{"id":99002,"date":"2021-02-03T13:00:01","date_gmt":"2021-02-03T12:00:01","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=99002"},"modified":"2021-02-03T14:28:35","modified_gmt":"2021-02-03T13:28:35","slug":"daniel-arroyo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/02\/03\/daniel-arroyo\/","title":{"rendered":"\u00ab Les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile font partie de la solution \u00bb, une conversation avec le Ministre du d\u00e9veloppement social argentin"},"content":{"rendered":"\n
Il est clair qu’en Argentine, il y a un probl\u00e8me de revenus et que la garantie d’une base de revenus est une condition pour reconstruire un syst\u00e8me social plus \u00e9galitaire. Cela peut \u00eatre vu de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. Le point d’arriv\u00e9e pour moi est un revenu citoyen universel. Jusqu\u2019\u00e0 celui-ci, il existe de nombreux points interm\u00e9diaires qui permettraient d\u2019\u00e9tablir une base de revenus pour une partie consid\u00e9rable de la soci\u00e9t\u00e9. Mon point de vue qui, pour l’essentiel, est partag\u00e9 par la CEPALC et les Nations unies, s’inscrit dans un d\u00e9bat actuel en Am\u00e9rique latine. Je vois que des pays comme l’Allemagne et l’Espagne vont dans cette direction, tout comme Isra\u00ebl. Il n’est pas possible de reconstruire le tissu social sans garantie de revenus de base. <\/p>\n\n\n\n
Cependant, c’est l\u00e0 que, pour moi, les chemins conceptuels et th\u00e9oriques se s\u00e9parent des chemins pratiques. Le cheminement conceptuel et th\u00e9orique dont je suis issu consid\u00e8re ce type de revenu comme un droit, qui ne devrait pas avoir de contrepartie. Il s’agit pour l’\u00c9tat de garantir une base de revenus. Chaque citoyen, en tant que citoyen, a acc\u00e8s \u00e0 un certain niveau de droits. Qu’est-ce que j\u2019ai appris ces derniers temps ? En tant que Ministre de D\u00e9veloppement Social de la province de Buenos Aires, j’ai appris qu’il n’y a pas de politique sociale sans consensus avec la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble. Il n’y a pas de politique sociale durable sans un large consensus g\u00e9n\u00e9ral, au-del\u00e0 des personnes qui en b\u00e9n\u00e9ficient. Et cela m’am\u00e8ne \u00e0 un point cl\u00e9 : il n’y a pas de politique sociale possible en Argentine sans contrepartie li\u00e9e au travail, car il n’y a tout simplement pas de consensus \u00e0 ce sujet. Je laisse donc de c\u00f4t\u00e9, pour un moment, le c\u00f4t\u00e9 conceptuel et j’essaie de fusionner ces deux choses. En Argentine, une base de revenu est requise. Cette base de revenus, pour qu\u2019elle soit socialement acceptable, n\u00e9cessite une certaine forme de compensation de la part de la soci\u00e9t\u00e9 en termes de travail. Nous allons donc dans cette direction, en cherchant \u00e0 mettre en place des m\u00e9canismes permettant de g\u00e9n\u00e9rer une base de revenus aussi large que possible, qui propose des t\u00e2ches communautaires comme prestation de travail, dans un cadre qui permet de lier concr\u00e8tement les gens au monde du travail.<\/p>\n\n\n\n Il n’y a pas de politique sociale durable sans un large consensus g\u00e9n\u00e9ral, au-del\u00e0 des personnes qui en b\u00e9n\u00e9ficient. Et cela m’am\u00e8ne \u00e0 un point cl\u00e9 : il n’y a pas de politique sociale possible en Argentine sans contrepartie li\u00e9e au travail, car il n’y a tout simplement pas de consensus \u00e0 ce sujet.<\/p>Daniel Arroyo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Nous avons mis en place un programme, Potenciar Trabajo<\/em>, (\u00ab Favoriser le travail \u00bb) qui implique que les gens re\u00e7oivent la moiti\u00e9 du salaire minimum et que les gens soient li\u00e9s au travail. En ce sens, nous avons essay\u00e9 de fusionner trois cadres th\u00e9oriques : le revenu citoyen universel, le revenu de base li\u00e9 au travail et le travail \u00e0 forte intensit\u00e9 de main-d’\u0153uvre. Et l\u00e0, nous observons cinq secteurs productifs \u00e0 forte intensit\u00e9 de main-d’\u0153uvre dans l\u2019Argentine r\u00e9elle : la construction, la production alimentaire, l’activit\u00e9 textile, l’\u00e9conomie du care<\/em> et celle du recyclage. La question des syst\u00e8mes de soins fait partie d\u2019un grand d\u00e9bat en Am\u00e9rique latine et dans les pays europ\u00e9ens. Nous abordons \u00e9galement la question de la pauvret\u00e9 structurelle, car une grande partie de la construction est li\u00e9e aux quartiers populaires et \u00e0 leur formalisation et leur am\u00e9lioration in situ<\/em> (urbanizaci\u00f3n<\/em> en Argentine). Nous nous dirigeons vers un revenu de base le plus large possible. Je souhaite qu’il soit universel, mais objectivement, les conditions fiscales en Argentine ne sont pas aujourd\u2019hui r\u00e9unies pour le faire. Sur cette base, nous \u00e9tendons donc ce programme. Il y a eu une politique d’urgence, l\u2019Ingreso Familiar de Emergencia<\/em> (IFE) <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui a permis de soutenir 9 millions de personnes pendant la pand\u00e9mie. Aujourd’hui, nous \u00e9largissons le programme Potenciar Trabajo<\/em>, un m\u00e9canisme gr\u00e2ce auquel la sortie de la crise se fait par le travail et la reconstruction de la mobilit\u00e9 sociale ascendante. <\/p>\n\n\n\n Il me semble que l’Am\u00e9rique latine a trois axes qui la diff\u00e9rencient, en mati\u00e8re sociale, des mod\u00e8les europ\u00e9ens. Le premier est le niveau d’informalit\u00e9 du travail. Il est impossible de comprendre le march\u00e9 du travail latino-am\u00e9ricain, le fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 dans notre r\u00e9gion, sans comprendre l’existence d’un taux d’informalit\u00e9 du travail de 40 % -un chiffre qui date d\u2019avant la pand\u00e9mie-. En Argentine, l’informalit\u00e9 du travail est une nouveaut\u00e9 relative dont ses origines remontent au milieu des ann\u00e9es soixante-dix. Historiquement, l’Argentine \u00e9tait le pays d’Am\u00e9rique latine dont les indicateurs \u00e9taient les plus proches de ceux de l’Europe en ce qui concerne le niveau de formalisation du travail. La deuxi\u00e8me est la pauvret\u00e9 structurelle. Il est clair que les mod\u00e8les europ\u00e9ens, ou le mod\u00e8le nord-am\u00e9ricain, pr\u00e9sentent des niveaux de pauvret\u00e9 importants. Cependant, l’id\u00e9e d\u2019une pauvret\u00e9 structurelle, c’est-\u00e0-dire que quelqu’un est pauvre, que ses parents \u00e9taient pauvres, comme l’\u00e9taient ses grands-parents, que la pauvret\u00e9 est interg\u00e9n\u00e9rationnelle et croise des probl\u00e8mes d’infrastructure et de logement, de travail et d’\u00e9ducation, est une particularit\u00e9 de notre r\u00e9gion. Troisi\u00e8mement, il y a l’\u00e9conomie sociale ou populaire qui, bien qu’ayant sa tradition europ\u00e9enne et fran\u00e7aise, a \u00e9t\u00e9 beaucoup r\u00e9fl\u00e9chie en Am\u00e9rique latine, o\u00f9 elle recoupe la question du travail ind\u00e9pendant et de la survie. Il s’agit de nombreuses personnes qui g\u00e9n\u00e8rent leur propre travail, ce qui explique, en partie, la mani\u00e8re dont les crises sont amorties non seulement en Argentine, mais aussi dans la r\u00e9gion. Ces trois caract\u00e9ristiques font que le fonctionnement du mod\u00e8le latino-am\u00e9ricain est diff\u00e9rent de celui des mod\u00e8les europ\u00e9ens, qui connaissent la pauvret\u00e9, l’informalit\u00e9 du travail, l’\u00e9conomie sociale, mais dans des volumes et des caract\u00e9ristiques diff\u00e9rents de ceux de l’Argentine et de l’Am\u00e9rique latine. Il est n\u00e9cessaire de prendre en compte ces trois dimensions pour tenter d’interpr\u00e9ter les diff\u00e9rences et les similitudes entre les mod\u00e8les. <\/p>\n\n\n\n Les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile voient celles et ceux que personne ne voit et que la politique voit tr\u00e8s peu. Ceci est un premier fait important. Ils ont appris sur diff\u00e9rentes dimensions ce que signifie g\u00e9rer avec un certain budget, avec certaines ressources.<\/p>Daniel Arroyo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comment je vois le syst\u00e8me europ\u00e9en de protection sociale et comment le concevoir diff\u00e9remment ? Il me semble que, dans un premier temps, ce syst\u00e8me, avec les difficult\u00e9s qu’il a connues ces derni\u00e8res ann\u00e9es, b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un niveau de formalisation du travail beaucoup plus \u00e9lev\u00e9, du moins c\u2019est clairement le cas pour le syst\u00e8me fran\u00e7ais. Il y a donc une diff\u00e9rence importante. Dans notre cas, nous devons cr\u00e9er des conditions pour passer de l’informalit\u00e9 \u00e0 la formalit\u00e9. Nous avons cr\u00e9\u00e9 un registre des travailleurs de l’\u00e9conomie populaire. Ce registre permet de se formaliser, de devenir auto-entrepreneur, ind\u00e9pendant, de pouvoir facturer. Ils sont formalis\u00e9s, ils sont enregistr\u00e9s, ils peuvent produire et vendre en facturant et, en outre, ils sont exempt\u00e9s de paiement pendant 24 mois. C’est un m\u00e9lange de ce que je consid\u00e8re comme le mod\u00e8le italien, en termes de soutien aux petits entrepreneurs pendant une certaine p\u00e9riode. De plus, nous g\u00e9n\u00e9rons la bancarisation de la population qui est sous le programme Potenciar Trabajo<\/em>. Ce sont des b\u00e9n\u00e9ficiaires des plans sociaux qui, pendant des ann\u00e9es, ont re\u00e7u des allocations par l’interm\u00e9diaire du Banco Naci\u00f3n<\/em>, mais qui n’avaient pas de compte, mais plut\u00f4t une carte de retrait -le compte appartenant au Minist\u00e8re. Nous avons apport\u00e9 un changement qui est conceptuel, mais aussi pratique. Nous avons transform\u00e9 tout le syst\u00e8me en cr\u00e9ant des comptes bancaires au nom des gens. Cela leur permet d’acc\u00e9der \u00e9ventuellement au cr\u00e9dit et d’augmenter leurs revenus. Les personnes qui travaillent et qui sont pay\u00e9es par ch\u00e8que ou par virement peuvent d\u00e9sormais le faire avec leur propre compte. L’id\u00e9e est de mettre en place un syst\u00e8me dans lequel le revenu de base compl\u00e8te d\u2019autres revenus. Et, contrairement \u00e0 ce que je comprends comme le mod\u00e8le europ\u00e9en de protection sociale, nous passons ainsi de l’informalit\u00e9 \u00e0 la formalit\u00e9, en d\u00e9veloppant un syst\u00e8me dans lequel nous g\u00e9n\u00e9rons des m\u00e9canismes de bancarisation sans frais et en \u00e9largissant les possibilit\u00e9s d’emploi.<\/p>\n\n\n\n Tout cela r\u00e9cup\u00e8re une partie de la tradition du p\u00e9ronisme qui, au fond, repose sur l’id\u00e9e que gouverner implique d\u2019abord de g\u00e9n\u00e9rer du travail. Celui-ci construit une id\u00e9e qui est essentielle pour nous : il est n\u00e9cessaire de reconstruire la mobilit\u00e9 sociale ascendante. Ma t\u00e2che en tant que ministre est de cr\u00e9er un ensemble de politiques pour am\u00e9liorer la situation sociale et pour reconstruire un chemin de mobilit\u00e9 sociale ascendante, c’est-\u00e0-dire qu’une personne qui travaille et \u00e9tudie puisse am\u00e9liorer ses conditions de vie en Argentine. Et nous g\u00e9n\u00e9rons des m\u00e9canismes o\u00f9 nous croisons l’\u00e9conomie populaire, le revenu universel, les politiques publiques et les am\u00e9liorations en termes d’infrastructures et de logement. C’est un sch\u00e9ma r\u00e9el et pratique, que je consid\u00e8re \u00e9galement comme une voie qui nous permet de g\u00e9n\u00e9rer un consensus social et qui, en outre, permet effectivement \u00e0 une partie importante de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019am\u00e9liorer leurs conditions de vie.<\/p>\n\n\n\n Il y a quelque chose qui se passe aussi dans les mod\u00e8les europ\u00e9ens : le d\u00e9bat sur la question de savoir s’il y a des gens qui travaillent et des gens qui ne travaillent pas, ou s’il y a des gens qui re\u00e7oivent des allocations de l’\u00c9tat et des gens qui n’en re\u00e7oivent pas. C’est un d\u00e9bat tr\u00e8s pr\u00e9sent en Am\u00e9rique latine. En fait, certains acteurs de la r\u00e9gion ont remport\u00e9 des \u00e9lections en construisant cette id\u00e9e qui consiste \u00e0 mettre fin au syst\u00e8me permettant \u00e0 des personnes de b\u00e9n\u00e9ficier de plans sociaux ou de recevoir des allocations de l’\u00c9tat. Je pense que la pand\u00e9mie a r\u00e9duit cette tension, qui est aujourd’hui moins pertinente. Cette prise de conscience a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s importante en Argentine, o\u00f9, au cours du deuxi\u00e8me trimestre de l’ann\u00e9e, le produit int\u00e9rieur brut a chut\u00e9 de 19 points et la pauvret\u00e9 est arriv\u00e9e \u00e0 47 %. L’\u00c9tat a aid\u00e9 le secteur formel, en payant une partie de leurs salaires, en leur accordant des pr\u00eats \u00e0 taux z\u00e9ro et en soutenant les entreprises. Il me semble que la tension habituelle structur\u00e9e autour de ce d\u00e9bat est encore pr\u00e9sente en Am\u00e9rique latine et en Argentine, mais elle a perdu de sa pertinence. Nous sommes en mesure de construire un nouveau paradigme. Nous sommes en train de construire un consensus, avec le monde acad\u00e9mique, avec diff\u00e9rents points de vue qui proposent de faire plus de ce qui est en train d\u2019\u00eatre fait, mais il me semble que nous construisons une base pour un nouveau d\u00e9bat et un nouveau paradigme.<\/p>\n\n\n\n Mon opinion est que l\u2019urbanizaci\u00f3n<\/em> des quartiers populaires est en train de devenir une deuxi\u00e8me politique d’\u00c9tat. Premi\u00e8rement, parce qu’elle vient clairement du bas vers le haut.<\/p>Daniel Arroyo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il me semble que les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile dont nous parlons – les mouvements sociaux – sont aujourd\u2019hui de troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration et il est n\u00e9cessaire de comprendre leur processus. En Argentine, les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration ont \u00e9t\u00e9 li\u00e9es aux droits de l’homme et \u00e0 la consolidation de la d\u00e9mocratie, avec des actions en termes de visibilit\u00e9 de ce que personne ne voyait pas par rapport \u00e0 la r\u00e9pression. Une deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, ayant connu un processus de complexification dans les ann\u00e9es 90, mais qui s’\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e consid\u00e9rablement, \u00e9tait structur\u00e9e autours des th\u00e9matiques telles que l’environnement ou la questions des utilisateurs et des consommateurs. Ces organisations ont install\u00e9 des sujets de d\u00e9bat issus des secteurs moyens et des plus d\u00e9favoris\u00e9s, et ont r\u00e9ussi \u00e0 avoir plus de repr\u00e9sentation ou plus de l\u00e9gitimit\u00e9 que les partis politiques eux-m\u00eames. Ils ont utilis\u00e9 une partie du programme historique des partis – nos partis ont \u00e9t\u00e9 historiquement plus mouvementiels : les questions environnementales, \u00e9conomiques et sociales \u00e9taient trait\u00e9es par le p\u00e9ronisme ou par le radicalisme – et int\u00e9graient une dimension que la politique n’int\u00e9grait pas. <\/p>\n\n\n\n\n\n L’Argentine a connu une tr\u00e8s forte r\u00e9cession entre 1998 et 2002, avec un taux de pauvret\u00e9 de 57 % et un taux de ch\u00f4mage de 28 % au moment le plus critique. Depuis le milieu des ann\u00e9es 1990, des organisations qui repr\u00e9sentent ceux qui n’ont pas d’emploi formel sont apparues. Il y a eu deux types de mouvements : ceux des travailleurs de l’\u00c9tat qui critiquaient l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et ceux structur\u00e9s autour des repr\u00e9sentations, devenues tr\u00e8s fortes par la suite, de ceux qui n’avaient m\u00eame pas d’emploi. Celui-ci sera plus tard conceptualis\u00e9 comme l’\u00e9conomie populaire, mais il s’agit de la repr\u00e9sentation des invisibles, de ceux que personne ne voit, de ceux qui ont des difficult\u00e9s et de ceux qui ont des changas<\/em> (petits boulots) ou un travail informel. Ce secteur, lors du gouvernement de N\u00e9stor Kirchner, c’est-\u00e0-dire la premi\u00e8re \u00e9tape du kirchnerisme, est reconnu. \u00c0 l’\u00e9poque, j’\u00e9tais vice-ministre du D\u00e9veloppement Social. Ce secteur interagit avec le gouvernement et g\u00e9n\u00e8re des politiques. C’est un contexte de forte croissance \u00e9conomique, jusqu’en 2009, dont la sortie passe en grande partie par la cr\u00e9ation d’emplois. Il conna\u00eet des hauts et des bas avec le gouvernement de Cristina Kirchner, avec la crise de 2009, en 2011, en 2015, puis il est confront\u00e9 \u00e0 une double logique sous le gouvernement Macri : de r\u00e9sistance, d’une part, avec l’apparition des marches, des revendications, des prises de rue massives, non plus seulement comme des barrages et, d’autre part, de grande interaction avec le gouvernement, en termes de g\u00e9n\u00e9ration de m\u00e9canismes pour \u00e9tendre la couverture sociale. Cela a conduit \u00e0 la sanction de lois, dont la loi d’urgence sociale, \u00e0 laquelle j’ai particip\u00e9, qui a fini par int\u00e9grer et reconna\u00eetre l’\u00e9conomie sociale et populaire comme une dimension \u00e0 part enti\u00e8re. Sans faire partie de l’administration publique, ce secteur a une interaction permanente avec certains secteurs du gouvernement de Macri, les plus perm\u00e9ables. Pas le noyau dur de l’administration, qui \u00e9tait du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019augmentation de la tarification des services publics, de la r\u00e9forme des retraites, d’un ajustement tr\u00e8s profond, mais plut\u00f4t avec une partie qui interagissait avec d\u2019autres secteurs. Il me semble que, dans ce sens, les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile apprennent aussi \u00e0 interagir avec l’\u00c9tat, ce qu’elles ne savaient pas faire n\u00e9cessairement. Elles apprennent les tenants et aboutissants, les circuits de l’\u00c9tat, la gestion, la pr\u00e9sentation des projets, et ils font partie de la r\u00e9sistance, tout cela \u00e0 la fois. <\/p>\n\n\n\n Ce n’est pas tant la grieta<\/em> de la politique – d’un parti ou d’un autre – qui m’inqui\u00e8te, mais plut\u00f4t la fracture sociale. Lorsque je parle de surmonter la grieta<\/em>, mon principal objectif est de mettre en place des politiques de consensus social.<\/p>Daniel Arroyo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n J’arrive au gouvernement avec une id\u00e9e tr\u00e8s claire : les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile font partie de la solution. Il n’y a pas de solution \u00e0 la probl\u00e9matique sociale sans un r\u00f4le actif de la part des organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile. En termes g\u00e9n\u00e9raux, les organisations sont arriv\u00e9es \u00e0 la m\u00eame conclusion au cours des quatre ann\u00e9es du gouvernement pr\u00e9c\u00e9dent, lors du processus \u00e9lectoral qui a conduit Alberto Fern\u00e1ndez \u00e0 la pr\u00e9sidence et Cristina Kirchner \u00e0 la vice-pr\u00e9sidence. Dans notre administration, nous avons fait en sorte que la dimension de l’\u00e9conomie populaire se d\u00e9veloppe consid\u00e9rablement. Nous avons cr\u00e9\u00e9 le programme Potenciar Trabajo<\/em> pour faire cro\u00eetre tr\u00e8s fortement cette dimension, avec le registre et beaucoup des questions dont je vous ai parl\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Aujourd’hui, nous d\u00e9veloppons une deuxi\u00e8me dimension qui nous est parvenue au minist\u00e8re : l\u2019urbanizaci\u00f3n<\/em> des quartiers populaires (villas<\/em>, barrios<\/em> et asentamientos<\/em>). Aujourd’hui, nous sommes en train de lui donner une dynamique tr\u00e8s forte. Dans la pratique, elle est en plein essor depuis un mois. C\u2019est l\u2019\u00e9laboration programmatique de ce qui stipule une loi que j’ai vot\u00e9e en tant que d\u00e9put\u00e9 de l’opposition et qui est essentiellement le fruit du travail des organisations : un registre des quartiers populaires qui a permis de recenser 4 400 quartiers et 4 millions d’Argentins habitant sous des conditions de surpeuplement, sans eau et sans services de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9. Un m\u00e9canisme de fid\u00e9icommis a \u00e9t\u00e9 mis en place. <\/p>\n\n\n\n Et il y a une troisi\u00e8me dimension pour laquelle les organisations ont de grandes attentes, mais qui n’est pas dans notre minist\u00e8re : l’agriculture familiale, tout ce qui est en lien, en partie, au retour \u00e0 la campagne<\/a>, \u00e0 la production d’aliments avec d’autres caract\u00e9ristiques, au fait de repenser le territoire de l’agriculture familiale. Deux de ces dimensions sont tr\u00e8s fortes dans notre minist\u00e8re, l’une d’elles que nous avons beaucoup fait cro\u00eetre – l’\u00e9conomie sociale – et l’autre nous avons eu une tr\u00e8s forte dynamique le mois dernier. La troisi\u00e8me n’est pas dans notre minist\u00e8re, mais elle fait partie d’un axe important.<\/p>\n\n\n\n Les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile voient celles et ceux que personne ne voit et que la politique voit tr\u00e8s peu. Ceci est un premier fait important. Ils ont appris sur diff\u00e9rentes dimensions ce que signifie g\u00e9rer avec un certain budget, avec certaines ressources. Il existe un revenu universel de base. Nous avons ceci et nous le guidons vers ici. C\u2019est pareil pour l’\u00e9conomie sociale. Nous voulons aller dans cette direction. Nous avons donc pris cinq mesures. Nous avons tous appris \u00e0 g\u00e9rer. Nous avons tous appris que l’arbre ne couvre pas la for\u00eat et que la cl\u00e9 est d’aller dans la bonne direction. Je crois qu’au milieu de la pand\u00e9mie, au milieu de 11 millions de personnes recevant une aide alimentaire et l\u2019assistancialisme \u00e9tant tr\u00e8s fort, nous n’avons pas perdu notre cap et nous avons march\u00e9 vers celui-ci. <\/p>\n\n\n\n Tous ceux d’entre nous qui doivent gouverner dans le cadre de la pand\u00e9mie, nous serons jug\u00e9s sur l’ampleur des changements structurels que nous aurons r\u00e9alis\u00e9s.<\/p>Daniel Arroyo<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Quelle serait la relation avec le syst\u00e8me politique que les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile ont consolid\u00e9 ? Avec la soci\u00e9t\u00e9, il me semble qu’en dehors des discours tr\u00e8s extr\u00eames qui cherchent \u00e0 les diaboliser comme faisant partie du probl\u00e8me, ils construisent aussi des m\u00e9canismes qui contribuent aux solutions. \u00c0 mon avis, en Am\u00e9rique latine, les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile font partie de la solution. Leur relation avec l’\u00c9tat leur donne des maux de t\u00eate et des tensions, mais ils apprennent aussi \u00e0 g\u00e9rer tout \u00e7a. Une chose qui se passe aujourd’hui en Argentine – et je la suivrais de pr\u00e8s dans un avenir proche – est qu’il y a une fragmentation : de nouvelles repr\u00e9sentations, plus petites, plus locales, apparaissent et nous devrons voir comment elles \u00e9voluent, en partie parce que la dynamique de participation dans l’\u00c9tat, de gestion, s’est consolid\u00e9e. Cela g\u00e9n\u00e8re, au moins, de nouveaux points de vue et de nouvelles fa\u00e7ons d’interagir \u00e0 l’avenir, \u00e0 mesure que la repr\u00e9sentation des organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile elles-m\u00eames se fragmente de plus en plus. <\/p>\n\n\n\nEst-il possible de rendre soutenable le financement d’un syst\u00e8me de protection sociale \u00ab <\/strong> \u00e0 l’europ\u00e9enne \u00bb bas\u00e9 sur une re-conceptualisation du travail, adapt\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du march\u00e9 de l’emploi latino-am\u00e9ricain ? En tant qu’universitaire et homme politique, consid\u00e9rez-vous qu\u2019il y a une r\u00e9flexion th\u00e9orique et pratique sur un \u00e9ventuel changement de paradigme en termes de conception de l’\u00c9tat, de la protection sociale et du travail ? Ou bien, croyez-vous qu\u2019aussi bien la classe dirigeante argentine – qu’elle soit issue du p\u00e9ronisme ou des secteurs de l’opposition – que le monde acad\u00e9mique ou la coop\u00e9ration internationale reposent encore sur des grilles de lecture obsol\u00e8tes ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
En raison de ce que vous soulignez sur l\u2019exploitation de la division entre ceux qui re\u00e7oivent des allocations ou pas, ceux qui travaillent ou pas, en Europe, mais aussi au sein du progressisme \u00ab social-d\u00e9mocrate \u00bb latino-am\u00e9ricain, il y a une certaine r\u00e9ticence envers les organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civil<\/a><\/strong>e<\/strong><\/a>, parce qu\u2019elles seraient l’expression des incapacit\u00e9s d’un \u00c9tat qui se veut \u00ab fort \u00bb, ou parce qu’elles seraient une \u00e9tape n\u00e9cessaire au d\u00e9veloppement des m\u00e9canismes client\u00e9laires et de cooptation. Comment voyez-vous ce type de r\u00e9flexions ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Quel est, selon vous, le r\u00f4le des organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile dans les syst\u00e8mes politiques latino-am\u00e9ricains ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
En 2018, face \u00e0 la pression des organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile dans la rue et gr\u00e2ce aux conversations entre celles-ci et certains membres du dernier gouvernement, comme Carolina Stanley, votre pr\u00e9d\u00e9cesseure, et Mario Quintana, chef de cabinet adjoint, la loi f\u00e9d\u00e9rale d’int\u00e9gration socio-urbaine a \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9e, consid\u00e9r\u00e9e aujourd’hui par vous comme un pilier fondamental de la politique sociale. Alors que vous avez travaill\u00e9 pour l’unit\u00e9 du p\u00e9ronisme lors des \u00e9lections de 2019, <\/strong>vous avez \u00e9t\u00e9 vu dans quelques quartiers populaires de la ville autonome de Buenos Aires avec des jeunes fonctionnaires du macrisme<\/strong><\/a> et avez d\u00e9fendu la position qui cherche \u00e0 \u00ab surmonter la grieta<\/em> \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Pensez-vous que cela soit possible parmi les diff\u00e9rents fonctionnaires et anciens fonctionnaires travaillant sur des questions de d\u00e9veloppement social ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n