{"id":97586,"date":"2021-01-16T12:51:46","date_gmt":"2021-01-16T11:51:46","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=97586"},"modified":"2021-03-22T10:08:04","modified_gmt":"2021-03-22T09:08:04","slug":"dans-la-spirale-des-humanismes-une-conversation-entre-mireille-delmas-marty-et-olivier-abel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/01\/16\/dans-la-spirale-des-humanismes-une-conversation-entre-mireille-delmas-marty-et-olivier-abel\/","title":{"rendered":"Dans la spirale des humanismes, une conversation entre Mireille Delmas-Marty et Olivier Abel"},"content":{"rendered":"\n
Cette conversation est disponible en version anglaise<\/a> sur le site du Groupe d’\u00e9tudes g\u00e9opolitiques.<\/em><\/p>\n\n\n\n L\u2019instabilit\u00e9 de nos soci\u00e9t\u00e9s multiplie les crises (socio\u00e9conomiques, migratoires, climatiques, sanitaires…) qui s\u2019enchev\u00eatrent en une seule poly-crise, empilant les \u00e9tats d\u2019urgence, des attentats terroristes de 2001 \u00e0 la pand\u00e9mie de 2020, tandis qu\u2019une sorte de folie normative s\u2019empare de nos soci\u00e9t\u00e9s. Il faut renoncer aux m\u00e9taphores habituelles des syst\u00e8mes de droit (fondations, piliers, pyramides de normes \u00e9voquant hi\u00e9rarchie, verticalit\u00e9 et stabilit\u00e9). M\u00eame les r\u00e9seaux, qui sugg\u00e8rent interactions et horizontalit\u00e9, ne rendent pas compte de cette instabilit\u00e9. D\u2019o\u00f9 l\u2019apparition de m\u00e9taphores plus dynamiques, comme les nuages, puis les vents. Mais comment s\u2019orienter parmi les diverses visions des humanit\u00e9s dans leur relation aux vivants, humains et non humains ? \u00c0 premi\u00e8re vue les humanismes se succ\u00e8dent, se c\u00f4toient, se chevauchent, se combattent, dans un grand d\u00e9sordre. \u00c0 moins de poser l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une sorte d\u2019enroulement en spirale, cette forme qui symbolise la permanence de l’\u00catre dans son \u00e9volution. Dessinant un universel pluriel, la spirale des humanismes pourrait \u00e9quilibrer et r\u00e9\u00e9quilibrer les in\u00e9vitables tensions. Pour tenter de saisir les dynamiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre, nous engageons une conversation au croisement de la philosophie et du droit.<\/em><\/p>\n\n\n\n Dans un texte bref et dense paru dans le Monde<\/em> au printemps dernier, Mireille, vous appeliez \u00e0 \u00ab profiter de la pand\u00e9mie pour faire la paix avec la terre \u00bb. Je l\u2019entends aussi, venant de vous, comme un appel \u00e0 un nouvel humanisme, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une mondialit\u00e9 fragile, et de ce que Jan Pato\u010dka appelait superbement \u00ab la solidarit\u00e9 des \u00e9branl\u00e9s \u00bb. Il ne faut certes pas trop vite vouloir donner un sens \u00e0 cette crise, mais elle sonne comme un avertissement, une le\u00e7on : elle nous r\u00e9apprend \u00e0 faire face en m\u00eame temps, pour reprendre les termes de Hannah Arendt, \u00e0 l\u2019impr\u00e9visible et \u00e0 l\u2019irr\u00e9parable, que nos \u00ab syst\u00e8mes \u00bb font tout pour \u00e9liminer, mais qui nous reviennent par notre point de vuln\u00e9rabilit\u00e9, notre simple condition corporelle<\/em>. Et puis avec cette crise nous sommes en train, difficilement, d\u2019int\u00e9grer dans nos sch\u00e8mes cognitifs et \u00e9thiques le temps de r\u00e9action du syst\u00e8me, qui fait que nous ne voyons pas les choses telles qu\u2019elles sont mais telles qu\u2019elles \u00e9taient un certain laps de temps auparavant, qui se compte en jours, sinon en semaines ; et c\u2019est une le\u00e7on transposable \u00e0 d\u2019autres domaines, comme celui de la crise climatique : ce que nous voyons, pour le climat, correspond \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 qui date de plusieurs ann\u00e9es, sinon de plusieurs d\u00e9cennies. Nous ne voyons, nous ne sentons<\/em> pas encore la r\u00e9alit\u00e9 actuelle. Et puis cette \u00e9pid\u00e9mie nous a montr\u00e9 le caract\u00e8re d\u00e9risoire des fronti\u00e8res et des protections, elle nous apprend le caract\u00e8re ins\u00e9parable du prendre soin de soi et du prendre soin d\u2019autrui, c\u2019est \u00e0 dire l\u2019impossibilit\u00e9 de se sauver tout seul, la n\u00e9cessaire solidarit\u00e9, bref ce que vous ne cessez de d\u00e9clarer : notre condition d\u2019interd\u00e9pendance<\/em>.<\/p>\n\n\n\n J\u2019aimerais, au-del\u00e0 de ce que cette crise nous donne \u00e0 penser, traverser avec vous dans cet entretien quelques unes des questions qui nous animent tous les deux : la sensibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019urgence \u00e9cologique et la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019instituer, au sens quasi-politique du terme, le conflit des humanismes et la mani\u00e8re de convertir ce conflit en dialogue, en spirale productrice, le rapport entre les forces imaginantes de l\u2019\u00e9thique et celles du droit, et enfin la fragilit\u00e9 extr\u00eame de nos d\u00e9mocraties face \u00e0 des urgences qui la d\u00e9bordent de toute part. Dans tout cela, c\u2019est la conversation des humanismes, \u00e0 la fois leur pluralit\u00e9 et leur capacit\u00e9 \u00e0 entrer dans un travail d\u2019humanisation r\u00e9ciproque, qui nous servira de boussole.<\/p>\n\n\n\n Une boussole \u00ab inhabituelle \u00bb, pr\u00e9cisez-vous, car tout se passe comme si, en se mondialisant, les soci\u00e9t\u00e9s avaient perdu le nord. \u00ab Pendant longtemps, chaque communaut\u00e9 s\u2019\u00e9tait fabriqu\u00e9 sa boussole. Chacune avait un p\u00f4le d\u2019attraction symbolique impos\u00e9 par les dispositifs juridiques, droit \u00e9crit ou coutumier, les rites, voire les commandements religieux. Selon la mani\u00e8re dont la m\u00e9moire et l\u2019oubli avaient structur\u00e9 son histoire, chaque communaut\u00e9 s\u2019\u00e9tait organis\u00e9e autour de ce p\u00f4le d\u2019attraction. Mais la mondialisation se d\u00e9ploie en toutes directions. Litt\u00e9ralement d\u00e9boussol\u00e9s<\/em>, nous errons dans la nostalgie d\u2019une m\u00e9moire qui n\u2019existe gu\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, ni m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Europe. Au lieu d\u2019un p\u00f4le, nous aurions besoin d\u2019un centre de gravit\u00e9, ou d\u2019attraction o\u00f9 se rencontrent des principes de gouvernance inspir\u00e9s des divers humanismes juridiques \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Mais pour rester un moment encore sur la crise du coronavirus et ce qu\u2019elle nous dit, ce dont elle est l\u2019occasion, je pense \u00e0 cette proposition de Bruno Latour<\/a> qui dit que \u00ab nous sommes des interrupteurs \u00bb : \u00e0 chacun de nous de voir ce qu\u2019il arr\u00eate, ce qu\u2019il commence, ce qu\u2019il continue. En ce sens c\u2019est un moment proprement critique<\/em>, au sens grec du terme, c\u2019est-\u00e0-dire le moment d\u2019un \u00ab tri \u00bb. Il \u00e9tait bien temps de prendre, malgr\u00e9 nous, ce temps d\u2019arr\u00eat, et de ne pas tout reprendre comme avant, car nous \u00e9tions emport\u00e9s par le train fou d\u2019une \u00ab volont\u00e9 d\u2019une puissance d\u00e9pourvue d\u00e9sormais de sujet et qui fait de nous ce qu\u2019elle veut \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nous ne parvenions pas \u00e0 ralentir nos d\u00e9placements perp\u00e9tuels, \u00e0 sortir de nos addictions mortif\u00e8res, de notre effrayant confinement communicationnel. Ce que nous red\u00e9couvrons, c\u2019est que nous ne sommes pas seulement des cerveaux branch\u00e9s, mais des corps vuln\u00e9rables. Aujourd\u2019hui c\u2019est une \u00e9pid\u00e9mie, demain cela peut \u00eatre la famine, l\u2019eau. Nous sommes des sujets parlants mais aussi corporels, habitants et co-habitants le monde. Nous devons apprendre \u00e0 cohabiter avec d\u2019autres, avec d\u2019autres formes d\u2019humanit\u00e9 mais aussi avec d\u2019autres formes de vie, de mani\u00e8re \u00e0 former un monde durable. Greta Thumberg, que vous appelez joliment \u00ab le petit souffle \u00bb, nous alerte vigoureusement, et \u00e0 juste titre ; mais je me souviens de notre jeunesse de 1968, j\u2019avais 15 ans, on disait la m\u00eame chose et on pensait qu\u2019on allait tout changer. Il ne faut plus \u00eatre na\u00effs : les forces du productivisme-consum\u00e9risme sont d\u2019une extr\u00eame puissance, et d\u2019autant plus que c\u2019est nous-m\u00eames qui avons ce pli, par tous nos modes de vie. C\u2019est cela que je redoute, avec la crise actuelle, et ses cons\u00e9quences catastrophiques en termes de faillites, de ch\u00f4mage, d\u2019impossibilit\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 la diversit\u00e9 des clameurs : c\u2019est de repartir comme avant, pire qu\u2019avant, dans l\u2019impossibilit\u00e9 de nous entendre sur les priorit\u00e9s, et de r\u00e9orienter l\u2019\u00e9conomie non pour parer au plus press\u00e9 mais en installant des caps de long terme.<\/p>\n\n\n\n Nous ne parvenions pas \u00e0 ralentir nos d\u00e9placements perp\u00e9tuels, \u00e0 sortir de nos addictions mortif\u00e8res, de notre effrayant confinement communicationnel. Ce que nous red\u00e9couvrons, c\u2019est que nous ne sommes pas seulement des cerveaux branch\u00e9s, mais des corps vuln\u00e9rables.<\/p>Olivier Abel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il me semble aussi que ce qui caract\u00e9rise cette crise, c\u2019est qu\u2019elle est port\u00e9e et amplifi\u00e9e de mani\u00e8re in\u00e9dite par la mondialisation communicationnelle. Nous avons la chance de vivre cette \u00e9pid\u00e9mie en restant connect\u00e9s, mais sans cette instantan\u00e9it\u00e9 num\u00e9rique, nous n\u2019aurions jamais autant r\u00e9agi. Tant mieux \u00e0 certains \u00e9gards, si on en fait cette occasion unique de r\u00e9orienter notre soci\u00e9t\u00e9, mais cette connectivit\u00e9 pose des probl\u00e8mes de gouvernance, et donc de d\u00e9mocratie, de proc\u00e9dures de droit qui entravent les rumeurs et les paniques. C\u2019est comme si nous \u00e9tions trop inform\u00e9s, surinform\u00e9s, par rapport \u00e0 notre capacit\u00e9 \u00e0 agir, et il faut mesurer tous les effets d\u00e9vastateurs de cette situation… Et vous, Mireille, qu\u2019en pensez vous, comment la voyez vous, cette crise ?<\/p>\n\n\n\n Je la vois d\u2019abord comme l\u2019occasion inesp\u00e9r\u00e9e d\u2019une pause dans une mondialisation galopante. Depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, nous avons v\u00e9cu des crises mondiales quasi permanentes : crise s\u00e9curitaire avec les attentats terroristes, puis le d\u00e9sastre humanitaire des naufrages de migrants, et encore les crises financi\u00e8re, sociale (prenant en France la forme inattendue des \u00ab gilets jaunes \u00bb), climatique avec le d\u00e9r\u00e8glement de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me, enfin sanitaire avec la crise actuelle. Confront\u00e9s \u00e0 une telle avalanche, les collectifs humains ont imperturbablement poursuivi la m\u00eame route. Maintenant qu\u2019ils se sont immobilis\u00e9s eux-m\u00eames face \u00e0 une pand\u00e9mie qui n\u2019est pas la premi\u00e8re mais qui, pour la premi\u00e8re fois, est d\u2019embl\u00e9e per\u00e7ue comme un fait social total \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, les humains sont- ils pr\u00eats \u00e0 changer de cap pour \u00e9viter l\u2019effondrement ?<\/p>\n\n\n\n Tout se passe en effet comme si nous \u00e9tions entr\u00e9s dans le \u00ab pot au noir \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, ce lieu maudit au milieu des oc\u00e9ans o\u00f9 les vents contraires se neutralisent et paralysent les navires, ou se combattent et provoquent le naufrage. S\u00e9curit\u00e9 vs<\/em> Libert\u00e9, Comp\u00e9tition vs<\/em> Coop\u00e9ration, Exclusion vs<\/em> Int\u00e9gration, Innovation vs<\/em> Conservation, nos soci\u00e9t\u00e9s semblent tourner en rond comme des girouettes au gr\u00e9 des vents qui soufflent comme autant d\u2019esprits<\/em> des lois. D\u2019o\u00f9 l\u2019incoh\u00e9rence de certains choix politiques, par exemple \u00e0 propos des services de sant\u00e9 : d\u00e9mantel\u00e9s il y a peu au nom de la comp\u00e9titivit\u00e9 ; puis encens\u00e9s, tels des h\u00e9ros, pour leur coop\u00e9ration dans la \u00ab guerre \u00bb engag\u00e9e contre le terrorisme et la pand\u00e9mie au nom de la s\u00e9curit\u00e9. A son tour la s\u00e9curit\u00e9, \u00e9rig\u00e9e en droit quasi-absolu suspend l\u2019ensemble des droits et libert\u00e9s, \u00e0 commencer par la libert\u00e9 d\u2019aller et venir, ou la libert\u00e9 d\u2019expression. M\u00eame le droit \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, juridiquement \u00ab ind\u00e9rogeable \u00bb, est ouvertement bafou\u00e9 en temps de pand\u00e9mie quand des morts sont priv\u00e9s de s\u00e9pulture, tandis que des vivants sont discrimin\u00e9s comme \u00ab population \u00e0 risques \u00bb, voire suivis par \u00ab tra\u00e7age \u00bb comme des produits dangereux.<\/p>\n\n\n\n Impossible de rester silencieux devant des pratiques qui, pour pr\u00e9server la survie de l\u2019esp\u00e8ce, finiraient par d\u00e9truire ce qui fait le propre de l\u2019humanit\u00e9. Mais que dire et surtout comment faire pour freiner cette course qui m\u00e8ne nos soci\u00e9t\u00e9s dans le pot au noir ?<\/p>\n\n\n\n Dans Une boussole des possibles, Gouvernance mondiale et humanismes juridiques<\/em>, vous \u00e9crivez : \u00ab l\u2019\u00e9cocide<\/a> […] n\u2019est pas le crime ultime, s\u2019ajoutant \u00e0 tous les autres, mais le crime premier, le crime transcendantal, celui qui ruinerait les conditions m\u00eames d\u2019habitabilit\u00e9 de la Terre \u00bb. Je voudrais repartir de cette consid\u00e9ration qui appelle \u00e0 repenser un humanisme profond\u00e9ment \u00e9largi, tel que l\u2019humain ne soit plus le sujet roi d\u2019un monde objet ou instrument, pliable \u00e0 toutes les finalit\u00e9s et caprices des d\u00e9sirs humains \u2014 ni le sujet nul, superflu, vide et pliable \u00e0 volont\u00e9 par les Savoirs-Pouvoirs \u00e9tablis. Pour le dire d\u2019un mot, l\u2019esp\u00e8ce humaine toute enti\u00e8re est co-habitante du monde, dont elle ne saurait devenir un parasite trop puissant sans tuer ce dont elle se nourrit. C\u2019est un paradoxe tristement banal que chaque population tend \u00e0 augmenter, s\u2019\u00e9tendre et se densifier tant que le milieu le permet, jusqu\u2019au point o\u00f9 elle d\u00e9truit ce milieu. Le pire n\u2019est pas s\u00fbr d\u2019ailleurs, et c\u2019est ce qui complique la chose : il se trouve aussi des symbioses \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9quilibr\u00e9es et durables. Quand on est trop fort pour son environnement, plut\u00f4t que de se prot\u00e9ger au maximum et monter \u00e0 la catastrophe globale, il ne reste qu\u2019\u00e0 se d\u00e9prot\u00e9ger<\/em>. C\u2019est cet appel qu\u2019il faudrait lancer \u00e0 chaque humain, \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re : \u00ab d\u00e9prot\u00e9geons nous ! \u00bb. Il nous faudrait un humanisme de la d\u00e9protection, un humanisme de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 tranquille et r\u00e9solue. C\u2019est le contraire des sujets qui s\u2019engoncent dans leurs pr\u00e9tendus droits, se bardent de protections et refusent de d\u00e9sarmer leur forme de vie, bref qui pr\u00e9f\u00e8reraient survivre \u00e0 leur monde, car rien n\u2019est au-dessus de leur survie ! Mais qu\u2019est ce qu\u2019un sujet qui survit \u00e0 son monde ?<\/p>\n\n\n\n Vous parlez de l\u2019habitabilit\u00e9 de la Terre, et je l\u2019entends comme une r\u00e9sistance au laminage des habitats et formes de vie humaine, dans leur diversit\u00e9, mais aussi au laminage des \u00e9cosyst\u00e8mes de milliers d\u2019esp\u00e8ces vivantes, cette mondialisation-l\u00e0 acc\u00e9l\u00e9rant les nouveaux virus et \u00e9pid\u00e9mies, amplifiant la crise climatique, la crise des ressources, l\u2019exacerbation g\u00e9n\u00e9rale de la lutte pour la survie. Bref, cette crise est l\u2019occasion de retourner autrement vers un monde qui nous a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 habiter, \u00e0 cohabiter, \u00e0 interpr\u00e9ter diversement, sans pr\u00e9tendre en faire notre \u0153uvre ni notre propri\u00e9t\u00e9. Comment rapporter la croissance fallacieuse de nos \u00e9changes \u00e0 sa condition de possibilit\u00e9 dans le fait qu\u2019il y a des habitants, et penser l\u2019\u00e9conomie dans les limites d\u2019une \u00e9cologie soutenable, dans le sens o\u00f9 la terre est notre habitat unique, et ultime ? La t\u00e2che est immense. Pour donner un petit exemple, ne faudrait-il pas, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du GIEC pour le climat, un Observatoire international, ind\u00e9pendant des puissances \u00e9tatiques et \u00e9conomiques, capable de lister l\u2019\u00e9tat r\u00e9el des ressources min\u00e9rales sur lesquelles le d\u00e9veloppement s\u2019est appuy\u00e9 ? Je ne pense pas seulement au p\u00e9trole, sur lequel l\u2019opacit\u00e9 est organis\u00e9e, mais tous les m\u00e9taux, les terres rares, etc.<\/p>\n\n\n\n Vous \u00e9criviez aussi : \u00ab On voudrait \u00e9chapper \u00e0 l\u2019alternative entre le r\u00eave du surhomme des courants post-humanistes et la hantise de la catastrophe des courants \u00e9cologiques \u00bb. Sortir de cette alternative c\u2019est penser une humanit\u00e9 \u00e0 la fois vuln\u00e9rable et responsable, c\u2019est-\u00e0-dire capable de prendre son destin en main, non pas seulement assumer le pass\u00e9, mais mesurer les cons\u00e9quences futures de son agir actuel. C\u2019est ici que nous avons bien besoin des faibles et r\u00e9sistibles<\/em> <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> puissances du droit. Vous d\u00e9crivez \u00ab la surpuissance des moyens techniques \u00bb, qui pose cette question de mani\u00e8re aig\u00fce : \u00ab \u00e0 puissance in\u00e9dite, responsabilit\u00e9 in\u00e9dite \u00bb, r\u00e9sumait Ric\u0153ur. Dans La condition de l\u2019homme moderne<\/em>, Arendt prolongeait la terrible remarque de Rousseau dans son Discours sur les sciences et les arts<\/em>, de la disproportion entre le progr\u00e8s moral et le progr\u00e8s technique : nous ne comprenons plus ce que nous sommes cependant capables de faire. Pour sentir ce que nous faisons, nous avons besoin d\u2019institutions qui nous le fassent sentir. Nous avons besoin de prolongements juridiques de notre \u00e9thique, \u00e0 la hauteur de la puissance des proth\u00e8ses techniques dont nous sommes dot\u00e9s. Ne faudrait-il pas, par exemple, penser une forme juridique de responsabilit\u00e9 \u00e9cologique internationale qui viendrait pond\u00e9rer la brevetabilit\u00e9 des inventions, et \u00e9quilibrer les gains escompt\u00e9s de ces brevets par une sorte de responsabilit\u00e9 des effets sur l\u2019environnement et sur les humains ? Comment le droit, \u00e0 votre avis, peut-il nous aider dans cette passe difficile ? Comment poseriez vous le probl\u00e8me ?<\/p>\n\n\n\n Pour sentir ce que nous faisons, nous avons besoin d\u2019institutions qui nous le fassent sentir. Nous avons besoin de prolongements juridiques de notre \u00e9thique, \u00e0 la hauteur de la puissance des proth\u00e8ses techniques dont nous sommes dot\u00e9s.<\/p>Olivier Abel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une derni\u00e8re question sur ce sujet : la question \u00e9cologique est complexe, il n\u2019y a pas une politique \u00e9cologique qui serait l\u2019application sans discussion possible d\u2019une vision scientifique de ce qu\u2019il faudrait faire. Elle ouvre des sc\u00e9narios divers et incertains, et on ne peut pas tout avoir en m\u00eame temps. C\u2019est pourquoi c\u2019est aussi une question \u00e9conomique et sociale qui ouvre un nouvel espace de conflictualit\u00e9 : ce n\u2019est pas \u00ab nous \u00bb contre \u00ab eux \u00bb, mais nous-m\u00eames sous certains aspects et selon telle \u00e9chelle de temps et d\u2019espace, contre nous-m\u00eames selon d\u2019autres aspects et \u00e9chelle d\u2019espace et de temps. Comment instituer juridiquement et politiquement cet espace de conflictualit\u00e9 ? Comment mettre en sc\u00e8ne une conflictualit\u00e9 qui traverse chacun de nous, mais aussi o\u00f9 certains, dans l\u2019espace mondial, ou dans la suite des g\u00e9n\u00e9rations, sont plus expos\u00e9s que d\u2019autres ?<\/p>\n\n\n\n Il faudrait profiter de ce moment in\u00e9dit o\u00f9 semblent \u00e9branl\u00e9s des dogmes aussi r\u00e9sistants que la souverainet\u00e9 absolue des \u00c9tats, la croissance \u00e9conomique et son autor\u00e9gulation par le march\u00e9, le dogme s\u00e9curitaire du risque z\u00e9ro, ou l\u2019anthropocentrisme qui place l\u2019homme au centre du Monde. <\/p>\n\n\n\n Mais ne nous trompons pas de route. Il ne s\u2019agit pas de remplacer un dogme par son contraire. Le monde d\u2019Apr\u00e8s n\u2019est pas l\u2019inverse du monde d\u2019Avant. C\u2019est un monde hyper connect\u00e9, fragilis\u00e9 par la puissance de l\u2019impr\u00e9visible. C\u2019est pourquoi le changement de cap doit \u00eatre un changement de la pens\u00e9e : il faut renoncer aux certitudes de la pens\u00e9e dogmatique pour les incertitudes d\u2019une pens\u00e9e dynamique, qui \u00e9voque la \u00ab pens\u00e9e du tremblement \u00bb car elle oscille d\u2019un vent \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un dogme \u00e0 l\u2019autre. En fait, c\u2019est une pens\u00e9e en mouvement. Poursuivant la m\u00e9taphore nautique, on pourrait dire qu\u2019elle \u00ab faseille \u00bb \u00e0 chaque virage, comme les voiles sur un bateau qui \u00ab tire des bords \u00bb pour remonter contre le vent. Afin de s\u2019adapter \u00e0 l\u2019impr\u00e9visible, la pens\u00e9e dynamique doit accepter de \u00ab faseiller \u00bb et rester modeste. Reconnaissant ses erreurs au lieu de les cacher, elle apprend \u00e0 les corriger, par une sorte de bricolage, ajustement et r\u00e9ajustement. C\u2019est la condition pour tenter de relever le pari lanc\u00e9 par Edouard Glissant \u00ab qu\u2019il est possible de durer et de grandir dans l\u2019impr\u00e9visible <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Nous avons d\u00e9j\u00e0 des instruments juridiques pour \u00ab durer dans l\u2019impr\u00e9visible \u00bb, et nous devons en \u00eatre conscients pour apprendre \u00e0 nous en servir.<\/p>\n\n\n\n Il faut renoncer aux certitudes de la pens\u00e9e dogmatique pour les incertitudes d\u2019une pens\u00e9e dynamique, qui \u00e9voque la \u00ab pens\u00e9e du tremblement \u00bb car elle oscille d\u2019un vent \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un dogme \u00e0 l\u2019autre. En fait, c\u2019est une pens\u00e9e en mouvement. Poursuivant la m\u00e9taphore nautique, on pourrait dire qu\u2019elle \u00ab faseille \u00bb \u00e0 chaque virage, comme les voiles sur un bateau qui \u00ab tire des bords \u00bb pour remonter contre le vent.<\/p>Mireille Delmas-Marty<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le premier instrument se nomme interd\u00e9pendance<\/em>. <\/em><\/strong>Il a fait son entr\u00e9e en droit international, lors du 1er<\/sup> sommet de la Terre (Rio 1992) : \u00ab La Terre, foyer de l’humanit\u00e9, constitue un tout marqu\u00e9 par l’interd\u00e9pendance \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Mais personne, ou presque, ne l\u2019a vu. Il a ensuite inspir\u00e9 une \u00ab D\u00e9claration d\u2019interd\u00e9pendance \u00bb (que nous avions r\u00e9dig\u00e9e au sein du Collegium international d\u2019\u00e9thique<\/em> autour de Michel Rocard, Milan Ku\u010dan, Ruth Dreifuss et Mary Robinson, avec notamment St\u00e9phane Hessel, Fernando H. Cardoso, Edgar Morin<\/a> ou Peter Sloterdijk, et le fid\u00e8le Sacha Goldman). Nous l\u2019avions pr\u00e9sent\u00e9e en 2005 \u00e0 l\u2019ONU, mais personne, ou presque, ne l\u2019a lue. Nous l\u2019avons \u00e0 nouveau pr\u00e9sent\u00e9e en 2018, peu avant la disparition de Michel Rocard, au Secr\u00e9tariat g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019ONU, mais rien n\u2019a boug\u00e9 et quand le virus est arriv\u00e9, nous \u00e9tions d\u00e9munis.<\/p>\n\n\n\n Certes des avanc\u00e9es th\u00e9matiques ont eu lieu, comme le pr\u00e9ambule de l\u2019Accord de Paris sur le climat qui souligne \u00ab le caract\u00e8re plan\u00e9taire des menaces \u00e0 la communaut\u00e9 de la vie sur terre \u00bb mais le devoir de coop\u00e9ration qui en r\u00e9sulte pour les \u00c9tats est insuffisant. La pand\u00e9mie d\u00e9montrera cruellement \u00e0 quel point les \u00c9tats, comme les \u00eatres humains, sont devenus interd\u00e9pendants, que ce soit pour se procurer des tests de d\u00e9pistage, des m\u00e9dicaments et des vaccins, voire de simples masques de protection sanitaire. Oui, l\u2019interd\u00e9pendance humaine est d\u00e9sormais un fait incontestable qui devrait s\u2019imposer comme un \u00ab mot d\u2019ordre \u00bb et \u00ab guider notre transition vers le monde de demain \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Encore faut-il en tirer les cons\u00e9quences juridiques pour \u00e9viter le d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9 que pratiquent de nombreux dirigeants politiques, au nom de la souverainet\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n Il faudra beaucoup d\u2019\u00e9nergie pour que les interd\u00e9pendances, enfin reconnues, se transforment en une v\u00e9ritable solidarit\u00e9<\/em>, deuxi\u00e8me instrument pour durer dans l\u2019impr\u00e9visible. Comme le d\u00e9montrent les difficult\u00e9s actuelles de l\u2019Europe, il ne suffit pas d\u2019inscrire le principe de solidarit\u00e9 dans les trait\u00e9s pour en garantir l\u2019effectivit\u00e9. Et pourtant, expliciter les \u00ab objectifs communs \u00bb qui sous-tendent les solidarit\u00e9s est d\u00e9j\u00e0 une \u00e9tape importante qui ouvre la perspective d\u2019un \u00e9panouissement mutuel. Cette notion est d\u2019ailleurs apparue \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale : d\u2019abord les huit \u00ab objectifs du mill\u00e9naire pour le d\u00e9veloppement \u00bb principalement ax\u00e9s sur la lutte contre la pauvret\u00e9, mais encore tr\u00e8s vagues (OMD, Secr\u00e9tariat g\u00e9n\u00e9ral ONU, 2000) ; puis les dix-sept objectifs du d\u00e9veloppement durable (ODD, 2015). La m\u00e9thode se pr\u00e9cise avec des objectifs plus sp\u00e9cifiques, qualitatifs et quantitatifs, pour le climat (Accord de Paris, 2015), et peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019horizon d\u2019un futur trait\u00e9 mod\u00e8le sur les migrations \u2026 ou sur les pand\u00e9mies.<\/p>\n\n\n\n Mais, pour \u00eatre efficaces, les solidarit\u00e9s supposent la responsabilit\u00e9 juridique des acteurs les plus puissants, autrement dit, un \u00e9tat de droit opposable aux \u00c9tats. Bien que la cr\u00e9ation d\u2019un \u00c9tat mondial ne soit ni faisable, ni souhaitable, il est en revanche faisable \u2013 et urgent \u2013 de transformer la souverainet\u00e9 solitaire des \u00c9tats en souverainet\u00e9 solidaire et leur irresponsabilit\u00e9 en responsabilit\u00e9s \u00ab communes mais diff\u00e9renci\u00e9es \u00bb. Il resterait \u00e0 pr\u00e9voir la responsabilit\u00e9 des acteurs non \u00e9tatiques quand ils exercent un pouvoir global, comme les entreprises transnationales (ETN). Certes leur \u00ab responsabilit\u00e9 sociale et environnementale \u00bb rel\u00e8ve de la Soft Law<\/em> (un droit flou car impr\u00e9cis, mou car facultatif et doux car non sanctionn\u00e9) ; mais le durcissement en Hard law<\/em> s\u2019annonce d\u00e9j\u00e0. Sans attendre les projets de r\u00e8glement europ\u00e9en et de convention ONU, il peut venir du droit national quand il \u00e9largit la notion d\u2019int\u00e9r\u00eat social \u00e0 certaines formes d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral (cf. en France, la loi 2017 sur le devoir de vigilance des soci\u00e9t\u00e9s m\u00e8res et des entreprises donneuses d\u2019ordre \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leurs filiales et sous-traitants <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> ou la loi Pacte 2019 instaurant le statut des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 missions <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>).<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019\u00e0 la diff\u00e9rence des communaut\u00e9s nationales, la communaut\u00e9 mondiale \u00e9mergente n\u2019a, pour s\u2019inscrire dans la dur\u00e9e, ni m\u00e9moire collective, ni histoire commune n\u00e9e d\u2019un pass\u00e9 partag\u00e9. C\u2019est pourquoi l\u2019anticipation<\/em> est le troisi\u00e8me instrument pour durer dans l\u2019impr\u00e9visible, \u00e0 mesure que l\u2019humanit\u00e9 prend conscience de son destin commun. Or il y a plusieurs r\u00e9cits d\u2019anticipation, et plusieurs destins possibles, selon le r\u00e9cit dominant.<\/p>\n\n\n\n L\u2019anticipation la plus r\u00e9pandue, notamment parmi les jeunes g\u00e9n\u00e9rations, est le r\u00e9cit-catastrophe du Grand Effondrement<\/em>. Devenu un courant de pens\u00e9e, la collapsologie, il se d\u00e9veloppe \u00ab non pas comme un moment apocalyptique ponctuel, mais comme un processus inscrit dans la dur\u00e9e \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. C\u2019est ainsi que le changement climatique, l\u2019\u00e9puisement des ressources plan\u00e9taires, ou plus largement la transgression des limites plan\u00e9taires (planetary boundaries<\/em>), et pour couronner le tout (si l\u2019on ose dire) le corona virus<\/em>, s\u2019accompagnent d\u2019une d\u00e9sorganisation progressive de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La seule alternative apparente nous vient de la Chine qui a lanc\u00e9 le <\/em>programme des \u00ab Nouvelles routes de la soie \u00bb, activant \u00e0 la fois le Tout march\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s de la croissance, le Tout num\u00e9rique des soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019innovation et le Tout contr\u00f4le des soci\u00e9t\u00e9s de la peur. Il prescrit les conditions de survie d\u2019une esp\u00e8ce humaine suffisamment soumise, voire infantilis\u00e9e, pour garantir, sans m\u00eame avoir besoin de normes juridiques, la Grande harmonie ou la Grande paix. Il y a plus de deux mille ans, les Classiques chinois identifiaient d\u00e9j\u00e0 ce r\u00e9cit \u00e0 l\u2019Empire du Milieu r\u00e9gnant sur \u00ab tout ce qui vit sous le ciel \u00bb (tianxia<\/em>). Aujourd\u2019hui, aliment\u00e9 par l\u2019obsession s\u00e9curitaire et la folie normalisatrice, ce r\u00e9cit-programme du<\/em> Grand Asservissement<\/em>, l\u00e9gitim\u00e9 par la crise sanitaire, menace de s\u2019\u00e9tendre \u00e0 toute la plan\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 moins que surgisse un troisi\u00e8me r\u00e9cit, qui s\u2019inspirerait du \u00ab contrat naturel \u00bb de Michel Serres et des mod\u00e8les de Philippe Descola dans son Anthropologie de la nature<\/em>, l\u2019un et l\u2019autre associant le destin de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 celui du monde vivant. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9 d\u2019une mondialisation d\u00e9shumanisante, cette compr\u00e9hension \u00ab \u00e9cosyst\u00e9mique \u00bb de l\u2019existence humaine rejoint le r\u00e9cit de la \u00ab mondialit\u00e9 \u00bb que le po\u00e8te Edouard Glissant d\u00e9crit comme \u00ab l\u2019aventure sans pr\u00e9c\u00e9dent qu\u2019il nous est donn\u00e9 de vivre dans un espace-temps qui, pour la premi\u00e8re fois, r\u00e9ellement et de mani\u00e8re foudroyante, se con\u00e7oit \u00e0 la fois unique et multiple, et inextricable \u00bb. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 pour chacun d\u2019avoir \u00e0 changer ses mani\u00e8res de concevoir, d\u2019exister et de r\u00e9agir, dans ce monde nouveau. La difficult\u00e9 est immense pour les humains qui depuis des mill\u00e9naires avaient \u00e9t\u00e9 form\u00e9s \u00e0 tout le contraire, mais il n\u2019y a pas d\u2019autre voie : \u00ab aucune solution aux probl\u00e8mes du monde sans cette \u00e9norme insurrection de l\u2019imaginaire \u00bb <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Ouvert au monde qui vient, ce r\u00e9cit-aventure <\/em>est le seul r\u00e9cit d\u2019anticipation qui accepte d\u2019accueillir l\u2019impr\u00e9visible. Reste \u00e0 savoir si l\u2019aventure pourra durer, c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9sister \u00e0 l\u2019effondrement du monde vivant, sans c\u00e9der \u00e0 la puissance d\u2019asservissement des grands acteurs de la mondialisation.<\/p>Mireille Delmas-Marty<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Ouvert au monde qui vient, ce r\u00e9cit-aventure <\/em>est le seul r\u00e9cit d\u2019anticipation qui accepte d\u2019accueillir l\u2019impr\u00e9visible. Reste \u00e0 savoir si l\u2019aventure pourra durer, c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9sister \u00e0 l\u2019effondrement du monde vivant, sans c\u00e9der \u00e0 la puissance d\u2019asservissement des grands acteurs de la mondialisation. Reste surtout \u00e0 savoir si elle nous conduira \u00e0 grandir par humanisation r\u00e9ciproque.<\/p>\n\n\n\n Venons en \u00e0 ce qui fait ici le c\u0153ur de notre conversation, ce que nous voudrions tous les deux appeler la spirale des humanismes. Vous avez d\u00e9fini plusieurs paradigmes humanistes, celui de l\u2019appartenance traditionnelle et celui de l\u2019\u00e9mancipation individuelle, mais aussi celui d\u2019aujourd\u2019hui o\u00f9 \u00e9mergent des interd\u00e9pendances, qui dit la n\u00e9cessaire solidarit\u00e9 plan\u00e9taire, et celui de l\u2019ind\u00e9termination humaine, qui dit l\u2019impossibilit\u00e9 de mettre la main sur ce qui d\u00e9finit les humains. Ces diff\u00e9rents humanismes pointent des orientations diff\u00e9rentes et m\u00eame parfois oppos\u00e9es, et nous allons d\u00e9velopper cela, mais je voudrais revenir auparavant sur le risque contemporain d\u2019un conflit des humanismes, au sens ici d\u2019un conflit des \u00ab humanit\u00e9s \u00bb. Car les grandes civilisations, comme les petites traditions, ont d\u00e9velopp\u00e9 des humanismes divers, et qu\u2019il n\u2019est pas toujours facile de faire converser, tant cela demande un travail de traduction, d\u2019hospitalit\u00e9 langagi\u00e8re mutuelle. Ric\u0153ur \u00e9crivait il y a cinquante ans que l\u2019humanit\u00e9 a \u00ab pris \u00bb dans des humanit\u00e9s diverses. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne de la pluralit\u00e9 des cultures est li\u00e9 au ph\u00e9nom\u00e8ne connexe de leur mortalit\u00e9, de leur finitude. Seule une culture folle, mortellement orgueilleuse, pr\u00e9tendrait \u00eatre \u00e0 la fois seule et immortelle. Les \u00ab humanit\u00e9s \u00bb doivent s\u2019accepter parmi<\/em> d\u2019autres\u2026<\/p>\n\n\n\n Dans un monde o\u00f9 la rivalit\u00e9 des grands blocs ne s\u2019exerce pas seulement sur le champ g\u00e9opolitique ou \u00e9conomique, mais g\u00e9o-civilisationnel, si l\u2019on peut dire, comment faire de la rivalit\u00e9 entre l\u2019Occident, la Chine, le monde Indien et le monde Musulman, par exemple, non un cercle vicieux et mutuellement destructeur mais le cercle vertueux d\u2019une conversation des humanismes, une spirale productrice d\u2019humanisation r\u00e9ciproque ? Et je viens de parler de l\u2019Occident, mais rien que pour nos soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes, elles ne proviennent pas d\u2019une source unique, mais de toutes les \u00ab humanit\u00e9s \u00bb, traditions, langues et litt\u00e9ratures qui sont venues s\u2019y m\u00ealer, depuis la pens\u00e9e grecque et les \u00e9critures bibliques, les institutions romaines et la vie monastique, la Renaissance et la R\u00e9forme, le Baroque, les Lumi\u00e8res et le Romantisme, la tradition r\u00e9publicaine et la tradition socialiste, mais bien s\u00fbr aussi les traditions issues des vagues d\u2019immigration qui ont suivi la p\u00e9riode coloniale, et celles magnifiquement m\u00e9tiss\u00e9es des Outre-mer, traditions qui toutes sont inachev\u00e9es <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> ! Or ici aussi il y a un cercle vicieux qui tend \u00e0 rompre tout lien vivant avec ces \u00ab humanit\u00e9s \u00bb qui nous ont port\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est d\u2019autant plus grave que le moteur \u00e9thique de la civilisation europ\u00e9enne me semble justement avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9cart et la confrontation entre des traditions dont aucune n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 faire taire les autres. C\u2019est le conflit des humanismes qui a \u00e9t\u00e9 fondateur et constitutif de l\u2019Europe, au sens o\u00f9 les grandes traditions ici \u00e9voqu\u00e9es n\u2019ont cess\u00e9 de se corriger mutuellement, interdisant \u00e0 la subjectivit\u00e9 europ\u00e9enne d\u2019\u00eatre jamais compl\u00e8tement unifi\u00e9e, r\u00e9concili\u00e9e avec elle-m\u00eame. On pourrait le montrer avec la tension constante entre Socrate et J\u00e9sus. Il a souvent \u00e9t\u00e9 remarqu\u00e9, par Machiavel d\u00e9j\u00e0, que l\u2019Europe est travaill\u00e9e par la contradiction entre une morale antique du courage et une morale chr\u00e9tienne du pardon, l\u2019une exaltant la confrontation et les essais de soi, les mani\u00e8res de se montrer, et l\u2019autre le d\u00e9vouement et l\u2019insouci de soi, les mani\u00e8res de s\u2019effacer. Une seconde tension fructueuse pourrait \u00eatre point\u00e9e dans l\u2019opposition entre l\u2019\u00e9thique d\u2019Aristote et la morale de Kant. Elles repr\u00e9sentent, davantage que des syst\u00e8mes philosophiques, des styles \u00e9thiques diff\u00e9rents, l\u2019un qui vise le bonheur, le bon, le bien commun, et l\u2019autre qui cherche la r\u00e8gle minimale universelle qui nous interdise de faire mal. Il y en aurait bien d\u2019autres de ces \u00ab diff\u00e9rends \u00bb fertiles. Pour reprendre l\u2019expression de Paul Ric\u0153ur, le \u00ab noyau \u00e9thico-mythique \u00bb de l\u2019Europe a \u00e9t\u00e9 mis en mouvement par de tels diff\u00e9rends, et sa chance, c\u2019est sans doute qu\u2019aucun de ces diff\u00e9rends n\u2019a pu absorber ou \u00e9liminer tous les autres.<\/p>\n\n\n\n Quels sont ceux qui travaillent aujourd\u2019hui notre soci\u00e9t\u00e9 ? Pourrions nous les reformuler au plus pr\u00e8s de ce qui nous arrive ? J\u2019en vois trois ou quatre particuli\u00e8rement pr\u00e9gnants, et qui me semblent tr\u00e8s proches des v\u00f4tres.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est le conflit des humanismes qui a \u00e9t\u00e9 fondateur et constitutif de l\u2019Europe, au sens o\u00f9 les grandes traditions n\u2019ont cess\u00e9 de se corriger mutuellement, interdisant \u00e0 la subjectivit\u00e9 europ\u00e9enne d\u2019\u00eatre jamais compl\u00e8tement unifi\u00e9e, r\u00e9concili\u00e9e avec elle-m\u00eame.<\/p>Olivier Abel<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le premier de ces diff\u00e9rends fondateurs serait la tension entre la tradition<\/em> et l\u2019innovation<\/em> : ce qui le complique, c\u2019est que les innovations les plus cr\u00e9atrices s\u2019appuient sur l\u2019ensemble des acquis s\u00e9diment\u00e9s, que parfois m\u00eame elles ne font que rouvrir autrement des strates archa\u00efques ; et c\u2019est qu\u2019\u00e0 leur tour elles vont se d\u00e9poser et faire tradition, des traditions qui ont toutes jadis \u00e9t\u00e9 des novations, des irruptions, des ruptures. Loin de les opposer platement, la corr\u00e9lation vive entre tradition et innovation est ainsi \u00e0 faire jouer dans toute son amplitude : il faut que la tradition n\u2019\u00e9touffe pas les cr\u00e9ations naissantes, et il faut que l\u2019ancien ait de quoi r\u00e9sister au nouveau, si ce dernier doit prendre appui sur lui. Ce serait l\u00e0 un premier cercle vertueux, un \u00e9l\u00e9ment dynamique de la spirale que nous recherchons, et capable de prendre le contre-pied de ce cercle vicieux que vous appelez le \u00ab pot-au-noir \u00bb. Prenons notamment garde aujourd\u2019hui \u00e0 notre pr\u00e9sentisme, \u00e0 la facilit\u00e9 avec laquelle nous jugeons le pass\u00e9, sa mall\u00e9abilit\u00e9 sous la puissance de nos bulldozers, et de notre capacit\u00e9 num\u00e9rique \u00e0 le r\u00e9\u00e9crire, \u00e0 le remanier et le refigurer sans qu\u2019il puisse r\u00e9sister <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 la place de ce que j\u2019appelle tradition, vous parlez de conservation, et ce terme dit aussi des choses tr\u00e8s fortes : c\u2019est le principe du politique selon Hobbes, l\u2019instinct de conservation de la vie, et des acquis, c\u2019est aussi bien l\u2019id\u00e9e d\u2019accumulation qui rejoint l\u2019id\u00e9e de traditions s\u00e9diment\u00e9es ; c\u2019est aussi la grande id\u00e9e du philosophe tch\u00e8que dissident Jan Pato\u010dka que les guerres du XX\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle furent des guerres entre les forces de conservation du statu quo<\/em> et les forces de transformation du monde.<\/p>\n\n\n\n Le second pointe la tension entre l\u2019\u00e9mancipation et l\u2019attachement. L\u2019\u00e9thique de l\u2019\u00e9mancipation<\/em>, qui a eu tout au long de l\u2019histoire moderne le monopole d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois notre moteur moral et politique, notre levier de critique sociale, notre grand r\u00e9cit collectif, ne suffit plus <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il faut que la facult\u00e9 de d\u00e9liaison, de d\u00e9tachement, qui brise les cha\u00eenes, soit indissociable de la facult\u00e9 de refaire alliance, de refaire lien. Il faut compliquer notre id\u00e9al d\u2019\u00e9mancipation par une logique ou une \u00e9thique de l’attachement<\/em>, de la fid\u00e9lit\u00e9, de la solidarit\u00e9. Et en effet, il a longtemps fallu, et il faut encore, se battre contre les servitudes, et notamment la \u00ab servitude volontaire \u00bb. Mais aujourd’hui, il faut aussi se battre contre l\u2019exclusion et la solitude volontaire. Je pense qu’il y a actuellement une profonde incapacit\u00e9 \u00e0 tenir les liens. Or il y a des liens qui lib\u00e8rent. Le sens du libre attachement, de la pluralit\u00e9 des attachements et des fid\u00e9lit\u00e9s, mais aussi de l\u2019alliance fid\u00e8le qui ne l\u00e2che pas pour un oui ou pour un non, peuvent \u00eatre un v\u00e9ritable levier de critique sociale. Nous devons d\u00e9sormais intercaler, entre les chapitres des d\u00e9clarations d\u2019\u00e9mancipation et d\u2019ind\u00e9pendances successives, et ce n\u2019est pas fini, les chapitres trop in\u00e9dits des d\u00e9clarations d\u2019interd\u00e9pendance et de solidarit\u00e9. J\u2019adh\u00e8re avec enthousiasme \u00e0 votre id\u00e9e d\u2019une charte d\u2019interd\u00e9pendance ! C\u2019est ainsi que je vois la tension vive entre ce que vous appelez l\u2019humanit\u00e9 \u00e9mancip\u00e9e et l\u2019humanit\u00e9 interd\u00e9pendante.<\/p>\n\n\n\n En revanche, je voudrais comprendre pourquoi, dans les couples que vous proposez, qui opposent des valeurs contradictoires, mais qui sont toutes de v\u00e9ritables valeurs, vous placez l\u2019exclusion en face de l\u2019int\u00e9gration. D\u2019un point de vue descriptif c\u2019est parfaitement exact, et je crois important de penser le \u00ab droit \u00bb et la possibilit\u00e9 d\u2019un corps, aussi accueillant soit-il \u00e0 rejeter un corps \u00e9tranger, il n\u2019y a pas de communaut\u00e9 sans immunit\u00e9, c\u2019est un besoin parfois et simplement vital, et c\u2019est aussi le \u00ab droit \u00bb de r\u00e9silier, de faire s\u00e9cession. Mais est-ce que l\u2019exclusion peut \u00eatre une valeur ? Ne faudrait-il pas parler de la valeur de l\u2019exil, du droit de partir, de quitter sa soci\u00e9t\u00e9 ? C\u2019est pourquoi la troisi\u00e8me de ces dialectiques fondatrices me semble \u00eatre celle entre le clos et l\u2019ouvert. S\u2019il est certain que l’humanit\u00e9 a besoin d’\u00e9changes et d’ouverture<\/em>, elle a aussi besoin de cl\u00f4tures, de fronti\u00e8res, de choses qui ne s\u2019\u00e9changent pas. Pour rester vivante, une culture a parfois besoin d\u2019\u00eatre un peu \u00ab sourde \u00bb aux autres, disait L\u00e9vi-Strauss. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019ouverture et des \u00e9changes, nous avons aussi besoin de protection, d\u2019un minimum d\u2019immunisation. Il faut donc une bonne dialectique entre l\u2019ouverture et la cl\u00f4ture<\/em>, et \u00e9tablir cette fine dialectique sur tous les registres : sinon, une ouverture totale d\u00e9terminera une cl\u00f4ture totale. Surtout que, souvent, on appelle ouverture tout ce qui permet d\u2019enfoncer le protectionnisme des autres, apr\u00e8s avoir renforc\u00e9 toutes les barri\u00e8res protectrices possibles pour nous-m\u00eames ! Vu d\u2019ici en effet le monde est ouvert. Mais vus du Sud, les murs sont de plus en plus hauts, et inaccessibles, et plus les march\u00e9s sont \u00ab ouverts \u00bb, plus les soci\u00e9t\u00e9s sont \u00ab ferm\u00e9es \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Pour en nommer une quatri\u00e8me, avec vous je dirai l\u2019importance de trouver une \u00e9quation dynamique entre un principe responsabilit\u00e9 et un principe esp\u00e9rance. Certainement j\u2019y reviendrai, non \u00e0 partir de Hans Jonas ni \u00e0 partir de Marc Bloch, pourtant tous les deux passionnants \u00e0 lire <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, mais plut\u00f4t \u00e0 partir de ce que dit Hannah Arendt \u00e0 propos de l\u2019impr\u00e9visible et de la promesse. C\u2019est ici me semble-t-il exactement la tension maximale \u00e0 laquelle vous soumettez les forces, les formes et les principes du droit. En tous cas, pour moi, ces diff\u00e9rentes tensions sont \u00e0 la fois des exemples et des points d\u2019appui pour la spirale des humanismes et de l\u2019humanisation mutuelle que nous cherchons.<\/p>\n\n\n\n Consid\u00e9rant que la chance de l\u2019Europe est qu\u2019aucun des diff\u00e9rends qui l\u2019ont travers\u00e9e n\u2019a pu absorber ou \u00e9liminer tous les autres, vous me demandez quels sont les diff\u00e9rends qui travaillent aujourd\u2019hui notre soci\u00e9t\u00e9, indiquant vous-m\u00eame quelques exemples \u00ab particuli\u00e8rement pr\u00e9gnants \u00bb, qui vous semblent tr\u00e8s proches des miens. J\u2019y retrouve en effet les tensions que j\u2019observe, mais pour que nous puissions \u00e9tablir des passerelles, je dois expliciter ma d\u00e9marche et les tensions sur lesquelles je travaille depuis quarante ans.<\/p>\n\n\n\n Ayant commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019engager sur les chemins de la r\u00e9pression<\/em> <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>, puis compl\u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9tude des mod\u00e8les de politique criminelle<\/em> par celle des mouvements<\/em> <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>, j\u2019ai toujours privil\u00e9gi\u00e9 les m\u00e9taphores dynamiques, mais je ne savais pas que ce serait une marche aussi longue. Opposer les nuages ordonn\u00e9s<\/em> <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e0 la pyramide des normes m\u2019a permis de montrer non seulement les interactions horizontales de syst\u00e8mes de droit structur\u00e9s de plus en plus souvent en r\u00e9seau, mais encore leur instabilit\u00e9. Les nuages m\u2019ont sugg\u00e9r\u00e9 la m\u00e9taphore des vents comme souffles<\/em> symbolisant l\u2019esprit des droits <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>, puis la qu\u00eate d\u2019une boussole<\/em> pour s\u2019orienter parmi les vents contraires <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>. J\u2019ai alors (enfin !) pris conscience des limites de l\u2019\u00e9criture et entrepris, avec un ami plasticien-b\u00e2tisseur, d\u2019explorer les cheminements entre la pens\u00e9e et la mati\u00e8re en fabriquant un objet mobile repr\u00e9sentant une boussole sans p\u00f4le Nord, dite \u00ab boussole des possibles \u00bb <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Con\u00e7ue comme un objet\/manifeste, cette boussole symbolise les tensions selon plusieurs plans de diff\u00e9rentiation.<\/p>\n\n\n\n\n\n Au premier plan, il s\u2019agit de diff\u00e9rencier les vents principaux de la mondialisation (libert\u00e9, coop\u00e9ration, s\u00e9curit\u00e9 et comp\u00e9tition) et les \u00ab vents d\u2019entre les vents \u00bb (int\u00e9gration, conservation, exclusion et innovation). Une Rose des vents<\/em>, massive et min\u00e9rale, ancr\u00e9e au sol, repr\u00e9sente les vents de la mondialisation : \u00ab vents principaux \u00bb (s\u00e9curit\u00e9, libert\u00e9, comp\u00e9tition, coop\u00e9ration) et \u00ab vents d\u2019entre les vents \u00bb (exclusion, innovation, int\u00e9gration, conservation). Puis une structure minimaliste en forme de c\u00f4ne supporte l\u2019exacte projection graphique de la rose vers le ciel. Dispos\u00e9es par couples \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de chaque branche, des figures embl\u00e9matiques anim\u00e9es par les mouvements de l\u2019air \u00e9voquent, sur un deuxi\u00e8me plan, les vents apparemment contraires de la mondialisation (Libert\u00e9 vs<\/em> S\u00e9curit\u00e9, Comp\u00e9tition vs<\/em> Coop\u00e9ration, Exclusion vs<\/em> Int\u00e9gration, Innovation vs<\/em> Conservation). Ainsi la Rose terrienne<\/em> (Fig. 1), devenue une Ronde a\u00e9rienne<\/em> (Fig. 2) sugg\u00e9rant le d\u00e9sordre du monde, illustre le sentiment d\u2019\u00eatre \u00ab d\u00e9boussol\u00e9 \u00bb que nous avions per\u00e7u au d\u00e9but de notre entretien. Cela incite \u00e0 rechercher une boussole inhabituelle car sans p\u00f4le Nord, d\u00e8s lors qu\u2019aucune direction ne saurait pr\u00e9dominer. En revanche, elle comporte un centre de r\u00e9\u00e9quilibrage o\u00f9, plong\u00e9s dans l\u2019eau n\u00e9cessaire au monde vivant, se rencontrent les principes r\u00e9gulateurs qui, tels le fil \u00e0 plomb des b\u00e2tisseurs de cath\u00e9drales, stabiliseraient la gouvernance du monde. \u00c0 condition d\u2019\u00eatre inspir\u00e9s des<\/em> visions de l\u2019humanit\u00e9 diff\u00e9rentes dans l\u2019espace et variables dans le temps <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Nous avons \u00ab perdu le nord \u00bb parce que le choix d\u2019un p\u00f4le d\u2019attraction est d\u00e9sormais impossible. Vous montrez, par exemple, l\u2019impossibilit\u00e9 de choisir entre innovation et tradition ou conservation ; \u00e9galement entre le clos (qui conduit \u00e0 l\u2019exclusion) et l\u2019ouvert (qui permet les \u00e9changes et conditionne l\u2019int\u00e9gration). De m\u00eame, le choix semble impossible entre s\u00e9curit\u00e9 et libert\u00e9 : la s\u00e9curit\u00e9 sans la libert\u00e9 devient totalitaire, mais la libert\u00e9 sans s\u00e9curit\u00e9 aboutit au chaos. Enfin, la comp\u00e9tition sans coop\u00e9ration renforce les in\u00e9galit\u00e9s et attise les conflits, mais la coop\u00e9ration sans comp\u00e9tition peut tourner \u00e0 l\u2019immobilisme.<\/p>\n\n\n\n Pour d\u00e9passer ces oppositions, nous avons besoin de valeurs inspir\u00e9es d\u2019une vision commune de l\u2019humanisme. Or chaque communaut\u00e9 a d\u00e9velopp\u00e9 \u00ab sa \u00bb vision de l\u2019humanit\u00e9 au fil de son histoire, disqualifiant les autres visions par le jeu de ces anath\u00e8mes dont les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019humains ont le secret : la seule v\u00e9rit\u00e9 est la mienne, la seule identit\u00e9 acceptable est la mienne. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, comme nous l\u2019avons soulign\u00e9, la communaut\u00e9 mondiale a peu valoris\u00e9 son histoire commune.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est pourquoi il a fallu ajouter un troisi\u00e8me plan, pour relier la terre et l\u2019air au feu solaire, source de la lumi\u00e8re et de l\u2019\u00e9nergie vitale :\u202fune \u00ab spirale des humanismes<\/em> \u00bb survole la ronde des vents, port\u00e9e par un axe tournant et oscillant sur une articulation situ\u00e9e \u00e0 la pointe du c\u00f4ne. Il ne faut pas se tromper sur sa signification. Symbole de la permanence de l’\u00catre dans l\u2019\u00e9volution, la spirale n\u2019est pas le nouvel habit d\u2019un imp\u00e9rialisme qui ne dit pas son nom. T\u00e9moignant de la pluralit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s, elle se d\u00e9ploie, entre individus et collectivit\u00e9s, mais aussi entre humains et non humains, sugg\u00e9rant l\u2019enroulement sans fin des formes de \u00ab la Relation \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L\u2019humanisme le plus familier en Occident, notre \u00ab grand r\u00e9cit collectif \u00bb comme vous le nommez, reste celui de l’\u00c9mancipationOlivier Abel<\/strong><\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n
<\/a>T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\nMireille Delmas-Marty<\/h4>\n\n\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n L\u2019urgence \u00e9cologique et la refondation d\u2019un humanisme juridique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Olivier Abe<\/strong>l<\/h4>\n\n\n\n
Mireille Delmas-Mart<\/strong>y<\/h4>\n\n\n\n
La spirale des humanit\u00e9s et l\u2019humanisation r\u00e9ciproque<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Olivier Abel<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
Mireille Delmas-Marty<\/strong><\/h4>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n