophe r\u00e9sistant voulait peut-\u00eatre s\u2019infiltrer dans les rangs ennemis, jouant ainsi un double jeu. Ou peut-\u00eatre parce qu&rsquo;il voulait p\u00e9n\u00e9trer la logique du pouvoir et des dirigeants fran\u00e7ais par une sorte de virtuosit\u00e9 ironique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre hypoth\u00e8se semble toutefois plus convaincante&#160;: avec le texte de <em>La notion de l\u2019Autorit\u00e9<\/em>, Koj\u00e8ve aurait commenc\u00e9 \u00e0 esquisser la conceptualisation d&rsquo;une politique de l&rsquo;\u00c9tat. Une politique qui passait non seulement par la R\u00e9sistance, mais aussi par le r\u00e9gime de Vichy.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour comprendre pleinement l\u2019essence m\u00eame du r\u00f4le de n\u00e9gociateur que Koj\u00e8ve a jou\u00e9, sous diverses formes et de diverses mani\u00e8res, il suffit de lire une lettre de 1950 adress\u00e9e \u00e0 Leo Strauss&#160;: \u00ab&#160;L\u2019action historique conduit n\u00e9cessairement \u00e0 un r\u00e9sultat d\u00e9termin\u00e9 (donc&#160;: d\u00e9duction), mais les voies qui m\u00e8nent \u00e0 ce r\u00e9sultat sont diverses (tous les chemins m\u00e8nent \u00e0 Rome&#160;!). Le choix entre ces voies est <em>libre<\/em>, et ce choix d\u00e9termine le contenu des discours sur l\u2019action et le <em>sens <\/em>du r\u00e9sultat. En d\u2019autres termes&#160;: <em>mat\u00e9riellement<\/em>, l\u2019histoire est unique, mais l\u2019histoire racont\u00e9e peut \u00eatre tr\u00e8s vari\u00e9e, en fonction du libre choix de la mani\u00e8re d\u2019agir. Par exemple&#160;: si les Occidentaux restent capitalistes (c\u2019est-\u00e0-dire aussi nationalistes), ils seront vaincus par la Russie, et c\u2019est ainsi que s\u2019accomplira l\u2019\u00c9tat final. Si, en revanche, ils \u2018int\u00e8grent\u2019 leurs \u00e9conomies et leurs politiques (ils sont sur le point de le faire), alors ce sont eux qui peuvent <em>vaincre <\/em>la Russie. Et c\u2019est <em>ainsi <\/em>que l\u2019on parvient \u00e0 l\u2019\u00c9tat final (au m\u00eame <em>\u00c9tat universel et homog\u00e8ne<\/em>). Mais dans le premier cas, on en parlera \u00ab&#160;\u00e0 la russe&#160;\u00bb (avec Lyssenko, etc.), dans le second cas \u2018\u00e0 l\u2019europ\u00e9enne\u2019&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour comprendre pleinement cette fois-ci l\u2019attitude politique de Koj\u00e8ve, une anecdote racont\u00e9e par Pierre Hassner, \u00e9l\u00e8ve de Raymond Aron et \u00e9minent sp\u00e9cialiste de la pens\u00e9e politique, nous est d&rsquo;une grande aide.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Allan Bloom, \u00e9l\u00e8ve de Strauss, fut envoy\u00e9 de Chicago pour rencontrer Koj\u00e8ve (\u00ab&#160;Comme M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s dans <em>Faust<\/em>, il aime rencontrer les jeunes&#160;\u00bb, l\u2019avait convaincu Strauss), il fut accompagn\u00e9 par Hassner. Et depuis son bureau au minist\u00e8re du Quai d\u2019Orsay, Koj\u00e8ve donna aux deux jeunes hommes un conseil&#160;: si vous voulez comprendre la politique, vous devez lire le roman de Gilbert Keith Chesterton intitul\u00e9 <em>The Man Who Was Thursday <\/em>(<em>Le nomm\u00e9 Jeudi<\/em>).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Dans ce roman, raconte Hassner, le chef de la police londonienne, fervent partisan de l\u2019ordre et des r\u00e8gles strictes, m\u00e8ne avec \u00e9nergie la traque d\u2019une bande de sept anarchistes, qui voulaient faire sauter la capitale britannique et qui avaient chacun un pseudonyme correspondant au nom d\u2019un jour de la semaine. Il parviendra \u00e0 en arr\u00eater six, tandis que le septi\u00e8me, Jeudi, restera insaisissable. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on d\u00e9couvre que Jeudi n\u2019est autre que le chef de la police en personne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019est-ce pas l\u00e0 un bel exemple de circularit\u00e9, et d\u2019un esprit qui progresse \u00e0 travers l\u2019histoire pour se retrouver \u00e0 sa fin&#160;? Ne peut-on pas penser que Koj\u00e8ve a trouv\u00e9 s\u00e9duisant et logique de concilier les deux camps, d\u2019autant plus qu\u2019il s\u2019agissait pour lui de deux voies diff\u00e9rentes vers le m\u00eame \u00c9tat universel et homog\u00e8ne&#160;? Il se peut qu\u2019il ait \u00e9prouv\u00e9 la satisfaction supr\u00eame de s\u2019identifier au <em>Weltgeist<\/em>, \u00e0 l\u2019esprit du monde qui manipule les hommes et les peuples par la \u2018ruse de la raison\u2019 pour trouver enfin la paix dans la connaissance totale de soi.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image wp-block-image-large\"\n    data-shadow=\"false\"\n    data-use-original-file=\"false\">\n    <a\n        data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070698.jpg\"\n        class=\"inline-block gallery-item no-underline \"\n        data-pswp-width=\"640\"\n        data-pswp-height=\"429\">\n                                        <picture>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070698-330x221.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 374px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070698.jpg\"\r\n                media=\"(max-width: 989px)\" \/>\r\n                    <source\r\n                srcset=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070698.jpg\"\r\n                media=\"(min-width: 990px)\" \/>\r\n                <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/04\/0000070698-125x84.jpg\" \/>\r\n        <\/picture>\r\n                            \n                    <figcaption class=\"pswp-caption-content \">Photographie prise par Alexandre Koj\u00e8ve lors de son voyage en France en 1961. \u00a9 Nina Kousnetzoff, Biblioth\u00e8que nationale de France.<\/figcaption>\n            <\/a>\n<\/figure>\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">La r\u00e9v\u00e9lation Dimanche&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<p>Le souvenir personnel de Hassner est int\u00e9ressant, car il le relie \u00e0 la double identit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e de Koj\u00e8ve en tant qu\u2019espion du KGB. Cette histoire est certes fantaisiste, mais aussi intrigante. Cependant, il y a un point sur lequel la m\u00e9moire de Hassner fait d\u00e9faut&#160;: dans le roman de Chesterton, ce n\u2019est pas Jeudi, mais Dimanche, qui est le chef de la police.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, tous les membres du conseil anarchiste ayant pris le nom d&rsquo;un jour de la semaine sont des agents de Scotland Yard sous couverture. En fin de compte, le roman de Chesterton est un tourbillon de fausses identit\u00e9s qui m\u00e8nera \u00e0 la d\u00e9couverte que policiers et anarchistes ne font qu&rsquo;un.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Voici donc le passage clef, celui qui correspond probablement le mieux \u00e0 l\u2019affaire Koj\u00e8ve. Une fois que les agents de police d\u00e9couvrent qu\u2019ils sont chacun un jour de la semaine, ils d\u00e9cident d\u2019aller voir Dimanche&#160;:\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Nous sommes six \u00e0 aller demander \u00e0 un seul ce qu\u2019il compte faire et qui il est.\u00a0<br>\u2014 Je crois que la situation est un peu plus \u00e9trange que cela, r\u00e9torqua Syme. Nous sommes six \u00e0 aller demander \u00e0 un seul ce qu\u2019ils comptent faire et qui ils sont.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est en effet Dimanche, le chef des anarchistes, effrayant et myst\u00e9rieux, ineffable comme nul autre, qui leur r\u00e9v\u00e9lera qu&rsquo;il les avait lui-m\u00eame engag\u00e9s pour lutter contre leur propre chef.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire th\u00e9orique, biographique, politique et sp\u00e9culative de Koj\u00e8ve r\u00e9sume la profondeur et la surface du XXe si\u00e8cle. Un philosophe qui a \u00e9t\u00e9 bureaucrate, un partisan qui a \u00e9t\u00e9 conseiller de Vichy, et qui a \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9 par certains des meilleurs esprits de son si\u00e8cle, sans d\u00e9daigner les pires. Un penseur qui a d\u00e9fendu l\u2019id\u00e9e qu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019histoire, il y aurait un espace semblable \u00e0 celui du commencement&#160;: un temps lib\u00e9r\u00e9 du travail, un <em>royaume de la libert\u00e9<\/em>, o\u00f9 l\u2019on ne serait plus tyrannis\u00e9 par le travail.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tout chez Koj\u00e8ve est compliqu\u00e9, et cette pens\u00e9e d&rsquo;une fin non tyrannique, ni m\u00eame humaine, l&rsquo;est d&rsquo;autant plus. Une id\u00e9e d&rsquo;ailleurs n\u00e9e un dimanche, le seul jour o\u00f9 le fonctionnaire Koj\u00e8ve ne travaillait pas. Il \u00e9crivait des livres destin\u00e9s \u00e0 des d\u00e9couvertes posthumes, ainsi qu\u2019\u00e0 guider l\u2019action.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un profil complexe qui brille pourtant comme un cristal de l\u2019histoire du XXe si\u00e8cle, de croisement entre l\u2019Orient et l\u2019Occident \u00e0 l\u2019\u00e9poque des totalitarismes et de la Guerre froide \u2013 quand un homme flottait habilement \u00e0 la surface du rideau de fer, peut-\u00eatre prot\u00e9g\u00e9, peut-\u00eatre tr\u00e8s rus\u00e9, certainement ma\u00eetre de ce qu\u2019il pouvait dire, de ce qu\u2019il pouvait faire comprendre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En nous demandant ce qu\u2019est l\u2019<em>action politique du philosophe<\/em> et quel sens elle rev\u00eat, les \u00e9v\u00e9nements biographiques ainsi que les positions th\u00e9oriques et politiques de Koj\u00e8ve nous obligent \u00e0 un questionnement constant&#160;: comment la pens\u00e9e peut-elle prendre position par rapport \u00e0 son \u00e9poque, surtout \u00e0 un moment o\u00f9 la prolif\u00e9ration des discours et des lieux d\u2019o\u00f9 peut provenir une parole philosophique engendre l\u2019ambigu\u00eft\u00e9&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et si c\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 \u2013 dans la th\u00e9orisation d\u2019une conception radicale et au fond h\u00e9r\u00e9tique de l\u2019\u00c9tat, ou dans la recherche d\u2019un positionnement du philosophe en tant que \u00ab&#160;conseiller du roi-tyran&#160;\u00bb \u2013 que surgissait, par soustraction, l\u2019image d\u2019une philosophie capable de s\u2019adresser de mani\u00e8re provocante \u00e0 notre pr\u00e9sent&nbsp;&#160;?&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il existe des vies empreintes d\u2019une classicit\u00e9 humble, conf\u00e9r\u00e9e par le temps. D\u2019autres sont v\u00e9cues comme d\u00e9j\u00e0 parfaites. Virevoltantes et sinueuses, elles \u00e9chappent \u00e0 la norme. Et sont, par nature, vou\u00e9es \u00e0 faire d\u00e9bat.&nbsp; C\u2019est le cas de celle d\u2019Alexandre Koj\u00e8ve, qui semble tisser une intrigue philosophique. 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