{"id":97850,"date":"2021-01-20T09:09:00","date_gmt":"2021-01-20T08:09:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=97850"},"modified":"2021-01-24T20:16:14","modified_gmt":"2021-01-24T19:16:14","slug":"les-refoules-de-la-politique-americaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/01\/20\/les-refoules-de-la-politique-americaine\/","title":{"rendered":"Les refoul\u00e9s de la politique am\u00e9ricaine, entre in\u00e9galit\u00e9s et intersectionnalit\u00e9. Une perspective f\u00e9ministe."},"content":{"rendered":"\n
La comparaison entre la photo de la Garde nationale am\u00e9ricaine \u2013 align\u00e9e dans des rang\u00e9es ordonn\u00e9es et compactes, pr\u00eate \u00e0 r\u00e9agir dans la manifestation des \u00ab Black Lives Matter \u00bb de juin dernier, et les photos des partisans de Trump qui ont r\u00e9ussi \u00e0 s’introduire dans le Capitole<\/a>, est d\u00e9concertante (si l\u2019on s\u2019en tenait strictement aux faits, on aimerait les d\u00e9signer comme des terroristes <\/em>ou putschistes<\/em>, mais de nombreux journaux italiens ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le terme de \u00ab fans \u00bb pour d\u00e9crire ceux qui ont violemment attaqu\u00e9 le symbole de la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine). L\u2019image qui r\u00e9sulte de cette comparaison est d\u00e9j\u00e0 devenue un nouveau symbole du syst\u00e8me de double-standard<\/em> s\u2019appliquant aux noirs et aux blancs aux \u00c9tats-Unis. <\/p>\n\n\n\n C’est pr\u00e9cis\u00e9ment l’existence de ce syst\u00e8me qui fait de la nomination et de l’\u00e9lection de Kamala Harris \u00e0 la vice-pr\u00e9sidence un \u00e9v\u00e9nement extraordinaire.<\/p>\n\n\n\n But while I may be the first woman in this office I will not be the last <\/em>(Mais si je suis la premi\u00e8re femme \u00e0 occuper ce poste, je ne serai pas la derni\u00e8re). <\/p>\n\n\n\n Cette phrase est d\u00e9j\u00e0 rentr\u00e9e dans l’histoire et le premier discours de Kamala Harris en tant que Vice President-Elect<\/em> des \u00c9tats-Unis a \u00e9t\u00e9 \u00e9mouvant et puissant.<\/p>\n\n\n\n \u00ab En regardant ce qu\u2019il se passe ce soir, chaque petite fille voit qu\u2019elle est dans le pays des opportunit\u00e9s \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, a poursuivi Harris.<\/p>\n\n\n\n Rompre le plafond de verre : c\u2019est ce dont avait parl\u00e9 entre autres Hillary Clinton quatre ans plus t\u00f4t, lorsque dans le premier discours tenu juste apr\u00e8s sa d\u00e9faite contre Donald Trump, elle avait \u00e9voqu\u00e9 un avenir plus favorable \u00e0 l’\u00e9galit\u00e9 des sexes en d\u00e9clarant \u00ab nous n’avons pas encore bris\u00e9 le plafond de verre le plus haut et le plus solide de tous, mais quelqu’un le fera plus t\u00f4t que nous ne le pensons \u00bb et elle s’\u00e9tait ensuite adress\u00e9e \u00e0 \u00ab toutes les petites filles qui me regardent : ne doutez jamais de votre valeur, de votre pouvoir et du fait que vous m\u00e9ritez toutes les opportunit\u00e9s du monde pour poursuivre et r\u00e9aliser vos r\u00eaves \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ces deux discours ont eu pour effet de donner la chair de poule \u00e0 des millions de personnes bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Si les interventions d\u2019Hillary Clinton \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ont pu permettre \u00e0 de nombreuses petites filles de se r\u00eaver en futures candidates \u00e0 la pr\u00e9sidence des \u00c9tats-Unis, malgr\u00e9 <\/em>leur condition de femme, avec les images de Kamala Harris, ce sont des petites filles encore plus nombreuses qui ont pu se r\u00eaver en futures dirigeantes politiques, malgr\u00e9 <\/em>le fait d\u2019\u00eatre des femmes, malgr\u00e9 <\/em>le fait d\u2019\u00eatre noires, malgr\u00e9 <\/em>le fait d\u2019\u00eatre filles d\u2019immigr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Si les interventions d\u2019Hillary Clinton \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ont pu permettre \u00e0 de nombreuses petites filles de se r\u00eaver en futures candidates \u00e0 la pr\u00e9sidence des \u00c9tats-Unis, malgr\u00e9 <\/em>leur condition de femme, avec les images de Kamala Harris, ce sont des petites filles encore plus nombreuses qui ont pu se r\u00eaver en futures dirigeantes politiques, malgr\u00e9 <\/em>le fait d\u2019\u00eatre des femmes, malgr\u00e9 <\/em>le fait d\u2019\u00eatre noires, malgr\u00e9 <\/em>le fait d\u2019\u00eatre filles d\u2019immigr\u00e9s. <\/p>FEDERICA MERENDA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L’intersectionnalit\u00e9 de la vice-pr\u00e9sidente Harris – c’est-\u00e0-dire le fait que se chevauchent en elle plusieurs dimensions identitaires qui, dans la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, sont un vecteur de discrimination – a \u00e9largi le bassin des r\u00eaveurs ou, pour le dire autrement, l’horizon du r\u00eavable pour les filles et les femmes qui partagent son intersectionnalit\u00e9, c’est-\u00e0-dire des dimensions de leur identit\u00e9 qui connotent leur existence et limitent leurs possibilit\u00e9s d’affirmation personnelle : dans ce cas, le sexe, l’origine et la couleur de la peau. Des ann\u00e9es auparavant, les hommes noirs am\u00e9ricains avaient pu vivre une exp\u00e9rience similaire avec l’\u00e9lection de Barack Obama.<\/p>\n\n\n\n La nomination de Kamala Harris, femme noire, fille d’immigr\u00e9s, \u00e0 la vice-pr\u00e9sidence des \u00c9tats-Unis est donc un fait politique d’une importance exceptionnelle.<\/p>\n\n\n\n Cependant, il est tout aussi important – surtout \u00e0 un moment o\u00f9 la stabilit\u00e9 d\u00e9mocratique de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine semble vaciller dangereusement – de se rappeler que cela ne se traduit pas automatiquement par un \u00e9largissement des droits et des possibilit\u00e9s de la \u00ab recherche du bonheur \u00bb pour toutes les femmes noires, et filles d’immigrants, vivant aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9v\u00e9nement politique extraordinairement important, en plus d’\u00eatre un signe d’espoir en soi, peut – et \u00e0 notre avis doit<\/em>– nous permettre de d\u00e9velopper des id\u00e9es et des arguments qui d\u00e9passent la sensation de chair de poule et la rh\u00e9torique.<\/p>\n\n\n\n On devrait saisir cette occasion pour nous poser des questions par rapport auxquelles les discours de la vice-pr\u00e9sidente Harris, et plus encore celui d’Hillary Clinton, s’ils ne s\u2019accompagnent pas de consid\u00e9rations critiques (\u00e9galement et surtout par ceux qui partagent son enthousiasme) risquent d’\u00eatre trompeurs ou compl\u00e8tement mystificateurs, et ce dans un moment politique crucial qui, apr\u00e8s l’\u00e8re Trump, ne peut plus se permettre de telles mystifications.<\/p>\n\n\n\n Est-il vrai que l’\u00e9lection de Kamala Harris au poste de vice-pr\u00e9sidente prouve que les \u00c9tats-Unis offrent des opportunit\u00e9s \u00e0 quiconque ? Est-il vrai que toutes les petites filles peuvent devenir Hillary Clinton ou Kamala Harris si elles travaillent dur, font leurs preuves et croient en leurs r\u00eaves ?<\/p>\n\n\n\n Et de mani\u00e8re encore plus provocatrice : est-il vrai qu’une personne qui vous ressemble physiquement est la mieux plac\u00e9e pour d\u00e9fendre vos droits ? Le leadership f\u00e9minin est-il toujours un leadership f\u00e9ministe ? Et le leadership f\u00e9ministe peut-il \u00eatre un mod\u00e8le d’\u00e9mancipation pour les hommes \u00e9galement ?<\/p>\n\n\n\n L’\u00e9motion du moment ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e avec suspicion mais, au contraire, v\u00e9cue et accueillie comme le point de d\u00e9part d’une r\u00e9flexion qui n’est pas myst\u00e9rieusement abstraite mais qui s’incarne de mani\u00e8re vindicative sur des questions comme celles-ci et sur des sujets comme la repr\u00e9sentation politique, le leadership, la r\u00e9ussite, les privil\u00e8ges <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Est-il vrai qu’une personne qui vous ressemble physiquement est la mieux plac\u00e9e pour d\u00e9fendre vos droits ? Le leadership f\u00e9minin est-il toujours un leadership f\u00e9ministe ? Et le leadership f\u00e9ministe peut-il \u00eatre un mod\u00e8le d’\u00e9mancipation pour les hommes \u00e9galement ?<\/p>FEDERICA MERENDA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Est-il vraiment vrai qu’aux \u00c9tats-Unis, toutes les petites filles peuvent devenir Hillary Clinton ou Kamala Harris ? Bien s\u00fbr que non.<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9ponse est s\u00e8che, mais la question est complexe, et il s\u2019agit d\u2019une question politique au sens strict, dans la mesure o\u00f9 elle est li\u00e9e \u00e0 la dialectique entre l’id\u00e9ologie (pour certains de la rh\u00e9torique) du m\u00e9rite et la reconnaissance des in\u00e9galit\u00e9s. C’est aussi une question politique dans la mesure o\u00f9 elle est li\u00e9e \u00e0 une certaine id\u00e9e de la repr\u00e9sentation d\u00e9mocratique, celle que l\u2019on appelle identity politics. <\/em><\/p>\n\n\n\n Si le parti d\u00e9mocrate am\u00e9ricain, dans sa composante plus proche de l\u2019establishment<\/em>, fait des droits civils son \u00e9tendard, en revanche – conform\u00e9ment \u00e0 la tradition de la gauche lib\u00e9rale am\u00e9ricaine – il ne s’expose pas de mani\u00e8re aussi tranch\u00e9e sur la question des in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques. Un refoulement qui n’a certainement pas d\u00e9savantag\u00e9 Donald Trump dans sa course victorieuse \u00e0 la pr\u00e9sidence il y a quatre ans.<\/p>\n\n\n\n Et c’est peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment le refoulement qui est le m\u00e9canisme cl\u00e9 de cette dynamique politique, tant en ce qui concerne le refoulement du sexe, du genre et de l\u2019origine ethnique – tr\u00e8s r\u00e9pandu jusqu’\u00e0 il y a tr\u00e8s peu de temps et toujours omnipr\u00e9sente – qui a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 le besoin d’identification \u00e0 la base de l\u2019identity politics <\/em>du parti d\u00e9mocrate actuel, qu\u2019en ce qui concerne le refoulement des in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques, dont est toujours impr\u00e9gn\u00e9e la rh\u00e9torique politique am\u00e9ricaine. Commen\u00e7ons par ce dernier point.<\/p>\n\n\n\n Le mythe du \u00ab r\u00eave am\u00e9ricain \u00bb, qui peut \u00e0 toutes fins utiles \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un mythe fondateur de la culture am\u00e9ricaine \u00e0 fort contenu identitaire – en ce sens qu’il constitue une composante substantielle de l’identit\u00e9 am\u00e9ricaine – dans sa version la plus soft<\/em>, ignore compl\u00e8tement la question de l’in\u00e9galit\u00e9. Dans sa version la plus hardcore <\/em>(qui semble aussi \u00eatre la plus r\u00e9pandue), il la l\u00e9gitime.<\/p>\n\n\n\n Le fonctionnement de ce m\u00e9canisme, qui n’est pas propre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, est mis en lumi\u00e8re par Chiara Volpato dans son livre sur les racines psychologiques de l’in\u00e9galit\u00e9. Bien que les in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques<\/a> dans les d\u00e9mocraties occidentales aient (re)commenc\u00e9 \u00e0 augmenter de fa\u00e7on spectaculaire depuis les ann\u00e9es 1980, les recherches en psychologie sociale montrent que la diffusion de certains paradigmes qui justifient le statu quo<\/em><\/a> est une r\u00e9ponse possible \u00e0 la question : pourquoi ne nous rebellons-nous pas ?<\/em><\/p>\n\n\n\n Bien que les in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques dans les d\u00e9mocraties occidentales aient (re)commenc\u00e9 \u00e0 augmenter de fa\u00e7on spectaculaire depuis les ann\u00e9es 1980, les recherches en psychologie sociale montrent que la diffusion de certains paradigmes qui justifient le statu quo<\/em> est une r\u00e9ponse possible \u00e0 la question : pourquoi ne nous rebellons-nous pas ?<\/em><\/p>FEDERICA MERENDA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Selon Chiara Volpato, \u00ab dans le monde contemporain, les dominants se servent de l’id\u00e9ologie m\u00e9ritocratique, qui soutient et cimente l’in\u00e9galit\u00e9 <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, bas\u00e9e sur le dogme selon lequel il est juste que ceux qui sont talentueux et engag\u00e9s obtiennent plus que les autres. Cette id\u00e9ologie, cependant, occulte les profondes diff\u00e9rences entre les capitaux de d\u00e9part, finissant ainsi par devenir un moyen privil\u00e9gi\u00e9 de l\u00e9gitimation et de justification des in\u00e9galit\u00e9s \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Il serait grotesque de consid\u00e9rer que les in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques, en dehors du r\u00f4le jou\u00e9 par le courant anti-establishment <\/em>du Parti d\u00e9mocrate, aient \u00e9t\u00e9 – de mani\u00e8re \u00e0 exacerber la haine raciale – introduites dans l’agenda du d\u00e9bat politique am\u00e9ricain des derni\u00e8res campagnes \u00e9lectorales pr\u00e9sidentielles par un milliardaire comme Donald Trump, qui a obtenu une partie du consensus qui l’a conduit \u00e0 devenir pr\u00e9sident, en tablant sur les frustrations \u00e9conomiques de la classe moyenne inf\u00e9rieure blanche en d\u00e9clin.<\/p>\n\n\n\n Les in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques sont les grandes notions absentes du discours de \u201cla gauche am\u00e9ricaine. Elles ne sont donc pas mentionn\u00e9es dans les discours d’Hillary Clinton et de Kamala Harris, qui pr\u00e9sentent leur leadership <\/em>comme un t\u00e9moignage d’une opportunit\u00e9 qui serait d\u00e9sormais \u00e0 la port\u00e9e de toutes les filles.<\/p>\n\n\n\n La ligne de d\u00e9marcation entre ceux qui r\u00e9ussissent et ceux qui ne r\u00e9ussissent pas risque donc de devenir la force qui fait que les gens croient en leurs r\u00eaves et les poursuivent obstin\u00e9ment, comme le rappelle pratiquement tout le cin\u00e9ma am\u00e9ricain des derni\u00e8res d\u00e9cennies.<\/p>\n\n\n\n Le danger r\u00e9side dans l’id\u00e9e que \u00ab si j’ai r\u00e9ussi, tout le monde peut r\u00e9ussir \u00bb, d’o\u00f9 il d\u00e9coule que \u00ab si vous ne r\u00e9ussissez pas, vous ne le m\u00e9ritez \u00e9videmment pas \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Ces paralogismes sont bas\u00e9s sur une frustration qui, en v\u00e9rit\u00e9, est double.<\/p>\n\n\n\n D’une part, comme nous l’avons dit, on supprime les in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques. Le fait qu’une femme n\u00e9e dans une famille riche et dipl\u00f4m\u00e9e d’une universit\u00e9 tr\u00e8s ch\u00e8re de l’Ivy League \u00ab r\u00e9ussisse \u00bb ne signifie pas que toutes les femmes peuvent le faire. Et le syst\u00e8me am\u00e9ricain de bourses universitaires ne pourrait \u00eatre invoqu\u00e9 comme contre-argument uniquement s’il concernait un pourcentage extr\u00eamement plus important de la population \u00e9tudiante que le syst\u00e8me actuel, compos\u00e9 de quelques personnes excellentes mais aussi tr\u00e8s chanceuses.<\/p>\n\n\n\n Le danger r\u00e9side dans l’id\u00e9e que \u00ab si j’ai r\u00e9ussi, tout le monde peut r\u00e9ussir \u00bb, d’o\u00f9 il d\u00e9coule que \u00ab si vous ne r\u00e9ussissez pas, vous ne le m\u00e9ritez \u00e9videmment pas \u00bb.<\/p>FEDERICA MERENDA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n D’autre part, ces paralogismes nous font oublier l\u2019in\u00e9galit\u00e9 entre les sexes, car ils m\u00e9connaissent les dimensions structurelles de la discrimination \u00e0 l’\u00e9gard des femmes et d’autres individus qui ne se reconnaissent pas dans le mod\u00e8le de l’homme h\u00e9t\u00e9rosexuel, dans toutes ses d\u00e9clinaisons du monde entier. Il s’agit du syndrome dit de la \u201creine des abeilles\u201d, qui risque de faire de la pr\u00e9sence des tr\u00e8s rares femmes qui, avec une grande fortune et d’immenses sacrifices, parviennent \u00e0 atteindre le sommet de la sph\u00e8re publique, une simple op\u00e9ration de pinkwashing <\/em>ou un instrument rh\u00e9torique suppl\u00e9mentaire d’oppression.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est de la volont\u00e9 de faire face \u00e0 ces refoulements que na\u00eet l’\u00e2me \u00ab socialiste \u00bb du parti d\u00e9mocratique repr\u00e9sent\u00e9e par le courant de Bernie Sanders et incarn\u00e9e par des personnalit\u00e9s politiques comme Alexandria Ocasio-Cortez et The Squad, un groupe de d\u00e9put\u00e9es de gauche du parti, jeunes, non blanches, \u00e9lues en 2018 : hormis Ocasio-Cortez elle-m\u00eame, Ilhan Omar, Ayanna Pressley, Rashida Tlaib. Cette \u00e2me socialiste existe d\u00e9sormais mais elle n’est certainement pas (encore ?) h\u00e9g\u00e9monique, m\u00eame s’il semblerait qu’une campagne pr\u00e9sidentielle Ocasio-Cortez 2024 se pr\u00e9pare d\u00e9j\u00e0 ? <\/p>\n\n\n\n Nous est-il alors permis de consid\u00e9rer l’\u00e9mergence de leader <\/em>f\u00e9minines en rupture avec l\u2019ancien monde o\u00f9 le pouvoir appartenait aux m\u00e2les blancs h\u00e9t\u00e9rosexuels (et riches) comme une simple op\u00e9ration rh\u00e9torique dont nous pourrions nous passer et qu\u2019on devrait liquider ? Bien s\u00fbr que non.<\/p>\n\n\n\n La chair de poule que nous avons \u00e9t\u00e9 si nombreux \u00e0 ressentir en entendant le discours de Kamala Harris et en la voyant, avec son corps f\u00e9minin et sa peau sombre, sur le podium des vainqueurs de la derni\u00e8re \u00e9lection am\u00e9ricaine, nous montre que ce discours et cette image r\u00e9pondent \u00e0 un besoin pr\u00e9cis de reconnaissance qui se trouve aujourd’hui satisfait pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n Encore une fois, cette insatisfaction provient d’un refoulement associ\u00e9 \u00e0 un ventriloquisme, et ce m\u00eame dans le domaine de la politique et dans certaines r\u00e9flexions f\u00e9ministes.<\/p>\n\n\n\n Lorsque les repr\u00e9sentants politiques et les dirigeants de la soci\u00e9t\u00e9 civile correspondent \u00e0 un mod\u00e8le aux caract\u00e9ristiques homog\u00e8nes, il est \u00e9vident qu’on ne peut parler d’\u00e9galit\u00e9 des chances et que toute pr\u00e9tention de neutralit\u00e9 ne sert qu’\u00e0 dissimuler une r\u00e9alit\u00e9 de domination et d’oppression cristallis\u00e9e au point d’\u00eatre normalis\u00e9e et m\u00e9connaissable pour les m\u00eames sujets qui subissent les cons\u00e9quences de cette domination et de cette oppression.<\/p>\n\n\n\n En rappelant les termes introduits par Miranda Fricker dans son ouvrage intitul\u00e9 Epistemic Injustice<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, on pourrait dire qu’il s’agit d’un probl\u00e8me d’injustice \u00e9pist\u00e9mique herm\u00e9neutique de la plus grande radicalit\u00e9 : le paradigme id\u00e9ologique qui justifie l’oppression est si omnipr\u00e9sent que les oppress\u00e9.e.s l’ont int\u00e9rioris\u00e9 au point de ne plus le voir.<\/p>\n\n\n\n Si toute votre vie vous avez toujours vu des personnes tr\u00e8s diff\u00e9rentes de vous dans des positions de pouvoir, alors naturellement (et il suffit que ce soit inconsciemment) vous serez habitu\u00e9 \u00e0 penser que vous ne pourrez jamais acc\u00e9der \u00e0 ce pouvoir, c’est-\u00e0-dire que vous n’avez pas les caract\u00e9ristiques n\u00e9cessaires pour l’obtenir ou l’exercer. Et que ceux qui l’ont obtenu et l’exercent sont une race \u00e0 part et certainement diff\u00e9rente de la v\u00f4tre. Et que, peut-\u00eatre, contrairement \u00e0 vous, ils m\u00e9ritent ce pouvoir et sont donc, en fin de compte, anthropologiquement sup\u00e9rieurs \u00e0 vous.<\/p>\n\n\n\n Si vous \u00eates une femme noire et fille d’immigrants, comme tant de femmes aux \u00c9tats-Unis, voir Kamala Harris devenir vice-pr\u00e9sidente des \u00c9tats-Unis vous touche \u00e0 juste titre. Elle vous prive du sentiment d’\u00eatre invisible et de penser que le pouvoir est n\u00e9cessairement l’affaire d’une autre personne que vous. En ce sens, l’importance de cette exp\u00e9rience politique ne doit en aucun cas \u00eatre diminu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Si vous \u00eates une femme noire et fille d’immigrants, comme tant de femmes aux \u00c9tats-Unis, voir Kamala Harris devenir vice-pr\u00e9sidente des \u00c9tats-Unis vous touche \u00e0 juste titre. Elle vous prive du sentiment d’\u00eatre invisible et de penser que le pouvoir est n\u00e9cessairement l’affaire d’une autre personne que vous.<\/p>FEDERICA MERENDA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Comme nous l’avons mentionn\u00e9, le paradigme de l’intersectionnalit\u00e9 nous apprend que chacun.e de nous est constitu\u00e9 de multiples dimensions identitaires et que pour certain.e.s cela entra\u00eene des formes de vuln\u00e9rabilit\u00e9 qui se chevauchent : si je suis une femme noire, je ne serai pas seulement discrimin\u00e9e en tant que femme, mais aussi en tant que femme noire, et il ne me suffira pas de voir Hillary Clinton comme candidate \u00e0 la pr\u00e9sidence pour me sentir moins invisible. Il faut une Kamala Harris, il faut une Alexandria Ocasio Cortez.<\/p>\n\n\n\n Le risque de ne pas nous rendre compte que nous ne pouvons pas parler au nom des autres est d’autant plus grand pour ceux qui partagent au moins une dimension particuli\u00e8re de ce trait de vuln\u00e9rabilit\u00e9. Si je suis une riche femme blanche h\u00e9t\u00e9rosexuelle et que je suis victime de discrimination en tant que femme, je pense peut-\u00eatre que je peux parler au nom de toutes les femmes victimes de discrimination. Cependant, en me concentrant sur ma dimension vuln\u00e9rable je risque de ne pas \u00eatre consciente des dimensions privil\u00e9gi\u00e9es qui constituent \u00e9galement mon identit\u00e9 sans que je sois expos\u00e9e \u00e0 d’autres discriminations.<\/p>\n\n\n\n Cette critique a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 adress\u00e9e au f\u00e9minisme lib\u00e9ral occidental, qui a eu du mal \u00e0 r\u00e9aliser qu’il ne peut pas parler au nom de toutes les femmes du monde. Ce type de f\u00e9minisme a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 de ventriloquisme lorsqu’il a adopt\u00e9 une attitude paternaliste envers les femmes de cultures non occidentales, consid\u00e9r\u00e9es comme des victimes \u00e0 sauver et non comme des sujets et des agents possibles de changement et d’autod\u00e9termination. Les r\u00e9flexions de Gayatri Chakravorty Spivak et Kimberl\u00e9 Williams Crenshaw (\u00e0 qui nous devons le concept d’intersectionnalit\u00e9) sont particuli\u00e8rement frappantes pour aborder cette question.<\/p>\n\n\n\n Mais comme le note Amy Chua dans son dernier livre Political Tribes<\/em> <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>, pousser \u00e0 l’extr\u00eame la revendication de la repr\u00e9sentation des identit\u00e9s, les d\u00e9composer et les fragmenter, peut nous faire passer d\u2019une politique identitaire comme vecteur d’inclusion \u00e0 un facteur de division sociale, en risquant de transformer la repr\u00e9sentation politique en tribalisme. Que faire alors ?<\/p>\n\n\n\n Si l’\u00e9mergence de dirigeants comme Kamala Harris est un beau signe d’espoir mais que la politique identitaire n’est pas une r\u00e9ponse suffisante ni tout \u00e0 fait ad\u00e9quate au besoin d’une soci\u00e9t\u00e9 plus juste et plus inclusive, quel est le rem\u00e8de efficace contre ces refoulements ? <\/em><\/p>\n\n\n\n Comme l\u2019a \u00e9crit Michela Murgia dans un article publi\u00e9 dans Robinson<\/em>, le suppl\u00e9ment culturel de La Repubblica<\/em> en ao\u00fbt dernier :\u00a0 \u00ab il ne suffit pas d\u2019avoir du succ\u00e8s pour \u00eatre f\u00e9ministe. \u00catre f\u00e9ministe c\u2019est utiliser ce succ\u00e8s pour permettre \u00e0 d’autres femmes de surmonter les obstacles sexistes qui les emp\u00eachent d’\u00eatre reconnues et valoris\u00e9es. Si vous \u00eates la seule \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier de ce succ\u00e8s, ce n’est pas du f\u00e9minisme \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Quand une femme parvient \u00e0 occuper une position de pouvoir, ce succ\u00e8s doit \u00eatre exploit\u00e9 d’un point de vue f\u00e9ministe et \u00e9mancipateur pour changer les r\u00e8gles du jeu en mettant en avant de nouveaux paradigmes de gestion du pouvoir, par exemple en proposant des mod\u00e8les de leadership horizontal et d’initiatives collectives (il semblerait que le projet politique de The Squad aille dans ce sens) et en donnant \u00e0 toujours plus de personnes de nouvelles opportunit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Que le leadership<\/em> de la vice-pr\u00e9sidente Harris soit un leadership f\u00e9ministe<\/em> ou seulement f\u00e9minin<\/em>, c\u2019est ce que nous comprendrons \u00e0 partir des politiques concr\u00e8tes qu’elle m\u00e8nera, des voies qu’elle r\u00e9ussira \u00e0 ouvrir pour d’autres femmes et du mod\u00e8le de leadership qu’elle incarnera personnellement.<\/p>\n\n\n\n Si l’\u00e9mergence de dirigeants comme Kamala Harris est un beau signe d’espoir mais que la politique identitaire n’est pas une r\u00e9ponse suffisante ni tout \u00e0 fait ad\u00e9quate au besoin d’une soci\u00e9t\u00e9 plus juste et plus inclusive, quel est le rem\u00e8de efficace contre ces refoulements ?<\/em><\/p>FEDERICA MERENDA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le fait que des individus poss\u00e9dant des traits identitaires consid\u00e9r\u00e9s comme vuln\u00e9rables, discrimin\u00e9s, opprim\u00e9s ou refoul\u00e9s occupent des positions de pouvoir est fondamentale.<\/p>\n\n\n\n Cependant, si l’action politique part toujours d’une position incarn\u00e9e, cela ne signifie pas que celle-ci s’\u00e9puise dans le corps<\/em> : en mettant l’accent sur les caract\u00e9ristiques physiques, la politique identitaire risque aussi de faire dispara\u00eetre le d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es et l’accent mis sur la comparaison entre diff\u00e9rentes visions du monde qui inspirent des personnalit\u00e9s politiques similaires du point de vue identitaire, ce qui a pour effet de contribuer \u00e0 alimenter le mythe de la post-id\u00e9ologie.<\/em><\/p>\n\n\n\n Mais qu’en serait-il si le d\u00e9passement des id\u00e9ologies, si fortement poursuivi par les forces populistes m\u00eame dans notre pays, n’\u00e9tait qu’un mythe et que nous \u00e9tions plut\u00f4t dans la situation que Donatella Di Cesare d\u00e9crit comme \u00ab l’immanence satur\u00e9e \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> d’un pr\u00e9sent et d’une id\u00e9ologie (pour Di Cesare, le n\u00e9olib\u00e9ralisme) qui – \u00e9tant omnipr\u00e9sente et indiscutable – devient invisible et se pr\u00e9sente comme neutre ?<\/p>\n\n\n\n En \u00e9voquant le conflit politique, nous utilisons ce terme au sens arendtien, c’est-\u00e0-dire qu\u2019il se trouve \u00e0 l’oppos\u00e9 de la violence : la violence totale n’admet pas le conflit parce qu’elle ne permet pas l’existence d’une contradiction. L\u00e0 o\u00f9 il y a de la violence, il ne peut y avoir de dialogue et de confrontation passionn\u00e9e entre diff\u00e9rentes visions du monde, mais seulement du silence ou tout au plus des mots qui construisent des murs et non des ponts entre ceux qui pensent diff\u00e9remment.<\/p>\n\n\n\n Un conflit politique qui permettrait plut\u00f4t une confrontation de visions du monde partisanes, dans la mesure o\u00f9 elles sont orient\u00e9es vers certaines valeurs pourrait \u00eatre utile (n\u00e9cessaire) pour une remise en cause authentique d’un mod\u00e8le social et politique qui n’est pas neutre mais qui continue ind\u00e9niablement \u00e0 \u00eatre biais\u00e9 et bas\u00e9 sur les in\u00e9galit\u00e9s et leur suppression.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 o\u00f9 il y a de la violence, il ne peut y avoir de dialogue et de confrontation passionn\u00e9e entre diff\u00e9rentes visions du monde, mais seulement du silence ou tout au plus des mots qui construisent des murs et non des ponts entre ceux qui pensent diff\u00e9remment.<\/p>FEDERICA MERENDA<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Et que sont cens\u00e9s faire ceux qui appartiennent \u00e0 des groupes sociaux privil\u00e9gi\u00e9s ? Doit-on en conclure que le d\u00e9savantage \u00e9pist\u00e9mique que leur cause leur statut privil\u00e9gi\u00e9 <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> est irr\u00e9m\u00e9diable et qu’ils feraient donc mieux de s’abstenir de participer \u00e0 la sph\u00e8re publique afin de faire place \u00e0 ceux qui ont des identit\u00e9s intersectionnelles vuln\u00e9rables ?<\/p>\n\n\n\n Tout d’abord, la r\u00e9flexion f\u00e9ministe et plus radicalement encore le paradigme posthumain <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> nous enseignent que la vuln\u00e9rabilit\u00e9 est, au moins dans une certaine mesure, une dimension commune \u00e0 tous les \u00eatres vivants.<\/p>\n\n\n\n Cela ne signifie pas que nous sommes tous \u00e9galement<\/em> vuln\u00e9rables, mais que nous partageons tous au moins une part de vuln\u00e9rabilit\u00e9 en tant qu’\u00eatres mortels, et la reconnaissance de cette premi\u00e8re vuln\u00e9rabilit\u00e9 radicale peut \u00eatre un point de d\u00e9part pour la reconnaissance d’autres vuln\u00e9rabilit\u00e9s – \u00e0 moins que notre but ne soit de cr\u00e9er de nouveaux refoulements, concernant la maladie et la mort, comme dans certaines perspectives envisag\u00e9es par le courant du transhumanisme.<\/p>\n\n\n\n Pour le reste, si en poussant le pari de l’intersectionnalit\u00e9 \u00e0 l’extr\u00eame on peut conclure avec Hannah Arendt que l’humanit\u00e9 est constitu\u00e9e d’une pluralit\u00e9 d’\u00eatres uniques, on peut toujours compter avec elle sur le fait que cette humanit\u00e9 dispose d’une ressource tr\u00e8s pr\u00e9cieuse, qui en fait pr\u00e9cis\u00e9ment la pluralit\u00e9, ou quelque chose de diff\u00e9rent d’une juxtaposition de sujets monadiques : l’imagination.<\/p>\n\n\n\n Le bon sens, le jugement, l’imagination et la mentalit\u00e9 au sens large sont, pour Arendt, des instruments purement humains qui nous permettent de nous mettre \u00e0 la place des autres, d’imaginer des situations que nous n’avons pas v\u00e9cues \u00e0 la premi\u00e8re personne et d’\u00e9mettre des hypoth\u00e8ses, au moins dans une certaine mesure, sur les cons\u00e9quences et les r\u00e9percussions psychologiques, \u00e9motionnelles et factuelles <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces instruments ont donc une tr\u00e8s forte valeur politique.<\/p>\n\n\n\n Il s’agit ici d’une imagination authentique, qui n’est pas un exercice solipsiste abstrait et silencieux de ceux qui pr\u00e9tendent avec pr\u00e9somption et arrogance pouvoir parler \u00e0 la place de l’autre en vertu d’une certaine sup\u00e9riorit\u00e9 gnos\u00e9ologique, mais le r\u00e9sultat d’un dialogue incessant et humble, incarn\u00e9 et continu avec l’autre, de la part de ceux qui se laissent interroger et red\u00e9finir par l’autre, dans une perspective acroamatique<\/em>.<\/p>Federica Merenda<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il s’agit ici d’une imagination authentique, qui n’est pas un exercice solipsiste abstrait et silencieux de ceux qui pr\u00e9tendent avec pr\u00e9somption et arrogance pouvoir parler \u00e0 la place de l’autre en vertu d’une certaine sup\u00e9riorit\u00e9 gnos\u00e9ologique, mais le r\u00e9sultat d’un dialogue incessant et humble, incarn\u00e9 et continu avec l’autre, de la part de ceux qui se laissent interroger et red\u00e9finir par l’autre, dans une perspective acroamatique<\/em> <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Une imagination qui, en plus du dialogue r\u00e9el avec d’autres \u00eatres, peut \u00eatre exerc\u00e9e par un dialogue imaginaire, compl\u00e9tant ainsi – et non rempla\u00e7ant – le paradigme de l’intersectionnalit\u00e9 incarn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n En rappelant une suggestion faite par Chiara Valerio<\/a> <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>, nous n’avons pas besoin que certains faits nous touchent personnellement ou qu\u2019ils touchent un de nos cousins pour croire qu’ils peuvent se produire. Il suffit d’avoir un peu d’imagination. <\/p>\n\n\n\n Gr\u00e2ce \u00e0 notre facult\u00e9 d’imaginer, nous pouvons pour nous mettre \u00e0 la place des autres, nous fonder sur le dialogue avec les personnes qui font partie de notre vie, sur les histoires de personnages que nous trouvons dans les livres, ainsi que sur les nombreuses histoires qui t\u00e9moignent de la violence et de la discrimination dont sont victimes les groupes sociaux les plus marginalis\u00e9s, que nous trouvons chaque jour dans les journaux. Lire commande<\/em> et, comme l’a \u00e9crit Umberto Eco, le lecteur vit mille vies et cinq mille ans au lieu de soixante-dix : la lecture est une immortalit\u00e9 \u00e0 rebours. <\/p>\n\n\n\n Nous pouvons identifier en cela un r\u00f4le politique tr\u00e8s important de la narration (journalistique ou litt\u00e9raire) : dans la construction du sens commun, dans l’exercice de l’imagination et de la mentalit\u00e9 \u00e9largie dont parlait Arendt, et donc indirectement dans la construction de soci\u00e9t\u00e9s plus inclusives, r\u00e9sultat d’un effort conjoint d’\u00eatres humains uniques, diff\u00e9rents les uns des autres mais capables de se comprendre et donc de cr\u00e9er un monde commun dans lequel chacun peut se sentir chez lui. Arendt dirait que c’est l\u00e0 le vrai pouvoir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" L’\u00e9lection de Kamala Harris, femme, noire, fille d’immigr\u00e9s, comme Vice-Pr\u00e9sidente des \u00c9tats-Unis d’Am\u00e9rique est un fait politique majeur. Cet \u00e9v\u00e9nement se pr\u00eate \u00e0 une r\u00e9flexion profonde sur des questions comme la repr\u00e9sentation, le leadership, le succ\u00e8s ou encore le privil\u00e8ge \u2013 entre m\u00e9ritocratie et prise de conscience des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n D\u00e9passant les limites des identity politics<\/em>, Federica Merenda propose une perspective qui passe par la red\u00e9couverte de l’imagination en politique.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":97865,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1733],"tags":[],"geo":[525],"class_list":["post-97850","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-genre","staff-federica-merenda","geo-ameriques"],"acf":[],"yoast_head":"\nLa politique du refoulement <\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Refoulement n\u00b01 : in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Refoulement n\u00b0 2 : les identit\u00e9s plurielles <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Contre les refoulements, contre les in\u00e9galit\u00e9s<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Un mod\u00e8le de leadership f\u00e9ministe et non (seulement) f\u00e9minin<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Un retour aux id\u00e9ologies et au conflit politique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Et si j\u2019\u00e9tais pas pas une femme ? Un peu d’imagination<\/strong><\/h2>\n\n\n\n