{"id":97842,"date":"2021-01-18T17:45:53","date_gmt":"2021-01-18T16:45:53","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=97842"},"modified":"2021-02-22T13:55:17","modified_gmt":"2021-02-22T12:55:17","slug":"douze-milliards-pour-la-grande-muraille-verte-africaine-quen-faire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/01\/18\/douze-milliards-pour-la-grande-muraille-verte-africaine-quen-faire\/","title":{"rendered":"Douze milliards pour la Grande Muraille Verte africaine : qu\u2019en faire ?"},"content":{"rendered":"\n
Douze milliards : c\u2019est la somme, en euros, que viennent d\u2019annoncer conjointement les principaux bailleurs de fonds internationaux par la voix d\u2019Emmanuel Macron afin de donner un second souffle \u00e0 la Grande Muraille Verte. Pour rappel, ce projet pharaonique n\u00e9 en 2005 consiste \u00e0 planter une bande de terre de 8 000 km de long \u2013 du S\u00e9n\u00e9gal \u00e0 Djibouti \u2013 et 15 km de large dans le but de freiner le processus de d\u00e9sertification, g\u00e9n\u00e9rer des opportunit\u00e9s \u00e9conomiques dans des r\u00e9gions parmi les plus pauvres du monde et, incidemment, contribuer \u00e0 s\u00e9questrer quelques 250 millions de tonnes d\u2019\u00e9quivalent CO2<\/sub>. <\/p>\n\n\n\n Depuis son lancement, le projet a essuy\u00e9 de nombreuses critiques, tant sur son ambition que sur ses accomplissements. <\/p>\n\n\n\n Du c\u00f4t\u00e9 du concept, il a d\u2019abord fallu renoncer \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une sorte de mur vert, qui stopperait net une hypoth\u00e9tique avanc\u00e9e homog\u00e8ne du Sahara li\u00e9e \u00e0 une augmentation des temp\u00e9ratures et \u00e0 une baisse de la pluviom\u00e9trie. Cette vision rel\u00e8ve d\u2019un fantasme nourri par l\u2019analogie avec la Grande Muraille de Chine et entretenu dans une rh\u00e9torique vendeuse aupr\u00e8s des populations locales par les responsables politiques africains \u2013 ce qui, incidemment, rapproche l\u2019\u00e9lectorat de Donald Trump des populations sah\u00e9liennes \u2013 comme des bailleurs de fonds. Or, on sait bien d\u00e9sormais que les dynamiques de d\u00e9gradation des terres ne d\u00e9pendent pas uniquement, voire pas principalement, de facteurs climatiques, que ces facteurs climatiques n\u2019\u00e9voluent pas de mani\u00e8re identique sur un front de 8 000 km de long, et que, par ailleurs, certaines zones sah\u00e9liennes anticipent une augmentation de la pluviom\u00e9trie plut\u00f4t qu\u2019une diminution. La d\u00e9sertification, puisque c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit, doit plut\u00f4t \u00eatre comprise comme un ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9gradation des terres dans les zones arides, semi-arides et sub-humides s\u00e8ches sous l\u2019effet conjoint de pressions anthropiques et de facteurs climatiques <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. D\u00e8s lors, la Grande Muraille Verte doit \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e comme un continuum de projets de restauration des terres correspondant, bon an mal an, \u00e0 cette fameuse ligne transcontinentale. <\/p>\n\n\n\n Du c\u00f4t\u00e9 des accomplissements, il est bien \u00e9videmment plus compliqu\u00e9 d\u2019effectuer le suivi d\u2019une mosa\u00efque d\u2019initiatives plus ou moins explicitement li\u00e9es \u00e0 la Grande Muraille Verte que celui d\u2019un investissement unifi\u00e9, coordonn\u00e9 par une agence d\u2019ex\u00e9cution unique. Le rapport de suivi <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> publi\u00e9 par la Convention des Nations Unies pour la Lutte contre la D\u00e9sertification (CNULCD) en septembre dernier estime que 20 millions d\u2019hectares replant\u00e9s peuvent \u00eatre associ\u00e9s \u00e0 la Grande Muraille Verte (pour un objectif de 100 millions d\u2019hectares en 2030) \u2013 sans pr\u00e9cision sur le taux de survie des plants, une donn\u00e9e critique pour des projets de reforestation en zone s\u00e8che. De m\u00eame, difficile d\u2019avancer des chiffres fiables sur les sommes engag\u00e9es en regard de ces 20 millions d\u2019hectares. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est dans l\u2019analyse qualitative des difficult\u00e9s rencontr\u00e9es que ce rapport d\u2019\u00e9valuation apporte le plus d\u2019\u00e9clairages. Et ces difficult\u00e9s ne manquent pas : manque de soutien politique de haut niveau, faible capacit\u00e9 des institutions d\u2019ex\u00e9cution, peu de poids des minist\u00e8res de l\u2019environnement (g\u00e9n\u00e9ralement en charge de tels projets) dans les arbitrages institutionnels, manque de coordination intra et internationale, absence d\u2019un cadre de suivi et \u00e9valuation ad\u00e9quat, manque de moyens et impr\u00e9visibilit\u00e9 des flux de financements\u2026 Face \u00e0 cette litanie d\u2019obstacles, comment donc investir au mieux ces 12 milliards d\u2019euros annonc\u00e9s au One Planet Summit ? Quelques pistes peuvent \u00eatre esquiss\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Tout d\u2019abord, la gouvernance du programme doit \u00eatre repens\u00e9e. C\u2019est d\u2019ailleurs une condition \u00e9voqu\u00e9e par le Pr\u00e9sident fran\u00e7ais lui-m\u00eame : un Secr\u00e9tariat sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019ONU devra \u00eatre \u00e9tabli pour suivre les initiatives estampill\u00e9es Grande Muraille Verte. Ce d\u00e9saveu de l\u2019action de l\u2019Agence Panafricaine de la Grande Muraille Verte ne devra cependant pas conduire \u00e0 s\u2019ali\u00e9ner certains acteurs institutionnels africains dont la coop\u00e9ration, m\u00eame passive, demeure essentielle \u00e0 la bonne mise en \u0153uvre de tels projets. Au niveau national, associer des minist\u00e8res traditionnellement plus influents et mieux dot\u00e9s que les minist\u00e8res de l\u2019environnement (par exemple les minist\u00e8res de l\u2019agriculture, voire les primatures) pourrait \u00e9galement permettre une ex\u00e9cution plus efficace.<\/p>\n\n\n\n Ensuite, l\u2019occasion d\u2019exp\u00e9rimenter des modalit\u00e9s d\u2019ex\u00e9cution novatrices devrait \u00eatre saisie. Ces modalit\u00e9s peuvent \u00eatre techniques, comme par exemple l\u2019utilisation du dispositif de \u00ab waterboxx \u00bb, une sorte de boite en plastique semi-enterr\u00e9e remplie d\u2019eau dans laquelle on place un plant et une quantit\u00e9 d\u2019eau initiale, ce qui permet d\u2019optimiser l\u2019apport en eau, de r\u00e9aliser des \u00e9conomies substantielles en termes d\u2019irrigation et d\u2019am\u00e9liorer significativement le taux de survie des jeunes arbres <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On peut \u00e9galement citer la plantation d\u2019arbres par drone, une solution d\u00e9velopp\u00e9e par une ancienne ing\u00e9nieure de la NASA et qui a d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 des r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux encourageants <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En Mauritanie, on se souvient que les peuplements d\u2019acacias du vaste Trarza, entre Nouakchott et le fleuve S\u00e9n\u00e9gal, ont \u00e9t\u00e9 en partie constitu\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 des graines tombant de sacs perc\u00e9s fix\u00e9s aux dromadaires des voyageurs locaux. Avons-nous beaucoup progress\u00e9 en efficacit\u00e9 technique depuis ces solutions originales d\u2019un autre temps ?<\/p>\n\n\n\n Des innovations pourraient \u00e9galement \u00eatre test\u00e9es en mati\u00e8re de partenariats d\u2019ex\u00e9cution. R\u00e9cemment, le potentiel des climate impact bonds<\/em>, ou \u00ab contrats \u00e0 impact climatique \u00bb a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> pour am\u00e9liorer le pourcentage de succ\u00e8s des projets climatiques. Ces contrats, initialement test\u00e9s dans la Grande-Bretagne de Gordon Brown pour des projets de d\u00e9veloppement social, consistent \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer l\u2019ex\u00e9cution de programme donn\u00e9s, et \u00e0 conditionner les paiements \u00e0 l\u2019agence d\u2019ex\u00e9cution \u00e0 l\u2019atteinte d\u00fbment d\u00e9montr\u00e9e de cibles d\u00e9finies au pr\u00e9alable. Les domaines d\u2019application de tels contrats sont vari\u00e9s, de la r\u00e9duction de la r\u00e9cidive criminelle \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration des scores d\u2019alphab\u00e9tisation dans les \u00e9coles primaires. Pourquoi, d\u00e8s lors, ne pas imaginer que les bailleurs de fonds conditionnent une partie de leur aide \u00e0 la plantation r\u00e9ussie de tant d\u2019hectares, l\u2019am\u00e9lioration du revenu moyen de tant de pourcents de telle population locale etc. ? Actuellement, les cons\u00e9quences de l\u2019\u00e9valuation n\u00e9gative d\u2019un projet sont extr\u00eamement indirectes pour les agences d\u2019ex\u00e9cution, qu\u2019ils s\u2019agissent d\u2019ONG internationales, d\u2019agences onusiennes ou de minist\u00e8res. Par exemple, un projet financ\u00e9 par le Fonds pour l\u2019Environnement Mondial qui serait \u00e9valu\u00e9 comme insatisfaisant conduira le Fonds \u00e0 d\u00e9grader la note du pays, ce qui, de mani\u00e8re tr\u00e8s marginale vus les bar\u00e8mes utilis\u00e9s, pourrait diminuer l\u2019enveloppe attribu\u00e9e \u00e0 ce pays lors du prochain cycle de financement. Autant dire qu\u2019il en faudrait beaucoup plus pour que le pays en question se sente contraint autrement que moralement \u00e0 remettre en cause ses pratiques de gestion de projet. Bien entendu, des m\u00e9canismes tels que les climate impact bonds<\/em> supposent qu\u2019un cadre de suivi robuste soit mis en place, un domaine crucial dans lequel de nombreux progr\u00e8s restent \u00e0 accomplir.<\/p>\n\n\n\n La communaut\u00e9 internationale dispose de moyens techniques avanc\u00e9s pour mesurer l\u2019\u00e9volution du couvert v\u00e9g\u00e9tal \u00e0 partir d\u2019images satellites. Ces moyens doivent \u00eatre employ\u00e9s dans le cadre d\u2019une \u00e9valuation syst\u00e9matique \u00e0 grande \u00e9chelle, accompagn\u00e9e d\u2019un suivi de terrain indispensable \u00e0 l\u2019acquisition de donn\u00e9es fines sur l\u2019\u00e9tat des zones rebois\u00e9es. Une \u00e9quipe d\u2019\u00e9valuateurs ind\u00e9pendants internationaux devrait \u00eatre missionn\u00e9e par les bailleurs de fonds de mani\u00e8re concert\u00e9e \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire en parall\u00e8le des contrats d\u2019\u00e9valuation associ\u00e9s ind\u00e9pendamment \u00e0 chaque projet de la mosa\u00efque. Une base de donn\u00e9es g\u00e9olocalis\u00e9e devra \u00eatre construite pour rassembler ces \u00e9valuations qualitatives et quantitatives, et informer les d\u00e9cisions d\u2019investissement. Ce suivi ne saurait \u00eatre limit\u00e9 aux 3 \u00e0 6 ans que durent g\u00e9n\u00e9ralement les projets en question, et devrait s\u2019\u00e9tendre sur au moins une d\u00e9cennie. Pour mettre le sujet en perspective, un Acacia senegal<\/em> (une esp\u00e8ce \u00e0 forte valeur ajout\u00e9e qui produit la gomme arabique utilis\u00e9e comme \u00e9mulsifiant dans l\u2019industrie agro-alimentaire mondiale) mesurera moins d\u2019un m\u00e8tre de haut au bout de 5 ans s\u2019il est plant\u00e9 dans une zone aride avec une irrigation adapt\u00e9e <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ces plants sont donc tr\u00e8s vuln\u00e9rables, notamment \u00e0 la pression des herbivores, et n\u00e9cessitent une maintenance continue (protection, arrosage) <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En l\u2019\u00e9tat, on ne dispose que d\u2019informations tr\u00e8s parcellaires sur les 20 millions d\u2019hectares d\u00e9j\u00e0 plant\u00e9s, et il est probable qu\u2019une partie de ces parcelles n\u2019existe d\u00e9j\u00e0 plus. <\/p>\n\n\n\n Douze milliards, c\u2019est une chance pour progresser dans la mise en place de la Grande Muraille Verte, mais \u00e9galement pour faire \u00e9voluer structurellement la mani\u00e8re dont les projets de lutte contre la d\u00e9sertification sont mis en \u0153uvre et \u00e9valu\u00e9s en Afrique. Les b\u00e9n\u00e9fices d\u2019une telle \u00e9volution pourraient m\u00eame, \u00e0 terme, d\u00e9passer ceux attendus de la Grande Muraille Verte elle-m\u00eame. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Douze milliards d’euros : c\u2019est la somme que viennent d\u2019annoncer conjointement les principaux bailleurs de fonds internationaux par la voix d\u2019Emmanuel Macron afin de donner un second souffle \u00e0 la Grande Muraille Verte. Pour rappel, ce projet pharaonique n\u00e9 en 2005 consiste \u00e0 planter une bande de terre de 8 000 km de long \u2013 du S\u00e9n\u00e9gal \u00e0 Djibouti \u2013 et 15 km de large dans le but de freiner le processus de d\u00e9sertification, g\u00e9n\u00e9rer des opportunit\u00e9s \u00e9conomiques dans des r\u00e9gions parmi les plus pauvres du monde et, incidemment, contribuer \u00e0 s\u00e9questrer quelques 250 millions de tonnes d\u2019\u00e9quivalent CO2. 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