{"id":8773,"date":"2018-03-01T06:21:46","date_gmt":"2018-03-01T05:21:46","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=8773"},"modified":"2021-04-01T16:23:14","modified_gmt":"2021-04-01T14:23:14","slug":"nous-avons-rencontre-philippe-jaccottet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/03\/01\/nous-avons-rencontre-philippe-jaccottet\/","title":{"rendered":"La g\u00e9ographie d&rsquo;un po\u00e8te, une rencontre avec Philippe Jaccottet"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\"><em>Philippe Jaccottet me re\u00e7oit chez lui, \u00e0 <a href=\"https:\/\/www.google.fr\/maps\/place\/26230+Grignan\/@46.0340839,6.3797235,7z\/data=!4m5!3m4!1s0x12b57a932ea89c4f:0x8303759220ccc8a!8m2!3d44.4195009!4d4.909444\">Grignan<\/a>, o\u00f9 il vit depuis plus de soixante ans, par une matin\u00e9e glaciale de f\u00e9vrier car le mistral s\u2019est lev\u00e9 pendant la nuit et a, en quelques heures, d\u00e9gag\u00e9 le ciel proven\u00e7al. J\u2019arrive un peu grelottant devant sa porte apr\u00e8s avoir err\u00e9 pendant une vingtaine de minutes dans le village, d\u00e9rout\u00e9 par les rues sinueuses. Il est tr\u00e8s souriant, je suis un peu nerveux. Je le suis et nous nous installons dans deux chaises tourn\u00e9es vers deux grandes fen\u00eatres qui laissent passer une lumi\u00e8re \u00e9blouissante. C\u2019est l\u00e0 que s\u2019engage un entretien qu\u2019il sait rendre passionnant et touffu \u00e0 force de d\u00e9robades, comme il me le r\u00e9p\u00e8te \u00e0 plusieurs reprises, donnant un tour nouveau \u00e0 la plupart des questions que je lui pose et dessinant les contours d\u2019une g\u00e9ographie culturelle europ\u00e9enne o\u00f9 la spontan\u00e9it\u00e9, l\u2019intuition et le hasard ont jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif. <\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dans votre \u0153uvre, la traduction joue un r\u00f4le \u00e0 part et l\u2019impressionnante liste d\u2019auteurs que vous avez traduits constituerait presque un nouveau canon classique europ\u00e9en, plongeant \u00e0 la fois tr\u00e8s profond\u00e9ment dans l\u2019Antiquit\u00e9, tout en s\u2019ouvrant \u00e0 la modernit\u00e9 europ\u00e9enne. \u00c9tait-ce un d\u00e9sir conscient de traducteur&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s franchement et tr\u00e8s simplement, il n\u2019y a \u00e0 l\u2019origine de tout cela qu\u2019une raison tr\u00e8s modeste et banale. Il fallait que je gagne ma vie apr\u00e8s avoir termin\u00e9 mes \u00e9tudes, sans avoir le moindre argent en poche. Je ne d\u00e9sirais pas enseigner, non pas que j\u2019eusse eu le moindre m\u00e9pris pour ce m\u00e9tier, mais comme je sentais au fond de moi le d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire des po\u00e8mes, j\u2019avais peur d\u2019en \u00eatre d\u00e9tourn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0 lorsque j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiant, j\u2019\u00e9tais passionn\u00e9 par certaines litt\u00e9ratures en langues \u00e9trang\u00e8res comme la litt\u00e9rature grecque ou la litt\u00e9rature allemande. Tr\u00e8s r\u00e9cemment par exemple, j\u2019ai trouv\u00e9 des vieux papiers, alors m\u00eame que je ne suis pas tr\u00e8s archiviste, dans lesquels j\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 essayer de traduire les <a href=\"http:\/\/gutenberg.spiegel.de\/buch\/duineser-elegien-829\/1\"><em>\u00c9l\u00e9gies de Duino<\/em><\/a>. J\u2019avais seize ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque et, comme vous pouvez le voir, je n\u2019\u00e9tais vraiment pas modeste dans mes ambitions.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s ce moment-l\u00e0, donc, j\u2019avais des passions pour des auteurs tr\u00e8s divers et je ne me posais pas vraiment la question de savoir s\u2019ils \u00e9taient europ\u00e9ens ou non. Finalement tout cela s\u2019est construit sans que je le veuille mais plut\u00f4t pouss\u00e9 par des passions et par les circonstances. En partant de Paris pour venir \u00e0 Grignan, j\u2019emportais avec moi un projet d\u2019une grande \u00e9dition des \u0153uvres traduites de Goethe, une s\u00e9lection bien s\u00fbr car c\u2019est impossible de publier tout Goethe. C\u2019\u00e9tait un peu sur le mod\u00e8le de la traduction de Shakespeare qu\u2019avait fait <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pierre_Leyris\">Pierre Leyris<\/a>, dont j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s proche, et qui avait tr\u00e8s bien march\u00e9 au Club fran\u00e7ais du Livre. Jean Tardieu, avec qui j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s li\u00e9, \u00e9tait le grand patron de ce projet auquel je devais collaborer comme traducteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je quittais donc Paris avec la certitude d\u2019avoir un financement s\u00fbr pendant plusieurs ann\u00e9es, du moins avant qu\u2019ils n\u2019abandonnent le projet assez brusquement, principalement parce que Goethe est un auteur plus compliqu\u00e9 \u00e0 vendre que Shakespeare par exemple. Tout cela me laissait \u00e9videmment le bec dans l\u2019eau ce qui m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 les mettre en demeure, modestement mais fermement, de me trouver autre chose. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019ils m\u2019ont propos\u00e9 la traduction de l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>. C\u2019est donc un hasard \u2013 relatif car j\u2019avais \u00e9tudi\u00e9 le grec \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 et que j\u2019aimais passionn\u00e9ment cette litt\u00e9rature \u2013 et il s\u2019agissait \u00e9videmment d\u2019accepter, ce que j\u2019ai fait<\/p>\n\n\n\n<p>Ce travail a \u00e9t\u00e9 pour moi une surprise&#160;; Anne-Marie me rappelle ainsi qu\u2019apr\u00e8s ma journ\u00e9e de travail je lui lisais des extraits de ma traduction. J\u2019y ai donc pris un r\u00e9el plaisir, encourag\u00e9 de mani\u00e8re assez d\u00e9cisive par la lecture que j\u2019avais faite de la <em>Source grecque <\/em>de Simone Weil dans lequel elle consacrait un chapitre entier \u00e0 l\u2019<em>Iliade<\/em>, qu\u2019elle intitulait, je crois, \u00ab&#160;le po\u00e8me de la force&#160;\u00bb, et il y avait des citations d\u2019Hom\u00e8re qu\u2019elle avait traduites elle-m\u00eame. J\u2019ai trouv\u00e9 son travail tout \u00e0 fait remarquable et il a tr\u00e8s certainement jou\u00e9 un r\u00f4le dans les orientations que j\u2019ai choisies pour l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>, \u00e0 savoir rester aussi pr\u00e8s que possible du texte grec, respecter les vers r\u00e9guliers, les formules r\u00e9currentes. Voil\u00e0 comment j\u2019ai fait ma premi\u00e8re traduction, un peu par hasard.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a ensuite fallu trouver d\u2019autres choses, c\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 traduire Musil. Je pense l\u2019avoir d\u00e9couvert par un ami, \u00e9tudiant comme moi \u00e0 Lausanne, qui s\u2019int\u00e9ressait beaucoup \u00e0 la litt\u00e9rature allemande. L\u00e0 o\u00f9 je pr\u00e9f\u00e9rais les po\u00e8tes, et notamment Rilke qui \u00e9tait mon idole, il connaissait beaucoup mieux les prosateurs et il me donna un jour la troisi\u00e8me partie de <em>L\u2019Homme sans qualit\u00e9s<\/em>, \u00ab&#160;Vers le r\u00e8gne mill\u00e9naire ou les criminels&#160;\u00bb, sans aucun doute celle qui pouvait la plus me toucher avec l\u2019histoire d\u2019amour entre le fr\u00e8re et la s\u0153ur. Cette rencontre avec Musil n\u2019\u00e9tait donc, elle non plus, pas r\u00e9fl\u00e9chie, et ce n\u2019est pas plus mal, car ce sont \u00e0 chaque fois des rencontres passionnelles, amoureuses<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que je me suis lanc\u00e9 dans cette traduction, une entreprise \u00e9norme et difficile, dont j\u2019avoue avoir pris certains aspects en horreur. Mais ce travail a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bien accueilli en France, ce qui ne m\u2019a pas beaucoup \u00e9tonn\u00e9 car il me semblait que l\u2019intellectualisme de Musil r\u00e9sonnait avec un certain esprit fran\u00e7ais, et l\u2019\u00e9diteur a logiquement voulu continuer, j\u2019ai donc traduit presque toute l\u2019\u0153uvre de Musil, dont des lettres tr\u00e8s s\u00e8ches, tr\u00e8s d\u00e9cevantes \u00e0 mon avis, qui ne me plaisaient pas. Il y avait aussi beaucoup d\u2019essais secondaires. Vous l\u2019avez compris, avec le temps, je me suis d\u00e9tach\u00e9 de Musil mais cela a \u00e9t\u00e9 un moment important, tout particuli\u00e8rement parce qu\u2019il y avait ce lien avec la po\u00e9sie. Il a par exemple prononc\u00e9 un hommage \u00e0 Rilke peu apr\u00e8s la mort de celui-ci, qui peut para\u00eetre surprenant lorsqu\u2019on ne conna\u00eet Musil que superficiellement. Il voyait dans Rilke un sens du possible, un homme sans qualit\u00e9s justement. Cette parent\u00e9 secr\u00e8te se retrouvait \u00e9galement dans leur formation puisque Musil et Rilke ont fait la m\u00eame \u00e9cole militaire. Bien s\u00fbr, ce dernier, qui \u00e9tait tr\u00e8s fragile, l\u2019a tr\u00e8s mal support\u00e9e, c\u2019est rest\u00e9 toute sa vie une hantise pour lui. Tout le contraire de Musil qui avait fait la guerre et a gard\u00e9 quelque chose d\u2019un officier, jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie. Par ce biais, j\u2019ai construit avec Musil une relation plus inattendue, \u00e9trange.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>J\u2019entendais l\u2019italien tel qu\u2019il \u00e9tait parl\u00e9 dans les rues et il m\u2019est devenu \u00e9vident que l\u2019italien sonnait comme les paysages d\u2019Italie.<\/p><cite>Philippe Jaccottet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Comme traducteur, cela ouvrait une autre voie, germanique. Et contrairement \u00e0 d\u2019autres admirateurs de Rilke, qui s\u2019en sont \u00e9loign\u00e9s, je suis toujours rest\u00e9 proche de son \u0153uvre et j\u2019ai fini par r\u00e9aliser mon projet de traduction des <em>\u00c9l\u00e9gies de Duino, <\/em>il y a quelques ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Et l\u2019italien&#160;? Comment avez-vous commenc\u00e9 \u00e0 explorer cette voie&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Les circonstances de ma rencontre avec l\u2019Italie ont quelque chose d\u2019un r\u00eave. C\u2019\u00e9tait imm\u00e9diatement apr\u00e8s la guerre, en 1946. J\u2019y suis all\u00e9 avec un ami, un gar\u00e7on tr\u00e8s amusant, tr\u00e8s vif, dont je me souviens qu\u2019il aimait beaucoup les th\u00e9\u00e2tres de marionnettes. Lorsque nous \u00e9tions \u00e0 Lausanne, nous fr\u00e9quentions le cercle que r\u00e9unissait autour d\u2019elle une peintre <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/L%C3%A9lo_Fiaux\">L\u00e9lo Fiaux<\/a>, \u00e2g\u00e9e d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es de plus que nous, et qui, plus jeune, avait \u00e9t\u00e9 la ma\u00eetresse de Moravia. Le petit groupe qu\u2019elle r\u00e9unissait autour d\u2019elle donnait un avant-go\u00fbt de ce que nous imaginions alors de la vie artistique parisienne. Elle avait du talent sans \u00eatre g\u00e9niale, mais elle \u00e9tait g\u00e9n\u00e9reuse, passionn\u00e9e, tr\u00e8s flamboyante et nous la c\u00f4toyions beaucoup. Et puis, elle avait le don, qu\u2019ont certains peintres, pas toujours les meilleurs, de d\u00e9couvrir des lieux magnifiques, comme Ischia ou Ibiza, o\u00f9 elle allait peindre. En 1946, elle avait trouv\u00e9 un atelier \u00e0 Rome et comme elle nous aimait bien, elle nous proposa de venir la retrouver si nous r\u00e9ussissions \u00e0 trouver un petit h\u00f4tel, ce que nous avons fait.<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre venait de se terminer et, bien que la Suisse f\u00fbt rest\u00e9e \u00e0 l\u2019abri, moralement la guerre avait aussi pes\u00e9 sur nous. Les transports \u00e9taient encore tr\u00e8s perturb\u00e9s puisqu\u2019il nous a fallu vingt-cinq heures pour arriver de Lausanne \u00e0 Rome. Pour deux gamins enthousiastes de vingt-et-un ans, c\u2019\u00e9tait l\u2019aventure, d\u2019autant plus que je pouvais voyager parce que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 dispens\u00e9 du service militaire, une affaire assez s\u00e9rieuse en Suisse&#160;! Ce furent trois semaines extraordinaires. Nous avions des ailes lorsque nous nous promenions dans Rome. Malgr\u00e9 que la guerre f\u00fbt toute proche, il y avait une sorte d\u2019abondance, dont j\u2019ai un peu parl\u00e9 dans <em>Libretto<\/em>, pas autant que je l\u2019aurais voulu&#160;: il y avait la beaut\u00e9 des femmes \u00e9videmment, toujours la m\u00eame, une abondance de fruits, de raisins, de glaces aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Rome, L\u00e9lo Fiaux connaissait beaucoup de monde et elle m\u2019avait demand\u00e9 un jour pourquoi je n\u2019irais pas rencontrer Ungaretti. Je ne savais pas l\u2019italien \u00e0 cette \u00e9poque, mais au milieu de cette abondance et de cette ville, l\u2019enthousiasme \u00e9tait immense et, malgr\u00e9 ma timidit\u00e9, j\u2019ai accept\u00e9 cette id\u00e9e de demander un rendez-vous, alors que je n\u2019avais jamais lu de livres de lui. Il a donc fallu que j\u2019aille dans une librairie romaine pour acheter un de ses recueils. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 une d\u00e9couverte absolument formidable parce que l\u2019homme \u00e9tait extraordinaire, tr\u00e8s solaire et tonitruant, les gens se retournaient dans la rue lorsque nous nous promenions. C\u2019\u00e9tait aussi un homme tr\u00e8s orgueilleux, tr\u00e8s s\u00fbr de son g\u00e9nie et g\u00e9n\u00e9reux et nous nous sommes vite li\u00e9s d\u2019amiti\u00e9. Je suis devenu un de ses traducteurs principaux. Mais une fois de plus ce n\u2019\u00e9tait pas un choix tr\u00e8s intellectuel ou tr\u00e8s r\u00e9fl\u00e9chi, c\u2019est peut-\u00eatre pour cela qu\u2019il ne m\u2019a plus quitt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que ces exp\u00e9riences de traduction illustrent assez bien mon rapport avec l\u2019Europe, qui est quelque chose de tr\u00e8s spontan\u00e9. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s intellectuel et je finis par avouer sans trop de honte que je ne comprends rien \u00e0 la philosophie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">En parlant d\u2019Ungaretti, celui-ci a eu cette remarque c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 propos de votre traduction d\u2019<a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/Giuseppe-Ungaretti-partir-d%C3%A9sert-Jaccottet\/dp\/B0014OHKX6\" target=\"_blank\">A partir du d\u00e9sert<\/a>&#160;: \u00ab&#160;Je crois qu\u2019il est meilleur en fran\u00e7ais qu\u2019en italien&#160;\u00bb, un compliment qui r\u00e9sonne paradoxalement avec ce proverbe qui, para\u00eet-il, n&rsquo;est pas vraiment italien&#160;: \u00ab&#160;traduttore, traditore&#160;\u00bb, posant la question du statut de la voix du traducteur par rapport \u00e0 celle du natif. Alors que vous avez une importante exp\u00e9rience comme traducteur, et depuis plusieurs langues, qui ont chacune leurs sp\u00e9cificit\u00e9s, comment d\u00e9cririez-vous votre approche de cette exercice difficile&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Ce qu\u2019a dit Ungaretti \u00e9tait tr\u00e8s touchant et tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux mais l\u00e0 encore, je vais \u00e0 moiti\u00e9 me d\u00e9rober. On m\u2019a parfois demand\u00e9 ce que je pensais de la traduction et il m\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 quelques reprises de devoir donner une ou deux id\u00e9es, mais je dois avouer que j\u2019ai plut\u00f4t \u00e9vit\u00e9, en tant que traducteur, de lire les grands essais sur la traduction. Des choses admirables ont \u00e9t\u00e9 dites sur le sujet, par Walter Benjamin et d\u2019autres, mais j\u2019ai gard\u00e9 une forme de timidit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la r\u00e9flexion intellectuelle sur la chose. Donc j\u2019\u00e9tais toujours un peu embarrass\u00e9 lorsqu\u2019on me posait la question.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai finalement trouv\u00e9 un certain nombre d\u2019\u00e9chappatoires qui m\u2019ont beaucoup servi, notamment un texte de Roger Caillois \u00e0 propos d&rsquo;une pol\u00e9mique qu&rsquo;il avait eu avec Nestor Ibarra \u00e0 propos de quelques textes de Borges qu\u2019il avait traduits. Ibarra se pr\u00e9valait d\u2019\u00eatre un ami de Borges et de sa ma\u00eetrise native de l\u2019espagnol pour dire que ses traductions \u00e9taient les seules valables. Caillois avait r\u00e9agi \u00e0 cela assez vivement &#8211; et ce qu\u2019il avait dit m\u2019avait paru extr\u00eamement pertinent, en tout cas je trouvais que cela correspondait \u00e0 mon exp\u00e9rience de la traduction -, il <a href=\"http:\/\/www.revuedesdeuxmondes.fr\/article-revue\/limites-de-la-traduction\/\">disait<\/a> que l\u2019essentiel, en particulier lorsqu\u2019on traduisait de la po\u00e9sie, \u00e9tait qu\u2019il fallait \u00e9couter la voix et le ton d\u2019un po\u00e8te. Si on respectait ce ton, pour lui, on \u00e9tait dans la v\u00e9rit\u00e9. Au contraire, vouloir \u00e0 tout prix rendre les rimes aboutit souvent \u00e0 des fautes de ton gravissimes. Intuitivement, il me semble que c\u2019est cela qui m\u2019a guid\u00e9 avant tout, quitte \u00e0 \u00eatre moins fid\u00e8le \u00e0 la prosodie.<\/p>\n\n\n\n<p>De nouveau, c\u2019est peut-\u00eatre une histoire plus intuitive qu\u2019intellectuelle puisque je n\u2019ai pas \u00e0 proprement parler de th\u00e9orie de la traduction mais je me suis soumis \u00e0 cette esp\u00e8ce de r\u00e8gle intuitive, avec des succ\u00e8s divers, puisque certaines \u0153uvres vous r\u00e9sistent forc\u00e9ment. Mais, dans l\u2019ensemble, et bien que j\u2019aie d\u00fb faire un certain nombre de traductions qui m\u2019int\u00e9ressaient relativement peu pour gagner ma vie, j\u2019ai quand m\u00eame eu la chance de choisir des \u0153uvres dont je me sentais proche, ce qui me donnait l\u2019impression de pouvoir m\u2019y lancer plus ais\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Alors que vous avez traduit et fr\u00e9quent\u00e9 de nombreuses langues europ\u00e9ennes, comment caract\u00e9riseriez-vous les diff\u00e9rentes langues que vous avez traduites m\u00eame intuitivement&#160;? Comment r\u00e9sonnent-elles&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr qu\u2019elles ne r\u00e9sonnent pas de la m\u00eame fa\u00e7on. Prenons l\u2019italien par exemple, que j\u2019ai d\u00e9couvert en lisant Ungaretti bien s\u00fbr mais aussi en \u00e9tant habit\u00e9 par le souvenir de ce voyage, qui avait \u00e9t\u00e9 un moment de magie. J\u2019entendais l\u2019italien tel qu\u2019il \u00e9tait parl\u00e9 dans les rues et il m\u2019est devenu \u00e9vident que l\u2019italien sonnait comme les paysages d\u2019Italie. Plus tard, j\u2019ai fait un peu d\u2019espagnol, et je sentais la diff\u00e9rence entre ces deux langues, qui venait pour moi de la diff\u00e9rence entre deux natures. Je trouvais l\u2019espagnol moins facile \u00e0 approcher, alors m\u00eame que j\u2019ai beaucoup aim\u00e9 l\u2019Espagne. Encore plus que les po\u00e8tes et la litt\u00e9rature, c\u2019\u00e9tait deux langues qui n\u2019avaient pas le m\u00eame abord.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019allemand, les choses \u00e9taient un peu diff\u00e9rentes puisque j\u2019ai longtemps s\u00e9par\u00e9 la langue de la culture ou des peuples germanophones. Quand j\u2019\u00e9tais jeune pendant la guerre, en Suisse romande, on appelait les Allemands les Boches et, bien que neutres, on n\u2019\u00e9tait pas germanophiles. Je d\u00e9couvrais bien s\u00fbr la litt\u00e9rature allemande, mais c\u2019\u00e9tait quelque chose de compl\u00e8tement diff\u00e9rent dans mon esprit. M\u00eame d\u2019\u00eatre oblig\u00e9s d\u2019aller passer quelques mois en Suisse allemande \u00e9tait une punition, ce qui fait que c\u2019est une r\u00e9gion que je n\u2019ai d\u00e9couvert que plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en rencontrant Peter Handke, qui avait une aura extraordinaire, que j\u2019ai d\u00e9couvert qu\u2019il y avait des Allemands raffin\u00e9s, sensibles, intelligents et avec qui on pouvait nouer des amiti\u00e9s r\u00e9elles. Mon sentiment sur l\u2019Allemagne, qui embrassait un peu la langue, a donc \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9 tr\u00e8s tard.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Que vous \u00e9voque la Suisse qui est, \u00e0 certains \u00e9gards, un pays \u00e9trange en Europe, que l\u2019on pense \u00e0 sa neutralit\u00e9 ou \u00e0 la coexistence pacifique de langues et de religions qui s\u2019y est impos\u00e9e&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019ai toujours eu pour ce pays l\u2019attachement pour un lieu o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu les vingt premi\u00e8res ann\u00e9es de mon existence, et en en profitant puisque les avions qui nous passaient au-dessus de la t\u00eate ne nous l\u00e2chaient pas de bombes dessus, m\u00eame si nous suivions les \u00e9v\u00e9nements avec passion. C\u2019est aussi de ce pays que j\u2019ai tir\u00e9 mon \u00e9ducation protestante qui, je l\u2019esp\u00e8re, ne m\u2019a pas marqu\u00e9 de mani\u00e8re trop profonde, mais, curieusement, je n\u2019ai jamais associ\u00e9 cette religion \u00e0 la Suisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela dit, quand je suis parti pour Paris, j\u2019\u00e9tais content de m\u2019en aller. J\u2019y sentais l\u2019\u00e9troitesse des choses, la prudence de certains de mes amis avec qui j\u2019avais fait des lettres et qui n\u2019avaient qu\u2019une h\u00e2te, entrer dans le professorat. Et, alors m\u00eame que je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 t\u00e9m\u00e9raire ni aventureux, je trouvais qu\u2019ils exag\u00e9raient leur prudence. Ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 de la Suisse, tr\u00e8s propret, m\u2019aga\u00e7ait.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis je n\u2019aimais pas beaucoup les montagnes et comme j\u2019\u00e9tais li\u00e9 avec ce po\u00e8te de grande qualit\u00e9, Gustave Roud, qui ne les aimait pas non plus, au point qu\u2019il a \u00e9crit un <em>Petit trait\u00e9 de la marche en plaine<\/em> o\u00f9 il se moque des alpinistes, j\u2019\u00e9tais assez \u00e0 mon aise avec lui. Les Alpes ne me retenaient pas beaucoup, pas plus que la litt\u00e9rature suisse sur lesquelles j\u2019avais des r\u00e9serves. J\u2019avais une grande admiration pour Ramuz mais je me suis dit qu\u2019\u00e0 la longue il avait peut-\u00eatre p\u00e2ti d\u2019\u00eatre rest\u00e9 trop longtemps en Suisse&#160;: toute son \u0153uvre est l\u00e0-bas, c\u2019est sa qualit\u00e9 mais c\u2019est peut-\u00eatre aussi une limite. Je crois que j\u2019avais envie de devenir europ\u00e9en et que je sentais que rester en Suisse m\u2019en emp\u00eacherait.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec le temps, et l\u2019objectivit\u00e9 qui vient avec l\u2019\u00e2ge, j\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 trouver des qualit\u00e9s \u00e0 la Suisse, avec laquelle je n\u2019avais de toute fa\u00e7on jamais rompu. J\u2019ai notamment d\u00e9couvert sa partie al\u00e9manique, que je connaissais tr\u00e8s mal, et que, jeunes, nous regardions avec beaucoup de m\u00e9fiance. Je pense \u00e0 B\u00e2le ou Zurich qui contiennent des richesses admirables, tout particuli\u00e8rement des peintures, r\u00e9unies par de grands collectionneurs.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un autre \u00e9crivain helv\u00e9tique, de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration que vous, Nicolas Bouvier, a lui aussi choisi de quitter la Suisse. Malgr\u00e9 vos \u0153uvres tr\u00e8s diff\u00e9rentes, cette origine et cette g\u00e9n\u00e9ration partag\u00e9es vous poussent-elles \u00e0 jeter un regard particulier sur son \u0153uvre&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Je peux vous dire que je le connaissais un peu et je l\u2019aimais beaucoup. Il est venu nous voir ici quelquefois et j\u2019aimais beaucoup ses livres. Je les aime d\u2019ailleurs toujours beaucoup. Il a du reste \u00e9crit quelques excellents po\u00e8mes que j\u2019ai inclus dans une de mes anthologies. Alors m\u00eame que j\u2019ai pass\u00e9 soixante ans de ma vie \u00e0 Grignan, en \u00e9tant une sorte de pi\u00e9ton, puisque je n\u2019ai jamais su conduire, j\u2019ai trouv\u00e9 merveilleux sa fa\u00e7on de raconter ses voyages ou de parler des pays dans lesquels il a v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Quel fut votre premi\u00e8re rencontre avec Paris, qui \u00e9tait encore la ville artistique et cosmopolite par excellence&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Mes premiers contacts furent un peu embarrass\u00e9s. Je suis arriv\u00e9 en 1946, \u00e0 vingt et un ans. Je venais de finir mes \u00e9tudes de lettres, j\u2019avais \u00e9chapp\u00e9 au service militaire et je voulais \u00e0 tout prix \u00e9viter une carri\u00e8re de professeur. Pendant mes \u00e9tudes je m\u2019\u00e9tais li\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 \u00e0 Lausanne avec une jeune fille, dont la famille \u00e9tait sans doute juive, ce qui aurait expliqu\u00e9 pourquoi cette Parisienne faisait ses \u00e9tudes \u00e0 Lausanne pendant la guerre. Elle n\u2019avait qu\u2019une h\u00e2te, retourner \u00e0 Paris \u00e0 la fin la guerre et elle m\u2019avait dit de l\u2019appeler lorsque je viendrais \u00e0 mon tour. Je l\u2019ai donc appel\u00e9e en arrivant et elle m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 une soir\u00e9e o\u00f9 je me suis rendu. La pi\u00e8ce \u00e9tait remplie d\u2019\u00e9tudiants parisiens brillantissimes et j\u2019avais ressenti un effroi face \u00e0 cette aisance intellectuelle, que selon moi beaucoup de jeunes suisses romands ont d\u00fb ressentir. En rentrant chez moi, je me suis dit je ne voulais plus jamais remettre les pieds dans ce genre de soir\u00e9e. Voil\u00e0 pour mon premier contact avec les cercles universitaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette premi\u00e8re anecdote parisienne r\u00e9sonne avec une autre m\u00e9saventure. J\u2019avais ainsi \u00e0 Lausanne un tr\u00e8s grand ami, \u00e0 moiti\u00e9 fran\u00e7ais, qui voulait \u00eatre peintre. Il \u00e9tait assez beau gar\u00e7on et il draguait, avec succ\u00e8s je dois dire. D\u00e8s que la guerre s\u2019est termin\u00e9e, il est all\u00e9 \u00e0 Paris et il a trouv\u00e9 un atelier \u00e0 la Ruche et il m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 lui rendre visite dans les m\u00eames premiers mois de son s\u00e9jour \u00e0 Paris. Il avait pour voisin un peintre dont la peinture \u00e9tait assez violente, tr\u00e8s puissante, et qui \u00e9tait lui-m\u00eame un gar\u00e7on assez costaud. Il nous a rejoints \u00e0 un moment et leur conversation a roul\u00e9 presque exclusivement sur leurs conqu\u00eates f\u00e9minines. Moi qui \u00e9tais un peu emp\u00eatr\u00e9 dans ma timidit\u00e9 protestante, je n\u2019avais pas grand-chose \u00e0 leur raconter et je me suis dit que je n\u2019\u00e9tais pas plus \u00e0 ma place chez les peintres que chez les jeunes universitaires.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 Henry-Louis Mermod, un \u00e9diteur de Lausanne, que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me faire des amis dans le milieu litt\u00e9raire, en rencontrant Francis Ponge. Mermod a eu une importance d\u00e9terminante dans ma vie en me garantissant une petite somme mensuelle pour le repr\u00e9senter \u00e0 Paris&#160;; \u00e0 cette \u00e9poque, au sortir de la guerre, l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise \u00e9tait en sommeil et il voulait \u00e9largir l\u2019\u00e9ventail de ses auteurs. C\u2019est \u00e0 cause de cela que Ponge est l\u2019une des premi\u00e8res personnes que j\u2019ai rencontr\u00e9es parce que Mermod, qui \u00e9tait un homme tr\u00e8s curieux, un industriel devenu \u00e9diteur et m\u00e9c\u00e8ne par passion de la po\u00e9sie, avait entendu parler de lui, sans doute par Dubuffet. Et, Mermod, qui en plus d\u2019avoir des enthousiasmes, n\u2019\u00e9tait pas sot, a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s frapp\u00e9 par l\u2019\u0153uvre de Ponge et lui a achet\u00e9 le manuscrit de ce que Ponge allait appeler <em>La rage de l\u2019expression<\/em> qui comportait cinq textes importants de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je l\u2019ai rencontr\u00e9 lui et son travail qui m\u2019a \u00e9norm\u00e9ment plu. Quant \u00e0 Ponge, il s\u2019est sans doute attach\u00e9 \u00e0 moi \u00e0 cause de mon r\u00f4le d\u2019\u00e9missaire de Mermod dont l\u2019int\u00e9r\u00eat arrivait \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tait dans la d\u00e8che compl\u00e8te. Et puis il \u00e9tait protestant de formation, ce qui \u00e9tait peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019origine d\u2019une sorte d\u2019affinit\u00e9 dans le s\u00e9rieux et je suis devenu un ami de la famille. Il m\u2019invitait tr\u00e8s souvent chez lui et il m\u2019impressionnait beaucoup car il \u00e9tait dans le plus vigoureux de son activit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Ce que j\u2019y dis est vieux comme le monde, que nous sommes toujours des voyageurs qui ne sont pas compl\u00e8tement enracin\u00e9s dans une culture.<\/p><cite>Philippe Jaccottet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Vous avez fait quelques r\u00e9f\u00e9rences au protestantisme au cours de cet entretien. Pour vous, existe-t-il r\u00e9ellement une ligne de s\u00e9paration culturelle entre une Europe catholique plut\u00f4t latine et une Europe germanique plut\u00f4t protestante&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Je n\u2019y ai jamais pens\u00e9 de cette mani\u00e8re. Ayant toujours \u00e9t\u00e9 un peu allergique \u00e0 la philosophie, sauf H\u00f6lderlin, que je me suis forc\u00e9 \u00e0 lire avec peine, je n\u2019ai pas trop r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 cette division entre Europe catholique et protestante.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9 dans la religion protestante car mes parents n\u2019auraient pas imagin\u00e9 d\u2019autre \u00e9ducation et \u00e9videmment j\u2019ai peut-\u00eatre plus lu la Bible que ne l\u2019auraient fait des camarades catholiques. Chaque ann\u00e9e \u00e0 Lausanne, les <a href=\"https:\/\/youtu.be\/QbVTxRicMGM?t=50s\"><em>Passions<\/em><\/a> de Bach \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9es, ce qui m\u2019enthousiasmait beaucoup mais je n\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 plus vraiment croyant.<\/p>\n\n\n\n<p>En dehors de ce lien, \u00e0 travers les grandes \u0153uvres et les grands livres, car la Bible est un tr\u00e8s grand livre, j\u2019ai gard\u00e9 un grand respect pour la religion, mais celui-ci n\u2019est pas cantonn\u00e9 au protestantisme puisque je suis devenu un fanatique de Claudel.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Vous avez \u00e9crit dans \u00c0 travers un verger (1975)&#160;: \u00ab&#160;M\u00eame s\u00e9dentaires, m\u00eame casaniers, nous ne sommes jamais que des nomades. Le monde ne nous est que pr\u00eat\u00e9&#160;\u00bb. Quel nomadisme d\u00e9fendez-vous&#160;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Il faut que je r\u00e9fl\u00e9chisse pour vous r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que je suis \u00e9pouvant\u00e9 par ce qui se passe, par le sort de ces migrants que l\u2019on voit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Mais je parle de quelque chose de tr\u00e8s diff\u00e9rent dans ce texte. Ce que j\u2019y dis est vieux comme le monde, que nous sommes toujours des voyageurs qui ne sont pas compl\u00e8tement enracin\u00e9s dans une culture. C\u2019est le go\u00fbt de l\u2019\u00e9tranger que j\u2019ai trouv\u00e9 dans mon travail, une certaine ouverture d\u2019esprit sans doute, que je ne saurais pas th\u00e9oriser.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Lorsque vous traduisiez l\u2019Odyss\u00e9e, cherchiez-vous \u00e0 retracer sur une carte, physique ou mentale, les \u00e9tapes du voyage d\u2019Ulysse, \u00e0 retrouver les lieux dont parle Hom\u00e8re&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Pas du tout. Lorsque je travaillais sur Hom\u00e8re, la principale traduction qui \u00e9tait lue \u00e9tait celle de Victor B\u00e9rard, qui \u00e9tait aussi professeur de g\u00e9ographie, et il avait cherch\u00e9 \u00e0 identifier les lieux, \u00e0 retrouver les diff\u00e9rentes \u00e9tapes du voyage d\u2019Ulysse. Je trouvais cela absurde et cet exercice m\u2019aurait \u00e9t\u00e9 d\u2019autant plus impossible que je ne suis all\u00e9 en Gr\u00e8ce que tr\u00e8s tard, peut-\u00eatre trop tard. Au contraire, j\u2019ai vraiment travaill\u00e9 en cherchant \u00e0 \u00e9viter cette lecture g\u00e9ographique ou historique de l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Je cherchais surtout \u00e0 \u00e9couter ce que j\u2019entendais quand je lisais les vers de ce po\u00e8me et \u00e0 en rendre une mati\u00e8re qui m\u2019apparaissait tr\u00e8s proche de la sculpture archa\u00efque pour laquelle je ressentais une forte attraction. Je voyais bien lorsque je visitais des mus\u00e9es que j\u2019avais une pr\u00e9dilection pour la fameuse <em>H\u00e9ra<\/em> archa\u00efque plut\u00f4t que pour la <em>V\u00e9nus<\/em> de Milo que je n\u2019aimais pas beaucoup. Je pensais vraiment en traduisant Hom\u00e8re qu\u2019il fallait penser \u00e0 cela et que sa po\u00e9tique ressemblait \u00e0 une sculpture archa\u00efque, ce qui \u00e9tait sans doute sottement la v\u00e9rit\u00e9. Mais j\u2019avais cela \u00e0 l\u2019esprit, ce qui m\u2019encourageait \u00e0 une traduction un peu raide, volontairement.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">De tous les personnages que vous avez crois\u00e9s, dans vos lectures comme dans vos traductions, Ulysse n\u2019est-il pas le personnage europ\u00e9en par excellence&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p><em>(Il rit.)<\/em> Je vais de nouveau vous donner une r\u00e9ponse dilatoire car je crois que je ne vis pas les choses comme cela. C\u2019est assur\u00e9ment un des personnages essentiels et je trouve toujours extraordinaire que ce premier livre de la civilisation europ\u00e9enne soit autant r\u00e9\u00e9dit\u00e9 et, encore mieux, que les gens prennent toujours du plaisir \u00e0 lire cette aventure. Et puis je trouve magnifique qu\u2019Ulysse r\u00e9apparaisse dans de nombreuses \u0153uvres comme la <em>Divine com\u00e9die<\/em>. Pour nous autres, il y a quelque chose de central et d\u2019universel dans l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre amen\u00e9 \u00e0 \u00eatre chass\u00e9 de chez soi, exil\u00e9, et d\u2019y vivre des aventures, de faire des d\u00e9couvertes, de courir des risques.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre la force de l<em>\u2019Odyss\u00e9e<\/em>, qu\u2019elle se rapporte plus au roman. C\u2019est peut-\u00eatre pour cela qu\u2019elle est plus lue que l\u2019<em>Iliade<\/em>, que je trouve sup\u00e9rieure po\u00e9tiquement, mais qui est plus s\u00e9v\u00e8re tant elle se limite \u00e0 la guerre. C\u2019est beaucoup plus difficile d\u2019y entrer.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Certains paysages de l\u2019Odyss\u00e9e, qui d\u00e9crivent une M\u00e9diterran\u00e9e plus froide qu\u2019on ne l\u2019imagine parfois, rappellent la Provence. Voyez-vous quelque chose de Grignan dans Ithaque, deux lieux \u00e9loign\u00e9s des grands centres politiques et g\u00e9opolitiques&#160;? Pendant le travail de traduction, vous-\u00eates-vous jamais dit que Grignan \u00e9tait votre Ithaque&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait presque un hasard que nous soyons ici au moment o\u00f9 je traduisais l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>. Nous ne voulions plus vivre en Suisse et nous avons eu cette id\u00e9e assez banale d\u2019aller vers le sud, que nous connaissions \u00e0 peine, en suivant le chemin qui a \u00e9t\u00e9 celui de Nicolas de Sta\u00ebl et de combien d\u2019autres. Et c\u2019est s\u00fbr que d\u2019\u00eatre dans cette lumi\u00e8re, qui a nourri un de mes titres, a \u00e9t\u00e9 pour moi une d\u00e9couverte tr\u00e8s importante tant les hivers suisses sont diff\u00e9rents. Je me suis senti tr\u00e8s vite presque chez moi dans une patrie qui \u00e9tait une patrie d\u2019une autre esp\u00e8ce que ma patrie de naissance. Du coup j\u2019\u00e9tais assez bien plac\u00e9 pour appr\u00e9cier la lumi\u00e8re du midi, la lumi\u00e8re de la M\u00e9diterran\u00e9e et donc de l\u2019<em>Odyss\u00e9e, <\/em>et puis de l\u2019Italie et ensuite de l\u2019Espagne.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La fermentation po\u00e9tique de cette r\u00e9gion \u2013 P\u00e9trarque en haut du mont Ventoux, Nietzsche c\u00e9l\u00e9brant le gai savoir des troubadours \u2013 a-t-elle spontan\u00e9ment suscit\u00e9 quelque chose chez vous&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Tout particuli\u00e8rement pour P\u00e9trarque que je me suis mis \u00e0 lire tr\u00e8s tard lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 bien savoir l\u2019italien. En allant voir le petit mus\u00e9e de l\u2019Isle-sur-Sorgue, il n\u2019y avait pas besoin de r\u00e9fl\u00e9chir pour sentir cette proximit\u00e9. En plus de ce qu&rsquo;il a pu \u00e9crire sur le Ventoux, ce sont les po\u00e8mes o\u00f9 il parle de la Sorgue qui me touchent beaucoup. C\u2019est comme entrer d\u2019une autre mani\u00e8re dans mes propres textes.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La po\u00e9sie semble indissociable de l\u2019\u00e9mulation artistique des grandes villes et des r\u00e9seaux d\u2019artistes qui s\u2019y lient et s\u2019y querellent (Ath\u00e8nes, Rome, Paris et beaucoup d\u2019autres) et en m\u00eame temps d\u2019un autre rythme et d\u2019autres sensations plus facilement perceptibles \u00e0 la campagne, depuis les Bucoliques et jusqu\u2019\u00e0 La Semaison&#160;? Est-ce que la po\u00e9sie est une articulation entre la ville et la campagne&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>Ce que je sais c\u2019est que j\u2019ai v\u00e9cu sept ans \u00e0 Paris avec beaucoup de plaisir. J\u2019y ai fait des rencontres qui ont \u00e9t\u00e9 pour moi d\u00e9cisives et importantes. Le seul point noir est que je m\u2019y suis sans doute trouv\u00e9 un peu trop seul pendant trop longtemps, sans doute un effet de ma timidit\u00e9 protestante, qui se ressent dans certains de mes po\u00e8mes de cette \u00e9poque. Mais autrement j\u2019ai vraiment beaucoup aim\u00e9 cette ville. Cependant, et pour des raisons qui \u00e9taient en grande partie b\u00eatement \u00e9conomiques, il \u00e9tait exclu de continuer \u00e0 vivre \u00e0 Paris apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 ma femme, d\u00e8s lors que je savais que c\u2019\u00e9tait avec elle que je vivrais.<\/p>\n\n\n\n<p>Le choix de quitter Paris \u00e9tait donc \u00e9conomiquement n\u00e9cessaire mais il l&rsquo;\u00e9tait aussi intellectuellement car j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 d\u2019une timidit\u00e9 ridicule \u00e0 l\u2019\u00e9gard des po\u00e8tes que je rencontrais et avec qui je me liais d\u2019amiti\u00e9. Non seulement Francis Ponge, mais aussi Andr\u00e9 Dubouchet ou Yves Bonnefoy, que je trouvais extr\u00eamement s\u00fbrs d\u2019eux. Ce qui devenait absolument ridicule car j\u2019\u00e9tais paralys\u00e9 face \u00e0 eux. Il y avait donc une sorte de raison psychologique, d\u2019hygi\u00e8ne intellectuelle \u00e0 m\u2019\u00e9loigner d\u2019un lieu o\u00f9 j\u2019\u00e9tais constamment confront\u00e9 \u00e0 des gens dont je trouvais qu\u2019ils \u00e9taient trois fois plus intelligents et s\u00fbrs d\u2019eux que je ne l\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agissait de filer et de mettre une distance pour exister. Mais, et j\u2019en viens \u00e0 quelque chose de d\u00e9cisif, je n\u2019\u00e9tais pas du tout amoureux de la nature. Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me promener dans la campagne suisse, c\u2019\u00e9tait pour imiter Gustave Roud, qui \u00e9tait un grand marcheur et je crois que \u00e7a ne m\u2019amusait en fait pas du tout. J\u2019\u00e9tais un petit lausannois tout \u00e0 fait lausannois et tr\u00e8s content d\u2019\u00eatre en ville.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire d\u2019\u00eatre \u00e0 ce point touch\u00e9 par un lieu&#160;? Par un verger&#160;?<\/p><cite>Philippe Jaccottet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Mais nous arrivons donc \u00e0 Grignan et la d\u00e9couverte de la marche a \u00e9t\u00e9 quelque chose d\u2019absolument d\u00e9cisif pour ma vie d\u2019\u00e9crivain. Comme au d\u00e9but nous n\u2019avions pas de voiture et pas encore d\u2019enfants, nous avions beaucoup de temps pour nous promener dans les environs imm\u00e9diats de Grignan. C\u2019est une campagne dans laquelle il est tout \u00e0 fait facile de se promener, beaucoup plus qu\u2019en Italie par exemple. Nous \u00e9tions tout \u00e0 fait heureux de marcher et c\u2019est ce qui a inspir\u00e9 cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 mes livres dont je suis quelquefois un peu effray\u00e9 parce que je ne suis pas un \u00e9cologiste avant la lettre et j\u2019ai des scrupules \u00e0 parler si fr\u00e9quemment d\u2019arbres, de fleurs, de chemins et de collines.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la marche et l\u2019observation de la nature ont \u00e9t\u00e9 des r\u00e9v\u00e9lations bienfaisantes qui m\u2019ont emmen\u00e9 beaucoup plus loin. C\u2019est l\u00e0 que mon c\u00f4t\u00e9 philosophe qui ne lit pas les philosophes s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 moi. Je ne pouvais pas me contenter de la lumi\u00e8re, il fallait que je comprenne. J\u2019avais une sorte de scrupule \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019un po\u00e8te bucolique. Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire d\u2019\u00eatre \u00e0 ce point touch\u00e9 par un lieu&#160;? par un verger&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s inattendu, et tr\u00e8s d\u00e9cisif, dans ma biographie de m\u2019installer ici.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Regrettez-vous de ne pas parler certaines langues&#160;? <\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019anglais, tout de m\u00eame. C\u2019est un monde qui m\u2019est rest\u00e9e \u00e9tranger. J\u2019ai eu beau apprendre un peu d\u2019anglais avec la m\u00e9thode <em>Assimil<\/em> je n\u2019ai jamais vraiment lu en anglais. Mais je dois dire apr\u00e8s coup que c\u2019\u00e9tait presque par prudence puisque je me disais que si je commen\u00e7ais \u00e0 lire en anglais &#8211; une langue dont je sentais qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 celle de po\u00e8tes de tout premier ordre, que je devinais \u00e0 travers les traductions -, je me disais que si je commen\u00e7ais \u00e0 les lire directement, je risquerais de me perdre compl\u00e8tement, de ne plus savoir qui j\u2019\u00e9tais au milieu de toutes ces admirations.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s, je ne suis pas port\u00e9 au regret ou \u00e0 des tourments de ce genre et les choses ont bien march\u00e9 comme elles l\u2019ont fait.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De Lausanne \u00e0 la Sorgue, de l&rsquo;Italie d&rsquo;Ungaretti \u00e0 la Gr\u00e8ce d&rsquo;Hom\u00e8re, le po\u00e8te nous a introduits \u00e0 sa 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