{"id":95753,"date":"2020-12-25T13:47:23","date_gmt":"2020-12-25T12:47:23","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=95753"},"modified":"2026-10-01T15:15:06","modified_gmt":"2026-10-01T13:15:06","slug":"conversation-alexandre-kojeve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/12\/25\/conversation-alexandre-kojeve\/","title":{"rendered":"\u00ab Les philosophes ne m\u2019int\u00e9ressent pas, je cherche des sages \u00bb, une conversation avec Alexandre Koj\u00e8ve"},"content":{"rendered":"\n
Si Koj\u00e8ve \u00e9crit un livre, cela n\u2019arrive pas commun\u00e9ment mais les traces en sont durables. Un seul ouvrage, publi\u00e9 voici vingt-deux ans, l\u2019a consacr\u00e9 comme \u00ab le lecteur<\/em> \u00bb de Hegel. Depuis, une curieuse gloire l\u2019accompagne. Elle est \u00e0 la fois mondiale et rare, lointaine et r\u00e9v\u00e9rencielle, in\u00e9branlable. Nul aujourd\u2019hui ne se mettrait en route vers Hegel sans emprunter les boussoles de Koj\u00e8ve. Celui-ci occupe Hegel comme on occupe un territoire. Il y r\u00e8gne. <\/em><\/p>\n\n\n\n Si bien qu’interroger Koj\u00e8ve, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un nouveau texte<\/em> <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> est un exercice gla\u00e7ant. On vient de lire cette vertigineuse lecture h\u00e9g\u00e9lienne des Pr\u00e9socratiques, et l\u2019on se sent un peu menu. Et quelle t\u00eate peut-il avoir de surcro\u00eet, ce philosophe, \u00e0 force de vivre dans le commerce de Parm\u00e9nide, de Hegel et de quelques loustics de cet acabit ? \u00c0 distance, on l\u2019imagine sous la forme de ces vieux sages de Rembrandt, munis d\u2019une longue barbe et de rides, occup\u00e9s \u00e0 m\u00e9diter dans la lumi\u00e8re et l\u2019ombre de leurs mansardes. <\/em><\/p>\n\n\n\n Et l\u2019on tombe de son haut : pas de barbe, pas de rides, des cheveux noirs, et si Koj\u00e8ve a soixante-six ans, c\u2019est que sa biographie le dit. Ce philosophe que l\u2019on rejetait aux confins du visible, sa t\u00eate est stup\u00e9fiante car c\u2019est une t\u00eate de haut fonctionnaire. Rien ne manque \u00e0 la panoplie, l\u2019\u00e9l\u00e9gance ouat\u00e9e du v\u00eatement, les lunettes charg\u00e9es de tamiser les malices de l\u2019oeil, ce qu\u2019il faut de vigueur et de souplesse dans le corps, une aisance raffin\u00e9e, oui, un de ces hommes qui sillonnent le monde et qui peuplent les palaces internationaux. Quant aux mansardes de Rembrandt\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n C\u2019est qu\u2019on \u00e9tait romantique et p\u00e9rim\u00e9. Koj\u00e8ve est plus loyal, il a la t\u00eate de son emploi : le plus profond lecteur de Hegel – et quoi de plus l\u00e9gitime, en somme – est un \u00ab grand commis <\/em> \u00bb de l\u2019\u00c9tat. Sa vie se partage entre les mornes couloirs du quai Branly et les capitales du monde dans lesquelles il va plaider d\u2019\u00e9pouvantables dossiers \u00e9conomiques. L\u2019\u00e9trange est qu\u2019il n\u2019en est pas peu fier. D\u00e9concertant d\u00e9placement de l\u2019orgueil chez Koj\u00e8ve : le monde l\u2019admire parce qu\u2019il lit Hegel comme d\u2019autres lisent Tintin et lui, sa fiert\u00e9, c\u2019est d\u2019avoir invent\u00e9, lors du Kennedy Round, un syst\u00e8me de pr\u00e9f\u00e9rences tarifaires<\/a>, de s\u2019\u00eatre d\u00e9men\u00e9 comme un diable dans un b\u00e9nitier pour l\u2019imposer, d\u2019avoir gagn\u00e9. <\/em><\/p>\n\n\n\n De tout cela, il faut malheureusement parler au pass\u00e9 : Alexandre Koj\u00e8ve est mort subitement quelques jours apr\u00e8s qu\u2019il a accept\u00e9 de nous recevoir. Il ne donnait gu\u00e8re d\u2019entretiens. Celui-ci aura \u00e9t\u00e9 le dernier.<\/em><\/p>\n\n\n\n *<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 Koj\u00e8ve. Il sourit, il dit des dr\u00f4leries, il l\u00e2che des rires sardoniques ou indulgents. Il est provoquant, p\u00e9tulant, subversif, bourr\u00e9 de paradoxe jusqu\u2019\u00e0 la gueule, grave et profond, roublard, na\u00eff. Il vous explique que son bonheur, comme fonctionnaire, c\u2019est de descendre dans des palaces et de tenir des conf\u00e9rences dans des palais. Et comme, en m\u00eame temps, les lunettes brillent un peu, sans doute est-il en train de vous embrouiller et de se cacher. Puisqu\u2019il ne veut pas dire la v\u00e9rit\u00e9, on en cherche une autre : on songe que son bonheur, comme fonctionnaire, c\u2019est d\u2019appartenir \u00e0 cette \u00e9quipe d\u2019hommes qui se rencontrent \u00e0 Rome, \u00e0 New Delhi ou \u00e0 Gen\u00e8ve et qui poss\u00e8dent le v\u00e9ritable pouvoir, loin des effets de surface de la politique. Ce qui est s\u00fbr, en tout cas, c\u2019est qu\u2019il adore parler d\u2019\u00e9conomie politique. De sorte que, bien r\u00e9solu \u00e0 tout savoir d\u2019Anaximandre, je me voyais menac\u00e9 de repartir avec un gros dossier sur la Taxe \u00e0 la valeur ajout\u00e9e. <\/em><\/p>\n\n\n\n