pro-vida<\/em> : les deux camps et leurs d\u00e9bats<\/h3>\n\n\n\nDans le d\u00e9bat sur ce projet de loi, deux camps tr\u00e8s nets se sont dessin\u00e9s, quoique chacun se compose d\u2019\u00e9l\u00e9ments tr\u00e8s divers. Cette diversit\u00e9 est souvent revendiqu\u00e9e, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 comme de l\u2019autre, pour chercher \u00e0 contester le pr\u00e9suppos\u00e9 selon lequel une certaine croyance, une certaine religion, l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 un certain parti ou l\u2019appartenance \u00e0 un certain milieu irait n\u00e9cessairement de pair avec tel ou tel positionnement dans le d\u00e9bat. Grosso modo, les partis d\u2019extr\u00eame-gauche se prononcent de fa\u00e7on unanime en faveur de la l\u00e9galisation de l\u2019avortement, tout comme, bien s\u00fbr, les organisations f\u00e9ministes ; la droite la plus conservatrice et l\u2019immense majorit\u00e9 des membres de l\u2019\u00c9glise sont contre le projet de loi. Citons n\u00e9anmoins quelques contre-exemples parlants : l\u2019organisation des \u00ab Catholiques pour le droit au choix \u00bb (CDD\/LA) cherche \u00e0 contrecarrer le fondamentalisme religieux, et milite pour les droits sexuels et reproductifs des femmes latino-am\u00e9ricaines. \u00c0 l\u2019inverse, le P\u00e8re Jos\u00e9 Mar\u00eda Di Paola (dit \u00ab Padre Pepe \u00bb), c\u00e9l\u00e8bre par son labeur dans les villas (bidonvilles argentins), issu d\u2019une organisation n\u00e9e dans le sillon du Mouvement des pr\u00eatres pour le Tiers-monde apr\u00e8s le Concile Vatican II, a pris la parole \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e contre la l\u00e9galisation. C\u2019est pour condamner un projet de loi jug\u00e9 \u00ab pseudo-progressiste \u00bb, victime de l\u2019imp\u00e9rialisme du FMI et de l\u2019organisation Rockefeller, qu\u2019il a cit\u00e9 des figures de la gauche latino-am\u00e9ricaine, comme Evo Morales ou Hugo Ch\u00e1vez.<\/p>\n\n\n\n
La fracture entre les deux camps d\u00e9coule autant du positionnement des composantes de chacun d\u2019entre eux que de la fa\u00e7on dont ils envisagent le d\u00e9bat. Pour ceux qui se d\u00e9nomment pro-vida<\/em>, c\u2019est la vie ou la mort de l\u2019embryon qui est en jeu. Ils s\u2019attaquent \u00e0 l\u2019avortement avant de s\u2019attaquer au projet de loi. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une f\u00e9tichisation, qui a pris des formes diverses : Mariana Rodr\u00edguez Varela fait campagne en viralisant les vid\u00e9os o\u00f9 elle distribue des figurines de f\u0153tus en pl\u00e2tre, et le s\u00e9nateur Esteban Bullrich a publi\u00e9 sur son compte Facebook un po\u00e8me dont le sujet lyrique ne serait autre qu\u2019un embryon s\u2019adressant \u00e0 sa m\u00e8re qui d\u00e9cide d\u2019avorter.<\/p>\n\n\n\nPour les personnes en faveur du projet de loi (souvent appel\u00e9s abortistas<\/em> par leur opposants, ce qui est un raccourci, en cela que le fait de soutenir la l\u00e9galisation est distinct du positionnement vis-\u00e0-vis de l\u2019avortement lui-m\u00eame), l\u2019existence ou la vie du f\u0153tus n\u2019entre pas dans le d\u00e9bat. Les partisans de la loi mettent l\u2019accent sur divers aspects : la libert\u00e9 reproductive de la femme, le droit \u00e0 disposer de son corps, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 entre riches et pauvres, ou la question de la sant\u00e9 publique, sur laquelle nous reviendrons. Ce sont l\u00e0 les arguments que l\u2019on trouve dans toute l\u2019Am\u00e9rique latine, et que Gabriela del Salto citait dans sa conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019Inalco \u00e0 propos de l\u2019Equateur : la perspective comparative contribue \u00e0 mettre en \u00e9vidence que la criminalisation de l\u2019avortement \u00ab a \u00e9chou\u00e9 \u00bb (pour reprendre les termes employ\u00e9s par l\u2019ancien d\u00e9put\u00e9 Ricardo Gil Lavedra \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e) non pas en raison du fonctionnement de la loi argentine, mais parce que les femmes, o\u00f9 qu\u2019elles soient et quelle que soit la l\u00e9gislation en vigueur, vont quand-m\u00eame avorter. La question est donc de savoir dans quelles conditions elles vont le faire.<\/p>\n\n\n\nLa conception du d\u00e9bat dans les prises de parole \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e<\/h3>\n\n\n\n Au cours des s\u00e9ances d\u2019information \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s, les intervenants ont tent\u00e9 d\u2019argumenter en faveur d\u2019un des deux camps, mais ils ont aussi cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9finir les termes du d\u00e9bat. La red\u00e9finition explicite et argument\u00e9e de celui-ci est particuli\u00e8rement sensible dans les prises de parole des partisans de la l\u00e9galisation : le souci d\u2019axer correctement la pol\u00e9mique est au c\u0153ur du discours de nombre de ces participants. Il s\u2019agissait de distinguer le positionnement sur l\u2019avortement (qui rel\u00e8ve de l\u2019\u00e9thique) de celui sur la l\u00e9galisation de celui-ci (qui est une question de sant\u00e9 publique).<\/p>\n\n\n\n
Alejandro Katz, par exemple, \u00e9diteur et essayiste, a pris la parole \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e le 12 avril. Il a reconnu le caract\u00e8re pr\u00e9cieux de tous les d\u00e9bats qui tournent autour de la question de l\u2019avortement, prise au sens large, pr\u00e9sents depuis alors quelques semaines dans la rue comme dans la Chambre. Cependant, argumente-t-il, \u00ab la plupart de ces d\u00e9bats ne sont pas destin\u00e9s \u2013 ils ne pourraient pas l\u2019\u00eatre \u2013 \u00e0 chercher une entente \u00bb, en cela qu\u2019ils renvoient \u00e0 des principes \u00e9thiques, sur lesquels toute id\u00e9e d\u2019un accord est vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Quand il s\u2019agit de principes, explique Katz, chacun entend naturellement que sa position est moralement sup\u00e9rieure \u00e0 celle d\u2019autrui ; ainsi, un d\u00e9bat sur des principes est un d\u00e9bat dans lequel chacun expose les raisons pour lesquelles il tient ses propres principes pour sup\u00e9rieurs. Il est n\u00e9anmoins possible, continue-t-il, de d\u00e9p\u00e9naliser l\u2019avortement sans pour autant trancher ces d\u00e9bats concernant des valeurs morales. C\u2019est qu\u2019\u00ab un changement dans la l\u00e9gislation ne provoquera pas un changement dans les pratiques, mais dans les conditions dans lesquelles celles-ci sont r\u00e9alis\u00e9es. \u00bb<\/p>\n\n\n\n
Par \u00ab conditions \u00bb il faut entendre, avant tout, conditions sanitaires. Lors de son expos\u00e9, Lucila de Ponti, d\u00e9put\u00e9e pour la province de Santa Fe, s\u2019est attaqu\u00e9e directement \u00e0 cette question : elle explique qu\u2019il est n\u00e9cessaire de \u00ab passer \u00e0 une r\u00e9ponse int\u00e9grale (\u2026) qui sans aucun doute nous permettra d\u2019am\u00e9liorer nos indicateurs de sant\u00e9 publique, qui nous permettra de r\u00e9duire les indices de mortalit\u00e9 dans des contextes d\u2019avortements ins\u00e9curis\u00e9s. \u00bb Dans ce m\u00eame sens, le ministre de Sant\u00e9, Adolfo Rubinstein (nomm\u00e9 par l\u2019actuel pr\u00e9sident en novembre 2017), s\u2019est manifest\u00e9 \u00e0 la Chambre en faveur de la loi : son intervention a eu lieu lors de la derni\u00e8re journ\u00e9e informative, et a fait grand bruit. La question de la sant\u00e9 publique devient l\u2019\u00e9picentre du d\u00e9bat : par-del\u00e0 la morale et les principes, c\u2019est de r\u00e9duire la mortalit\u00e9 et la morbidit\u00e9 maternelle dont il s\u2019agit. Et, en Argentine, les avortements r\u00e9alis\u00e9s dans de mauvaises conditions sont la premi\u00e8re cause de celles-ci, si bien que, en 2016, ils ont entra\u00een\u00e9 43 d\u00e9c\u00e8s, et plus de 50 000 internements dans des h\u00f4pitaux, soit une moyenne de 136 par jour. L\u2019\u00e9tat des choses ne se pr\u00eate pas \u00e0 des questionnements moraux, mais \u00e0 la mise en place de politiques publiques concr\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n
Le r\u00e9f\u00e9rendum irlandais et la d\u00e9mocratie parlementaire en Argentine : la Chambre devient le lieu et la source d\u2019un basculement in\u00e9dit.<\/h3>\n\n\n\n Les nouvelles europ\u00e9ennes sont arriv\u00e9es en Argentine alors que le d\u00e9bat y battait son plein : en Irlande, le 25 mai 2018, c\u2019est le \u00ab oui \u00bb qui l\u2019a emport\u00e9 dans le r\u00e9f\u00e9rendum pour mettre fin \u00e0 l\u2019interdiction constitutionnelle de l\u2019avortement. Plus de deux millions de personnes se sont exprim\u00e9es (sur une population totale de 4,7 millions d\u2019habitants), et 66 % des votes ont \u00e9t\u00e9 positifs. La r\u00e9forme s\u2019est ainsi appuy\u00e9e sur le m\u00e9canisme de d\u00e9mocratie directe par antonomase, ce qui a permis au Premier ministre, Leo Varadkar (favorable \u00e0 la loi), de parler d\u2019une \u00ab r\u00e9volution calme \u00bb ou \u00ab silencieuse \u00bb (quiet revolution<\/em>).<\/p>\n\n\n\nEn Argentine, au d\u00e9but de la campagne de 2018, les m\u00e9dias avaient diffus\u00e9 une information selon laquelle Luis Naidenoff, s\u00e9nateur national et chef du bloc Cambiemos (celui du Pr\u00e9sident) aurait propos\u00e9 d\u2019avoir recours \u00e0 une consultation populaire sur la question de l\u2019IVG. En r\u00e9action \u00e0 cela, le 14 mars, les responsables de la Campagne avaient \u00e9mis un communiqu\u00e9 : \u00ab dans la croyance profonde que les droits de l\u2019homme ne se pl\u00e9biscitent ni ne se consultent, la campagne nationale pour le droit \u00e0 l\u2019avortement l\u00e9gal, s\u00fbr et gratuit rejette explicitement la proposition de soumettre \u00e0 une consultation populaire le droit de d\u00e9cider sur nos propres corps. \u00bb Pour l\u2019OMS, en effet, b\u00e9n\u00e9ficier du meilleur \u00e9tat de sant\u00e9 possible est un droit de la personne humaine. Malgr\u00e9 tout, le r\u00e9sultat du r\u00e9f\u00e9rendum en Irlande est re\u00e7u avec joie, et semble \u00eatre de bon augure. Les grands journaux argentins (La Naci\u00f3n, Clar\u00edn, P\u00e1gina 12) accordent une place importante au vote irlandais, ce qui est assez symptomatique de la signification que ce r\u00e9sultat peut avoir dans le contexte de la mobilisation argentine.<\/p>\n\n\n\n
Or, le fait est qu\u2019en Argentine cette loi est vot\u00e9e au Parlement. Cela ne garantit en rien qu\u2019elle soit sanctionn\u00e9e : si le vote dans la Chambre basse sera sans doute tr\u00e8s serr\u00e9, le caract\u00e8re fortement conservateur du S\u00e9nat est peu encourageant. Cependant, en m\u00eame temps qu\u2019une mobilisation civile d\u2019une ampleur extraordinaire est n\u00e9e dans les rues, un processus in\u00e9dit s\u2019est mis en place \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e. Le traitement de cette loi au sein de et par un organe l\u00e9gislatif donne lieu \u00e0 un basculement particuli\u00e8rement int\u00e9ressant. Le sujet de l\u2019avortement, en premier lieu, trop souvent con\u00e7u comme un tabou, devient pensable, et appara\u00eet donc comme susceptible de faire l\u2019objet d\u2019un d\u00e9bat, par ailleurs fortement m\u00e9diatis\u00e9. Ensuite, le terrain de la dispute se voit modifi\u00e9 : le fait que le d\u00e9bat sur l\u2019IVG ait lieu \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e l\u00e9gislative va d\u2019embl\u00e9e dans le sens de la conception de celui-ci comme un probl\u00e8me de politiques publiques, de droit p\u00e9nal et d\u2019\u00e9largissement des droits, et non pas, justement, comme une question de principes \u00e9thiques.<\/p>\n\n\n\n
Ainsi, la dynamique m\u00eame du d\u00e9bat a amen\u00e9 \u00e0 des coulissements de positions assez notables, dans la soci\u00e9t\u00e9 comme au Parlement : le s\u00e9nateur Miguel \u00c1ngel Pichetto, qui en f\u00e9vrier accusait le gouvernement de mettre le sujet de l\u2019avortement \u00e0 l\u2019ordre du jour pour d\u00e9tourner le d\u00e9bat des \u00ab questions transcendantes \u00bb, s\u2019est prononc\u00e9, \u00e0 la fin du mois de mai, en faveur du projet de loi. Julio C\u00e9sar Catal\u00e1n Magni, s\u00e9nateur lui aussi, qui avait d\u00e9clar\u00e9 \u00eatre \u00ab en faveur de la vie \u00bb au d\u00e9but de la campagne, a r\u00e9cemment affirm\u00e9 : \u00ab J\u2019avais tort ; il faut d\u00e9p\u00e9naliser l\u2019avortement \u00bb. De la m\u00eame fa\u00e7on, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour cette question, de par l\u2019ampleur qu\u2019elle a prise dans la discussion publique, s\u2019\u00e9tend aujourd\u2019hui largement au-del\u00e0 des secteurs historiquement engag\u00e9s dans la lutte des femmes.<\/p>\n\n\n\n
\u00c0 quelques jours seulement du vote, 116 d\u00e9put\u00e9s se sont manifest\u00e9s contre la loi, 111 en faveur de celle-ci, et 28 autres demeurent ind\u00e9cis -ou n\u2019ont pas affich\u00e9 leur position. Mais quel que soit le r\u00e9sultat du 13 juin, un pas historique aura \u00e9t\u00e9 franchi, de par l\u2019entr\u00e9e du d\u00e9bat \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e, qui a forc\u00e9 nombre de l\u00e9gislateurs \u00e0 aborder une question historiquement n\u00e9glig\u00e9e ou dont ils d\u00e9tournaient volontairement le regard. La campagne de 2018 passera \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 comme un moment fort de la lutte des femmes en Am\u00e9rique latine. \u00c0 ce sujet, certains intervenants, comme Mario Pecheny, pr\u00e9viennent les d\u00e9put\u00e9s, en les asticotant : la loi passera s\u00fbrement un jour, peut-\u00eatre pas cette fois-ci, mais certainement dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. Il revient \u00e0 chaque l\u00e9gislateur de d\u00e9terminer quelle place il souhaite occuper dans l\u2019histoire de l\u2019\u00e9largissement des droits en Argentine<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
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De l\u2019\u00e9thique \u00e0 la sant\u00e9 publique : perspective sur le vote sur l'IVG en Argentine | Le Grand Continent<\/title>\n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n