{"id":89330,"date":"2020-10-28T15:44:08","date_gmt":"2020-10-28T14:44:08","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=89330"},"modified":"2020-11-20T22:26:27","modified_gmt":"2020-11-20T21:26:27","slug":"europe-confrontation-turquie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/10\/28\/europe-confrontation-turquie\/","title":{"rendered":"L’Europe est d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9e dans la confrontation avec la Turquie"},"content":{"rendered":"\n
Au lendemain de la guerre froide, le monde n’\u00e9tait plus en noir et blanc mais ressemblait \u00e0 une peinture de Picasso.<\/em> Ces mots ont \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9s en 2006 par l’amiral Cem G\u00fcrdeniz<\/a>. Selon l\u2019amiral, la politique \u00e9trang\u00e8re de la Turquie pouvait se r\u00e9sumer en quelques mots jusqu’\u00e0 l\u2019aube des ann\u00e9es 2000 : \u00ab Ce que l\u2019OTAN dit, la Turquie le fait. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Si les \u00e9lites politiques europ\u00e9ennes avaient anticip\u00e9 la victoire finale du blanc sur le noir \u2013 \u00e0 savoir la naissance d’un ordre international bas\u00e9 sur le multilat\u00e9ralisme lib\u00e9ral, soutenu par la puissance am\u00e9ricaine \u2013 G\u00fcrdeniz, fervent admirateur de Kemal Atat\u00fcrk, voyait l\u2019avenir autrement. Carrefour du monde, la Turquie a toujours attir\u00e9 les empires en qu\u00eate d’influence, de pouvoir et de richesses. Grecs, Perses, Romains, et plus tard Russes, Britanniques et Fran\u00e7ais. Il en serait in\u00e9vitablement de m\u00eame \u00e0 l’avenir.<\/p>\n\n\n\n Cela signifie que la Turquie devait s’armer, comme elle l’a fait sous Mehmet II qui conquit Constantinople au XVe si\u00e8cle ; puis \u00e0 nouveau 500 ans plus tard sous Atat\u00fcrk, lorsque les vainqueurs de la Premi\u00e8re Guerre mondiale conspiraient pour couper la Turquie en morceaux.<\/p>\n\n\n\n Pour Erdogan, l’homme fort de l’islamisme turc, il a fallu du temps avant d\u2019embrasser pleinement ce que certains qualifient de politique \u00e9trang\u00e8re \u00ab n\u00e9o-ottomane<\/a> \u00bb et que d’autres appellent l’irr\u00e9dentisme turc. Pendant des d\u00e9cennies, les militaires \u00e9taient parvenus \u00e0 maintenir les islamistes comme Erdogan hors du pouvoir. Cependant, une fois les g\u00e9n\u00e9raux dompt\u00e9s – G\u00fcrdeniz lui-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 – les islamistes et les k\u00e9malistes se sont rassembl\u00e9s autour d\u2019une cause commune : la restauration de la grandeur perdue de la Turquie.<\/p>\n\n\n\n L\u2019an dernier, Erdogan a \u00e9t\u00e9 photographi\u00e9 devant une carte de la m\u00e9diterran\u00e9e orientale, d\u00e9sormais tristement c\u00e9l\u00e8bre, qui r\u00e9sume sa vision de la Patrie Bleue<\/em>. Cette carte met 460 000 kilom\u00e8tres carr\u00e9s suppl\u00e9mentaires de mer sous contr\u00f4le turc, principalement aux d\u00e9pens de la Gr\u00e8ce et de Chypre.<\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9t\u00e9, la Turquie a d\u00e9p\u00each\u00e9 deux navires d\u2019exploration sismique, flanqu\u00e9s d\u2019une flottille d\u2019h\u00e9licopt\u00e8res de combat, \u00e0 la recherche de gaz dans les eaux revendiqu\u00e9es par Ath\u00e8nes. \u00ab La Turquie r\u00e9cup\u00e9rera sa juste part de la M\u00e9diterran\u00e9e, de la mer \u00c9g\u00e9e et de la mer Noire \u00bb d\u00e9clarait Erdogan qui recule rarement devant une confrontation<\/a>. Si le conflit arm\u00e9 a \u00e9t\u00e9 \u00e9vit\u00e9 de justesse, les vaisseaux turcs continuent \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des tensions.<\/p>\n\n\n\n La doctrine \u00ab Patrie Bleue<\/em> \u00bb de la Turquie repr\u00e9sente une menace strat\u00e9gique pour l\u2019Europe, plus encore que les joutes g\u00e9opolitiques en Libye, en Syrie ou au Haut-Karabakh, th\u00e9\u00e2tres dans lesquels Erdogan est \u00e9galement impliqu\u00e9. De facto, Ankara lorgne sur les territoires de deux \u00c9tats membres de l\u2019Union. Vladimir Poutine lui-m\u00eame ne se risque pas \u00e0 pareilles provocations.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, l\u2019Europe ne semble pas capable de s\u2019accorder sur la mani\u00e8re de freiner les politiques irr\u00e9dentistes d\u2019Erdogan. Des sanctions \u00e9conomiques sont peu probables. En comparaison, s\u2019entendre sur des mesures \u00e0 l\u2019\u00e9gard du r\u00e9gime bi\u00e9lorusse ou de la Russie para\u00eet ais\u00e9. Ces probl\u00e8mes rel\u00e8vent de la zone de confort de l\u2019Union, du r\u00f4le de m\u00e9diateur impartial dans les conflits r\u00e9gionaux que l\u2019Europe joue les yeux ferm\u00e9s. Le casse-t\u00eate Erdogan rel\u00e8ve d’un enjeu g\u00e9opolitique directement li\u00e9 \u00e0 ses propres fronti\u00e8res, et l\u2019Europe peine \u00e0 y faire face. <\/p>\n\n\n\n La doctrine \u00ab Patrie Bleue<\/em> \u00bb de la Turquie repr\u00e9sente une menace strat\u00e9gique pour l\u2019Europe, plus encore que les joutes g\u00e9opolitiques en Libye, en Syrie ou au Haut-Karabakh, th\u00e9\u00e2tres dans lesquels Erdogan est \u00e9galement impliqu\u00e9.<\/p>Hans Kribbe<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Lorsqu\u2019un voisin grignote les fronti\u00e8res d\u2019un autre, la coutume veut que ce dernier r\u00e9ponde par une d\u00e9monstration massive de puissance, par la promesse du \u00ab feu et de la fureur<\/a> \u00bb ou, dans ce cas pr\u00e9cis, une d\u00e9claration sans \u00e9quivoque de l\u2019Union indiquant qu\u2019elle consid\u00e8re les fronti\u00e8res de la Gr\u00e8ce et de Chypre comme les siennes. La France s\u2019en est le plus rapproch\u00e9e en annon\u00e7ant des exercices navals conjoints avec la Gr\u00e8ce. Mais l’Allemagne, qui assure la pr\u00e9sidence tournante du Conseil de l’Union europ\u00e9enne, a privil\u00e9gi\u00e9 l\u2019approche traditionnelle de l\u2019Union en cas de conflits : jouer le r\u00f4le de m\u00e9diateur, dans l\u2019espoir de r\u00e9unir les bellig\u00e9rants autour de la table. <\/p>\n\n\n\n Naturellement, le probl\u00e8me pos\u00e9 par les efforts de Berlin ne r\u00e9side pas dans la recherche raisonnable de solutions diplomatiques, ni dans le rejet des revendications \u00ab maximalistes \u00bb de part et d\u2019autre de la confrontation. Il r\u00e9side dans la tentative de s\u2019\u00e9lever au dessus du conflit, alors que des membres de l\u2019Union sont directement impliqu\u00e9s. Si le Mexique revendiquait une partie du Texas, et envoyait des navires d\u2019exploration sismique dans ses eaux, les \u00c9tats-Unis tenteraient-ils une m\u00e9diation entre les deux ? Cette seule pens\u00e9e confine au ridicule. <\/p>\n\n\n\n