{"id":97157,"date":"2021-01-08T16:47:55","date_gmt":"2021-01-08T15:47:55","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=97157"},"modified":"2021-01-08T16:52:55","modified_gmt":"2021-01-08T15:52:55","slug":"comment-definir-les-contours-de-leurope-puissance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2021\/01\/08\/comment-definir-les-contours-de-leurope-puissance\/","title":{"rendered":"Comment d\u00e9finir les contours de \u00ab l’Europe-puissance \u00bb"},"content":{"rendered":"\n
Lorsqu\u2019elle s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e devant le Parlement europ\u00e9en (PE) en juillet 2019, Ursula von der Leyen<\/a> a choisi de qualifier la Commission europ\u00e9enne qu\u2019elle \u00e9tait appel\u00e9e \u00e0 pr\u00e9sider de \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb. Pour faire suite \u00e0 la Commission \u00ab politique \u00bb de son pr\u00e9d\u00e9cesseur Jean-Claude Juncker, elle entendait changer de focale et souligner la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019Union europ\u00e9enne (UE) de penser son action \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale. Les raisons de ce choix sont connues : le monde contemporain est de plus en plus hostile, les grandes menaces \u2013 d\u00e9r\u00e8glement climatique, pand\u00e9mies, terrorisme, \u00e9puisement des ressources \u2013 sont globales, et, avec l\u2019isolationnisme des \u00c9tats-Unis, les ambitions de la Chine et l\u2019hostilit\u00e9 de la Russie, l\u2019Union n\u2019a plus d\u2019alli\u00e9 naturel.<\/p>\n\n\n\n Ceci \u00e9tant, la notion de \u00ab Commission g\u00e9opolitique<\/a> \u00bb \u00e9tait peu explicite. S\u2019agissait-il de repenser les politiques internes en tenant compte du contexte international ? De renoncer \u00e0 une vision pacifique des relations internationales, fond\u00e9e sur des id\u00e9aux de paix, de d\u00e9mocratie et d\u2019entraide ? D\u2019affirmer la puissance de l\u2019Union et de la confronter \u00e0 celle des autres blocs ? De se rallier \u00e0 la realpolitik<\/em> qui guide l\u2019action de ceux-ci ? Dix-huit mois plus tard, si un consensus relatif \u00e9merge pour dire que l\u2019Union doit effectivement exister \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale autrement que comme un acteur commercial et un pros\u00e9lyte de ses propres valeurs, les contours de la politique de puissance<\/a> de l\u2019Union restent incertains, notamment faute d\u2019instance capable de les esquisser.<\/p>\n\n\n\n Ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, le contexte international a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9<\/a>, contraignant l\u2019Union europ\u00e9enne \u00e0 revoir son approche en mati\u00e8re d\u2019action ext\u00e9rieure. Historiquement, l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne visait \u00e0 promouvoir une conception des relations internationales guid\u00e9e par la lib\u00e9ralisation du commerce, la promotion du multilat\u00e9ralisme, la d\u00e9fense de la d\u00e9mocratie et des droits de l\u2019Homme, et l\u2019affirmation de l\u2019Union comme mod\u00e8le d\u2019un d\u00e9veloppement r\u00e9gional pacifique.<\/p>\n\n\n\n Ce projet a \u00e9t\u00e9 bouscul\u00e9 par plusieurs ph\u00e9nom\u00e8nes. Il y a d\u2019abord eu l\u2019\u00e9mergence de nouvelles puissances \u2013 Chine, Br\u00e9sil, Inde, retour de la Russie ; elle n\u2019\u00e9tait ni nouvelle ni impr\u00e9vue, mais a pris des proportions plus importantes que pr\u00e9vu. Le d\u00e9clin relatif de l\u2019Union europ\u00e9enne est aussi plus rapide qu\u2019envisag\u00e9, en termes de population comme de PIB, avec des perspectives de rel\u00e9gation inqui\u00e9tantes. La lib\u00e9ralisation du commerce international et de l\u2019\u00e9conomie souffrent par ailleurs des r\u00e9flexes protectionnistes<\/a>, et l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9gulation de la plan\u00e8te par des institutions multilat\u00e9rales<\/a> est contest\u00e9e. \u00c0 cela s\u2019ajoute l\u2019isolationnisme des \u00c9tats-Unis<\/a>, qui n\u2019ont plus la volont\u00e9 ou la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre le gendarme du monde.<\/p>\n\n\n\n Plus fondamentalement, le projet europ\u00e9en doit faire face \u00e0 une crise des valeurs occidentales qui, contrairement \u00e0 la pr\u00e9diction de Francis Fukuyama, ne se sont pas irr\u00e9m\u00e9diablement impos\u00e9es. Les droits fondamentaux sont en crise dans de nombreux pays, et le mouvement de d\u00e9mocratisation r\u00e9gresse.<\/p>Olivier Costa<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Plus fondamentalement, le projet europ\u00e9en doit faire face \u00e0 une crise des valeurs occidentales qui, contrairement \u00e0 la pr\u00e9diction de Francis Fukuyama, ne se sont pas irr\u00e9m\u00e9diablement impos\u00e9es. Les droits fondamentaux sont en crise dans de nombreux pays, et le mouvement de d\u00e9mocratisation r\u00e9gresse. On a aussi vu \u00e9merger des \u00ab \u00c9tats de civilisation \u00bb \u2013 Chine, Inde, Russie, Turquie \u2013 dont les leaders r\u00e9cusent le mod\u00e8le de l\u2019\u00c9tat-nation occidental et revendiquent la sp\u00e9cificit\u00e9 de leur mode de vie et leur attachement \u00e0 une conception particuli\u00e8re de l\u2019organisation politique et sociale, ainsi que des relations internationales. En somme, ils entendent proposer une alternative \u00e0 la vision lib\u00e9rale et post-moderne de la d\u00e9mocratie n\u00e9e en Europe et en Am\u00e9rique du nord, et consid\u00e8rent que la pr\u00e9tention des Europ\u00e9ens \u00e0 imposer leurs conceptions est une forme d\u2019imp\u00e9rialisme inacceptable<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Cette situation nouvelle a suscit\u00e9 un discours sur la souverainet\u00e9 de l\u2019Union europ\u00e9enne<\/a> qui est par nature paradoxal, puisque l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne s\u2019est op\u00e9r\u00e9e dans le refus explicite de la revendication d\u2019une quelconque souverainet\u00e9. Il est en effet apparu, d\u00e8s le Congr\u00e8s de La Haye en 1948, que certains gouvernements excluaient que la construction europ\u00e9enne ne se fasse au d\u00e9triment de leurs pouvoirs r\u00e9galiens. Ce refus a \u00e9t\u00e9 r\u00e9it\u00e9r\u00e9 en 1954 avec le rejet par l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise du trait\u00e9 de Communaut\u00e9 europ\u00e9enne de la D\u00e9fense, puis avec la politique dite de la \u00ab chaise vide \u00bb men\u00e9e par Charles De Gaulle au second semestre 1965.<\/p>\n\n\n\n Ces divers \u00e9l\u00e9ments ont impos\u00e9 le projet d\u2019une int\u00e9gration europ\u00e9enne \u00e0 vocation essentiellement \u00e9conomique, conduite au moyen d\u2019instruments juridiques, adopt\u00e9s au terme de n\u00e9gociations dont la dimension politique \u00e9tait gomm\u00e9e. Qu\u2019il s\u2019agisse de la \u00ab m\u00e9thode communautaire \u00bb, qui fait la part belle \u00e0 la Commission et \u00e0 l\u2019expertise, ou de la \u00ab m\u00e9thode intergouvernementale \u00bb, qui est fond\u00e9e sur une logique diplomatique, les processus de d\u00e9cision europ\u00e9ens aspirent \u00e0 une d\u00e9politisation des enjeux.<\/p>\n\n\n\n Depuis son \u00e9lection directe (1979), le Parlement europ\u00e9en (PE) a toutefois bouscul\u00e9 cet ordonnancement par ses ambitions politiques. Le trait\u00e9 de Maastricht (1993) a formalis\u00e9 et l\u00e9gitim\u00e9 l\u2019activisme du PE, et amorc\u00e9 un processus de politisation de l\u2019Union : il a donn\u00e9 une place croissante \u00e0 la logique partisane et repr\u00e9sentative dans son fonctionnement, et encourag\u00e9 une interaction proprement politique entre les institutions et leurs composantes. Les citoyens, les partis europ\u00e9ens et les parlements nationaux ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 davantage associ\u00e9s aux d\u00e9bats. Pour autant, les trait\u00e9s ne font toujours pas mention d\u2019une quelconque souverainet\u00e9 de l\u2019Union<\/a>, et n\u2019incluent aucun des concepts \u00e9vocateurs d\u2019un \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral ou d\u2019un fonctionnement politique qui \u00e9taient pr\u00e9sents dans la d\u00e9funte constitution europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, on entend de plus en plus distinctement un discours sur la souverainet\u00e9 de l\u2019Union. D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, le politologue norv\u00e9gien Johan Galtung estimait que la Communaut\u00e9 \u00e9tait une superpuissance en devenir. Des notions comme celle de \u00ab puissance civile \u00bb sont venues souligner son r\u00f4le global en tant que puissance \u00e9conomique et commerciale, tr\u00e8s active dans le domaine de l\u2019aide au d\u00e9veloppement et de la coop\u00e9ration, bien que d\u00e9pourvue de capacit\u00e9s militaires propres et de pr\u00e9tention \u00e0 la contrainte. Les Communaut\u00e9s ont ensuite \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9es de \u00ab puissance normative \u00bb, par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019influence qu\u2019elles tirent de la diffusion d\u2019une certaine conception des rapports entre les \u00c9tats et de l\u2019ordre international. En somme, l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne a, par la force des choses, engendr\u00e9 une entit\u00e9 d\u2019un type nouveau. La nature de sa puissance est elle aussi in\u00e9dite, car \u00e9trang\u00e8re aux concepts classiques de conflit, de force et de coercition.<\/p>\n\n\n\n Le trait\u00e9 de Maastricht a chang\u00e9 la donne \u00e0 un double titre. D\u2019abord, il affirme le caract\u00e8re proprement politique de l\u2019UE, afin qu\u2019elle devienne une \u00ab polit\u00e9 \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une entit\u00e9 humaine politiquement organis\u00e9e. Il institue en second lieu une Politique \u00e9trang\u00e8re et de s\u00e9curit\u00e9 commune (PESC), qui sera approfondie par les trait\u00e9s suivants, jusqu\u2019\u00e0 inclure la possibilit\u00e9 d\u2019une d\u00e9fense europ\u00e9enne. Toutefois, leur mise en \u0153uvre se heurte \u00e0 l\u2019absence de volont\u00e9 politique : certains \u00c9tats sont jaloux de leur statut de puissance, d\u2019autres sont attach\u00e9s \u00e0 leur neutralit\u00e9, d\u2019autres encore ne comptent que sur l\u2019OTAN pour ce qui a trait \u00e0 leur s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Les citoyens, les partis europ\u00e9ens et les parlements nationaux ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 davantage associ\u00e9s aux d\u00e9bats. Pour autant, les trait\u00e9s ne font toujours pas mention d\u2019une quelconque souverainet\u00e9 de l\u2019Union, et n\u2019incluent aucun des concepts \u00e9vocateurs d\u2019un \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral ou d\u2019un fonctionnement politique qui \u00e9taient pr\u00e9sents dans la d\u00e9funte constitution europ\u00e9enne.<\/p>Olivier Costa<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les changements r\u00e9cents du contexte international ont nourri un sentiment d\u2019urgence in\u00e9dit<\/a> quant \u00e0 l\u2019affirmation de la puissance de l\u2019Union. Les opinions publiques sont d\u00e9sormais ouvertes \u00e0 un concept qu\u2019elles r\u00e9cusaient en raison de leur attachement au r\u00f4le historique des \u00c9tats-nations dans la conduite des politiques r\u00e9galiennes. Plusieurs leaders europ\u00e9ens ont appel\u00e9 l\u2019Union \u00e0 trouver sa place dans le concert des superpuissances. M\u00eame dans les pays attach\u00e9s \u00e0 leur neutralit\u00e9 ou au r\u00f4le de l\u2019OTAN, les ambitions de Vladimir Poutine comme le d\u00e9sinvestissement de Donald Trump ont \u00e9branl\u00e9 les certitudes.<\/p>\n\n\n\n La notion d\u2019Europe \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb \u2013 avec son corollaire : la pr\u00e9tention \u00e0 contr\u00f4ler un territoire<\/a> \u2013 est fondamentalement en contradiction avec la nature humaniste et pacifiste du projet europ\u00e9en, la croyance en la possibilit\u00e9 de relations coop\u00e9ratives entre les \u00c9tats, le refus de toute vis\u00e9e imp\u00e9rialiste, et l\u2019attachement au multilat\u00e9ralisme. Affirmer la souverainet\u00e9 de l\u2019Union ne peut se faire qu\u2019au prix de nombreuses clarifications.<\/p>\n\n\n\n Cela impose, tout d\u2019abord, de d\u00e9finir la place qu\u2019elle doit occuper \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale, entre les \u00c9tats-Unis, la Chine et la Russie. Les tensions vont croissant entre ces blocs, qui ont des mod\u00e8les de d\u00e9veloppement politique, \u00e9conomique et social contrast\u00e9s, et n\u2019envisagent pas les relations internationales de la m\u00eame mani\u00e8re. La concurrence entre eux s\u2019accro\u00eet pour capter des ressources qui se rar\u00e9fient, et ils sont de moins en moins port\u00e9s \u00e0 la solidarit\u00e9 internationale \u2013 comme l\u2019a montr\u00e9 la crise du Covid-19.<\/p>\n\n\n\n Historiquement, l\u2019Union europ\u00e9enne s\u2019est plac\u00e9e dans le sillage des \u00c9tats-Unis, dont elle partage l\u2019essentiel des valeurs et des conceptions, et dont elle d\u00e9pend largement pour sa s\u00e9curit\u00e9. Cet alignement souffre toutefois de la tendance des \u00c9tats-Unis \u00e0 faire cavalier seul, \u00e0 se d\u00e9sinvestir de certains enjeux globaux, et \u00e0 remettre en cause la logique multilat\u00e9rale et ses institutions. En outre, si les liens de l\u2019UE sont plus forts et mieux structur\u00e9s avec les \u00c9tats-Unis qu\u2019avec les autres puissances, la Chine est d\u00e9sormais un partenaire incontournable pour elle, en termes de commerce et de pr\u00e9sence \u00e9conomique sur le sol europ\u00e9en. S\u2019ajoute \u00e0 cela que l\u2019Union n\u2019a pas les m\u00eames objectifs que les \u00c9tats-Unis<\/a> : tandis que les premiers sont dans une logique de comp\u00e9tition pour la domination mondiale, l\u2019UE entend simplement que ses partenaires respectent les r\u00e8gles du jeu \u00e9conomique, commercial et politique.<\/p>\n\n\n\n Il faut aussi rappeler que le revirement de la Commission sur la question de la puissance est un constat d\u2019\u00e9chec : l\u2019Union europ\u00e9enne n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 capable de forger le monde \u00e0 son id\u00e9e (multilat\u00e9ralisme, coop\u00e9ration pacifique\u2026) et selon ses valeurs (d\u00e9mocratie, droits de l\u2019Homme, progressisme, d\u00e9veloppement durable, coh\u00e9sion\u2026), et elle doit se ranger \u00e0 une approche plus classique des relations internationales pour \u00e9chapper au d\u00e9clin. Ceci implique de changer d\u2019\u00e9chelle dans la conception des politiques europ\u00e9ennes, mais aussi d\u2019opter pour une approche plus politique et strat\u00e9gique<\/a> \u2013 et donc moins bureaucratique et experte \u2013 des grands enjeux. Enfin, il convient que la Commission apprivoise pleinement l\u2019id\u00e9e de puissance et de souverainet\u00e9, qu\u2019elle a longtemps consid\u00e9r\u00e9e comme une entrave \u00e0 son objectif ultime : un monde gouvern\u00e9 par le libre-\u00e9change et le multilat\u00e9ralisme.<\/p>\n\n\n\nUn contexte international en mutation<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Un discours in\u00e9dit sur la souverainet\u00e9 de l\u2019Union europ\u00e9enne<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Quelle souverainet\u00e9 pour l\u2019Union ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n