{"id":9737,"date":"2018-04-12T19:00:30","date_gmt":"2018-04-12T18:00:30","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=9737"},"modified":"2018-04-12T19:00:30","modified_gmt":"2018-04-12T18:00:30","slug":"france-italie-et-europe-une-relation-fragile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/04\/12\/france-italie-et-europe-une-relation-fragile\/","title":{"rendered":"France, Italie et Europe : une relation fragile ?"},"content":{"rendered":"
Jean-Pierre Darnis, Maitre de Conf\u00e9rences (hdr) \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Nice Sophia-Antipolis, Conseiller Scientifique \u00e0 l\u2019Instituto Affari Internazionali\u00a0 (IAI) de Rome.<\/em><\/p>\n Au fil de l\u2019actualit\u00e9 m\u00e9diatique r\u00e9sonnent de temps en temps les \u00e9chos de r\u00e9actions de blocages italiens face \u00e0 de r\u00e9elles ou suppos\u00e9es d\u00e9cisions fran\u00e7aises. Ainsi depuis l\u2019\u00e9lection d\u2019Emmanuel Macron \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique, nous avons assist\u00e9 \u00e0 une s\u00e9rie n\u00e9gative de perceptions romaines vis-\u00e0-vis de la ren\u00e9gociation de l\u2019accord Fincantieri-STX<\/a> sur la reprise des anciens chantiers de l\u2019Atlantique, sur les initiatives de la France vis-\u00e0-vis la Libye souvent per\u00e7ues comme unilat\u00e9rales ainsi qu\u2019\u00e0 propos de l\u2019action du groupe Vivendi en tant qu\u2019actionnaire de TIM<\/a>, l\u2019op\u00e9rateur t\u00e9l\u00e9phonique historique italien. Cette phase extr\u00eamement n\u00e9gative a couru tout le long de l\u2019\u00e9t\u00e9 2017, et il a fallu attendre le sommet bilat\u00e9ral gouvernemental de fin septembre pour que l\u2019on revienne \u00e0 une relative normalit\u00e9 des rapports. C\u2019est d\u2019ailleurs \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019\u00e9merge l\u2019id\u00e9e d\u2019un trait\u00e9 bilat\u00e9ral franco-italien dit \u00ab Trait\u00e9 du Quirinal<\/a> \u00bb, une id\u00e9e qui deviendra un projet politique \u00e0 la suite de la visite d\u2019Emmanuel Macron \u00e0 Rome en janvier 2018 avec la nomination de commissions d\u00e9di\u00e9es. Mais la situation n\u2019est jamais v\u00e9ritablement stable, alors que les difficult\u00e9s de l\u2019installation d\u2019une mission italienne au Niger ou les maladresses de douaniers fran\u00e7ais \u00e0 Bardonecchia<\/a> donnent imm\u00e9diatement lieu \u00e0 Rome \u00e0 des interpr\u00e9tations qui insistent sur une politique fran\u00e7aise nocive pour l\u2019Italie. Ce climat est d\u2019ailleurs renforc\u00e9 par les r\u00e9flexes populistes et nationalistes qui s\u2019installent \u00e0 la suite de la mont\u00e9e en puissance du Mouvement cinq \u00e9toiles<\/a> (M5S) et de la Lega<\/em> lors des \u00e9lections l\u00e9gislatives italiennes de 2018.<\/p>\n Si l\u2019int\u00e9gration cr\u00e9e des b\u00e9n\u00e9fices mutuels objectifs, pourquoi autant de grincements dans la relation bilat\u00e9rale ?<\/p><\/blockquote>\n Le substrat de la relation franco-italienne est particuli\u00e8rement fort, avec des \u00e9changes commerciaux tr\u00e8s importants (la France est le deuxi\u00e8me fournisseur et le deuxi\u00e8me client de l\u2019Italie) et un solde de la balance commerciale favorable \u00e0 l\u2019Italie. Concernant l’investissement, il est vrai que la France investit de fa\u00e7on importante en Italie (plus de 50 milliards en 2016) mais l\u2019Italie est \u00e9galement un investisseur important en France (plus de 20 milliards en 2016). En r\u00e9sum\u00e9 la balance commerciale est favorable \u00e0 l\u2019Italie, celle des investissements \u00e0 la France, ce qui permet d’affirmer que la relation commerciale et industrielle b\u00e9n\u00e9ficie aux deux pays. Derri\u00e8re ces chiffres se cachent des r\u00e9alit\u00e9s humaines remarquables, avec par exemple la valorisation mise en place par les grands groupes fran\u00e7ais \u00e0 la suite du rachat de griffes italiennes comme Bulgari, Fendi ou Loro Piana. Derri\u00e8re la logique de rachat on trouve des exemples de d\u00e9veloppement des savoir-faire et marques italiennes \u00e0 l\u2019\u00e9chelon mondial, op\u00e9rations qui d\u00e9veloppent l\u2019emploi italien. L’Italie n\u2019est au d\u00e9part pour la France r\u00e9volutionnaire qu\u2019une s\u00e9rie de cases sur un \u00e9chiquier dans lequel on doit mener la guerre contre l\u2019Autriche<\/p><\/blockquote>\n Cette d\u00e9licatesse des rapports se poursuit apr\u00e8s l\u2019Unit\u00e9, dans une Italie souvent isol\u00e9e au nom de la \u00ab question romaine \u00bb (le refus par le Saint Si\u00e8ge de reconnaitre l\u2019autorit\u00e9 du Roi d\u2019Italie et les pressions faites en ce sens sur les puissances europ\u00e9ennes) et travaill\u00e9e par les revendications territoriales (Rome, les terres irr\u00e9dentes) et coloniales. Nous pouvons ici \u00e9voquer la \u00ab Gifle de Tunis\u00a0<\/a> \u00bb, la flamb\u00e9e anti-fran\u00e7aise de 1881 lorsque Paris prend le contr\u00f4le d\u2019une Tunisie qui comptait alors une importante communaut\u00e9 italienne et \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e par Rome comme un appendice naturel. Au XX\u00e8me si\u00e8cle, les alternances d\u2019alliances au cours des guerres mondiales ne cr\u00e9ent pas de v\u00e9ritable stabilit\u00e9 dans les relations entre les deux pays, malgr\u00e9 la rh\u00e9torique nationaliste fran\u00e7aise des \u00ab s\u0153urs latines \u00bb, tr\u00e8s galvaud\u00e9e et malheureusement encore utilis\u00e9e aujourd\u2019hui. Dans ce contexte existe un autre moment topique, celui du \u00ab coup de poignard dans le dos\u00a0<\/a> \u00bb, l\u2019attaque port\u00e9e par l\u2019Italie mussolinienne en juin 1940 \u00e0 une France d\u00e9j\u00e0 mise \u00e0 genoux par les troupes allemandes. La fin de la seconde guerre mondiale et le parall\u00e9lisme constitutionnel entre IV\u00e8me r\u00e9publique fran\u00e7aise et r\u00e9publique italienne, deux r\u00e9gimes parlementaires similaires, marque un moment de remarquables convergences, avec la participation conjointe aux premiers pas de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne et la signature du Trait\u00e9 de Rome. Le dispositif fran\u00e7ais de stabilit\u00e9 et de s\u00e9curit\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans le Sahel depuis l\u2019op\u00e9ration Serval en 2013 est largement incompris en Italie, o\u00f9 il est analys\u00e9 comme une manifestation d\u2019influence n\u00e9o-coloniale.<\/p><\/blockquote>\n C\u00f4t\u00e9 italien, on oublie souvent la grande faiblesse du gouvernement de l\u2019\u00e9poque, celui d\u2019un Silvio Berlusconi qui, largement discr\u00e9dit\u00e9 par les accusations personnelles, n\u2019arrivait pas \u00e0 placer l\u2019Italie dans le r\u00f4le d\u2019interlocuteur et de m\u00e9diateur qu\u2019elle aurait pu jouer dans ce contexte. Aussi depuis ce moment-l\u00e0 et de fa\u00e7on r\u00e9currente, le dossier libyen refait surface en Italie, en v\u00e9hiculant une accusation contre la France, celle d’avoir jou\u00e9 un r\u00f4le n\u00e9gatif, opprobre qui s\u2019accompagne de la perception d\u2019isolement de l\u2019Italie en Europe pour la gestion des arriv\u00e9es de migrants. Cette crise a \u00e9galement r\u00e9activ\u00e9 une lecture italienne des \u00ab zones d\u2019influences \u00bb provenant de l\u2019histoire coloniale, lecture renforc\u00e9e par les divergences entre la France et l\u2019Italie au sujet du soutien des factions libyennes rivales. Et dans ce contexte il faut \u00e9galement relever combien le dispositif fran\u00e7ais de stabilit\u00e9 et de s\u00e9curit\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans le Sahel depuis l\u2019op\u00e9ration Serval en 2013 est largement incompris en Italie, tant il est analys\u00e9 comme une manifestation d\u2019influence n\u00e9o-coloniale. Ces divergences sont apparues \u00e0 la suite des attentats en France, alors que l\u2019Italie, qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 victime du terrorisme sur son territoire, a toujours manifest\u00e9 une solidarit\u00e9 diplomatique avec la France sans r\u00e9pondre de fa\u00e7on favorable aux demandes de soutien militaire. De m\u00eame lorsque la France convoque en juillet 2017 les rivaux libyens \u00e0 La Celle Saint Cloud<\/a> pour faciliter la pacification du pays, l\u2019Italie est prompte \u00e0 s\u2019offusquer de n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 inclue dans le processus. La crise en Libye a r\u00e9activ\u00e9 une lecture italienne des \u00ab zones d\u2019influences \u00bb provenant de l\u2019histoire coloniale, renforc\u00e9e par les divergences entre la France et l\u2019Italie au sujet du soutien des factions libyennes rivales.<\/p><\/blockquote>\n A c\u00f4t\u00e9 de ce volet libyen particuli\u00e8rement important, il faut rajouter que depuis 2011 les rachats d\u2019entreprises italiennes comme Bulgari, Parmalat, Fendi jusqu\u2019aux investissements de Bollor\u00e9 dans G\u00e9n\u00e9rali<\/a> ou TIM par le biais de Vivendi viennent nourrir l\u2019id\u00e9e fausse d\u2019une planification de conqu\u00eate \u00e9conomique fran\u00e7aise en Italie, une vision erron\u00e9e, largement d\u00e9mentie par les chiffres des \u00e9changes commerciaux et industriels, mais qui est pr\u00e9sent\u00e9e de fa\u00e7on p\u00e9riodique comme autant d\u2019actes conqu\u00e9rants de la part de la France. Et c\u2019est pour cette raison que la ren\u00e9gociation de la part du gouvernement fran\u00e7ais de l\u2019accord d\u00e9j\u00e0 conclu sous la pr\u00e9sidence Hollande pour la reprise de STX par l\u2019entreprise Fincantieri, contr\u00f4l\u00e9e par l\u2019Etat italien, a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue comme une autre manifestation intol\u00e9rable d\u2019une arrogance industrielle fran\u00e7aise qui ne saurait faire confiance \u00e0 un partenaire italien pourtant comp\u00e9tent et s\u00e9rieux. Cette \u00ab affaire STX-Fincantieri \u00bb a largement contribu\u00e9 \u00e0 faire \u00e9vaporer le capital de sympathie europ\u00e9enne que l\u2019\u00e9lection d\u2019Emmanuel Macron sous le signe du drapeau de l\u2019Union avait pu faire naitre en Italie. Au-del\u00e0 de r\u00e9sultats \u00e9lectoraux \u00e9mergent des convergences nouvelles autour de th\u00e8mes fondamentaux comme ceux de la protection des droits de l\u2019individu et de l\u2019humain dans le monde digital<\/p><\/blockquote>\n Au-del\u00e0 des apparences d\u2019oppositions entre \u00ab populistes \u00bb et \u00ab europ\u00e9ens \u00bb, on peut observer des divisions plus fines. Par exemple les questions relatives aux droits des individus et \u00e0 la d\u00e9mocratie dans le contexte num\u00e9rique peuvent apparaitre comme transversales. Ainsi en Italie on observe une attention pour ces questions non seulement de la part des instances publiques, comme l\u2019AGID<\/a>, mais aussi de la part d\u2019une partie des \u00e9lus du Mouvement 5 \u00e9toiles ainsi que de ceux qui se pr\u00e9occupent de la d\u00e9fense de l\u2019humain et de la libert\u00e9 individuelle face \u00e0 la technologie, en particulier autour de l\u2019\u00c9glise et du Vatican. Ces th\u00e9matiques sont celles qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9es par Emmanuel Macron lors de la pr\u00e9sentation du plan pour l\u2019intelligence artificielle et de l\u2019entretien donn\u00e9 au journal am\u00e9ricain Wired<\/em>. C\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais s’affirme une politique de leadership sur les questions d\u2019humanit\u00e9 et de technologie. Mais c\u00f4t\u00e9 italien, des mobilisations en ce sens ont aussi eu lieu, certes de la part d\u2019acteurs moins centraux, mais qui sont pourtant bien loin d\u2019\u00eatre insignifiants. Ainsi, au-del\u00e0 de r\u00e9sultats \u00e9lectoraux qui peuvent appara\u00eetre comme alarmants par certains \u00e9gards, \u00e9mergent des convergences nouvelles<\/a> autour de th\u00e8mes fondamentaux comme la protection des droits de l\u2019individu et des droits humains dans le monde num\u00e9rique, ce qui revient \u00e0 d\u00e9fendre les principes des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales dans le contexte moderne. Il s\u2019agit d\u2019un aspect novateur et particuli\u00e8rement porteur qui pourrait \u00eatre pris en compte dans le futur trait\u00e9 bilat\u00e9ral franco-italien, si celui-ci aboutit, mais qui constitue au-del\u00e0 de cet effort une hypoth\u00e8se de travail pour penser le progr\u00e8s europ\u00e9en et\u00a0donc celui des relations franco-italiennes\u00a0 \u00ab Le rapport historique de l\u2019Italie vis-\u00e0-vis la France est marqu\u00e9 par une s\u00e9rie de courants et tensions \u00e0 phases altern\u00e9es. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":9752,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"staff":[],"editorial_format":[],"serie":[],"audience":[],"geo":[],"class_list":["post-9737","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-uncategorised"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\n
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\nA cela s’ajoutent les innombrables collaborations universitaires et scientifiques entre les deux pays et il faut relever au sein du syst\u00e8me d\u2019enseignement et de recherche fran\u00e7ais l\u2019importance de la pr\u00e9sence de chercheurs italiens. Le secteur des technologies spatiales offre de multiples exemple de collaborations et d\u2019actions int\u00e9gr\u00e9es. Les \u00e9changes culturels ont toujours \u00e9t\u00e9 importants et l\u2019on compte d\u2019incessants va et vient entre les deux pays. Enfin la dimension transfrontali\u00e8re est tr\u00e8s vive et l\u2019on observe des dynamiques d\u2019\u00e9changes par exemple entre les Alpes Maritimes et la Ligurie voisine, aussi bien au niveau \u00e9conomique qu\u2019avec les inscriptions croissantes d\u2019\u00e9tudiants italien \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Nice Sophia-Antipolis. Cette dynamique universitaire de doubles dipl\u00f4mes et d\u2019\u00e9changes existe \u00e9galement \u00e0 Chamb\u00e9ry et \u00e0 Grenoble, avec des correspondances fortes \u00e0 G\u00eanes, Turin et Aoste. En r\u00e9sum\u00e9, les possibilit\u00e9s offertes par l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne jouent pleinement entre la France et l\u2019Italie, avec une croissance des \u00e9changes \u00e9conomiques, scientifiques, culturels et humains. Mais alors, si l\u2019int\u00e9gration cr\u00e9e des b\u00e9n\u00e9fices mutuels objectifs, pourquoi autant de grincements dans la relation bilat\u00e9rale ?
\nIl faut relever la conjonction de trois \u00e9l\u00e9ments. Le premier est le caract\u00e8re d\u00e9licat du rapport de l\u2019Italie \u00e0 la France dans l\u2019Histoire, en particulier autour et depuis l\u2019unification de la p\u00e9ninsule au XIX\u00e8me si\u00e8cle. Le second est celui d\u2019un cycle historique r\u00e9cent qui, depuis 2011, provoque un amalgament de dossiers n\u00e9gatifs qui empoisonnent cette relation. Le troisi\u00e8me est li\u00e9 \u00e0 la r\u00e9cente mont\u00e9e des \u00ab -ismes \u00bb n\u00e9gatifs en Europe, entre nationalismes et populismes qui se d\u00e9ploient dans les diff\u00e9rents scrutins en \u00e9tant aliment\u00e9s par un syst\u00e8me d\u2019information qui tend \u00e0 valoriser les probl\u00e9matiques du temps court, de fa\u00e7on physiologique (la r\u00e9activit\u00e9 de l\u2019information continue) voire m\u00eame construite (les manipulations autour des \u00ab fake news \u00bb), et monte en \u00e9pingle la moindre anicroche.
\nDepuis la premi\u00e8re campagne de Napol\u00e9on Bonaparte en Italie en 1796, le rapport historique de l\u2019Italie vis-\u00e0-vis la France est marqu\u00e9 par une s\u00e9rie de courants et tensions \u00e0 phases altern\u00e9es. En r\u00e9sum\u00e9, alors que l\u2019Italie n\u2019est au d\u00e9part pour la France r\u00e9volutionnaire qu\u2019une s\u00e9rie de cases sur un \u00e9chiquier dans lequel on doit mener la guerre contre l\u2019Autriche, la pr\u00e9sence militaire fran\u00e7aise en Italie va susciter une s\u00e9rie de cons\u00e9quences, \u00e0 la fois adh\u00e9sions au projets fran\u00e7ais (R\u00e9volution puis Empire) et refus, qui joueront un r\u00f4le fondamental dans le Risorgimento, le processus d\u2019unit\u00e9 nationale italienne qui court tout au long du XIX\u00e8me si\u00e8cle. Ainsi le rapport \u00e0 la France fait partie de l\u2019histoire intime de l\u2019Italie, car la pr\u00e9sence fran\u00e7aise en Italie suscite attentes, r\u00e9formes et refus qui fa\u00e7onnent la mise en place de la monarchie constitutionnelle italienne en 1861. Entre les espoirs suscit\u00e9s par le mod\u00e8le fran\u00e7ais dans une soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9-unitaire marqu\u00e9e par les monarchies et le pouvoir religieux, les espoirs d\u00e9\u00e7us des italiens qui choisissent le \u00ab parti jacobin \u00bb, les moments de contre-r\u00e9volution anti-fran\u00e7aise, les tiraillements de la politique du Second Empire qui aide militairement les Pi\u00e9montais \u00e0 d\u00e9faire les autrichiens mais prot\u00e8ge Rome et les \u00c9tats du Pape en emp\u00eachant l\u2019ach\u00e8vement de l\u2019unit\u00e9, le XIX\u00e8me si\u00e8cle italien est marqu\u00e9 par une pr\u00e9sence fran\u00e7aise qui donne lieu \u00e0 des interpr\u00e9tations contradictoires.<\/p>\n
\nA partir de 1958, le changement de r\u00e9gime en France et l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir du G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle cr\u00e9ent une divergence entre V\u00e8me r\u00e9publique fran\u00e7aise et r\u00e9publique italienne, qui se retrouve dans la vision fran\u00e7aise \u00ab d\u2019Europe des nations \u00bb et qui ne sera jamais v\u00e9ritablement combl\u00e9e. \u00c0 partir de ce moment-l\u00e0 d\u00e9bute une p\u00e9riode institutionnelle europ\u00e9enne sans v\u00e9ritables fractures mais ne permet pas non plus l\u2019observation de rapports privil\u00e9gi\u00e9s. Pour des Pr\u00e9sidents de la R\u00e9publique fran\u00e7ais qui se devaient de se rendre \u00e0 Rome pour s\u2019incliner devant le Saint P\u00e8re, la visite au palais du Quirinal, si\u00e8ge de la Pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique italienne, \u00e9tait souvent un rituel quelque peu m\u00e9canique, et ce d\u2019autant plus que les turbulences des ann\u00e9es 1970 en Italie ne facilitaient pas les rapports internationaux. Dans les ann\u00e9es 1980, l\u2019arriv\u00e9e des socialistes au pouvoir des part et d\u2019autre des Alpes va quelque peu r\u00e9chauffer ces rapports, avec l\u2019instauration d\u2019un rendez-vous bilat\u00e9ral annuel. C\u2019est un progr\u00e8s remarquable qui va accompagner quelques initiatives de coop\u00e9ration strat\u00e9gique (ST Microelectronics, cr\u00e9ation de l’entreprise a\u00e9ronautique ATR, puis plus tard coop\u00e9ration dans le secteur spatial) mais qui jamais ne rejoindront le niveau et la qualit\u00e9 des relations franco-allemandes, fortement ancr\u00e9es dans le paysage europ\u00e9en depuis le Trait\u00e9 de l\u2019\u00c9lys\u00e9e de 1963.
\nA partir des ann\u00e9es 1990 commence un nouveau moment des relations entre les deux pays. La mise en place de l\u2019int\u00e9gration sur l\u2019ensemble des march\u00e9s europ\u00e9ens (banque, \u00e9nergie, transports…) ouvre alors une s\u00e9rie d\u2019espaces dans lesquels les entreprises vont s\u2019engouffrer. Ce sera en particulier le cas de grands groupes fran\u00e7ais (EDF, BNP, Cr\u00e9dit Agricole, Suez-GDF, etc.) qui interpr\u00e8tent la r\u00e9alit\u00e9 souvent fragment\u00e9e des march\u00e9s italiens comme une opportunit\u00e9. Mais cette vision \u00e9conomique et industrielle provoque d\u2019importants effets de bord politiques comme l\u2019imbroglio de la reprise de l\u2019entreprise italienne Edison par EDF<\/a>, une op\u00e9ration commenc\u00e9e en 2001 avec des droits de vote d\u2019EDF qui seront bloqu\u00e9s par un d\u00e9cret du gouvernement d\u2019italien au nom de l\u2019absence de r\u00e9ciprocit\u00e9 d\u2019ouverture sur le march\u00e9 fran\u00e7ais de l\u2019\u00e9nergie, une question tortueuse qui ne sera finalement r\u00e9solue qu\u2019en 2011.
\nL\u2019ann\u00e9e 2011 repr\u00e9sente un moment important pour comprendre les affres de la relation bilat\u00e9rale actuelle. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que se cristallisent une s\u00e9rie de dossiers probl\u00e9matiques jamais v\u00e9ritablement class\u00e9s. Dans le contexte international, l\u2019ann\u00e9e 2011 est marqu\u00e9e par le \u00ab Printemps arabe \u00bb et la d\u00e9stabilisation des r\u00e9gimes tunisiens et libyens entrainent des vagues migratoires \u00e0 destination de l\u2019Italie. A partir de ce moment-l\u00e0, les d\u00e9barquements p\u00e9riodiques et jamais v\u00e9ritablement taris dans l\u2019Italie du Sud en provenance des c\u00f4tes africaines repr\u00e9sentent non seulement une urgence humanitaire que les Italiens ont toujours plut\u00f4t bien g\u00e9r\u00e9, mais surtout un probl\u00e8me politique qui a install\u00e9 la question migratoire au c\u0153ur du d\u00e9bat italien, avec des r\u00e9percussions \u00e9lectorales directes dans un pays qui avait jusqu\u2019ici accueilli plusieurs millions d\u2019immigr\u00e9s avec efficacit\u00e9 et humanit\u00e9. Dans la Vulgate populaire, la France est largement tenue responsable de cette situation, car l\u2019intervention militaire occidentale en Libye, port\u00e9e par la pr\u00e9sidence Sarkozy, est interpr\u00e9t\u00e9e comme le facteur fondamental de la d\u00e9stabilisation r\u00e9gionale qui a conduit \u00e0 cette crise migratoire. Il faut ajouter que les m\u00e9canismes d\u00e9cisionnels de l\u2019intervention en Libye n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement compris en Italie, avec des Italiens qui s\u2019adonnent aux th\u00e9ories fantaisistes d\u2019un complot fran\u00e7ais visant \u00e0 supplanter l\u2019Italie dans son r\u00f4le de partenaire privil\u00e9gi\u00e9 pour l\u2019exploitation des ressources \u00e9nerg\u00e9tiques libyennes.<\/p>\n
\nPlus r\u00e9cemment, la d\u00e9cision italienne de d\u00e9ployer des militaires et carabiniers italiens en soutien de la stabilisation du Niger semblait pouvoir fournir un cadre de collaboration nouveau entre la France et l\u2019Italie sur le th\u00e9\u00e2tre saharo-sah\u00e9lien, et correspondait \u00e0 la volont\u00e9 fran\u00e7aise d\u2019associer les partenaires europ\u00e9ens \u00e0 l\u2019effort du G5 Sahel. Mais la mise en place de cette op\u00e9ration rencontre des oppositions au sein du gouvernement du Niger<\/a>, oppositions qui nourrissent d\u2019ailleurs les commentaires d\u2019analystes italiens prompts \u00e0 pointer du doigt une France qui ne souhaiterait pas partager ses zones d\u2019influences en Afrique\u2026 Ce qui est l\u2019exact contraire de la politique de la pr\u00e9sidence Macron ! Ici encore nous voyons combien les th\u00e9ories d\u2019un \u00ab complot fran\u00e7ais anti-italien \u00bb ont cours \u00e0 Rome, une interpr\u00e9tation paradoxale qui devient d\u2019autant plus difficile \u00e0 combattre qu\u2019elle correspond aux int\u00e9r\u00eats de ceux qui travaillent par leur propagande \u00e0 affaiblir la coh\u00e9sion europ\u00e9enne, par exemple la Russie, mais aussi qu\u2019elle \u00e9pouse les contours faciles des propagandes nationalistes et populistes, particuli\u00e8rement en vogue de nos jours.<\/p>\n
\nL\u2019ensemble de ces \u00e9l\u00e9ments ne sont pas nouveaux, et ils ont \u00e9t\u00e9 pris en compte par la pr\u00e9sidence Macron ainsi que par le gouvernement de Paolo Gentiloni pour \u00e9laborer la proposition d\u2019un trait\u00e9 bilat\u00e9ral franco-italien dit du \u00ab Quirinal \u00bb dont les travaux ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s en janvier 2018 par l\u2019annonce de la constitution de deux commissions d\u2019experts. Le m\u00e9canisme est louable, car l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un trait\u00e9 sur le mod\u00e8le franco-allemand permettrait de cr\u00e9er des m\u00e9canismes de consultation et d\u2019\u00e9changes permanents entre les deux gouvernements, extr\u00eamement utiles pour \u00e9viter les emportements et interpr\u00e9tations erron\u00e9es qui sont souvent \u00e0 l\u2019origine des crises entre Rome et Paris. Cela permettrait \u00e9galement de faire participer l\u2019Italie \u00e0 un \u00ab triangle europ\u00e9en \u00bb de pays moteurs pour l\u2019Union, au c\u00f4t\u00e9 de la France et de l\u2019Allemagne, et sortirait l\u2019Italie du sentiment d\u2019exclusion qu\u2019elle \u00e9prouve \u00e0 l\u2019\u00e9gard du moteur franco-allemand, souvent pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Rome comme un \u00ab axe \u00bb n\u00e9gatif. Ce processus repr\u00e9sente donc une bonne solution pour am\u00e9liorer la compr\u00e9hension entre Paris et Rome, un facteur d\u2019autant plus important que le substrat des \u00e9changes \u00e9conomiques et humains est positif.
\nMais ce processus doit faire face \u00e0 un contexte rendu plus difficile par les r\u00e9sultats des r\u00e9centes \u00e9lections l\u00e9gislatives en Italie, qui ont vu la victoire des forces populistes de la Lega<\/em> et du Mouvement Cinq \u00e9toiles, des forces politiques qui ont souvent \u00e9pous\u00e9 les th\u00e9ories des complots internationaux. Comme dans le cas des \u00e9lections fran\u00e7aises et am\u00e9ricaines, et comme illustr\u00e9 par le scandale Cambridge Analytica<\/em>, les \u00e9lections italiennes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019abri d\u2019op\u00e9rations de propagande visant \u00e0 semer la discorde au sein de l\u2019Union Europ\u00e9enne et du camp occidental. Par exemple de nombreux journalistes ont relev\u00e9 les relations entre le leader de la Lega<\/em>,\u00a0Matteo Salvini et des responsables russes. Au-del\u00e0 de la v\u00e9racit\u00e9 de ces contacts, il est ind\u00e9niable que les d\u00e9clarations du leader de la Lega sont g\u00e9n\u00e9ralement amicales \u00e0 l\u2019\u00e9gard du pouvoir de Moscou.<\/p>\n
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