{"id":8614,"date":"2018-02-12T08:30:28","date_gmt":"2018-02-12T07:30:28","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/?p=8614"},"modified":"2020-12-21T11:28:50","modified_gmt":"2020-12-21T10:28:50","slug":"nous-avons-rencontre-edouard-baer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2018\/02\/12\/nous-avons-rencontre-edouard-baer\/","title":{"rendered":"Une conversation francophone avec \u00c9douard Baer"},"content":{"rendered":"\n

Nous rencontrons \u00c9douard Baer par un lundi d\u2019hiver, apr\u00e8s sa matinale sur Radio Nova. Pas aussi matinaux que lui, nous arrivons alors que son \u00e9mission se termine. Au milieu de la petite station parisienne de l\u2019avenue Ledru-Rollin, tout le monde s\u2019agite autour de la pile \u00e9lectrique de cette matinale. Les cheveux d\u00e9j\u00e0 en bataille, \u00c9douard Baer parle en direct avec une aisance d\u00e9concertante : il nous salue et nous sourit \u00e0 travers la vitre du studio pendant son \u00e9mission. Bient\u00f4t, nous le suivons, accompagn\u00e9 d\u2019un public h\u00e9t\u00e9roclite, dans le petit patio du rez-de-chauss\u00e9e d\u2019immeuble o\u00f9 est jou\u00e9 et film\u00e9 le live musical de l\u2019\u00e9mission avant qu\u2019il ne rende l\u2019antenne. Nous croisons la route d\u2019un d\u00e9nomm\u00e9 \u00ab JB \u00bb, qui est ici en qualit\u00e9 de stagiaire, et qu\u2019on conna\u00eet comme \u00ab JB le stagiaire \u00bb, qui nous pr\u00e9pare un caf\u00e9 que nous ne boirons finalement jamais… En quelques minutes, le d\u00e9cor et l\u2019atmosph\u00e8re de Nova sont pos\u00e9s, et le calme ne reviendra peu \u00e0 peu que lorsque nous entrerons dans le bureau d\u2019\u00c9douard Baer, couvert de courrier, de livres, de journaux et orn\u00e9 d\u2019une lampe Napol\u00e9on qui trouble l\u2019un des deux interviewers. <\/em>
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Nous aimons commencer nos entretiens par cette question : quel serait selon vous un symbole europ\u00e9en pour une Union en mal d\u2019incarnation ?<\/h3>\n\n\n\n

La premi\u00e8re chose qui viendrait \u00e0 l\u2019esprit c\u2019est l\u2019id\u00e9e de vieux monde et de nostalgie. On oppose toujours l\u2019Europe \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique ; la culture contre la consommation ou la peinture face \u00e0 l\u2019image comme le disait Marc Fumaroli<\/a>. En somme, l\u2019id\u00e9e du temps contre l\u2019instantan\u00e9. Mais je ne vois pas de symbole ou d\u2019image tr\u00e8s positifs et j\u2019aurais du mal \u00e0 vous d\u00e9finir un humour europ\u00e9en, probablement parce qu\u2019il n\u2019existe pas. J\u2019ai l\u2019impression que la notion de g\u00e9ographie s\u2019efface \u00e9norm\u00e9ment dans le monde virtuel qui est le n\u00f4tre.
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Pour ma part je suis plut\u00f4t attach\u00e9 \u00e0 la langue fran\u00e7aise. Les liens avec la francophonie me touchent plus que l\u2019identit\u00e9 europ\u00e9enne : je trouve cela plus po\u00e9tique, m\u00eame si le ph\u00e9nom\u00e8ne constituant de cet ensemble francophone est la colonisation, et son lourd pass\u00e9. Mais le r\u00e9sultat culturel est extraordinaire. Un Africain, un Am\u00e9ricain \u2013 car un Qu\u00e9b\u00e9cois c\u2019est un Am\u00e9ricain qui parle fran\u00e7ais \u2013, ou un Indien de Pondich\u00e9ry peuvent avoir notre langue, y amener leurs histoires et leurs diff\u00e9rences. D\u00e8s lors qu\u2019on ne parle pas la m\u00eame langue, \u00e7a devient tr\u00e8s compliqu\u00e9 car j\u2019ai l\u2019impression que chaque pays a un trop plein d\u2019histoire. Nous sommes tous trop install\u00e9s dans son pass\u00e9 et dans sa g\u00e9ographie. Certaines formes de spectacle, comme le cirque ou la danse, voyagent plus facilement bien s\u00fbr, mais ce que je fais est plus naturellement destin\u00e9 aux francophones, puisque mon travail tourne beaucoup autour de la langue. <\/p>\n\n\n\n

Culturellement et linguistiquement, les mondes cin\u00e9matographiques nationaux ou, dans le cas de la Belgique ou de la Suisse, r\u00e9gionaux, sont presque imperm\u00e9ables.
<\/p>\u00c9douard Baer<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Entrons donc dans le vif du probl\u00e8me avec l\u2019exemple du cin\u00e9ma. Pourquoi l\u2019Europe n\u2019y est-elle plus comp\u00e9titive ? Pourquoi n\u2019y a-t-il plus de grandes coproductions europ\u00e9ennes comme on en voyait encore beaucoup dans les ann\u00e9es 1970 ?<\/h3>\n\n\n\n

Pour le cin\u00e9ma, il existe une th\u00e9orie de l\u2019effondrement des coproductions avec l\u2019arriv\u00e9e de la Nouvelle Vague qui serait une conspiration de la CIA. Il y a l\u2019id\u00e9e qu\u2019Hollywood est tr\u00e8s important pour les \u00c9tats-Unis \u2013 m\u00eame dans leur mod\u00e8le commercial, bien plus que pour les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes \u2013, et que la CIA aurait emp\u00each\u00e9 les coproductions europ\u00e9ennes : la Nouvelle Vague, c\u2019est en effet l\u2019effondrement du spectaculaire dans le cin\u00e9ma europ\u00e9en. C\u2019est un cin\u00e9ma o\u00f9 la langue et la r\u00e9alisation sont tellement particuli\u00e8res qu\u2019il devient beaucoup plus difficile \u00e0 exporter.
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Le vrai probl\u00e8me c\u2019est que les coproductions peuvent exister et qu\u2019elles ont un int\u00e9r\u00eat au niveau \u00e9conomique, mais qu\u2019elles ne s\u2019incarnent pas comme telles dans les mentalit\u00e9s. Culturellement et linguistiquement, les mondes cin\u00e9matographiques nationaux ou, dans le cas de la Belgique ou de la Suisse, r\u00e9gionaux, sont presque imperm\u00e9ables.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Le com\u00e9dien belge Beno\u00eet Poelvoorde<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Regardez en Belgique, les Flamands ne connaissent pas le cin\u00e9ma wallon. C\u2019est fou mais personne ne conna\u00eet Beno\u00eet Poelvoorde \u00e0 Bruges. R\u00e9ciproquement, un succ\u00e8s flamand peut faire deux millions d\u2019entr\u00e9es, alors qu\u2019ils sont six millions ! Ce sont des cartons aussi importants que les Ch\u2019tis<\/em> ou qu\u2019Ast\u00e9rix<\/em> mais personne, ici ou en Wallonie, ne sera au courant.
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Pour les honneurs, on semble pris dans une contradiction symptomatique : il y a deux syst\u00e8mes de remises de prix : les festivals nationaux et les festivals mondiaux, sans v\u00e9ritable \u00e9chelon interm\u00e9diaire, europ\u00e9en. Ne serait-il pas souhaitable de cr\u00e9er un festival europ\u00e9en ?
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Il faut que les choses soient incarn\u00e9es, et non qu\u2019elles soient d\u00e9cid\u00e9es par des journalistes. La beaut\u00e9 des coproductions, c\u2019\u00e9tait de prendre des acteurs de diff\u00e9rents pays, un Allemand, un Italien, des Fran\u00e7ais, qui gardaient tous leurs sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles dans leur jeu, leur \u00e9l\u00e9gance ou parfois leur accent. Il n\u2019est pas certain que des prix europ\u00e9ens marcheraient. \u00c7a uniformiserait, \u00e7a enl\u00e8verait des complications, des petites particularit\u00e9s qui font le charme de la vie. C\u2019est un peu comme l\u2019euro : \u00e7a nous a facilit\u00e9 la vie, mais ce faisant nous avons perdu la po\u00e9sie du change.<\/p>\n\n\n\n

Les gens ne sont pas en col\u00e8re contre l\u2019Europe ou l\u2019id\u00e9e europ\u00e9enne mais ils sont en col\u00e8re contre Bruxelles
<\/p>\u00c9douard Baer<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pendant les tourn\u00e9es ou les d\u00e9placements de la matinale en province, est-ce que l\u2019Europe est un sujet qui revient ?
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Lorsqu\u2019on entend parler d\u2019Europe au caf\u00e9 du commerce, c\u2019est autour de l\u2019id\u00e9e des gens gris, de la technocratie de Bruxelles dont l\u2019\u00e9loignement suscite la col\u00e8re. Mais la col\u00e8re commence avec Paris et les \u201cbobos\u201d, un mot qui veut dire parisien aujourd\u2019hui : un bobo \u00e0 Bordeaux est simplement un type \u201c\u00e0 la parisienne.\u201d
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C\u2019est li\u00e9 \u00e0 une limite du jacobinisme et la col\u00e8re contre Paris dans les villes moyennes fran\u00e7aises est tr\u00e8s perceptible. C\u2019est un peu la m\u00eame chose pour l\u2019Europe. Les gens ne sont pas en col\u00e8re contre l\u2019Europe ou l\u2019id\u00e9e europ\u00e9enne mais ils sont en col\u00e8re contre Bruxelles comme si celle-ci conspirait pour compliquer la vie des gens. Cette col\u00e8re est renforc\u00e9e par les politiques nationaux qui aiment se d\u00e9fausser de leur l\u00e2chet\u00e9 ou de leur impuissance sur les normes europ\u00e9ennes qu\u2019ils agitent comme des pantins.
\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cela, on va plus facilement \u00e0 Barcelone qu\u2019\u00e0 Paris si on vit dans le Sud-Ouest. Les Proven\u00e7aux vont facilement en Italie. Les gens de l\u2019Est en Allemagne ou en Belgique. Ce n\u2019est m\u00eame plus une affaire de vacances, mais de week-end. Le paradoxe, c\u2019est que les gens ne se rendent pas compte qu\u2019ils sont devenus tr\u00e8s europ\u00e9ens et qu\u2019ils sont tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 ce confort.
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Quand on \u00e9coute les matinales \u00e0 la radio, on a l\u2019impression que seul un petit groupe de gens a le droit de s\u2019y exprimer avec une petite fen\u00eatre ouverte pour les auditeurs. C\u2019est un peu le monde des experts. Lorsqu\u2019on \u00e9coute votre matinale, c\u2019est un peu l\u2019antidote \u00e0 ce sentiment d\u2019une tyrannie des experts. Vous cherchez activement \u00e0 donner la parole \u00e0 tout le monde. Qu\u2019en dites-vous ?
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C\u2019est que pr\u00e9cis\u00e9ment je pense que, dans beaucoup de choses importantes de la vie, il n\u2019y a pas d\u2019experts. Pour moi l\u2019actualit\u00e9 personnelle, anecdotique, est aussi importante que les grands sujets verticaux. Ma matinale est plus une \u00e9mission d\u2019humeur ou d\u2019impression. Cela m\u2019int\u00e9resse autant de poser des questions personnelles que des questions qui \u201cdevraient\u201d nous int\u00e9resser. \u00c0 partir du moment o\u00f9 des sujets sont impos\u00e9s, on doit inviter des experts ; mais si on consid\u00e8re que les humeurs, les d\u00e9sirs, les projets qu\u2019on a pour la journ\u00e9e, les personnes qu\u2019on a crois\u00e9s le matin ou les lieux par lesquels on est pass\u00e9 sont importants, on peut donner la parole \u00e0 tout le monde, sans pour autant faire de la d\u00e9magogie.<\/p>\n\n\n\n

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