{"id":9094,"date":"2018-03-22T08:30:00","date_gmt":"2018-03-22T07:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=9094"},"modified":"2021-04-22T18:10:48","modified_gmt":"2021-04-22T16:10:48","slug":"on-kings","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/03\/22\/on-kings\/","title":{"rendered":"Sur les rois"},"content":{"rendered":"\n

\u00ab Malgr\u00e9 les diff\u00e9rences d\u2019\u00e9poques et d\u2019objectifs, la repr\u00e9sentation du pouvoir est rest\u00e9e hant\u00e9e par la monarchie \u00bb <\/p>Michel Foucault <\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n


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La royaut\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral
<\/h4>\n\n\n\n

La royaut\u00e9 est une des formes les plus persistantes de gouvernement humain <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Bien que nous ne puissions lui assigner avec pr\u00e9cision une origine historique dans le temps et l\u2019espace, sa pr\u00e9sence est attest\u00e9e \u00e0 toutes les \u00e9poques sur tous les continents, et au cours de la plus grande partie de l\u2019histoire humaine elle a eu tendance \u00e0 se diffuser plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 se perdre.<\/p>\n\n\n\n

Mais il y a plus. Une fois les rois au pouvoir, il est remarquablement difficile de se d\u00e9barrasser d\u2019eux. Il fallut des pirouettes juridiques extraordinaires pour se donner la possibilit\u00e9 d\u2019ex\u00e9cuter Charles Ier<\/sup> et Louis XVI ; et le simple acte d\u2019\u00e9liminer une famille royale, comme celle des tsars, nous laisse (pour toujours, semble-t-il), des tsars de rechange sur les bras. Aujourd\u2019hui m\u00eame, ce n\u2019est sans doute pas une co\u00efncidence si les seuls r\u00e9gimes qui aient compl\u00e8tement \u00e9chapp\u00e9 aux troubles des Printemps Arabes de 2011 sont les monarchies \u00e9tablies de longue date. Par-del\u00e0 m\u00eame la chute des rois, les structures juridiques et politiques de la monarchie persistent : ainsi dans les \u00c9tats modernes fond\u00e9s sur le curieux et contradictoire principe de \u00ab souverainet\u00e9 populaire \u00bb, qui veut que le pouvoir autrefois d\u00e9tenu par les rois s\u2019exerce encore, mais d\u00e9sormais transf\u00e9r\u00e9 vers une entit\u00e9 qu\u2019on appelle \u00ab le peuple \u00bb.<\/p>\n\n\n\n


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\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

L\u2019un des effets secondaires inattendus de l\u2019effondrement des empires coloniaux europ\u00e9ens fut de faire de la notion de souverainet\u00e9 le principe des syst\u00e8mes constitutionnels un peu partout \u2014 avec quelques exceptions partielles comme le N\u00e9pal ou l\u2019Arabie Saoudite, qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 des monarchies. D\u2019o\u00f9 il suit qu\u2019une th\u00e9orie politique, si elle ne prend pas cela en consid\u00e9ration, ou si elle traite de la royaut\u00e9 comme un ph\u00e9nom\u00e8ne marginal, exceptionnel ou secondaire, n\u2019est pas une tr\u00e8s bonne th\u00e9orie.
<\/p>\n\n\n\n

Ainsi dans cet ouvrage nous proposons quelques \u00e9l\u00e9ments pour une th\u00e9orie de la royaut\u00e9. Nos arguments sont n\u00e9s de territoires d\u00e9j\u00e0 explor\u00e9s : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 dans les essais classiques sur l\u2019\u00e9tranger-roi, de l\u2019autre dans une \u00e9tude sur la royaut\u00e9 divine shilluk. Cet ensemble d\u2019articles est sp\u00e9cifiquement centr\u00e9 sur ce qu\u2019on a appel\u00e9 royaut\u00e9 \u00ab divine \u00bb ou \u00ab sacr\u00e9e \u00bb, \u00e9tant bien compris qu\u2019un examen suivi de ses traits r\u00e9currents peut mettre au jour les structures profondes de la monarchie, et donc de la politique, en tout lieu.
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On trouvera ci-dessous une s\u00e9rie de th\u00e8ses g\u00e9n\u00e9rales tir\u00e9es des essais rassembl\u00e9s ici. Certaines d\u2019entre elles doivent sans doute plus \u00e0 un des auteurs qu\u2019\u00e0 l\u2019autre, mais nous croyons la tension dialogique fertile, et il est possible que les propositions qui s\u2019ensuivent ouvrent de nouvelles pistes de recherche importantes.
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Le r\u00e9gime cosmique
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Depuis le ciel, le sous-sol, et la terre m\u00eame, les soci\u00e9t\u00e9s humaines sont prises dans un r\u00e9gime cosmique hi\u00e9rarchis\u00e9, peupl\u00e9 d\u2019\u00eatre aux attributs humains et aux pouvoirs m\u00e9tahumains, qui dirigent le destin de tous. Ces m\u00e9tapersonnes, sous la forme de dieux, anc\u00eatres, fant\u00f4mes, d\u00e9mons, des esprits qui repr\u00e9sentent les esp\u00e8ces ou qui habitent les cr\u00e9atures et les forces naturelles, peuvent exercer sur les hommes de vastes pouvoirs de vie et de mort, qui, associ\u00e9s \u00e0 leur contr\u00f4le de l\u2019\u00e9tat du cosmos, en font les arbitres incontest\u00e9s de la fortune et de l\u2019infortune humaine. M\u00eame de nombreux peuples de chasseurs cueilleurs \u00e0 l\u2019organisation souple sont ainsi plac\u00e9s sous la d\u00e9pendance d\u2019\u00eatre apparent\u00e9s \u00e0 des dieux qui r\u00e8gnent sur de vastes domaines et la population humaine dans son entier. Le ciel est peupl\u00e9 d\u2019\u00eatres royaux m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 la terre ne conna\u00eet pas de chefs.
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C\u2019est pourquoi l\u2019\u00e9tat de nature est de la nature de l\u2019\u00c9tat. Des autorit\u00e9s m\u00e9tapersonnelles aux pouvoirs de vie et de mort gouvernent les soci\u00e9t\u00e9s humaines, et de ce fait quelque chose qui ressemble \u00e0 l\u2019\u00c9tat est une condition humaine universelle.
<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est pourquoi aussi les rois sont plus des imitations des dieux que les dieux des rois \u2014en d\u00e9pit de l\u2019id\u00e9e r\u00e9pandue que le divin est une projection du social. Au cours de l\u2019histoire humaine, c\u2019est dans le pouvoir divin que s\u2019est fond\u00e9 le pouvoir royal. De fait, dans les soci\u00e9t\u00e9s sans \u00c9tat tout autant que dans les plus grands royaumes, les autorit\u00e9s humaines s\u2019efforcent d\u2019imiter les pouvoirs cosmiques en place \u2014 \u00e0 leur \u00e9chelle r\u00e9duite. Les Chamans sont investis des m\u00eames pouvoirs miraculeux que les esprits, avec lesquels ils interagissent par ailleurs. Les a\u00een\u00e9s initi\u00e9s ou les chefs de clan jouent au dieu, peut-\u00eatre sous des masques, en commandant \u00e0 la croissance humaine et naturelle. Les chefs sont honor\u00e9s et trait\u00e9s comme des dieux. Les rois dominent la nature elle-m\u00eame. Ce que l\u2019on prend d\u2019ordinaire pour une divinisation des dirigeants humains se comprend mieux, historiquement, comme une humanisation du dieu.<\/p>\n\n\n\n

Le ciel est peupl\u00e9 d\u2019\u00eatres royaux m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 la terre ne conna\u00eet pas de chefs
<\/p>Marshall Sahlins et David Graeber<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Le corollaire de cette th\u00e8se, c\u2019est qu\u2019il n\u2019existe pas d\u2019autorit\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re : le pouvoir humain est pouvoir spirituel \u00ad\u2014de quelque fa\u00e7on pratique qu\u2019il s\u2019exerce. Que l\u2019autorit\u00e9 sur autrui s’acqui\u00e8re par l\u2019avantage de la force, par une charge h\u00e9r\u00e9ditaire, par la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 mat\u00e9rielle ou d\u2019autres moyens, tout cela d\u00e9pend des anc\u00eatres ou d\u2019autres m\u00e9tapersonnes externes, sources de la vitalit\u00e9 et de la mortalit\u00e9 humaine. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de ce cadre culturel, la relation privil\u00e9gi\u00e9e avec les dirigeants m\u00e9tapersonnels de la destin\u00e9e humaine est la raison d\u2019\u00eatre du pouvoir social terrestre. De plus, cet acc\u00e8s direct aux pouvoirs m\u00e9tahumains peut permettre, gr\u00e2ce \u00e0 des exploits temporels, la suj\u00e9tion de peuples au-del\u00e0 des limites de l\u2019action directe des d\u00e9tenteurs de l\u2019autorit\u00e9. C\u2019est le \u00ab charisme \u00bb \u2014 dans son sens premier, impr\u00e9gn\u00e9 de divin.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est en ce sens impr\u00e9gn\u00e9 de divin que les Shilluk disent que le roi est Juok (le dieu), mais que Juok n\u2019est pas le roi. La divinit\u00e9 du roi repose dans une esp\u00e8ce d\u2019animisme intersubjectif. En tant que modalit\u00e9 de l\u2019unification du multiple, la divinit\u00e9 elle-m\u00eame peut se comprendre comme le repr\u00e9sentant personnifi\u00e9 d\u2019une classe de choses qui sont par l\u00e0 autant d\u2019instances\/instanciations du dieu \u2014 ce qui revient aussi \u00e0 dire qu\u2019en tant que personne multiple le dieu est immanent aux cr\u00e9atures et figures de son royaume. <\/p>\n\n\n\n

Pour les Hawa\u00efens, les plantes, animaux et personnes \u00e0 valeur symbolique significative sont autant de \u00ab corps \u00bb (kino lau<\/em>) du dieu : ce qui explique le fameux cas du Capitaine Cook, qui \u00e9tait le dieu Lono sans que ce dernier ne soit le Capitaine. Un tel animisme intersubjectif n\u2019est pas si rare : les chamans sont poss\u00e9d\u00e9s par leurs proches et des victimes par leurs sorci\u00e8res. L\u2019idol\u00e2trie et la parent\u00e9 sont toutes deux des formes d\u2019une grande m\u00e9taphysique de l\u2019\u00eatre intersubjectif.
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Compar\u00e9 avec le type de r\u00e9gimes cosmiques en vigueur parmi les chasseurs cueilleurs et bien d\u2019autres, la royaut\u00e9 mortelle repr\u00e9sente une limite impos\u00e9e au pouvoir d\u2019\u00c9tat. Quelles que soient ses pr\u00e9tentions, quel que soit l\u2019appareillage social \u00e0 sa disposition, jamais un mortel ne pourrait manier autant de pouvoir qu\u2019un dieu. Et la plupart des rois, malgr\u00e9 leurs pr\u00e9tentions absolutistes, n\u2019essayent jamais s\u00e9rieusement.<\/p>\n\n\n\n

La royaut\u00e9 mortelle repr\u00e9sente une limite impos\u00e9e au pouvoir d\u2019\u00c9tat<\/p>MARSHALL SAHLINS ET DAVID GRAEBER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pour la moiti\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9, n\u00e9anmoins, l\u2019invention de la royaut\u00e9 mortelle est un coup majeur, puisque les rois sont, dans presque tous les cas connus, des m\u00e2les. De nos jours, les sp\u00e9cialistes ont pour habitude d\u2019\u00e9carter les repr\u00e9sentations n\u00e9olithique ou pal\u00e9olithique de figures f\u00e9minines puissantes comme de simples repr\u00e9sentations \u00ab mythologiques \u00bb, de port\u00e9e politique nulle, mais dans les r\u00e9gimes cosmiques d\u2019alors il ne pouvait en \u00eatre ainsi. Dans ce cas, la fixation d\u2019un pouvoir politique d\u2019ordre divin sur la t\u00eate masculine d\u2019une famille royale a doublement promu le patriarcat : non seulement la manifestation humaine privil\u00e9gi\u00e9e du pouvoir divin \u00e9tait d\u00e9sormais masculine, mais de plus la production d\u2019hommes puissants devint le but premier de la famille id\u00e9ale.<\/p>\n\n\n\n

La trajectoire historique pr\u00e9cise du transfert de pouvoirs divins \u2014 la souverainet\u00e9 \u00e0 proprement parler \u2014 d\u2019\u00eatres m\u00e9tahumains aux \u00eatres proprement humains, pour autant qu\u2019elle puisse \u00eatre reconstitu\u00e9e, prendra sans doute des tours inattendus. Par exemple : il est des soci\u00e9t\u00e9s (en Californie aborig\u00e8ne, en Terre de Feu) o\u00f9 l\u2019on ne peut donner des ordres arbitraires qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion de rituels au cours desquels les hommes personnifient les dieux, et o\u00f9 cependant ceux qui donnent les ordres ne sont pas les dieux, seulement des clowns qui semblent repr\u00e9senter l\u2019essence du pouvoir divin. <\/p>\n\n\n\n

Dans des soci\u00e9t\u00e9s apparent\u00e9es (les Kwakiutl), ceci se prolonge dans l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une police de clowns qui exerce son emprise sur toute une saison rituelle. Dans d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s encore, c\u2019est \u00e0 une police saisonni\u00e8re plus conventionnelle que l\u2019on a affaire. Dans de tels cas, la souverainet\u00e9 est limit\u00e9e dans le temps : hors du contexte rituel ou saisonnier particulier, la d\u00e9centralisation reprend ses droits, et ceux \u00e0 qui les pouvoirs souverains avaient \u00e9t\u00e9 remis lors de la saison rituelle ne se distinguent plus de n\u2019importe qui d\u2019autre, et leur parole n\u2019a pas plus de poids. <\/p>\n\n\n\n

La royaut\u00e9 sacr\u00e9e, en revanche, serait en grande partie une mani\u00e8re de limiter le pouvoir souverain dans l\u2019espace. Comme cela est presque toujours affirm\u00e9, le roi poss\u00e8de un pouvoir total sur les vies et les biens de ses sujets, mais uniquement quand il est physiquement pr\u00e9sent. D\u2019o\u00f9 les innombrables strat\u00e9gies employ\u00e9es pour restreindre la libert\u00e9 de mouvement du roi. Pourtant, il y a en m\u00eame temps une relation mutuellement constitutive entre le confinement du roi et son pouvoir : les tabous qui le contraignent sont ce qui fait de lui un m\u00e9ta\u00eatre transcendant.
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Formations \u00e0 \u00ab roi-\u00e9tranger \u00bb<\/em>
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Les royaumes \u00e0 roi-\u00e9tranger sont la forme la plus r\u00e9pandue, voire la forme originelle, d\u2019\u00c9tat pr\u00e9moderne de par le monde. Leurs rois sont \u00e9trangers par ascendance et par identit\u00e9. La dynastie est g\u00e9n\u00e9ralement fond\u00e9e par un prince h\u00e9ro\u00efque venu d\u2019un plus grand royaume ext\u00e9rieur : proche ou lointain, l\u00e9gendaire ou contemporain, c\u00e9leste ou terrestre. <\/p>\n\n\n\n

Ou bien, plut\u00f4t que des \u00e9trangers devenant rois, ce sont les dirigeants autochtones qui se parent de l\u2019identit\u00e9 et de la souverainet\u00e9 de grands rois d\u2019autres contr\u00e9es, et par l\u00e0 deviennent \u00e9trangers (comme dans les royaumes indiens de l\u2019Asie du Sud-Est). Dans tous les cas, le r\u00e9gime est dual : il est divis\u00e9 entre des gouvernants par nature \u00e9trangers \u2014 et il en est toujours ainsi, comme condition n\u00e9cessaire de leur autorit\u00e9 \u2014 et les autochtones gouvern\u00e9s, qui sont les \u00ab propri\u00e9taires \u00bb du pays. R\u00e9cits et rituels r\u00e9p\u00e8tent constamment cette constitution duale, qui s\u2019inscrit aussi de mani\u00e8re continue dans les fonctions, talents et pouvoirs diff\u00e9renci\u00e9s de l\u2019aristocratie au pouvoir et des autochtones.
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Le royaume n\u2019est pas une formation endog\u00e8ne et ne se d\u00e9veloppe pas de mani\u00e8re autarcique, il d\u00e9pend donc des relations au sein d\u2019un champ historique o\u00f9 les soci\u00e9t\u00e9s sont hi\u00e9rarchiquement ordonn\u00e9es. La sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019aristocratie r\u00e9gnante n\u2019est pas tant engendr\u00e9e par le processus de formation de l\u2019\u00c9tat, que celui-ci ne l\u2019est par la sup\u00e9riorit\u00e9 inconditionnelle d\u2019une aristocratie venue d\u2019ailleurs \u2014 investie par nature d\u2019une certaine libido dominandi<\/em>. La classe dirigeante est ant\u00e9rieure \u00e0 la classe domin\u00e9e et est sa cause.
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En chemin vers son royaume, le fondateur de dynastie fait parler de lui par ses hauts faits en mati\u00e8re d\u2019inceste, fratricide, parricide, ou autres crimes contre la parent\u00e9 et la morale \u00e9tablie ; parfois, il se rend c\u00e9l\u00e8bre par ses victoires sur de dangereux adversaires humains ou naturels. Le h\u00e9ros est d\u2019une nature sup\u00e9rieure \u00e0 celle de ses futurs sujets \u2014 d\u2019o\u00f9 son pouvoir. <\/p>\n\n\n\n

La monstruosit\u00e9 et la violence du roi, aussi importantes que soient les inhibitions et les sublimations qu\u2019elles subissent au sein du royaume une fois \u00e9tabli, restent une condition essentielle de sa souverainet\u00e9. De fait, la force, en tant que signe des sources m\u00e9tahumaines du pouvoir royal, bien mises en \u00e9vidence par ses victoires, peut servir aussi bien de moyen positif d\u2019attraction que d\u2019instrument physique de domination.<\/p>\n\n\n\n

Le h\u00e9ros est d\u2019une nature sup\u00e9rieure \u00e0 celle de ses futurs sujets \u2014 d\u2019o\u00f9 son pouvoir <\/p>MARSHALL SAHLINS ET DAVID GRAEBER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pour autant, en d\u00e9pit de toute la violence transgressive du fondateur, son royaume est la plupart du temps fond\u00e9 de mani\u00e8re pacifique. On surestime la conqu\u00eate comme origine de la \u00ab formation de l\u2019\u00c9tat \u00bb. Au vu de leurs conditions d\u2019existence \u2014 y compris les conflits internes et externes au champ historique \u2014, les peuples autochtones ont souvent leurs raisons pour r\u00e9clamer un \u00ab roi qui [les] guide, marche \u00e0 [leur] t\u00eate et conduit [leurs] guerres \u00bb (1 Samuel 8:20). M\u00eame dans des royaumes majeurs, comme le B\u00e9nin ou celui des Azt\u00e8ques, il se peut que ce soient les populations indig\u00e8nes qui prennent l\u2019initiative de faire appel \u00e0 un prince d\u2019un puissant royaume ext\u00e9rieur. Ce qu\u2019on prend pour des \u00ab conqu\u00eates \u00bb dans la tradition ou la litt\u00e9rature savante se ram\u00e8ne \u00e0 une usurpation du r\u00e9gime ant\u00e9rieur, sans impliquer forc\u00e9ment violence contre la population.
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Alors qu\u2019il y a rarement une tradition de conqu\u00eate, il y a toujours une tradition du contrat : notamment sous la forme d\u2019un mariage entre le prince-\u00e9tranger et une femme indig\u00e8ne d\u2019un certain rang \u2014 la plupart du temps, une fille du chef. La souverainet\u00e9 est incarn\u00e9e et transmise par la femme autochtone, celle-ci faisant le lien entre les intrus venus de l\u2019\u00e9tranger et la population locale. L\u2019h\u00e9ritier de l\u2019union originelle (souvent consid\u00e9r\u00e9 comme le h\u00e9ros-fondateur de la dynastie) renferme et combine ainsi en sa personne les composantes essentielles du royaume, \u00e9trang\u00e8res et autochtones. P\u00e8re du pays d\u2019un c\u00f4t\u00e9, comme il est aussi rendu manifeste par ses exploits polygynes et sexuels, le roi est, d\u2019un autre, l\u2019enfant-chef du peuple indig\u00e8ne, dont il descend par son ascendance maternelle.
Et m\u00eame quand il y a conqu\u00eate, elle est r\u00e9ciproque en vertu du contrat originel : le roi-\u00e9tranger et le peuple s\u2019absorbent mutuellement. <\/p>\n\n\n\n

La domestication de l\u2019\u00e9tranger turbulent est rejou\u00e9e dans les c\u00e9r\u00e9monies d\u2019intronisation du roi : il meurt, rena\u00eet et est nourri et \u00e9lev\u00e9 entre les mains des chefs locaux. Sa sauvagerie ou violence inn\u00e9e n\u2019est pas tant effac\u00e9e que sublim\u00e9e et en principe utilis\u00e9e dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de tous : en interne comme garantie de la justice et de l\u2019ordre, et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur pour prot\u00e9ger le royaume contre des ennemis humains et naturels. Mais en m\u00eame temps que le roi est apprivois\u00e9, le peuple devient civilis\u00e9. La royaut\u00e9 est une mission civilisatrice. Souvent, l\u2019av\u00e8nement du roi \u00e9tranger est pr\u00e9sent\u00e9 comme permettant au peuple de s\u2019extraire d\u2019un \u00e9tat primitif, en lui apportant des choses telles que l\u2019agriculture, du b\u00e9tail, des outils et des armes, du m\u00e9tal \u2014 m\u00eame le feu et la cuisine, le faisant donc passer de la nature \u00e0 la culture (au sens de L\u00e9vi-Strauss). Comme cela a \u00e9t\u00e9 dit \u00e0 propos de soci\u00e9t\u00e9s africaines : il n\u2019est pas civilis\u00e9 d\u2019\u00eatre sans roi.<\/p>\n\n\n\n

La royaut\u00e9 est une mission civilisatrice
<\/p>MARSHALL SAHLINS ET DAVID GRAEBER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Dans l\u2019union originelle qui fonctionne comme une all\u00e9gorie, est r\u00e9alis\u00e9e la synth\u00e8se des pouvoirs \u00e9trangers et autochtones \u2014 le masculin et le f\u00e9minin, le c\u00e9leste et le terrestre, le violent et le pacifique, le mouvant et le fixe, l\u2019\u00e9tranger et l\u2019indig\u00e8ne, etc. \u2014 qui fixe un syst\u00e8me cosmique de viabilit\u00e9 sociale. Dans une configuration analogue, l\u2019acc\u00e8s de la population autochtone aux sources spirituelles de la fertilit\u00e9 de la terre est renforc\u00e9 par le pouvoir que poss\u00e8de le roi de canaliser les forces productrices de la vie, tels la pluie ou le soleil qui f\u00e9condent la terre. Le peuple autochtone et les dirigeants \u00e9trangers, chacun en eux-m\u00eames incomplets, forment ensemble une totalit\u00e9 viable \u2014 permettant au royaume de se maintenir, en d\u00e9pit des tensions dues aux diff\u00e9rences ethniques, de sang ou de classe.
<\/p>\n\n\n\n

Ayant renonc\u00e9 au pouvoir au profit du roi-\u00e9tranger, la population autochtone conserve n\u00e9anmoins une part de souverainet\u00e9 r\u00e9siduelle. En vertu de leur relation unique aux pouvoirs de la terre, les descendants des rois indig\u00e8nes d\u2019autrefois deviennent les grands pr\u00eatres du nouveau r\u00e9gime. Leur contr\u00f4le sur la succession du roi, y compris les c\u00e9r\u00e9monies d\u2019intronisation, garantit la l\u00e9gitimit\u00e9 du roi venu de l\u2019\u00e9tranger. De m\u00eame, les chefs autochtones d\u00e9tiennent g\u00e9n\u00e9ralement le pouvoir temporel, en tant que conseillers du roi, son \u00ab premier-ministre \u00bb \u00e9tant parfois choisi dans leurs rangs. Le principe selon lequel la souverainet\u00e9 du roi est d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e par le peuple, \u00e0 qui elle revient de droit et par origine, est dans une large mesure inscrit dans les formations \u00e0 roi-\u00e9tranger, et donc bien connu en des temps et des lieux ant\u00e9rieurs \u00e0 ses premi\u00e8res expressions europ\u00e9ennes modernes.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019aristocratie au pouvoir, bien qu\u2019elle soit sup\u00e9rieure et d\u2019une ethnie toujours \u00e9trang\u00e8re, n\u2019est pas souvent dominante culturellement ou linguistiquement parlant, mais est assimil\u00e9e par la population locale de ces points de vue. Corr\u00e9lativement, l\u2019identit\u00e9 du royaume reste d\u2019ordinaire d\u00e9finie par le peuple autochtone. La colonisation europ\u00e9enne, bien souvent et dans des proportions significatives, n\u2019est qu\u2019une forme historique tardive des traditions indig\u00e8nes de l\u2019\u00ab \u00e9tranger-roi \u00bb : le Capitaine Cook, Rajah Brooke et Hernando Cort\u00e9s, par exemple. <\/p>\n\n\n\n

Politique de la royaut\u00e9<\/strong><\/h4>\n\n\n\n

La lutte politique autour du pouvoir du roi prend g\u00e9n\u00e9ralement la forme de l\u2019affrontement entre deux principes : la royaut\u00e9 divine et la royaut\u00e9 sacr\u00e9e. En pratique, la royaut\u00e9 divine est l\u2019essence de la souverainet\u00e9 : c\u2019est la capacit\u00e9 d\u2019agir comme si on \u00e9tait un dieu ; d\u2019outrepasser les limites de l\u2019humain et d\u2019y revenir pour semer impun\u00e9ment et arbitrairement faveur ou destruction. Parfois, on consid\u00e8re que ces actes du roi prouvent qu\u2019il est une incarnation r\u00e9elle d\u2019un \u00eatre m\u00e9tahumain pr\u00e9existant. Mais ce n\u2019est pas toujours le cas ; en agissant ainsi, le roi peut tout aussi bien devenir de lui-m\u00eame un \u00eatre m\u00e9tahumain. Les shoguns japonais (en tout cas certains d\u2019entre eux), les empereurs romains ou les kabaka <\/em>de Ganda pouvaient tous d\u2019eux-m\u00eames devenir des dieux. <\/p>\n\n\n\n

\u00catre \u00ab sacr\u00e9 \u00bb, au contraire, c\u2019est \u00eatre mis \u00e0 part, enserr\u00e9 par les coutumes et les tabous ; les restrictions qui entourent les rois sacr\u00e9s \u2013 \u00ab ne pas toucher la terre, ne pas voir le soleil \u00bb selon la c\u00e9l\u00e8bre maxime de Frazer \u2013 sont certes des mani\u00e8res de reconna\u00eetre la pr\u00e9sence d\u2019un pouvoir divin inexplicable, mais aussi, et cela est crucial, de confiner, de contr\u00f4ler et de limiter celui-ci. On pourrait voir ces deux principes comme le reflet de diff\u00e9rents moments de l\u2019histoire de l\u2019\u00e9tranger-roi : le premier principe correspond \u00e0 la puissance terrible du roi \u00e0 son arriv\u00e9e ; le second principe sa d\u00e9faite, encercl\u00e9 par ses sujets. Mais en un sens plus large, ils sont toujours pr\u00e9sents tous deux simultan\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n

Toutes les \u00e9nigmes classiques de la royaut\u00e9 divine \u2013 le roi \u00e9talant son pouvoir arbitraire ou transform\u00e9 en bouc-\u00e9missaire, le r\u00e9gicide (\u00e0 l\u2019issue d\u2019un duel ou d\u2019un sacrifice), l\u2019usage d\u2019effigies royales, le r\u00f4le oraculaire des monarques morts \u2013 tout cela se comprend mieux comme diff\u00e9rents coups dans une continuelle partie d\u2019\u00e9checs entre le roi et le peuple, dans lequel le roi et ses partisans cherchent \u00e0 accro\u00eetre la divinit\u00e9 du roi alors que les factions populaires cherchent \u00e0 le sacraliser autant que possible. La royaut\u00e9-\u00e9trang\u00e8re permet de d\u00e9gager les fondements structurels profonds d\u2019une politique vernaculaire o\u00f9 les repr\u00e9sentants de l\u2019humanit\u00e9 se sont battus avec leurs dieux, et parfois l\u2019ont emport\u00e9.
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Ne pas toucher la terre, ne pas voir le soleil
<\/p>james frazer<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u2019arme principale aux mains de ceux qui r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019expansion du pouvoir royal pourrait \u00eatre d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab sacralisation antagonique \u00bb \u2013 reconna\u00eetre le statut m\u00e9tahumain du monarque, \u00ab to keep the king divine<\/em> \u00bb [que le roi reste divin<\/em>] <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> requiert un appareil \u00e9labor\u00e9 qui fait effectivement de lui une abstraction en cachant, en contenant ou en effa\u00e7ant les caract\u00e8res qui incarnent aux yeux de tous sa nature mortelle. Les rois deviennent invisibles, immat\u00e9riels, coup\u00e9s de leurs sujets ou de la mati\u00e8re et de la substance du monde \u2013 et, par cons\u00e9quent, ils sont souvent enferm\u00e9s dans leurs palais, hors d\u2019\u00e9tat d\u2019exercer leur pouvoir arbitraire (ou, bien souvent, le moindre pouvoir) d\u2019une mani\u00e8re tangible.
<\/p>\n\n\n\n

Le r\u00e9gicide n\u2019est que la forme ultime de cette sacralisation antagonique.
Lorsque les forces populaires l\u2019emportent, le r\u00e9sultat peut donc prendre la forme de la royaut\u00e9 sacr\u00e9e \u00e0 la Frazer, ou de la r\u00e9duction du monarque \u00e0 une figure de proue de c\u00e9r\u00e9monie, comme les derniers empereurs Zhou ou la reine d\u2019Angleterre aujourd\u2019hui.
<\/p>\n\n\n\n

Lorsque les rois gagnent d\u00e9finitivement (par exemple par une alliance avec une bureaucratie montante, civile ou militaire), s\u2019ensuit une nouvelle s\u00e9rie de conflits, notamment entre les vivants et les morts. Ayant outrepass\u00e9 les fronti\u00e8res spatiales, les rois vont r\u00e9guli\u00e8rement chercher \u00e0 franchir aussi les fronti\u00e8res temporelles, et \u00e0 convertir leur statut m\u00e9tahumain en une forme d\u2019immortalit\u00e9 v\u00e9ritable. Dans la mesure o\u00f9 ils y parviennent, ils suscitent une s\u00e9rie de dilemmes pour leurs successeurs, dont la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9rive de celle de leurs anc\u00eatres, mais qui se trouvent en m\u00eame temps n\u00e9cessairement plac\u00e9s en rivalit\u00e9 avec eux.<\/p>\n\n\n\n

Les anthropologues ont depuis longtemps dissert\u00e9 sur le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019\u00e9tiolement du statut. Avec le temps, les personnes et les branches cadettes s\u2019\u00e9loignent de la ligne principale de succession et c\u2019est une source end\u00e9mique de conflits dans les lignages royaux, qui m\u00e8ne souvent \u00e0 la violence fratricide \u2013 notamment entre les enfants d\u2019un m\u00eame p\u00e8re mais de m\u00e8res diff\u00e9rentes, chacun soutenu par ses parents maternels <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

Le r\u00e9gicide n\u2019est que la forme ultime de cette sacralisation antagonique
<\/p>MARSHALL SAHLINS ET DAVID GRAEBER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Les chances des jeunes princes d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la succession s\u2019amincissent \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration, \u00e0 moins qu\u2019ils ne s\u2019emparent par la force et par la ruse de la royaut\u00e9 \u00e0 laquelle ils ont un droit de plus en plus t\u00e9nu. Outre la violence des interr\u00e8gnes, cela a souvent pour effet une dispersion centrifuge de la famille royale \u2013 ceux qui renoncent ou sont vaincus \u2013 dans les r\u00e9gions recul\u00e9es du royaume ou m\u00eame au-del\u00e0, o\u00f9 ils peuvent prendre le pouvoir dans leur propre petit royaume. C\u2019est une des origines fr\u00e9quentes des formations \u00e0 \u00e9tranger-roi et des configurations r\u00e9gionales centre-p\u00e9riph\u00e9rie (r\u00e9gime galactique). Cela peut aussi jouer un r\u00f4le dans la formation de ce qu\u2019on appelle les \u00ab empires \u00bb.
<\/p>\n\n\n\n

Le probl\u00e8me se complique encore plus \u00e0 cause d\u2019une contradiction centrale entre deux formes d\u2019\u00e9tiolement du statut : horizontal et vertical. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, chaque branche parall\u00e8le issue de la lign\u00e9e principale voit son statut descendre de plus en plus bas \u00e0 mesure qu\u2019elle se multiplie, \u00e0 moins qu\u2019une autopromotion par des moyens radicaux parvienne au moins temporairement \u00e0 renverser leur d\u00e9clin. D\u2019autre part, la lign\u00e9e centrale elle-m\u00eame voit en g\u00e9n\u00e9ral son statut d\u00e9cliner constamment tandis que le dirigeant actuel s\u2019\u00e9loigne toujours plus du fondateur, que ce soit un h\u00e9ros, un dieu ou un roi-\u00e9tranger. Par cons\u00e9quent, la branche de la lign\u00e9e royale identifi\u00e9e \u00e0 l\u2019anc\u00eatre de plus haut rang (le plus ancien) est aussi la branche de rang le plus bas.
<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9tiolement du statut au fil du temps est in\u00e9vitable, ce qui pose le dilemme de la gestion des d\u00e9funts royaux. Les membres disparus de la dynastie ont toutes les chances de voir leur pr\u00e9sence dans la vie politique attest\u00e9e par des sanctuaires, des momies, des reliques, des tombes ou m\u00eame des palais ; de communiquer leur volont\u00e9 et leurs points de vue par l\u2019interm\u00e9diaire de m\u00e9diums, d\u2019oracles ou autres moyens similaires. Du fait m\u00eame que les anc\u00eatres les plus anciens ont un rang plus \u00e9lev\u00e9, leurs descendants ont un rang plus bas : ce paradoxe de l\u2019\u00e9tiolement horizontal et vertical du statut devient d\u2019autant plus aigu que les morts prennent un r\u00f4le plus actif dans la politique du moment. <\/p>\n\n\n\n

Et ce r\u00f4le peut en effet \u00eatre tr\u00e8s actif : les momies royales inca continuaient \u00e0 poss\u00e9der le m\u00eame palais, les m\u00eames terres et les m\u00eames cort\u00e8ges de serviteurs qu\u2019au cours de leur vie, contraignant chaque nouveau dirigeant \u00e0 conqu\u00e9rir de nouveaux territoires pour subvenir aux n\u00e9cessit\u00e9s de sa propre cour. Dans tous les syst\u00e8mes de ce type, si on laissait trop longtemps les choses suivre leur propre cours, les rois vivants seraient \u00e9vinc\u00e9s et submerg\u00e9s par des l\u00e9gions de morts. Les morts devaient donc \u00eatre contr\u00f4l\u00e9s, limit\u00e9s, contenus \u2013 et m\u00eame purg\u00e9s. Comme les rois vivants, il fallait les sacraliser d\u2019autant plus, imposer davantage de restrictions \u00e0 leur pouvoir \u2013 m\u00eame si ces restrictions, en fin de compte, \u00e9taient \u00e9galement constitutives de ce pouvoir.<\/p>\n\n\n\n

Les morts devaient donc \u00eatre contr\u00f4l\u00e9s, limit\u00e9s, contenus \u2013 et m\u00eame purg\u00e9s
<\/p>MARSHALL SAHLINS ET DAVID GRAEBER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

C\u2019est une loi sociologique g\u00e9n\u00e9rale : plus on voit les anc\u00eatres comme des \u00eatres essentiellement diff\u00e9rents des mortels d\u2019aujourd\u2019hui, plus il est probable qu\u2019ils soient consid\u00e9r\u00e9s comme une source de pouvoir ; plus on les juge similaires, plus ils apparaissent comme des rivaux et des sources de contrainte. Si l\u2019anc\u00eatre tot\u00e9mique est une baleine tueuse ou une larve blanche, il ne repr\u00e9sente en aucun cas un fardeau pour les vivants. Au contraire, un homme rem\u00e9mor\u00e9 et v\u00e9n\u00e9r\u00e9 est tr\u00e8s clairement un rival pour tout descendant dont l’ambition est de s\u2019assurer la m\u00eame post\u00e9rit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Seul un nombre limit\u00e9 d’anc\u00eatres a droit \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9. Pour autant, il y a toujours un \u00e9quilibre \u00e0 trouver : si les anc\u00eatres sont enti\u00e8rement effac\u00e9s, leurs descendants perdent tout statut ; s\u2019ils ont trop de pouvoir, on consid\u00e8re qu\u2019ils \u00e9touffent l\u2019\u00e9panouissement de ces m\u00eames descendants. La r\u00e9sultante de cet \u00e9quilibre est souvent une autre variante de la politique du subterfuge rituel qui est si classique lorsque l\u2019on a affaire \u00e0 des dieux donneurs de vie : ils doivent \u00eatre contenus, \u00e9loign\u00e9s voire d\u00e9truits, tout cela sous couvert de les honorer.
<\/p>\n\n\n\n

Ce probl\u00e8me ne se pose pas forc\u00e9ment au commun des mortels (tout d\u00e9pend de la mani\u00e8re dont ils se repr\u00e9sentent eux-m\u00eames dans le temps et dans l\u2019histoire), mais aux rois toujours, car leur l\u00e9gitimit\u00e9 se fonde au moins en partie sur leurs liens de filiation avec d\u2019autres rois. Fuir son domaine et devenir ailleurs un roi-\u00e9tranger est en fait l\u2019une des possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9chapper aux d\u00e9funts qui le prennent en \u00e9tau, mais les descendants d\u2019un roi-\u00e9tranger conna\u00eetront le m\u00eame probl\u00e8me et celui-ci ne fera que s\u2019aggraver avec le temps.
<\/p>\n\n\n\n

Les comportements les plus extravagants des dirigeants de puissants royaumes ou d\u2019\u00ab \u00c9tats archa\u00efques \u00bb peuvent \u00eatre en grande partie interpr\u00e9t\u00e9s comme des tentatives d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cet \u00e9tau, c\u2019est-\u00e0-dire comme des mani\u00e8res d\u2019entrer en concurrence avec les morts. Ils ont pu chercher \u00e0 les \u00e9liminer, ou \u00e0 mourir eux-m\u00eames symboliquement, mais il est rare que cela soit enti\u00e8rement efficace. Ils ont pu entrer dans une concurrence frontale par la construction de monuments \u00e9ternels, par la conqu\u00eate ou par le sacrifice rituel de sujets toujours plus nombreux, dans l\u2019espoir de manifester un pouvoir souverain arbitraire toujours plus grand. Ils ont m\u00eame pu \u2013 cela arrive parfois \u2013 tenter de renverser enti\u00e8rement le sens de l\u2019histoire et inventer un mythe de progr\u00e8s. Mais chacun de ces exp\u00e9dients suscite de nouveaux probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9quilibre ordinaire des pouvoirs entre le roi et le peuple est souvent maintenu par des investissements \u00e9motionnels intenses : amour, haine, ou une combinaison des deux. Ils prennent souvent la forme d\u2019inversions paradoxales du r\u00e9sultat normalement attendu : les rois Shilluk ou Swazi prirent un statut divin au moment o\u00f9 le peuple s\u2019unissait dans une haine commune \u00e0 leur \u00e9gard ; l\u2019amour nourricier des M\u00e9rina envers leurs dirigeants infantilis\u00e9s pouvait alterner entre l\u2019indulgence pour des actes qui seraient consid\u00e9r\u00e9s en temps normal comme des atrocit\u00e9s, et des punitions s\u00e9v\u00e8res lorsqu\u2019on jugeait qu\u2019ils avaient d\u00e9pass\u00e9 les bornes.<\/p>\n\n\n\n

Seul un nombre limit\u00e9 d’anc\u00eatres a droit \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9
<\/p> MARSHALL SAHLINS ET DAVID GRAEBER <\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La perfection du roi, sa cour, son palais, sa capitale ou ses environs imm\u00e9diats ne forment pas exactement un mod\u00e8le de l\u2019univers ; c\u2019est un mod\u00e8le de l\u2019univers restaur\u00e9 \u00e0 un \u00e9tat de perfection platonicienne abstraite qui ne se pr\u00e9sente pas dans l\u2019exp\u00e9rience ordinaire. Peut-\u00eatre l\u2019univers s\u2019est-il autrefois trouv\u00e9 dans cet \u00e9tat. Peut-\u00eatre pressent-on, ressent-on qu\u2019il y retournera un jour. Dans la ville royale nouvellement fond\u00e9e, projection de la vision d\u2019un seul homme sur le monde mat\u00e9riel, on peut donc voir le prototype de toutes les utopies futures : la tentative d\u2019imposer un mod\u00e8le de perfection, non seulement au monde physique, mais aussi aux vies des hommes mortels qui y r\u00e9sident. Au bout du compte, cela se r\u00e9v\u00e8le \u00e9videmment impossible. <\/p>\n\n\n\n

Les hommes ne peuvent \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 des Id\u00e9es platoniciennes, et il est impossible de d\u00e9cr\u00e9ter la dissolution des dilemmes fondamentaux de la vie humaine qui tournent particuli\u00e8rement autour de la reproduction et de la mort ; de tels \u00e9tats de perfection transcendante peuvent peut-\u00eatre \u00eatre atteints lors de performances rituelles, mais personne ne peut prolonger un tel moment pour sa vie enti\u00e8re, ni m\u00eame pour une dur\u00e9e significative. Certaines capitales royales tentent d\u2019exclure enti\u00e8rement du territoire royal les naissances, l\u2019infirmit\u00e9 et la mort (naturelle). Il est rare d\u2019aller aussi loin, mais on observe toujours quelque chose de cet ordre. Au grand minimum, les cours royales se donneront des codes d\u2019\u00e9tiquette tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9s qui exigent de faire, jusque dans les interactions quotidiennes, comme si ces choses n\u2019existaient pas. Ces codes d\u00e9finissent des normes de comportement qui sont ensuite appliqu\u00e9s avec de moins en moins de rigueur \u00e0 mesure qu\u2019on s\u2019\u00e9loigne (socialement ou physiquement) de la cour royale.<\/p>\n\n\n\n

De cette mani\u00e8re, alors que les proph\u00e8tes annoncent la r\u00e9solution totale \u00e0 venir des contradictions et et des dilemmes de la condition humaine, les rois incarnent leur r\u00e9solution partielle dans le temps pr\u00e9sent.
<\/p>\n\n\n\n

L\u2019arbitraire des rois-\u00e9trangers est, si paradoxal que ce soit, ce par quoi ils arrivent \u00e0 s\u2019\u00e9tablir comme repr\u00e9sentants de la justice. Leur capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019emparer de toute chose ou \u00e0 la d\u00e9truire, m\u00eame s\u2019ils ne la d\u00e9ploient que tr\u00e8s rarement, est structurellement analogue \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 de toute chose ; c\u2019est une relation indiff\u00e9renci\u00e9e du monarque \u00e0 tout ce qui n\u2019est pas lui. Cette indiff\u00e9rence est aussi une impartialit\u00e9 puisqu\u2019un tel monarque absolu n\u2019a aucun int\u00e9r\u00eat particulier \u2013 en principe du moins \u2013 qui pourrait biaiser son jugement dans les querelles entre ses sujets. De son point de vue, ils sont tous identiques. Pour cette raison, les rois pr\u00e9tendront toujours \u00e0 une sorte de pouvoir despotique absolu, m\u00eame lorsque tout le monde sait que ces pr\u00e9tentions sont quasiment vaines en pratique \u2013 car autrement, ils ne seraient pas rois. En m\u00eame temps, le caract\u00e8re englobant de telles pr\u00e9tentions fait du pouvoir m\u00eame du roi un \u00e9l\u00e9ment de potentielle subversion des rapports sociaux existants. <\/p>\n\n\n\n

Certes, en g\u00e9n\u00e9ral les rois se pr\u00e9sentent comme l\u2019incarnation et le bastion de toutes les hi\u00e9rarchies et structures d\u2019autorit\u00e9 existantes \u2013 par exemple en soutenant qu\u2019il est le \u00ab P\u00e8re de son Peuple \u00bb, le monarque renforce avant tout l\u2019autorit\u00e9 des p\u00e8res r\u00e9els sur leurs femmes, leurs enfants et tous ceux qui d\u00e9pendent d\u2019eux. Mais la nature de leur pouvoir qui est, en derni\u00e8re instance, indiff\u00e9renci\u00e9, signifie aussi que tous les sujets sont, en derni\u00e8re instance, les m\u00eames \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9gaux. Comme le philosophe des Lumi\u00e8res \u00e9cossaises Henry Home (Lord Kames) a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 le relever, la diff\u00e9rence entre le despotisme absolu, o\u00f9 tous sont \u00e9gaux sauf un, et la d\u00e9mocratie absolue, n\u2019est que d’un homme. Il y a donc une affinit\u00e9 structurelle profonde entre l\u2019id\u00e9e contemporaine que tous les citoyens sont \u00ab \u00e9gaux devant la loi \u00bb et le principe monarchique selon lequel ils sont \u00e9gaux en tant que victimes potentielles d\u2019une d\u00e9pr\u00e9dation royale purement arbitraire.
<\/p>\n\n\n\n

Dans la vie politique, cette tension peut prendre de nombreuses formes. Les gens du peuple peuvent en appeler au roi contre ses \u00ab m\u00e9chants conseillers \u00bb. Les rois ou les empereurs peuvent se pr\u00e9senter eux-m\u00eames comme les champions du peuple contre les int\u00e9r\u00eats de l\u2019aristocratie. Ou alors tout le monde, ind\u00e9pendamment de son rang, peut s\u2019unifier contre le roi.<\/p>\n\n\n\n

Par cons\u00e9quent, m\u00eame quand les rois disparaissent \u2013 m\u00eame lorsqu\u2019ils sont renvers\u00e9s par des soul\u00e8vements populaires \u2013, il est probable que leurs fant\u00f4mes continuent de r\u00f4der dans les parages, justement en tant que principe unifiant. Le r\u00f4le des esprits royaux dans les rites m\u00e9diumniques, dans la plus grande partie de l\u2019Afrique et de Madagascar, et la notion moderne de \u00ab souverainet\u00e9 du peuple \u00bb sont deux exemples contemporains de ce principe.
<\/p>\n\n\n\n

Relations centre-p\u00e9riph\u00e9rie (r\u00e9gimes galactiques)
<\/h4>\n\n\n\n

La diss\u00e9mination centrifuge des formes politiques, rituelles et mat\u00e9rielles influentes \u00e0 partir de royaumes centraux suscite souvent une attraction centrip\u00e8te et des mouvements de population depuis l\u2019arri\u00e8re-pays. Les soci\u00e9t\u00e9s p\u00e9riph\u00e9riques ont \u00e9t\u00e9 subordonn\u00e9es culturellement tout en restant ind\u00e9pendantes politiquement. Tous les grands royaumes ont \u00e9t\u00e9 marginaux un jour ; c\u2019est probablement une loi de la science politique. D\u2019abord situ\u00e9s en p\u00e9riph\u00e9rie d\u2019un centre puissant, ils parviennent par un certain avantage, par exemple commercial ou militaire, \u00e0 remplacer ceux qui les dominaient autrefois.<\/p>\n\n\n\n

En effet, dans ces configurations centre-p\u00e9riph\u00e9rie organis\u00e9es autour d\u2019un royaume dominant, l\u2019ambition de rehausser son rang joue \u00e0 tous les \u00e9tages de la hi\u00e9rarchie entre les soci\u00e9t\u00e9s. M\u00eame au sommet de celle-ci, les royaumes sont pris dans un champ g\u00e9opolitique concurrentiel plus \u00e9tendu qu\u2019ils cherchent \u00e0 dominer en universalisant leurs titres de pouvoir. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ils pratiquent ce que nous appelons ici une \u00ab politique utopique \u00bb, ou \u00ab la Realpolitik<\/em> du merveilleux \u00bb en faisant remonter leurs origines \u00e0 un h\u00e9ros de l\u2019histoire mondiale (comme Alexandre le Grand), un dieu-roi l\u00e9gendaire (comme Quetzalcoatl), une cit\u00e9 fabuleuse (comme Troie ou La Mecque), une puissance mondiale antique ou contemporaine (comme les empires romain ou chinois), et\/ou de grands dieux (comme Shiva). En m\u00eame temps, ils font preuve de leur universalit\u00e9 en acqu\u00e9rant \u2013 par le tribut, le commerce ou le pillage \u2013 et en domestiquant les puissances animistes sauvages qui habitent les objets exotiques de l\u2019arri\u00e8re-pays barbare.
<\/p>\n\n\n\n

Un cas ethnographique c\u00e9l\u00e8bre, transmis par Edmund Leach <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, rapporte que les chefs des Kachin, une tribu des collines de Birmanie, \u00e9taient \u00ab devenus Shan \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient alli\u00e9s aux princes Shan et avaient adopt\u00e9 leur mode de vie. Les princes Shan, \u00e0 leur tour, adopt\u00e8rent les us politiques et rituels des rois birmans ou chinois \u2013 certains retournant parfois jusqu\u2019aux peuples des collines. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab mim\u00e8sis galactique \u00bb, par lequel des chefs de rang inf\u00e9rieur s\u2019approprient les formes politiques de leur sup\u00e9rieur imm\u00e9diat, est une des dynamiques cruciales des syst\u00e8mes centre-p\u00e9riph\u00e9rie, suscit\u00e9e par la concurrence entre les entit\u00e9s politiques et en leur sein, \u00e0 travers toute la hi\u00e9rarchie entre les soci\u00e9t\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

Cette concurrence peut prendre deux formes g\u00e9n\u00e9rales. Dans un processus de \u00ab schismogen\u00e8se compl\u00e9mentaire \u00bb, les individus qui se disputent le pouvoir dans une communaut\u00e9 (ou les communaut\u00e9s qui se le disputent dans un champ galactique plus \u00e9tendu) peuvent tenter de s\u2019\u00e9lever au-dessus de leurs adversaires en s\u2019affiliant \u00e0 un chef plus haut plac\u00e9 ; ils \u00e9l\u00e8vent alors leur statut dans la hi\u00e9rarchie r\u00e9gionale. Ou bien inversement, dans un processus d\u2019\u00ab acculturation antagoniste \u00bb, un groupe moins important peut chercher \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 un voisin envahissant en faisant sien l\u2019appareil politique m\u00eame de celui-ci, r\u00e9tablissant ainsi un \u00e9quilibre dans l\u2019antagonisme \u2013 c\u2019est ainsi que les Vietnamiens ont longtemps pr\u00e9tendu \u00eatre mandat\u00e9s par le ciel pour former un \u00ab empire du Sud \u00bb, au m\u00eame titre que l\u2019\u00ab empire du Nord \u00bb chinois. On remarquera que dans tous les cas, ce qui permet d\u2019atteindre un statut politique sup\u00e9rieur, dont la royaut\u00e9, a tendance \u00e0 se diss\u00e9miner, et cela passe par un processus mim\u00e9tique \u00e0 l\u2019initiative des peuples les moins puissants.
<\/p>\n\n\n\n

Combin\u00e9e aux forces d\u2019acculturation qui \u00e9manent des royaumes centraux vers l\u2019ext\u00e9rieur, la mim\u00e8sis galactique donne naissance \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s hybrides, fond\u00e9es sur des formes politiques et cosmologiques qu\u2019elles n\u2019ont pas elles-m\u00eames con\u00e7ues, et qui d\u00e9bordent donc toute \u00ab d\u00e9termination par la base \u00e9conomique \u00bb. Ce type de relations centre-p\u00e9riph\u00e9rie est tr\u00e8s r\u00e9pandu autour du monde, m\u00eame dans des parties de la \u00ab zone tribale \u00bb, et cette sorte d\u2019hybridit\u00e9, ou de d\u00e9veloppement in\u00e9gal, est donc plus souvent la norme de l\u2019ordre socioculturel que l\u2019exception. La \u00ab superstructure \u00bb exc\u00e8de l\u2019\u00ab infrastructure \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9conomie politique de la royaut\u00e9 traditionnelle<\/strong><\/h4>\n\n\n\n

Les rapports de propri\u00e9t\u00e9 dans la royaut\u00e9 sont complexes. D\u2019une part, le pays est divis\u00e9 en propri\u00e9t\u00e9s locales dont les \u00ab v\u00e9ritables propri\u00e9taires \u00bb sont les anc\u00eatres des habitants ou les esprits des lieux avec lesquels les anc\u00eatres ont fait un pacte \u2013 et ce sont eux \u00e9galement qui d\u00e9cident de la fertilit\u00e9 de l\u2019endroit. Par contrecoup, les sujets qui habitent les lieux, ayant acc\u00e8s \u00e0 ces autorit\u00e9s m\u00e9tapersonnelles par l\u2019interm\u00e9diaire des Anciens initi\u00e9s ou de chefs religieux, sont \u00e0 leur tour d\u00e9sign\u00e9s comme les \u00ab propri\u00e9taires \u00bb, voire le \u00ab sol \u00bb ou la \u00ab terre \u00bb eux-m\u00eames, ou par toute autre r\u00e9f\u00e9rence aux droits qu\u2019ils d\u00e9tiennent sur la terre en tant que fondateurs, face \u00e0 l\u2019aristocratie au pouvoir \u2013 notamment dans les r\u00e9gimes \u00e0 roi-\u00e9tranger o\u00f9 les aristocrates en question sont \u00e9trangers par leur origine et leur identit\u00e9 ethnique. <\/p>\n\n\n\n

Les droits des locaux face aux dirigeants sont des droits de possession, mais ils ne sont que d\u2019usufruit vis-\u00e0-vis des habitants spirituels, qui doivent \u00eatre reconnus par les occupants actuels comme les propri\u00e9taires en derni\u00e8re instance (on remarquera que ces relations entre la population locale et les esprits autochtones sont elles-m\u00eames analogues \u00e0 la structure plus vaste du r\u00e9gime \u00e0 roi \u00e9tranger). D\u2019autre part, l\u2019aristocratie au pouvoir et le roi \u2013 qui, selon la tradition, peuvent avoir \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine pauvres et sans terre jusqu\u2019\u00e0 ce que les indig\u00e8nes leur en l\u00e8guent \u2013 peuvent aussi \u00eatre \u00ab propri\u00e9taires \u00bb ; mais cette fois dans le sens o\u00f9 ils sont seigneurs de vastes domaines et de leurs habitants, par o\u00f9 ils ont des droits tributaires sur une part de la production et de la main d\u2019\u0153uvre g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la population sujette. <\/p>\n\n\n\n

Alors que les sujets participent activement au processus de production par leur contr\u00f4le des ressources primaires, les dirigeants se rapportent \u00e0 ce processus de mani\u00e8re extractive, par leur domination des producteurs. Comme il est dit parmi le peuple Nyoro, en Afrique de l\u2019Est : \u00ab Le Mukama [le roi] est le ma\u00eetre du peuple ; les clans sont les ma\u00eetres de la terre <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Les droits des locaux face aux dirigeants sont des droits de possession <\/p> MARSHALL SAHLINS ET DAVID GRAEBER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Par cons\u00e9quent, l\u2019\u00e9conomie du royaume a une structure duale, caract\u00e9ris\u00e9e par des diff\u00e9rences fondamentales entre l\u2019\u00e9conomie de l\u2019oikos<\/em> chez la population sujette et l\u2019\u00e9conomie express\u00e9ment politique du palais et de l\u2019aristocratie, d\u00e9ploy\u00e9e en vue de soutenir mat\u00e9riellement leur pouvoir. Centr\u00e9 sur la production de moyens de subsistance ordinaires, le secteur primaire est organis\u00e9 par les relations de parent\u00e9 et communautaires des sujets. La classe dominante est avant tout int\u00e9ress\u00e9e par le produit fini, en biens et en main d\u2019\u0153uvre, du travail de la population. Elle y pr\u00e9l\u00e8ve un imp\u00f4t qui aide \u00e0 financer une sph\u00e8re d\u2019\u00e9lite dans l\u2019accumulation de richesse, dont la finalit\u00e9 est tout particuli\u00e8rement politique et consiste dans le renforcement et l\u2019extension de sa sph\u00e8re de domination. Ici, le travail est organis\u00e9 par des relations de corv\u00e9e, d\u2019esclavage et\/ou de client\u00e8le. <\/p>\n\n\n\n

Il est employ\u00e9 \u00e0 subvenir aux besoins d\u2019une imposante \u00e9lite de palais, mais surtout \u00e0 l\u2019accumulation de richesses venant de l\u2019ext\u00e9rieur des fronti\u00e8res, c\u2019est-\u00e0-dire de pillages, du commerce et\/ou de tributs. Cette richesse, consomm\u00e9e de mani\u00e8re ostentatoire, utilis\u00e9e pour la construction de monuments et pour une r\u00e9organisation strat\u00e9gique \u2013 et \u00e9ventuellement en vue de nouveaux exploits militaires \u2013, a des effets assujetissants, \u00e0 la fois directement, en tant qu\u2019elle b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 certains, et indirectement, en impressionnant d\u2019autres. De plus, la r\u00e9ussite mat\u00e9rielle du roi prouve qu\u2019il a acc\u00e8s aux sources divines de la prosp\u00e9rit\u00e9 terrestre, redoublant ainsi les effets politiques de sa richesse par la d\u00e9monstration de ses pouvoirs divins.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9conomie politique de la royaut\u00e9 est faite d\u2019assujettissement social plut\u00f4t que de coercition mat\u00e9rielle. Le pouvoir royal ne repose pas tant, dans son fonctionnement, sur le contr\u00f4le priv\u00e9 des moyens d\u2019existence des sujets que sur les effets b\u00e9n\u00e9fiques ou terrifiques des largesses, du faste et de la prosp\u00e9rit\u00e9 du roi. Le but de cette \u00e9conomie politique est d\u2019accro\u00eetre le nombre et la loyaut\u00e9 des sujets \u2013 ce qui la distingue de l\u2019entreprise capitaliste qui vise l\u2019accroissement de la richesse sous forme de capital. <\/p>\n\n\n\n

Pour paraphraser une formule de Marx, le projet essentiel de l\u2019\u00e9conomie de la royaut\u00e9 est P \u2013 R \u2013 P\u2019 (o\u00f9 le contr\u00f4le politique de la population g\u00e9n\u00e8re une accumulation de richesse qui permet un plus grand contr\u00f4le), par contraste avec la formule capitaliste classique R \u2013 P \u2013 R\u2019, o\u00f9 le contr\u00f4le priv\u00e9 de la richesse productive (le capital) permet le contr\u00f4le de la population (le travail) en vue d\u2019accro\u00eetre la richesse productive.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9conomie politique de la royaut\u00e9 est faite d\u2019assujettissement social plut\u00f4t que de coercition mat\u00e9rielle
<\/p> MARSHALL SAHLINS ET DAVID GRAEBER<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

On pourrait dire \u00e0 juste titre que \u00ab les esprits poss\u00e8dent les moyens de production \u00bb, sauf que sous la forme de plantes, d\u2019animaux, d\u2019objets particuliers ou m\u00eame de la terre et des forces naturelles de croissance, ces pr\u00e9tendus \u00ab esprits \u00bb, qu\u2019on appellera de pr\u00e9f\u00e9rence \u00ab m\u00e9tapersonnes \u00bb, sont <\/em>les moyens de production. Dot\u00e9s de leurs propres dispositions et de leurs propres intentions, ils sont en effet leurs propres personnes<\/em> et, avec les divinit\u00e9s, les anc\u00eatres et d\u2019autres puissances m\u00e9tapersonnelles semblables, sont reconnus comme responsables du succ\u00e8s ou de l\u2019\u00e9chec du travail humain. Par cons\u00e9quent les rites (en particulier sacrificiels), en tant que moment essentiel du travail, font partie des \u00ab moyens de production \u00bb \u2013 comme dans le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab travail des dieux \u00bb de l\u2019\u00eele de Tikopia.
<\/p>\n\n\n\n

Il en d\u00e9coule \u00e9galement que les b\u00e9n\u00e9fices politiques des r\u00e9ussites mat\u00e9rielles \u2013 les r\u00e9mun\u00e9rations en statut et en influence \u2013 reviennent aux shamans, aux pr\u00eatres, aux a\u00een\u00e9s, aux chefs de lign\u00e9e, aux big-men<\/em>, aux chefs ou aux rois, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 tous ceux qui ont obtenu d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 aux sources m\u00e9tahumaines de la prosp\u00e9rit\u00e9 humaine \u2014 mais pas n\u00e9cessairement, ou alors dans une moindre mesure, aux chasseurs, aux cultivateurs ou \u00e0 ceux qui ont fait le travail. Le travailleur est ali\u00e9n\u00e9 de sa production : c\u2019\u00e9tait une situation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e bien avant qu\u2019elle n\u2019acc\u00e8de \u00e0 la notori\u00e9t\u00e9 sous le capitalisme. Dans la mesure o\u00f9 le cr\u00e9dit social revient \u00e0 la place aux autorit\u00e9s politico-religieuses r\u00e9gnantes, on peut dire que le pouvoir politique a une \u00ab base \u00e9conomique \u00bb \u2013 bien que cette \u00ab base \u00e9conomique \u00bb ne soit pas \u00e9conomique.
<\/p>\n\n\n\n

Par ailleurs et en passant, le cannibalisme est tr\u00e8s r\u00e9pandu, m\u00eame dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s qui pr\u00e9tendent l\u2019abhorrer. Le cannibalisme est la mal\u00e9diction du chasseur ou cultivateur animiste qui doit vivre en consommant des animaux ou des plantes qui sont eux-m\u00eames essentiellement des personnes. D\u2019o\u00f9 les tabous et autres rituels qui entourent ces esp\u00e8ces et leurs ma\u00eetres m\u00e9tapersonnels \u2013 il s\u2019agit \u00e0 nouveau d\u2019une condition n\u00e9cessaire de la \u00ab production \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Sur des concepts \u00e9cul\u00e9s qui ont perdu toute utilit\u00e9<\/strong><\/h4>\n\n\n\n

Le \u00ab relativisme culturel \u00bb bien compris n\u2019a pas perdu son utilit\u00e9. Ce qui est inutile est le relativisme vulgaire selon lequel les valeurs de n\u2019importe quelle soci\u00e9t\u00e9 seraient aussi bonnes, sinon meilleures, que celles de n\u2019importe quelle autre, y compris la n\u00f4tre. S\u2019il est bien compris, le relativisme culturel est une technique anthropologique pour comprendre les diff\u00e9rences culturelles, non une mani\u00e8re charitable de d\u00e9livrer une absolution morale. Elle consiste \u00e0 suspendre provisoirement son propre jugement moral sur les pratiques d\u2019autrui pour mieux les replacer comme valeurs positionnelles dans le contexte culturel et historique o\u00f9 elles sont apparues. L\u2019enjeu est la compr\u00e9hension du sens de ces pratiques, comment elles sont venues \u00e0 l\u2019existence et quels sont leurs effets pour les gens concern\u00e9s, et non ce qu\u2019elles sont pour nous ou ce qu\u2019elles valent pour nous.
<\/p>\n\n\n\n

Dans cette approche relativiste, l\u2019ontologie des indig\u00e8nes, leur conception de ce qu\u2019il y a, doit de m\u00eame \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e en elle-m\u00eame et pour elle-m\u00eame, sans \u00eatre d\u00e9form\u00e9e par des concepts analytiques qui substituent nos certitudes sur la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb aux leurs. Prenons par exemple la cat\u00e9gorie de \u00ab mythe \u00bb. Dans notre langage, qualifier un \u00e9nonc\u00e9 de \u00ab mythe \u00bb revient \u00e0 dire qu\u2019il n\u2019est pas vrai. Par cons\u00e9quent, en parlant des \u00ab mythes \u00bb d\u2019autrui, nous affirmons sans ambiguit\u00e9 que ce qu\u2019ils consid\u00e8rent comme une v\u00e9rit\u00e9 sacr\u00e9e, et sur quoi ils fondent leur existence est fictif et invraisemblable \u2013 pour nous. <\/p>\n\n\n\n

Ayant ainsi discr\u00e9dit\u00e9 la base constitutionnelle de leur soci\u00e9t\u00e9 \u2013 comme dans l\u2019oxymore ethnologique de la \u00ab charte mythique \u00bb \u2013, nous avons toute libert\u00e9 de l\u2019\u00e9carter comme essentiellement irr\u00e9elle pour eux aussi : comme une mystification en surface de leur pratique sociopolitique r\u00e9elle. Alors, le travail scientifique se r\u00e9duit \u00e0 une qu\u00eate plus ou moins vaine d\u2019un \u00ab noyau de v\u00e9rit\u00e9 historique \u00bb dans un r\u00e9cit cribl\u00e9 de fantaisies superflues \u2013 tandis que les concepts qu\u2019on vient de disqualifier ainsi sont le c\u0153ur de l\u2019histoire qui nous occupe. Car le pr\u00e9tendu \u00ab mythe \u00bb, pris dans son potentiel de v\u00e9rit\u00e9 par les individus concern\u00e9s, organise vraiment leur action historique.
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\u00ab La vie, apr\u00e8s tout, est autant une imitation de l\u2019art que l\u2019inverse. \u00bb C\u2019est ainsi que Victor Turner commenta la mani\u00e8re dont les villageois Ndembu, en Afrique centrale, appliquaient \u00e0 leurs relations sociales actuelles des principes issus des traditions royales Lunda qu\u2019ils avaient apprises \u00e9tant enfants <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

La vie, apr\u00e8s tout, est autant une imitation de l\u2019art que l\u2019inverse <\/p>Victor Turner<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Ou encore, c\u2019est ainsi que les chefs politiques importants fa\u00e7onnent et structurent leurs propres actions publiques \u00e0 partir des r\u00e9cits des \u00e9pop\u00e9es dynastiques. Le pass\u00e9 n\u2019est pas seulement un prologue, mais comme le dit Turner, il est \u00ab paradigme \u00bb. Les traditions, en tant que causes historiques, n\u2019ont aucune proximit\u00e9 temporelle ou physique \u00e0 leurs effets : elles sont ins\u00e9r\u00e9es dans la situation, mais elles n\u2019en font pas partie. Enfoncer le pr\u00e9sent dans un pass\u00e9 rem\u00e9mor\u00e9 : cette forme de temporalit\u00e9 culturellement d\u00e9termin\u00e9e est une mani\u00e8re fondamentale de fabriquer l\u2019histoire, du Temps du r\u00eave des Aborig\u00e8nes australiens jusqu\u2019\u00e0 la politique d\u2019\u00c9tat des rois Kongo. <\/p>\n\n\n\n

Ce qui veut dire que ce qui se passe r\u00e9ellement dans une situation donn\u00e9e est toujours constitu\u00e9 par des significations culturelles qui transcendent les param\u00e8tres de l\u2019\u00e9v\u00e9nement lui-m\u00eame : Bobby Thompson n\u2019a pas simplement envoy\u00e9 la balle au-del\u00e0 de la cl\u00f4ture du champ gauche [au baseball <\/em>– NdT], par l\u00e0 il a aussi remport\u00e9 le titre de champion. La meilleure partie de l\u2019histoire est atemporelle et culturelle : non pas d\u00e9couvrir ce qui s\u2019est vraiment pass\u00e9 mais, supposant que cela s\u2019est pass\u00e9, comprendre en quoi cela consiste.
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Cela ne signifie pas que, juste parce que les Nuer soutiennent aujourd\u2019hui qu\u2019ils descendent tous d\u2019un homme nomm\u00e9 \u00ab Nuer \u00bb qui a v\u00e9cu il y a dix g\u00e9n\u00e9rations, nous devrions ignorer les preuves documentaires de l\u2019existence des Nuer avant 1750. Cela signifie, en revanche, que si nous ne nous int\u00e9ressons pas \u00e0 ce qu\u2019\u00ab \u00eatre Nuer \u00bb signifie pour les Nuer d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, alors cela n\u2019a tout simplement aucun sens de parler des \u00ab Nuer \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Concepts \u00e9conomiques \u00e9cul\u00e9s<\/h4>\n\n\n\n

Les \u00ab choses \u00bb, par exemple. La distinction cart\u00e9sienne entre res cogitans<\/em> et res extensa<\/em>, sujets et objets, n\u2019est pas une description ad\u00e9quate pour des ontologies constitu\u00e9es en bonne partie \u00e0 partir d\u2019attributs humains ou personnels. Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises, dans les soci\u00e9t\u00e9s consid\u00e9r\u00e9es ici, les \u00e9l\u00e9ments de leur environnement avec lesquels les gens interagissent, et m\u00eame certains artefacts importants de leur propre fabrication, ont les caract\u00e8res intimes et essentiels de personnes humaines. Pour nombre de ces soci\u00e9t\u00e9s, voire pour la plupart d\u2019entre elles, le concept anthropologique conventionnel d\u2019\u00ab unit\u00e9 psychique de l\u2019humanit\u00e9 \u00bb doit \u00eatre \u00e9largi \u00e0 cet univers charg\u00e9 de subjectivit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Que le monde ne soit que n\u00e9ant, que l\u2019esprit ou la subjectivit\u00e9 ne lui soient pas immanents, sont de vaines pr\u00e9somptions propres au jud\u00e9o-christianisme \u2014 et car Adam mangea une pomme les hommes seraient condamn\u00e9s \u00e0 se tuer au travail sur une mati\u00e8re intraitable pleine d\u2019\u00e9pines et de chardons. Dans la plus grande partie du monde, les pratiques \u00e9conomiques ont toujours n\u00e9cessit\u00e9 des relations intersubjectives avec les entit\u00e9s sur lesquelles, et avec lesquelles, ils travaillent, et qui d\u00e9terminent le r\u00e9sultat du travail. Les plantes que cultivent les femmes Achuar d\u2019Amazonie sont leurs enfants, m\u00eame si elles ne doivent la r\u00e9ussite de leurs efforts qu\u2019\u00e0 la d\u00e9esse de l\u2019agriculture. Il ne s\u2019agit plus seulement de dire dans ce cas que les comp\u00e9tences humaines sont la condition n\u00e9cessaire mais non suffisante de la r\u00e9ussite, mais que les comp\u00e9tences humaines sont le signe de pouvoirs octroy\u00e9s par les dieux. Quoi qu\u2019en dise notre propre science \u00e9conomique \u00e9triqu\u00e9e, qui est la science d\u2019un monde cart\u00e9sien, \u00e0 ce titre il n\u2019y a pas de \u00ab choses \u00bb pures : les \u00ab objets \u00bb d\u2019int\u00e9r\u00eat ont en m\u00eame temps leurs propres d\u00e9sirs.<\/p>\n\n\n\n

De m\u00eame pour la \u00ab production \u00bb : on pense \u00e0 un individu h\u00e9ro\u00efque qui travaillerait avec cr\u00e9ativit\u00e9 une mati\u00e8re inerte pour lui donner une utilit\u00e9 par son propre effort et conform\u00e9ment \u00e0 son propre plan, mais cette id\u00e9e ne d\u00e9crit pas une pratique intersubjective o\u00f9 des entit\u00e9s m\u00e9tapersonnelles sont les agents primaires <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.
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Il est plus pr\u00e9cis de dire que les gens re\u00e7oivent<\/em> le fruit de leurs efforts de ces sources plut\u00f4t que de dire qu\u2019ils le cr\u00e9ent<\/em> <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les forces qui rendent les jardins plus grands, le gibier plus abondant, les femmes plus fertiles, qui font sortir intacts les poteries du four et les instruments de la forge \u2014 ces forces qu\u2019on hypostasie sous les noms vari\u00e9s de mana, semangat, hasina, nawalak, orenda, <\/em>etc. \u2014 ne sont pas d\u2019origine humaine. Pour les nombreuses soci\u00e9t\u00e9s ontologiquement constitu\u00e9es de cette mani\u00e8re, il est vain de pr\u00e9tendre que les rapports de production exercent des \u00ab effets fonctionnels \u00bb sur les relations sociales au sens large, comme on le croit souvent.
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Notre concept de \u00ab production \u00bb est lui-m\u00eame la s\u00e9cularisation d\u2019un concept th\u00e9ologique, mais tir\u00e9 d\u2019une th\u00e9ologie tr\u00e8s sp\u00e9ciale dans laquelle un Dieu omnipotent cr\u00e9e l\u2019univers ex nihilo<\/em>  <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u2014 id\u00e9e qui est maintenue dans notre cosmologie de multiples mani\u00e8res, m\u00eame apr\u00e8s que Dieu eut \u00e9t\u00e9 officiellement ray\u00e9 de la carte. Mais regardez le chasseur, le mineur ou le p\u00eacheur. Produit-il quoi que ce soit ? \u00c0 quel moment un poisson captur\u00e9 ou un tubercule d\u00e9racin\u00e9 cessent-ils d\u2019\u00eatre un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00ab naturel \u00bb et commencent-ils \u00e0 \u00eatre un \u00ab produit social \u00bb ? <\/p>\n\n\n\n

Nous parlons d\u2019actes de transformation, d\u2019attaque, de conciliation, de soin, d\u2019actes consistant \u00e0 tuer, \u00e0 d\u00e9sarticuler, \u00e0 r\u00e9agencer. Mais en derni\u00e8re analyse, la m\u00eame chose est vraie de la fabrication d\u2019automobiles. Il n\u2019est possible de dire que la \u00ab production \u00bb est le v\u00e9ritable fondement de la vie humaine que si l\u2019on s\u2019imagine l\u2019usine comme une bo\u00eete noire, tel un homme qui, ne connaissant pas grand chose au d\u00e9roulement de la grossesse d\u2019une femme, pourrait imaginer que quelque chose d\u2019achev\u00e9 est \u00ab produit \u00bb (litt\u00e9ralement, \u00ab expuls\u00e9 \u00bb) de ses entrailles, en une seule grande pouss\u00e9e de \u00ab travail \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Des concepts \u00e9cul\u00e9s d\u2019ordre socioculturel<\/h4>\n\n\n\n

Comme la discussion pr\u00e9c\u00e9dente l\u2019implique \u2014 et comme le corps de ce volume le d\u00e9veloppe\u2014, plusieurs dichotomies conceptuelles largement utilis\u00e9es dans les sciences humaines ne peuvent pas \u00eatre appliqu\u00e9es aux soci\u00e9t\u00e9s consid\u00e9r\u00e9es ici, car ces couples binaires ne pr\u00e9sentent pas pour elles de diff\u00e9rence ou d\u2019opposition significatives ni aucune autre pertinence ontologique. Il s\u2019agit de projections ethnocentriques inappropri\u00e9es appliqu\u00e9es \u00e0 des cultures autres. Mais les peuples concern\u00e9s ne distinguent pas :<\/p>\n\n\n\n