{"id":8901,"date":"2018-03-12T11:53:59","date_gmt":"2018-03-12T10:53:59","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=8901"},"modified":"2019-05-10T12:33:54","modified_gmt":"2019-05-10T10:33:54","slug":"shakespeare-en-chine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/03\/12\/shakespeare-en-chine\/","title":{"rendered":"Shakespeare en Chine"},"content":{"rendered":"\n
On ne vit que deux fois. \u838e\u58eb\u6bd4\u4e9e (Sha-Shi-biya<\/em>), plus connu en Europe sous le nom de Shakespeare, est en train de conna\u00eetre une renaissance en Chine. Sa maison de Stratford-upon-Avon est actuellement en train d\u2019\u00eatre reconstruite<\/a> dans la province de Jiangxi, \u00e0 San Weng (\u00ab Les Trois Ma\u00eetres \u00bb), aux c\u00f4t\u00e9s de celles de Cervant\u00e8s et de Tang Xianzu, celui que le gouvernement d\u00e9signe comme \u00ab le Shakespeare de l\u2019Orient <\/a> \u00bb. Lors de sa visite officielle au Royaume-Uni en 2015, Xi Jinping avait re\u00e7u une \u00e9dition des Sonnets<\/em> de l\u2019auteur des mains de la reine, et avait promis, citant La Temp\u00eate<\/em> en plein Parlement<\/a>, que \u00ab les \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9 \u00bb ne seraient qu\u2019un \u00ab prologue \u00bb. La m\u00eame ann\u00e9e, le gouvernement britannique avait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 1,5 million de livres<\/a> \u00e0 la Royal Shakespeare Company afin que les \u0153uvres compl\u00e8tes de Shakespeare soient traduites en mandarin. Que faut-il voir derri\u00e8re le r\u00f4le que joue la figure de l\u2019\u00e9crivain \u00e9lisab\u00e9thain dans les relations sino-britanniques ? <\/p>\n\n\n\n La Folger Library \u00e0 Washington D.C. a discr\u00e8tement avanc\u00e9<\/a> que l\u2019accent mis par la Chine sur sa relation \u00e0 Shakespeare \u00ab pourrait \u00eatre vu comme une d\u00e9cision de marketing<\/em> de la part du gouvernement chinois, dans le but d\u2019\u00e9tendre l\u2019influence mondiale du soft power<\/em> de la Chine \u00bb. The Economist<\/em> a propos\u00e9 la m\u00eame interpr\u00e9tation<\/a> en commentant les \u00e9v\u00e9nements qui mirent en sc\u00e8ne en 2017 le lien entre Tang Xianzu et Shakespeare, notamment une exposition qui circula dans une vingtaine de pays et une ouverture musicale m\u00e9langeant des extraits de Coriolan<\/em> avec Du Liniang<\/em> de Tang Xianzu, jou\u00e9e \u00e0 Londres, Paris et Francfort. Cependant, on peut s\u2019\u00e9tonner qu\u2019aucun des deux articles n\u2019ait questionn\u00e9 le fait que la Chine ait choisi Shakespeare plut\u00f4t qu\u2019un autre pour accro\u00eetre son soft power<\/em> \u00e0 travers le monde.<\/p>\n\n\n\n En effet, bien que Cervant\u00e8s fasse lui aussi partie du complexe de San Weng, il ne viendrait \u00e0 l\u2019esprit de personne d\u2019appeler Tang Xianzu \u00ab le Cervant\u00e8s de l\u2019Orient \u00bb, ni non plus de le comparer \u00e0 Racine par exemple. Tang est sp\u00e9cifiquement plac\u00e9 dans un cadre de r\u00e9f\u00e9rence britannique. En mettant l\u2019outil qu\u2019est l\u2019\u00ab \u00e9change culturel<\/a> \u00bb en perspective, il nous faut \u00e9galement souligner que ce n\u2019est ni l\u2019Inde, ni le Br\u00e9sil ou encore la Russie qui construit actuellement une relation d\u2019une telle envergure avec Shakespeare, mais la Chine, et que cette relation \u00e9merge apr\u00e8s un si\u00e8cle de traduction, de repr\u00e9sentations et d\u2019ouvrages critiques autour de l\u2019auteur britannique, qui ont grandement particip\u00e9 \u00e0 placer la Chine sur les sc\u00e8nes mondiales et nationales.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re mention de Shakespeare en Chine va de pair avec l\u2019imp\u00e9rialisme occidental, la premi\u00e8re r\u00e9f\u00e9rence connue \u00e9tant une traduction d\u2019un livre d\u2019histoire britannique, arriv\u00e9 en m\u00eame temps que les colons lorsque commenc\u00e8rent les guerres de l\u2019opium. <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> Son image perdura ensuite gr\u00e2ce aux missionnaires et aux diplomates, jusqu\u2019\u00e0 acc\u00e9der \u00e0 une premi\u00e8re gloire en 1907, lorsque l\u2019\u00e9crivain Lu Xun, celui que Mao nommerait plus tard \u00ab le sage de la Chine moderne <\/a> \u00bb, affirma qu\u2019il \u00e9tait primordial pour la Chine de se doter \u00ab d\u2019un auteur chinois dans le style de Shakespeare, pour porter la voix de l\u2019esprit national chinois. \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re traduction int\u00e9grale fut ensuite financ\u00e9e par les \u00c9tats-Unis. En 1924, ceux-ci propos\u00e8rent d\u2019effacer 12,5 millions de la dette de guerre en \u00e9change d’investissements dans l\u2019\u00e9ducation et la culture chinoises. Cette d\u00e9cision politique conduisit un professeur chinois \u00e9duqu\u00e9 \u00e0 Harvard \u00e0 lancer un projet de traduction des \u0152uvres compl\u00e8tes <\/em>du po\u00e8te anglais. <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span> Cette traduction fut publi\u00e9e en 1967. Entretemps, les pi\u00e8ces de Shakespeare commenc\u00e8rent \u00e0 \u00eatre jou\u00e9es et \u00e0 devenir populaires dans diff\u00e9rentes villes de Chine : la premi\u00e8re fut \u00e9tonnamment Le Marchand de Venise<\/em>, dont le titre fut alternativement traduit en chinois par La Femme avocate<\/em>, Une livre de chair<\/em> ou encore par Assurer un pr\u00eat avec sa chair<\/em>, suivi de Hamlet<\/em>, Rom\u00e9o et Juliette<\/em> et Jules C\u00e9sar<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Au fil du si\u00e8cle, Shakespeare est devenu un produit culturel express\u00e9ment chinois, jusqu\u2019\u00e0 servir de figure de proue \u00e0 des campagnes en faveur du mat\u00e9rialisme dialectique. Comment en est-on arriv\u00e9 l\u00e0 ? Pour comprendre cela, tournons-nous vers les histoires crois\u00e9es de la fa\u00e7on dont on a traduit Shakespeare, dont on a jou\u00e9 ses pi\u00e8ces et dont on a \u00e9crit sur lui.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re image explicitement chinoise de Shakespeare appara\u00eet dans les premi\u00e8res repr\u00e9sentations du Marchand de Venise<\/em>. Malgr\u00e9 les premi\u00e8res productions en costumes des XVIe<\/sup> et XVIIe<\/sup> si\u00e8cles, avec des acteurs maquill\u00e9s et en perruque \u2013 style de repr\u00e9sentation qui demeure pr\u00e9sent aujourd\u2019hui \u2013, l\u2019objet du questionnement de la pi\u00e8ce n\u2019est plus du tout la religion et les pr\u00e9jug\u00e9s, mais l\u2019\u00e9thique confucianiste. L\u2019\u0153uvre reprend ainsi le conflit classique entre li<\/em> (la recherche du profit) et yi <\/em>(l\u2019amiti\u00e9 loyale) <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, en gommant au maximum les r\u00e9f\u00e9rences juives et chr\u00e9tiennes \u2013 le personnage de Shylock par exemple n\u2019est plus tant caract\u00e9ris\u00e9 par sa religion que par sa profession.<\/p>\n\n\n\n Cette refonte typiquement chinoise de l\u2019\u0153uvre met la voix de Shakespeare au service de \u00ab l\u2019esprit national chinois \u00bb et n\u2019est pas valable uniquement pour Le Marchand de Venise<\/em>. Elle touche toute la production shakespearienne. Hamlet <\/em>est pr\u00e9sent\u00e9 comme un drame entre un p\u00e8re et son fils, faisant \u00e9cho \u00e0 l\u2019injonction confuc\u00e9enne : \u00ab Soigne m\u00e9ticuleusement les fun\u00e9railles de tes parents. \u00bb (Analectes<\/em>, I, 9). En 1936, John C. Wu r\u00e9dige un ouvrage important sur Shakespeare et le tao\u00efsme, o\u00f9 il d\u00e9fend que l\u2019id\u00e9e fondamentale du tao\u00efsme est l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration des contraires, et que \u00ab c\u2019est exactement cela qu\u2019avait vu Shakespeare \u00bb. Le po\u00e8te anglais, selon lui, est \u00ab si habit\u00e9 par cette conception tao\u00efste \u00bb qu\u2019il l\u2019applique \u00e0 toute situation dramatique. \u00ab Les \u0153uvres de Shakespeare peuvent \u00eatre utilis\u00e9es comme un manuel de tao\u00efsme \u00bb, <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span> conclut-il.<\/p>\n\n\n\n Cette vision de Shakespeare est permise par un soutien financier occidental, mais elle est r\u00e9solument sinis\u00e9e. Ce type d\u2019usage de l\u2019art \u00e9tranger est exactement celui qui permit \u00e0 Mao d\u2019affirmer : \u00ab Nous devons nous emparer de tout h\u00e9ritage litt\u00e9raire et artistique de qualit\u00e9 et, par un regard critique, l\u2019assimiler sous toute forme qui pourra nous \u00eatre utile. \u00bb La question est alors de savoir comment les questionnements politiques de Shakespeare, propres au contexte britannique, se trouvent assimil\u00e9s lorsqu\u2019ils sont transf\u00e9r\u00e9s dans un contexte chinois.<\/p>\n\n\n\n Au cours de la p\u00e9riode qui pr\u00e9c\u00e9da la R\u00e9volution culturelle, Shakespeare fut lu dans la tradition du marxisme-l\u00e9ninisme. En 1944, Yang Hui th\u00e9orisa son approche en soulignant l\u2019usage important que Marx et Engels avaient fait de Shakespeare, de sa biographie et de son environnement intellectuel, et en reliant la dimension politique de ses textes \u00e0 la Chine. Dans sa pr\u00e9face \u00e0 Timon d\u2019Ath\u00e8nes<\/em>, il \u00e9crit :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Timon d\u2019Ath\u00e8nes<\/em> est la trag\u00e9die de l\u2019or. C\u2019est l\u2019attaque virulente men\u00e9e par Shakespeare contre sa soci\u00e9t\u00e9, son cri de col\u00e8re. On observe la m\u00eame situation en Chine aujourd\u2019hui : l\u2019ancien ordre moral est failli, et un nouvel ordre moral doit d\u00e9sormais \u00eatre \u00e9tabli. \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour Yang Hui, Timon d\u2019Ath\u00e8nes<\/em> est une pi\u00e8ce \u00e9crite en r\u00e9ponse \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 qui op\u00e8re une transition de la f\u00e9odalit\u00e9 vers le capitalisme, des seigneuries \u00e0 la Cour et d\u2019une aristocratie terrienne vers un \u00c9tat bureaucratique et mercantile. S\u2019il s\u2019agit d\u2019un \u00ab cri de col\u00e8re \u00bb, c\u2019est que ce nouveau monde, qui promet l\u2019\u00e9mancipation individuelle, conduit moins au progr\u00e8s qu\u2019\u00e0 la destruction. <\/p>\n\n\n\n Le parall\u00e8le que Yang Hui \u00e9tablit avec la p\u00e9riode qui lui est contemporaine cherche \u00e0 montrer comment l\u2019ordre politique que la Chine avait \u00e9tabli au d\u00e9but du XXe<\/sup> si\u00e8cle commence \u00e0 montrer ses limites. Timon d\u2019Ath\u00e8nes<\/em> devient alors une m\u00e9taphore pour expliquer comment, en 1944 \u2013 comme en 1929 pour Gramsci \u2013, la Chine assiste \u00e0 la mort d\u2019un ancien monde, et pr\u00e9pare l\u2019\u00e9mergence du nouveau.<\/p>\n\n\n\n Shakespeare sert ici de m\u00e9taphore explicative \u00e0 la situation politique chinoise, vue sous un angle marxiste-l\u00e9niniste. Son \u0153uvre est per\u00e7ue comme un r\u00e9v\u00e9lateur des tendances mondiales qui ont travers\u00e9 l\u2019Angleterre au XVIIe<\/sup> si\u00e8cle et qui se manifestent en Chine en 1944. Si ces forces visent \u00e0 la fin de la lutte des classes, la Chine en est certainement plus proche \u00e0 cette \u00e9poque que l\u2019Angleterre. Le po\u00e8te national anglais se trouve donc d\u00e9plac\u00e9 hors des prairies anglaises pour devenir la figure de ralliement d\u2019une Chine aux portes d\u2019une r\u00e9volution globale.<\/p>\n\n\n\n Cependant, au mois de janvier 1964, Lib\u00e9ration<\/em>, un journal de Shanghai contr\u00f4l\u00e9 par le gouvernement, d\u00e9clara que Shakespeare aurait d\u00fb avoir honte d\u2019avoir \u00e9crit son \u0153uvre :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Quiconque s\u2019agenouille devant Shakespeare ou devant d\u2019autres artistes et \u00e9crivains est coupable de favoriser le capitalisme moribond. \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Shakespeare suivit donc une trajectoire typique de la R\u00e9volution culturelle : ses livres furent retir\u00e9s des librairies et ses pi\u00e8ces furent interdites dans les th\u00e9\u00e2tres. Shakespeare s\u2019\u00e9tait rendu coupable d\u2019appartenir \u00e0 la bourgeoisie qui, \u00ab bien que renvers\u00e9e, continuait toujours d\u2019utiliser les id\u00e9es, la culture et les habitudes de l\u2019ancien monde pour exploiter les classes inf\u00e9rieures, corrompre les masses, emprisonner leurs esprits et tenter de revenir au pouvoir \u00bb, selon les termes de la D\u00e9cision relative \u00e0 la Grande R\u00e9volution culturelle prol\u00e9taire<\/em><\/a> du 8 ao\u00fbt 1966. \u00c0 ce titre, il appartenait \u00e0 \u00ab la soi-disant culture occidentale<\/em>, [qui n\u2019\u00e9tait] rien d\u2019autre qu\u2019une culture imp\u00e9rialiste, qui est au plus haut degr\u00e9 r\u00e9actionnaire, d\u00e9cadente et vicieuse \u00bb. <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> Il fut donc remplac\u00e9 par huit op\u00e9ras aux th\u00e8mes prol\u00e9tariens, dont Prendre la montagne du Tigre par la strat\u00e9gie<\/em> et La brigade des femmes rouges<\/em>, exaltant toutes deux les exploits de l\u2019Arm\u00e9e rouge.<\/p>\n\n\n\n Les ann\u00e9es 1980 marqu\u00e8rent moins une evolution du r\u00f4le jou\u00e9 par Shakespeare en Chine qu\u2019une att\u00e9nuation de ce qui existait auparavant. Les \u00ab Observations inaugurales \u00bb des Shakespeare Studies<\/em> de 1983, publi\u00e9es en Chine par le Quotidien du peuple<\/em>, d\u00e9claraient ainsi : \u00ab Nous lisons le g\u00e9ant mondial Shakespeare depuis le contexte de la Chine moderne et de son histoire r\u00e9cente [\u2026] Nous tentons d\u2019\u00e9tudier Shakespeare dans une perspective marxiste [\u2026], et d\u2019approcher son grand esprit depuis diff\u00e9rents angles \u00bb. <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> Shakespeare restait \u00e9tudi\u00e9 dans la tradition marxiste, mais celle-ci n’\u00e9tait plus consid\u00e9r\u00e9e que comme une opinion parmi d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, en d\u00e9pit des nouveaux objectifs assign\u00e9s par l\u2019\u00c9tat pour s\u2019\u00e9loigner de la th\u00e9orie marxiste, les representations des pi\u00e8ces de Shakespeare demeur\u00e8rent marqu\u00e9es par l\u2019ancien discours marxiste. En effet, le premier Marchand de Venise<\/em> jou\u00e9 apr\u00e8s la R\u00e9volution culturelle fut promu par la Soci\u00e9t\u00e9 shakespearienne de Chine comme une pi\u00e8ce qui ne visait pas \u00e0 heurter les sensibilit\u00e9s en mettant sur sc\u00e8ne des personnes s’embrassant, mais qui cherchait \u00e0 \u00ab explorer et \u00e0 montrer la profonde critique shakespearienne du f\u00e9odalisme \u00bb. <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> Bien qu\u2019il f\u00fbt une victime collat\u00e9rale de la R\u00e9volution culturelle, Shakespeare devint ainsi le moyen pour une tradition marxiste r\u00e9volutionnaire plus ancienne de perdurer dans une Chine en pleine transformation.<\/p>\n\n\n\n Pourquoi alors souligner le r\u00f4le de Shakespeare en Chine aujourd\u2019hui ? L\u2019attention qui lui est port\u00e9e doit \u00eatre mise en parall\u00e8le avec la place que le pr\u00e9sident Xi Jinping cherche \u00e0 se donner dans l\u2019histoire chinoise \u2013 en continuit\u00e9 avec le jeune Mao, en opposition avec les ann\u00e9es de la R\u00e9volution culturelle, et comme celui qui r\u00e9aliserait le projet mao\u00efste dans le contexte mondialis\u00e9 du XXIe<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n L\u2019attention port\u00e9e \u00e0 Shakespeare doit aussi \u00eatre mise en regard du succ\u00e8s du film chinois Jeunesse<\/em><\/a> (Fang Hua<\/em>), sous-titr\u00e9 en anglais et dont l\u2019action se d\u00e9roule pendant la R\u00e9volution culturelle. Ce film nous fait comprendre que l\u2019industrie culturelle chinoise cherche d\u00e9sormais \u00e0 prendre ses distances avec la R\u00e9volution culturelle, et \u00e0 le faire dans un langage explicitement compr\u00e9hensible par l\u2019Ouest. \u00c0 ce titre, Shakespeare constitue une figure id\u00e9ale pour op\u00e9rer ce changement, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle diplomatique des th\u00e9\u00e2tres, des librairies et de la construction urbaine.<\/p>\n\n\n\n Utiliser Shakespeare pour \u00e9loigner la Chine de son propre pass\u00e9 et la projeter dans un futur diff\u00e9rent, tel \u00e9tait en partie le message de Xi lors de son discours au Parlement en 2015<\/a>, lorsque celui-ci mentionnait le danger que repr\u00e9sentait la tentation de se procurer un ouvrage de Shakespeare pendant la R\u00e9volution culturelle :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Alors que je n\u2019avais que seize ans, je quittai Beijing pour un petit village du Nord-Ouest de la Chine, afin de vivre une vie de paysan pendant sept ans. \u00c0 cette \u00e9poque, je recherchais avidement des \u0153uvres de Shakespeare. Je lus Le Songe d\u2019une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9<\/em>, Le Marchand de Venise<\/em>, La Nuit des rois<\/em>, Rom\u00e9o et Juliette<\/em>, Hamlet<\/em>, Othello<\/em>, Le Roi Lear<\/em>, Macbeth<\/em>. \u00bb<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n En 1943, Mao citait l\u2019id\u00e9e de L\u00e9nine selon laquelle la litt\u00e9rature \u00e9tait \u00ab l\u2019\u00e9crou dans la machine, [\u2026] certes incomparable aux autres en importance, en urgence ou en priorit\u00e9, mais [\u2026] n\u00e9anmoins indispensable au tout \u00bb. <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span> Shakespeare, qui repr\u00e9sente pour l\u2019h\u00e9ritage chinois l\u2019affirmation d\u2019une position dans le monde, l\u2019usage de fonds occidentaux pour le d\u00e9veloppement int\u00e9rieur, la traduction de la culture chinoise en des termes occidentaux et la place privil\u00e9gi\u00e9e de la Chine dans un syst\u00e8me de lutte des classes globale, fournit \u00e0 Xi Jinping ce que la litt\u00e9rature r\u00e9volutionnaire et prol\u00e9tarienne fournissait \u00e0 L\u00e9nine et Mao \u2013 un nouvel \u00e9crou pour une nouvelle machine, cette fois-ci mondiale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Quand le jeune Xi Jinping a \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 \u00e0 la campagne sous la R\u00e9volution culturelle, il a lu tout Shakespeare. 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La mise en sc\u00e8ne chinoise<\/h4>\n\n\n\n
La critique shakespearienne<\/h4>\n\n\n\n
Shakespeare pendant la R\u00e9volution culturelle<\/h4>\n\n\n\n