{"id":98289,"date":"2021-01-25T12:48:31","date_gmt":"2021-01-25T11:48:31","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=98289"},"modified":"2021-02-22T10:20:49","modified_gmt":"2021-02-22T09:20:49","slug":"larmee-egyptienne-un-leviathan-du-nil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/01\/25\/larmee-egyptienne-un-leviathan-du-nil\/","title":{"rendered":"L\u2019arm\u00e9e \u00e9gyptienne, un L\u00e9viathan du Nil ?"},"content":{"rendered":"\n
Les nouveaux pharaons portent le treillis kaki. C\u2019est une constante dans l\u2019histoire moderne de l\u2019Egypte, seulement trahie par Mohamed Morsi : les pr\u00e9sidents sont tous issus de l\u2019arm\u00e9e, institution unanimement reconnue comme la plus importante du pays. Si une fois nomm\u00e9s, ceux-ci apparaissent plus r\u00e9guli\u00e8rement en costume, Al-Sissi n\u2019h\u00e9site pas lors de c\u00e9r\u00e9monies \u00e0 ressortir son uniforme de mar\u00e9chal. Comme lors de l\u2019inauguration du nouveau canal de Suez, immense projet financ\u00e9 uniquement par des fonds \u00e9gyptiens, il aime rappeler son appartenance \u00e0 l\u2019arm\u00e9e, ce qui lui conf\u00e8re une l\u00e9gitimit\u00e9 certaine que les \u00e9lections sont incapables de lui accorder <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019arm\u00e9e a d\u2019ailleurs permis \u00e0 Al-Sissi d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la fonction pr\u00e9sidentielle en orchestrant le coup d\u2019Etat du 3 juillet 2013. Ce dernier, \u00e0 l\u2019instar de la d\u00e9mission forc\u00e9e d\u2019Hosni Moubarak en 2011, s\u2019est bas\u00e9 sur une large contestation populaire, permettant de justifier un coup de force au \u00ab nom du peuple \u00bb r\u00e9alis\u00e9 par les militaires.<\/p>\n\n\n\n Le poids de l\u2019arm\u00e9e est d\u2019autant plus essentiel dans l\u2019histoire r\u00e9cente du pays que celle-ci a assum\u00e9 directement la charge du pouvoir politique lors des moments charni\u00e8res de la r\u00e9volution de 2011 et du coup d\u2019Etat de 2013. D\u00e8s le d\u00e9but de la p\u00e9riode de transition post-Tahrir, Le Conseil Supr\u00eame des Forces arm\u00e9es se lance dans un exercice in\u00e9dit en Egypte en suspendant provisoirement la Constitution et en assumant la gestion des affaires courantes <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Tentant alors de concilier les vell\u00e9it\u00e9s de r\u00e9volution du peuple et la survie du syst\u00e8me \u00e9gyptien dans lequel elle conserve de nombreux int\u00e9r\u00eats, l\u2019arm\u00e9e organise les \u00e9lections l\u00e9gislatives et pr\u00e9sidentielles \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2011. Capitalisant sur sa grande l\u00e9gitimit\u00e9 aupr\u00e8s de la population, elle oblige le pr\u00e9sident \u00e9lu Morsi \u00e0 nommer un militaire ministre de la d\u00e9fense, en la personne d\u2019Abdel Fattah Al-Sissi. Celui-ci sera ensuite \u00e0 la source de la prise de pouvoir de 2013, marquant le d\u00e9but d\u2019un nouveau type de r\u00e9gime, supprimant toute opposition politique et interdisant autant les forces \u00ab lib\u00e9rales \u00bb que les Fr\u00e8res Musulmans avec qui elle \u00e9tait pr\u00e9c\u00e9demment alli\u00e9e. En ce sens, la nouvelle Constitution de 2014 approuv\u00e9e par r\u00e9f\u00e9rendum est marqu\u00e9e par le sceau d\u2019un renforcement des pouvoirs de l\u2019institution militaire <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Lors de chaque p\u00e9riode de soul\u00e8vements populaires et d\u2019incertitude politique, l\u2019arm\u00e9e \u00e9gyptienne veille \u00e0 la protection de son r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant dans le syst\u00e8me politique, faisant office d\u2019acteur d\u00e9cisif dans la concr\u00e9tisation de changements majeurs. Ce r\u00f4le repr\u00e9sente une preuve d\u00e9j\u00e0 irr\u00e9futable qu\u2019en Egypte, outrepasser l\u2019arm\u00e9e revient \u00e0 signer son propre arr\u00eat de mort politique.<\/p>\n\n\n\n Le pouvoir de l\u2019arm\u00e9e s\u2019\u00e9tend bien au-del\u00e0 de ses pr\u00e9rogatives militaires voire politiques et d\u00e9borde largement vers la sph\u00e8re \u00e9conomique, dans ce qui est d\u00e9crit comme une \u00ab fuite en avant \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les g\u00e9n\u00e9raux \u00e9gyptiens poss\u00e9deraient ainsi plus de 35 usines et entreprises de production civile et, en 2011, 18 des 27 gouverneurs locaux du pays \u00e9taient d’anciens g\u00e9n\u00e9raux <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Surtout, l’arm\u00e9e tire des b\u00e9n\u00e9fices colossaux de sa ma\u00eetrise de facto<\/em> des terres publiques (94 % de la superficie du pays). Cela permet au minist\u00e8re de la D\u00e9fense d’avoir son mot \u00e0 dire dans l’attribution de ces terres au secteur priv\u00e9, et d’obtenir de nombreux avantages, notamment sous forme de participations dans des soci\u00e9t\u00e9s externes et de r\u00e9compenses, de pots-de-vin. La culture du secret entourant l\u2019institution facilite l\u2019extension de ce r\u00f4le d\u2019acteur \u00e9conomique au-dessus des lois, profitant notamment du fait que la confidentialit\u00e9 de son budget soit inscrite dans la Constitution de 2014. Dans le m\u00eame temps, l’arm\u00e9e tente de se pr\u00e9senter comme un acteur plus efficace que les grandes entreprises : exon\u00e9r\u00e9e de toutes taxes et utilisant les conscrits comme main-d’\u0153uvre gratuite, outrepassant les fonctions cens\u00e9es \u00eatre remplies par ceux-ci, elle d\u00e9fie toute concurrence. Les militaires contr\u00f4lent \u00e9galement les routes industrielles, les ports et les douanes, ayant autorit\u00e9 sur toute importation dans le pays <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La complexit\u00e9 des structures r\u00e9gissant un tel empire permet une implication sur de nombreux march\u00e9s, via des entreprises priv\u00e9es ou la corruption, comme d\u00e9nonc\u00e9 r\u00e9cemment par Human Rights Watch<\/em> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ou encore par le recours aux minist\u00e8res publics pour obtenir d\u2019\u00e9ventuels avantages suppl\u00e9mentaires. <\/p>\n\n\n\n Le pouvoir de l\u2019arm\u00e9e s\u2019\u00e9tend bien au-del\u00e0 de ses pr\u00e9rogatives militaires voire politiques et d\u00e9borde largement vers la sph\u00e8re \u00e9conomique, dans ce qui est d\u00e9crit comme une \u00ab fuite en avant \u00bb.<\/p>victor lachenait<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Par l\u2019ensemble des moyens pr\u00e9c\u00e9demment cit\u00e9s, l\u2019acteur militaire entretien une comp\u00e9tition d\u00e9loyale avec les groupes priv\u00e9s ou internationaux et se place dans bien des cas en position quasi monopolistique. Cette situation d\u00e9stabilise pourtant des secteurs entiers, d\u00e9courageant les investisseurs priv\u00e9s et internationaux. Et alors que le pays conna\u00eet des niveaux d’endettement record, le FMI a m\u00eame tir\u00e9 la sonnette d’alarme, expliquant dans un rapport que la n\u00e9cessaire cr\u00e9ation d’emplois pourrait \u00eatre \u00ab entrav\u00e9e par l’implication d’entit\u00e9s relevant du minist\u00e8re de la D\u00e9fense \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, d\u00e9courageant ainsi l’entr\u00e9e de capitaux suppl\u00e9mentaires. Et quand la corruption suppos\u00e9e fait la une des journaux (comme en septembre 2019 lorsque Mohamed Ali, entrepreneur en construction, a accus\u00e9 l’arm\u00e9e de tels crimes) la r\u00e9pression f\u00e9roce du r\u00e9gime et de sa police permet de tuer dans l\u2019\u0153uf toute potentielle vague de manifestation. En r\u00e9sum\u00e9, l’absence de contre-pouvoir au sein du r\u00e9gime permet la cr\u00e9ation d’une caste d’officiers devenue \u00ab un acteur autonome capable de remodeler les march\u00e9s et d’influencer la politique gouvernementale et les strat\u00e9gies d’investissement \u00bb. <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n Si les forces de s\u00e9curit\u00e9 et la police sont les principaux responsables de la surveillance exacerb\u00e9e de la population \u00e9gyptienne, et notamment des opposants politiques, l\u2019arm\u00e9e joue un r\u00f4le non-n\u00e9gligeable dans ce secteur et participe au contr\u00f4le de la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019exemple le plus r\u00e9cent en mai dernier, est l\u2019adoption de nouveaux amendements \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, accordant \u00e0 l’arm\u00e9e elle-m\u00eame le droit d’arr\u00eater et de poursuivre des civils si elle le consid\u00e8re n\u00e9cessaire, en violation flagrante de la Constitution pourtant en place <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les voix critiques envers l\u2019arm\u00e9e, ses activit\u00e9s et la guerre qu\u2019elle m\u00e8ne au Sina\u00ef sont r\u00e9guli\u00e8rement convoqu\u00e9es par les services militaires de renseignement, et les principaux m\u00e9dias \u00e9gyptiens ont adopt\u00e9 une strat\u00e9gie de survie, fond\u00e9e sur l’apaisement avec l’arm\u00e9e, notamment en promouvant fortement toutes sortes d\u2019articles de presse n\u00e9gatifs sur les Fr\u00e8res musulmans <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Sur les questions li\u00e9es au terrorisme ou \u00e0 la campagne militaire de l\u2019arm\u00e9e dans le Sina\u00ef, l’arm\u00e9e a fait de son porte-parole officiel le seul canal d’information, bloquant toute divulgation d\u2019autres informations et s\u2019en prenant violemment \u00e0 ceux qui tentent d\u2019outrepasser les r\u00e8gles pos\u00e9es. Elle se pose ainsi comme la premi\u00e8re d\u00e9fenseuse de l\u2019Etat contre une opposition disqualifi\u00e9e et traqu\u00e9e avec l\u2019aide des forces de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n Dans le m\u00eame temps, l\u2019arm\u00e9e et la population sont en constante interaction directe. Tant par leurs activit\u00e9s militaires que commerciales, les forces arm\u00e9es sont le principal employeur du pays. La conscription \u00e9tant obligatoire, l\u2019arm\u00e9e maintient chaque ann\u00e9e un nombre important de jeunes hommes hors du ch\u00f4mage, et leur offre la possibilit\u00e9 de suivre une formation professionnelle de base. La fonction socialisante de la conscription permet \u00e0 la fois de renforcer la loyaut\u00e9 de la population envers la R\u00e9publique et l\u2019arm\u00e9e, et d\u2019\u00eatre en mesure d\u2019influencer largement l\u2019opinion, en mettant en avant les vertus et la comp\u00e9tence des cadres de l\u2019arm\u00e9e en comparaison aux acteurs civils <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. De cette fa\u00e7on, les forces arm\u00e9es apparaissent comme une sorte d\u2019acteur omniscient et omnipr\u00e9sent, ayant des int\u00e9r\u00eats assez forts dans le syst\u00e8me pour participer \u00e0 faire perdurer celui-ci tout en \u00e9tant largement accept\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9gyptienne. Les seuls domaines qui semblent \u00e9chapper \u00e0 l\u2019institution militaire sont les pr\u00e9rogatives importantes et exclusives accord\u00e9es au pr\u00e9sident Al-Sissi.<\/p>\n\n\n\n Les forces arm\u00e9es apparaissent comme une sorte d\u2019acteur omniscient et omnipr\u00e9sent, ayant des int\u00e9r\u00eats assez forts dans le syst\u00e8me pour participer \u00e0 faire perdurer celui-ci tout en \u00e9tant largement accept\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9gyptienne.<\/p>victor lachenait<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si Abdel Fattah Al-Sissi est issu de l\u2019arm\u00e9e, ancien ministre de la d\u00e9fense qui a fait l\u2019ensemble de sa carri\u00e8re en son sein, celui-ci est loin d\u2019\u00eatre un simple \u00ab pion \u00bb de l\u2019institution militaire ou d\u2019\u00eatre en collusion totale avec celle-ci. La relation semble m\u00eame aujourd\u2019hui invers\u00e9e, avec un pr\u00e9sident tout-puissant ayant pouss\u00e9 la personnalisation de son r\u00e9gime \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Al-Sissi applique ainsi une politique de \u00ab chaise tournante \u00bb, consistant \u00e0 changer r\u00e9guli\u00e8rement les chefs militaires des postes de haut niveau afin de minimiser la menace d’un \u00ab coup d’\u00c9tat contre lui \u00bb <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et lorsqu\u2019\u00e0 la fin de 2017, des voix discordantes se sont fait entendre par les candidatures aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles de 2018 de l’ancien commandant de l’arm\u00e9e de l’air Ahmed Shafik et de l’ancien chef d’\u00e9tat-major Sami Anan, celles-ci ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9e par le Ra\u00efs, <\/em>Anan et plusieurs officiers le soutenant ayant \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s et emprisonn\u00e9s et Shafik assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence. Dans le m\u00eame temps, Al-Sissi perp\u00e9tue une politique men\u00e9e en son temps par Moubarak, distribuant \u00e0 ses proches et \u00e0 sa famille des postes cl\u00e9s dans les services de police et de surveillance, afin de s\u2019assurer de leur loyaut\u00e9 et de noyauter l\u2019ensemble des institutions \u00e0 m\u00eame de pouvoir mettre en danger son pouvoir.<\/p>\n\n\n\nUn r\u00f4le d\u00e9cisif lors de moments charni\u00e8res <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Un pouvoir \u00e9conomique sans \u00e9gal<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Contr\u00f4le soci\u00e9tal et guerre anti-islamistes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
L\u2019arm\u00e9e sous la coupe du Mar\u00e9chal-Pr\u00e9sident ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n