{"id":98440,"date":"2021-01-29T12:24:40","date_gmt":"2021-01-29T11:24:40","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=98440"},"modified":"2021-01-29T12:27:21","modified_gmt":"2021-01-29T11:27:21","slug":"conversation-avec-jul-bd","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/01\/29\/conversation-avec-jul-bd\/","title":{"rendered":"\u00ab Les vrais humoristes, ce sont les moralistes \u00bb, une conversation avec Jul"},"content":{"rendered":"\n
Les deux \u00e0 la fois. Lucky Luke, c\u2019est en m\u00eame temps un personnage, un univers et une sorte de sensation un peu diffuse. Je m\u2019int\u00e9resse surtout aux s\u00e9ries qui sont ultra-patrimoniales et disent quelque chose m\u00eame aux personnes qui ne les lisent pas. Aujourd\u2019hui, le nom \u00ab Lucky Luke \u00bb est connu par quasiment 100 % de la population fran\u00e7aise. Cela fournit un univers coh\u00e9rent, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel on peut s\u2019\u00e9battre avec une grande libert\u00e9. Dans les reprises de s\u00e9ries de ce type, certains d\u00e9cident de faire fructifier cette poule aux \u0153ufs d\u2019or, en sachant que quel que soit le sujet trait\u00e9, l\u2019album se vendra de fa\u00e7on automatique. Dans ce cas, il s\u2019agit donc de cultiver le c\u00f4t\u00e9 le plus vintage<\/em> possible \u2013 c\u2019est par exemple ce choix qu’ont fait les auteurs du dernier Blake et Mortimer<\/em>. \u00c0 l\u2019inverse, Lucky Luke<\/em> avait d\u00e8s l\u2019origine la caract\u00e9ristique de se lire \u00e0 plusieurs niveaux : il s\u2019agit moins d\u2019action et d\u2019aventure que d\u2019humour, ce qui implique d\u2019embl\u00e9e une distance, un pas de c\u00f4t\u00e9. Reprendre une telle s\u00e9rie n\u2019a donc de sens que si on touche aussi \u00e0 des choses qui sont ext\u00e9rieures \u00e0 la s\u00e9rie elle-m\u00eame et ont un \u00e9cho dans notre pr\u00e9sent. Pour ma part, je n\u2019aurais pas accept\u00e9 de reprendre Lucky Luke<\/em> s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi de faire uniquement une resuc\u00e9e vintage<\/em> et commerciale. Il fallait que ce soit un Lucky Luke<\/em> d\u2019aujourd\u2019hui, tout en gardant les fondamentaux \u2013 les personnages, l\u2019univers, etc.<\/p>\n\n\n\n Pour cela, j\u2019exploite principalement deux pistes. D\u2019abord, l\u2019enracinement dans un contexte historique. C\u2019est un ressort classique de Lucky Luke<\/em>, o\u00f9 l\u2019on croise l\u2019apparition du t\u00e9l\u00e9graphe, la construction du chemin de fer, ou des personnages r\u00e9els comme Billy the Kid ou Calamity Jane. Cela donne \u00e0 la fois de la profondeur et de la texture \u00e0 un sujet de fiction. Je cherche \u00e0 pousser cela plus loin, avec la conviction personnelle, en tant qu\u2019historien, que la fin de XIXe si\u00e8cle aux \u00c9tats-Unis est le creuset de toute notre modernit\u00e9. On le voit aussi bien dans les inventions techniques que dans l\u2019\u00e9volution des m\u0153urs et des comportements sociaux : la publicit\u00e9, la technologie, les comportements sociaux, nous sommes les enfants de cette \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, le nom \u00ab Lucky Luke \u00bb est connu par quasiment 100 % de la population fran\u00e7aise. Cela fournit un univers coh\u00e9rent, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel on peut s\u2019\u00e9battre avec une grande libert\u00e9.<\/p>Jul<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est flagrant avec le dernier album de Lucky Luke que j\u2019ai fait. En voyant ce qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 dans les derni\u00e8res semaines aux \u00c9tats-Unis<\/a>, on voit que ce que j\u2019avais pu mettre en sc\u00e8ne en repr\u00e9sentant le Sud et les dichotomies sociales qui le traversent a un \u00e9cho direct avec ce qu\u2019on voit aujourd\u2019hui. L\u2019enjeu est donc de tenir une certaine justesse historique \u2013 tout en \u00e9tant fantaisiste \u2013 et de faire que la BD nous ouvre les yeux sur notre propre actualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n On retrouve aussi ici la vocation initiale de la grande BD franco-belge, qui \u00e9tait d\u2019instruire en s\u2019amusant. Le fait de ne pas donner \u00e0 lire un spectacle purement gratuit mais d\u2019apporter une forme d\u2019instruction, voire des connaissances, sous couvert de l\u2019humour, c\u2019est une recette que je tiens \u00e0 maintenir.<\/p>\n\n\n\n Le fait de ne pas donner \u00e0 lire un spectacle purement gratuit mais d\u2019apporter une forme d\u2019instruction, voire des connaissances, sous couvert de l\u2019humour, c\u2019est une recette que je tiens \u00e0 maintenir.<\/p>Jul<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Lucky Luke<\/em>, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une parodie de westerns hollywoodiens, donc un produit tertiaire. De la r\u00e9alit\u00e9 du far west<\/em>, Hollywood avait d\u00e9j\u00e0 fait une adaptation tr\u00e8s sc\u00e9naris\u00e9e et tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de ce que les historiens savent de cette p\u00e9riode. Les codes du western ont \u00e0 leur tour \u00e9volu\u00e9<\/a>. On voit son retour aujourd\u2019hui \u2013 les fr\u00e8res Coen, Tarantino, les s\u00e9ries, etc. Mais l\u2019\u00e9volution majeure venait de Sergio Leone, par rapport \u00e0 la premi\u00e8re tradition hollywodienne du western. Avec Sergio Leone, tout \u00e0 coup, le far west<\/em> a \u00e9t\u00e9 dot\u00e9 d\u2019une mat\u00e9rialit\u00e9 physique<\/a>. On ne voyait plus des chemises repass\u00e9es et des beaux cadrages, mais des corps, des cowboys sentant mauvais, montr\u00e9s en train de transpirer, de saigner ou de d\u00e9f\u00e9quer.<\/p>\n\n\n\n Or, par rapport \u00e0 cette mani\u00e8re de faire exister le western par les corps et par la mati\u00e8re, Lucky Luke<\/em> \u00e9tait un peu en retard. La s\u00e9rie en \u00e9tait rest\u00e9e \u00e0 des codes de westerns qui n\u2019existaient plus. J\u2019ai donc essay\u00e9 de faire entrer ces codes nouveaux dans la BD. Dans le premier album que j\u2019ai fait par exemple, Lucky Luke grossit, alors qu\u2019il n\u2019avait jamais pris un gramme depuis l\u2019origine. Dans un autre tome, il vomit. Dans le dernier album, on voit pour la premi\u00e8re fois en 73 ans quelqu\u2019un aller aux toilettes dans Lucky Luke<\/em>. Le but n\u2019est pas d\u2019en faire une BD exp\u00e9rimentale qui ne parlerait que de cela, mais de montrer que le r\u00e9el peut faire irruption pour changer un peu les codes d\u2019un univers lisse.<\/p>\n\n\n\n Avec Sergio Leone, tout \u00e0 coup, le far west<\/em> a \u00e9t\u00e9 dot\u00e9 d\u2019une mat\u00e9rialit\u00e9 physique. On ne voyait plus des chemises repass\u00e9es et des beaux cadrages, mais des corps, des cowboys sentant mauvais, montr\u00e9s en train de transpirer, de saigner ou de d\u00e9f\u00e9quer.<\/p>Jul<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Outre ce ressort physique, il y a un ressort psychologique. Dans la structure initiale de la s\u00e9rie, Lucky Luke est un personnage qui a ses contradictions et sa complexit\u00e9, mais avec le temps, son image \u00e9tait devenue unidimensionnelle. Dans les derniers albums, on voit un Lucky Luke plus humain, qui se met plus facilement en col\u00e8re, qui montre plus d\u2019\u00e9motions.<\/p>\n\n\n\n Ma patte est un peu masqu\u00e9e par le fait que je m\u2019empare en les respectant des codes de Lucky Luke<\/em>, mais j\u2019essaie d\u2019instiller une ironie particuli\u00e8re, en glissant des r\u00e9f\u00e9rences vari\u00e9es, litt\u00e9raires, politiques, historiques voire linguistiques.<\/p>\n\n\n\n\n\n Je joue par exemple sur les noms de villes indiqu\u00e9s sur leurs panneaux d\u2019entr\u00e9e, v\u00e9ritable topos<\/em> de la s\u00e9rie. Dans les noms de villes que j\u2019invente en arri\u00e8re-plan de mes albums, j\u2019essaie ainsi qu\u2019il y ait un triple voire un quadruple fond de signification. Par exemple, la grande ville des anciens albums \u00e9tait Nothing Gulch \u2013 litt\u00e9ralement : \u00ab le lieu du rien \u00bb. Dans La Terre promise<\/em> (2016), le personnage arrive \u00e0 un moment \u00e0 Peachy Poy. On entend a priori <\/em>un nom am\u00e9ricain, ou on pense \u00e0 une p\u00eache. Mais c\u2019est en fait l\u2019am\u00e9ricanisation du mot yiddish pitchipo\u00ef<\/em>, qui signifie \u00ab nulle part \u00bb. C\u2019est donc la traduction masqu\u00e9e de Nothing Gulch. Mais pitchipo\u00ef<\/em> \u00e9tait aussi une antiphrase qui servait \u00e0 d\u00e9signer les camps d\u2019extermination sans les nommer. Dire de quelqu\u2019un qu\u2019il \u00e9tait \u00ab parti \u00e0 pitchipo\u00ef<\/em> \u00bb voulait dire qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9, qu\u2019il \u00e9tait parti dans le n\u00e9ant. On peut donc aussi entendre cette r\u00e9sonance tragique dans ce simple nom de ville.<\/p>\n\n\n\n De m\u00eame, dans le dernier album (Un Cowboy dans le coton<\/em>, 2020), la ville s\u2019appelle Nitchevonada. L\u00e0, c\u2019est un double rien, puisque ce faux mot cherokee (qui signifierait, lit-on dans l\u2019album, \u00ab loir assoupi dans la langueur du soir \u00bb) n\u2019est en fait compos\u00e9 que des mots rien<\/em> en russe et rien<\/em> en espagnol. Le pourcentage de lecteurs qui comprendra le jeu de mot est sans doute infinit\u00e9simal, mais c\u2019est cela qui compte : d\u2019avoir une profondeur de sens qui multiplie toujours les lectures possibles. On peut avoir une lecture \u00e9rudite de ces albums, comme on peut en avoir une lecture au premier degr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ma patte est un peu masqu\u00e9e par le fait que je m\u2019empare en les respectant des codes de Lucky Luke<\/em>, mais j\u2019essaie d\u2019instiller une ironie particuli\u00e8re, en glissant des r\u00e9f\u00e9rences vari\u00e9es, litt\u00e9raires, politiques, historiques voire linguistiques.<\/p>Jul<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\nSi les fins restent les m\u00eames, les moyens changent-ils ? Comment adapte-t-on l\u2019humour \u00e0 l\u2019\u00e9poque actuelle par exemple ?<\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n De Goscinny \u00e0 Jul, y a-t-il une tradition du jeu de mots sp\u00e9cifique \u00e0 la BD ?<\/h2>\n\n\n\n