{"id":328895,"date":"2026-04-24T22:51:10","date_gmt":"2026-04-24T20:51:10","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=328895"},"modified":"2026-04-28T17:39:27","modified_gmt":"2026-04-28T15:39:27","slug":"un-dimanche-avec-georges-seurat","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/un-dimanche-avec-georges-seurat\/","title":{"rendered":"Un dimanche avec Georges Seurat"},"content":{"rendered":"\n
Pour Georges Seurat, Un dimanche apr\u00e8s-midi \u00e0 l’\u00eele de la Grande Jatte <\/em>\u00e9tait l\u2019occasion de peindre la joie de vivre au soleil d\u2019une belle journ\u00e9e au bord de la Seine. <\/p>\n\n\n\n Trop facile ! <\/p>\n\n\n\n Il peint au contraire les crispations d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 industrieuse dont m\u00eame le loisir sent l\u2019ennui, les individus atones, banalis\u00e9s, atomis\u00e9s, coinc\u00e9s dans leur carcan social. Tout est clair et net jusqu\u2019\u00e0 suspendre le temps et la vie m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n Dans son agencement rigoureux, Seurat ne laisse rien au hasard : la faible perspective, les angles droits, les formes simplifi\u00e9es, g\u00e9om\u00e9tris\u00e9es, la diagonale o\u00f9 viennent se poser les \u00eatres comme des pions, la verticale des arbres, \u00e0 peine plus rigides que les humains, le bois qui s\u2019enfonce droit. Pour convaincre, il suit moins ses le\u00e7ons apprises \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Beaux-Arts qu\u2019au Mus\u00e9e du Louvre ou dans les livres scientifiques de Chevreul ou de Rood. Il y a \u00e9tudi\u00e9 la technique et compris un syst\u00e8me fond\u00e9 sur une th\u00e9orie optique de la couleur et de la lumi\u00e8re. Il a pass\u00e9 deux ans \u00e0 dessiner et \u00e0 peindre tous les matins. Sur place, il a multipli\u00e9 au crayon Cont\u00e9 les croquetons et les esquisses \u00e0 l\u2019huile \u00e0 l\u2019atelier.<\/p>\n\n\n\n Sur une toile de tr\u00e8s grand format, il divise le ton, il combine, il juxtapose des touches color\u00e9es plac\u00e9es c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te selon leurs qualit\u00e9s chimiques et lumineuses : de tr\u00e8s beaux rouges, roses, bleus, jaunes, verts\u2026 Quand on les regarde \u00e0 bonne distance, ces taches de pigments souvent purs s\u2019exaltent dans la r\u00e9tine, elles reconstituent la vibration lumineuse. Vibration ? Oui, mais pour montrer, de la fa\u00e7on la plus efficace possible, l\u2019ennui \u00e0 l\u2019\u0153uvre. <\/p>\n\n\n\n Nous sommes en 1886 et Georges Seurat a 26 ans. F\u00e9lix F\u00e9n\u00e9on voit imm\u00e9diatement dans le tableau de son ami une tapisserie monotone et patiente<\/em>. C\u2019est qu\u2019il faut \u00eatre endurant pour regarder autant de choses \u00e0 la fois : toutes les classes sociales et les g\u00e9n\u00e9rations r\u00e9unies en un m\u00eame lieu \u00e0 l\u2019\u00e9cart du centre urbain modernis\u00e9 dans cette \u00eele am\u00e9nag\u00e9e pour la d\u00e9tente. L\u2019ensemble fourmille de micro-\u00e9v\u00e9nements qu\u2019il a observ\u00e9s scrupuleusement. Car Seurat est s\u00e9rieux, il vient du milieu petit-bourgeois parisien qui donne les techniciens et les employ\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle nouvelle. Il ne veut pas \u00eatre un peintre acad\u00e9mique, un notable qui repr\u00e9senterait un monde ancien id\u00e9al ou mythologique \u2014 il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la vraie vie. <\/p>\n\n\n\n Seurat s\u2019inqui\u00e8te du cours du monde moderne qui se met en place. Il croit au progr\u00e8s social et scientifique mais du c\u0153ur m\u00eame de la modernit\u00e9, il voit l\u2019inertie devant les in\u00e9galit\u00e9s, la brutalisation, le manque de jeu dans les voiles pour les individus qu\u2019il peint flottants comme des motifs, comme des choses. Il est frappant de voir ce qui le s\u00e9pare des impressionnistes avec qui il pr\u00e9sente son tableau lors de leur dernier Salon en 1886. Du m\u00eame dimanche au bord de l\u2019eau, ils auraient tir\u00e9 la jubilation du mouvement ; lui le contraire. Alors que ses amis aiment voir se dissoudre les formes sous l\u2019effet de la lumi\u00e8re, il raidit les figures et les emp\u00eache de d\u00e9border, de dialoguer, de vivre. Il m\u00e9canise l\u2019impressionnisme. Il se refuse \u00e0 l\u2019effusion. Au risque de d\u00e9plaire et l\u2019on ne se prive pas alors de critiquer son \u0153uvre en ricanant, mais n\u2019est-ce pas une mani\u00e8re de rendre hommage \u00e0 sa fa\u00e7on de peindre comme une machine ? <\/p>\n\n\n\n \u00c0 cet \u00e9gard, il a ses raisons personnelles de voir le monde envahi par la m\u00e9canique. Toute sa jeunesse, il a d\u00fb assister au cruel spectacle offert par un p\u00e8re gri\u00e8vement bless\u00e9 \u00e0 la chasse, qui devait ajouter en les vissant toutes sortes d\u2019ustensiles \u00e0 son bras o\u00f9 manquait la main : fourchette, couteau, cuill\u00e8re. On l\u2019a bien compris, sa subjectivit\u00e9 est immense mais il se donne les moyens de refroidir son \u00e9moi. Ce Hitchcock de la peinture mourra \u00e0 31 ans, scandaleusement jeune mais assez m\u00fbr pour nous offrir une belle le\u00e7on de passion froide.<\/p>\n\n\n\n Un Dimanche apr\u00e8s-midi \u00e0 l\u2019\u00eele de la Grande Jatte<\/em> appartiendra un temps \u00e0 sa m\u00e8re qui mourra treize ans apr\u00e8s son fils ; il passera ensuite de main en main jusqu\u2019\u00e0 ce que des collectionneurs de Chicago le donnent \u00e0 l\u2019Art Institute sous r\u00e9serve de ne jamais le pr\u00eater. Sa fortune critique est pourtant immense et fait partie des \u00ab 105 \u0153uvres d\u00e9cisives de la peinture occidentale \u00bb du mus\u00e9e imaginaire de Michel Butor. Moins judicieux : pour leur publicit\u00e9, les concepteurs de la plage urbaine du Parc HTO de Toronto ont d\u00e9clar\u00e9 que le parc au bord de l\u2019eau \u00e9tait une tentative de recr\u00e9er l\u2019atmosph\u00e8re de la peinture, c\u2019est dire qu\u2019ils n\u2019avaient rien compris \u00e0 la magie noire de Seurat. <\/p>\n\n\n\n Trio infernal<\/strong><\/p>\n\n\n\n\n\n Au premier plan, \u00e0 gauche du tableau, un homme assis, d\u00e9sign\u00e9 comme un nouveau bourgeois par son habit sombre, son chapeau haut de forme, sa fine canne, autant de signes qui le distinguent de celui qui fume, couch\u00e9 \u00e0 sa gauche et qui porte une casquette, un marcel, un pantalon clair. D\u2019o\u00f9 viennent-ils ? Le premier de la Plaine Monceau ? Le second de l\u2019une de ces nouvelles banlieues parisiennes et ouvri\u00e8res en face, sur la rive droite, de Courbevoie ou d\u2019Asni\u00e8res ? Le premier est un petit patron, le second un canotier ? Et la femme tubulaire au chapeau assise entre les deux, l\u00e9g\u00e8rement en retrait, plong\u00e9e dans son ouvrage ou ses pens\u00e9es, la t\u00eate baiss\u00e9e, forc\u00e9ment, pr\u00e8s du chien noir et des choses, en deuil ? C\u2019est en tout cas la seule \u00e0 porter une robe enti\u00e8rement sombre. L\u2019\u00e9pouse du bourgeois ? Vraisemblablement. <\/p>\n\n\n\n Seurat peint-il classe contre classe ? Sans doute, pour l\u2019anarchiste qu\u2019il est et alors que son ami Signac le voit porter le \u00ab grand proc\u00e8s social qui oppose les travailleurs au capital \u00bb. Dans Le journal La R\u00e9volte<\/em> de juin 1891, il le sent percevoir de fa\u00e7on saisissante \u00ab la d\u00e9g\u00e9n\u00e9ration \u00bb d\u2019une \u00e8re de transition. <\/p>\n\n\n\n Un couple r\u00e9gulier<\/strong><\/p>\n\n\n\n\n\n Au premier plan \u00e0 droite du tableau se prom\u00e8ne un couple dont la raideur finit par amuser. Les formes d\u00e9coup\u00e9es g\u00e9om\u00e9triquement, les habits moulant \u00e9troitement les corps, la r\u00e9serve extr\u00eame des gestes : tout sent l\u2019affectation selon le critique Paul Adam qui voit chez ces deux-l\u00e0 une fa\u00e7on de singer le cant<\/em> britannique en posant comme on posait pour les peintres du XVe<\/sup> si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n Les choses ajoutent \u00e0 leur allure m\u00e9canique : la canne pour l\u2019un, l\u2019ombrelle pour l\u2019autre accusent leur statut de marionnette dans un jeu bloqu\u00e9 uniquement contrari\u00e9 par les petits animaux qui les pr\u00e9c\u00e8dent. Le peintre a pu s\u2019amuser du singe qui fait le dos rond en rappelant la forme exag\u00e9r\u00e9ment prononc\u00e9e du post\u00e9rieur de la femme qui porte l\u2019une de ces robes \u00e0 grande armature encore \u00e0 la mode \u00e0 l\u2019\u00e9poque. <\/p>\n\n\n\n Cette union publique est sauve mais \u00e0 quel prix ? Tout retient l\u2019homme et la femme en esclavage. Ils sont \u00e9trangers l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Aucune expression n\u2019est d\u00e9celable sur leur visage ou dans leurs gestes. Aucun signe d\u2019humanit\u00e9, de d\u00e9sir, d\u2019all\u00e9gresse. Ils respirent l\u2019ennui et la contrainte du couple bourgeois oblig\u00e9 de se montrer ensemble le dimanche. <\/p>\n\n\n\n Les deux soldats <\/strong><\/p>\n\n\n\n\n\n Dans le dernier tiers \u00e0 gauche du tableau, deux soldats en uniforme bleu et rouge se prom\u00e8nent. <\/strong>De dos, ils longent la Seine comme des marionnettes de bois dress\u00e9es dans l\u2019espace et dont la raideur est accentu\u00e9e par le v\u00eatement impeccable, les toques, les galons. Le critique Alfred Paulet voit l\u2019artiste leur attribuer les gestes automatiques des \u00ab soldats de plomb qui se d\u00e9placent sur des cases r\u00e9glement\u00e9es \u00bb. <\/p>\n\n\n\n L\u2019un porte une coiffe fonc\u00e9e, l\u2019autre claire mais ils forment un seul corps. Ils sont cousus ensemble comme \u00e0 la guerre de 1870 o\u00f9 l\u2019on se battait le plus serr\u00e9 possible. Mais depuis la d\u00e9faite de la France contre la Prusse ? Ils font partie de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise mais \u00e0 quoi pensent-ils ? \u00c0 la revanche ? <\/p>\n\n\n\n Et Seurat ? Veut-il faire allusion au g\u00e9n\u00e9ral Boulanger dont c\u2019est alors l\u2019heure de gloire, en 1886, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 il finit son tableau ? Ce ministre de la Guerre est acclam\u00e9 lors du d\u00e9fil\u00e9 annuel du 14 juillet \u00e0 Longchamp, et voil\u00e0 peut-\u00eatre le sujet de conversation de ces deux soldats en goguette.<\/p>\n\n\n\n
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