{"id":85626,"date":"2020-10-07T12:32:47","date_gmt":"2020-10-07T10:32:47","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=85626"},"modified":"2020-11-15T00:49:07","modified_gmt":"2020-11-14T23:49:07","slug":"le-monde-de-qanon-seconde-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/10\/07\/le-monde-de-qanon-seconde-partie\/","title":{"rendered":"Le monde de QAnon. Seconde partie"},"content":{"rendered":"\n
Quelques jours apr\u00e8s le premier volet de cette enqu\u00eate<\/a>, le journal am\u00e9ricain Buzzfeed<\/em> a \u00e9galement conclu qu\u2019il \u00e9tait inad\u00e9quat de d\u00e9finir QAnon comme conspiracy theory<\/em>. Les journalistes de Buzzfeed ont d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019ils parleraient d\u00e9sormais de collective delusion<\/em>, un d\u00e9lire collectif, pour signaler que nous avons affaire \u00e0 quelque chose de bien plus grave que des inf\u00e9rences et des th\u00e9ories sans fondement. C’est un choix risqu\u00e9 : non seulement l’utilisation du langage de la psychiatrie en dehors de son domaine sp\u00e9cifique favorise la pathologisation et la m\u00e9dicalisation <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span> croissantes de la soci\u00e9t\u00e9 et de la vie, mais si l’intention est de r\u00e9cup\u00e9rer les personnes tomb\u00e9es dans le rabbit hole<\/em>, leur dire qu’elles sont delusional<\/em>, en train de d\u00e9lirer, peut \u00eatre contre-productif et braquer leurs croyances.<\/p>\n\n\n\n Cela dit, il est ind\u00e9niable que le r\u00e9cit de QAnon rel\u00e8ve de l\u2019hallucination collective. La question est : collective \u00e0 quel point ? de combien de personnes parle-t-on ? Selon un sondage de l’institut am\u00e9ricain Civiq<\/a>, publi\u00e9 d\u00e9but septembre et imm\u00e9diatement cit\u00e9 dans de nombreux articles, 16 % des Am\u00e9ricains disent croire que ce que dit QAnon est en grande partie vrai ; en ne consid\u00e9rant que les blancs non-hispaniques, le chiffre monte \u00e0 19 % ; en se limitant aux \u00e9lecteurs r\u00e9publicains, il monte m\u00eame \u00e0 33 % ; chez les d\u00e9mocrates, il s’arr\u00eate \u00e0 5 %, ce qui est n\u2019est pas n\u00e9gligeable si l’on pense aux r\u00e9cits dont on parle. Si l’\u00e9chantillon des personnes interrog\u00e9es est repr\u00e9sentatif, 52 millions de personnes pensent que ce que dit QAnon est mostly true<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Le chiffre semble peu plausible, la r\u00e9ponse pourrait \u00eatre moins univoque qu’il n’y para\u00eet <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> et chaque sondage d’opinion doit \u00eatre pris avec des pincettes. Celui de Civiq comprenait \u00e9galement comme r\u00e9ponse possible \u00ab certaines parties (de la narration de QAnon) sont vraies \u00bb. Cette r\u00e9ponse a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par 16 % des personnes interrog\u00e9es, mais elle est tellement vague qu’elle en devient inutile. Toutes les fantasmagories de conspiration comportent des \u00e9l\u00e9ments de v\u00e9rit\u00e9 et QAnon ne fait pas exception : le trafic d’enfants existe, les abus sur des enfants aussi, la politique am\u00e9ricaine est influenc\u00e9e par des lobbies et des potentats, une grande partie de l’information g\u00e9n\u00e9rale sert des int\u00e9r\u00eats politiques et \u00e9conomiques, certaines stars d’Hollywood font partie de sectes secr\u00e8tes (pensez \u00e0 la Scientologie), etc. Sur ces pr\u00e9misses de v\u00e9rit\u00e9, QAnon \u00e9l\u00e8ve des cath\u00e9drales gothiques de foutraqueries. Mais \u00e0 quoi se r\u00e9f\u00e9raient donc ceux qui ont r\u00e9pondu \u00ab certaines parties sont vraies \u00bb ? Aux pr\u00e9misses ou aux mensonges ? Les sondages r\u00e9alis\u00e9s ainsi ne servent pas \u00e0 grand-chose.<\/p>\n\n\n\n Toutes les fantasmagories de conspiration comportent des \u00e9l\u00e9ments de v\u00e9rit\u00e9 et QAnon ne fait pas exception.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Quoi qu\u2019il en soit, ils ne sont peut-\u00eatre pas 52 millions, mais il est plausible que la secte compte des millions d’adeptes. Selon le chercheur canadien Marc-Andr\u00e9 Argentino, qui a longuement \u00e9tudi\u00e9 un \u00e9chantillon de 179 groupes Facebook d\u00e9di\u00e9s \u00e0 QAnon <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>, de mars \u00e0 juillet 2020, leur nombre total de membres est pass\u00e9 de 213 000 \u00e0 1,4 million. Une augmentation de 600 %. Et selon un sondage interne \u00e0 Facebook <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> \u00e0 la mi-ao\u00fbt 2020 \u2014 quelques jours avant leur interdiction partielle \u2014 les groupes QAnon comptaient un total de trois millions de membres.<\/p>\n\n\n\n QAnon ne fait pas seulement du pros\u00e9lytisme aupr\u00e8s de personnes ignorantes, stupides ou affect\u00e9es par des probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale. Poser la question en ces termes est une grave erreur. Il est tout aussi faux de croire que la secte recrute seulement \u00e0 droite, parmi les fascistes et les r\u00e9actionnaires. \u00catre \u00e9duqu\u00e9, \u00eatre intelligent, \u00eatre en bonne sant\u00e9 mentale, \u00eatre de gauche : rien de tout cela n\u2019immunise automatiquement contre QAnon.<\/p>\n\n\n\n \u00catre \u00e9duqu\u00e9, \u00eatre intelligent, \u00eatre en bonne sant\u00e9 mentale, \u00eatre de gauche : rien de tout cela n\u2019immunise automatiquement contre QAnon.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Un autre terme aussi ambigu qu\u2019il est de faible utilit\u00e9 est irrationnel<\/em>. Les id\u00e9es qui se forment dans la t\u00eate d’un croyant en QAnon sont certainement irrationnelles dans leur contenu, bas\u00e9es sur des connexions compl\u00e8tement illogiques, mais la fa\u00e7on dont elles sont form\u00e9es suit une logique pr\u00e9cise, qui est elle-m\u00eame le r\u00e9sultat du fonctionnement de notre esprit dans certaines conditions.<\/p>\n\n\n\n Les neurosciences situent ce que nous appelons notre capacit\u00e9 \u00e0 raisonner dans le cortex c\u00e9r\u00e9bral pr\u00e9frontal. C\u2019est une zone tr\u00e8s fine \u2013 \u00ab un mouchoir gris \u00bb, comme la d\u00e9finit l’\u00e9crivain et vulgarisateur scientifique Massimo Polidoro \u2013 du n\u00e9ocortex, la partie de notre cerveau qui a \u00e9volu\u00e9 le plus r\u00e9cemment. Les \u00e9motions r\u00e9sident plut\u00f4t dans le syst\u00e8me limbique, un domaine beaucoup plus ancien que le neurobiologiste Paul D. MacLean \u2014 dont on se souvient \u00e0 cause de sa th\u00e9orie du cerveau triunique <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, aujourd’hui d\u00e9pass\u00e9e \u2014 a efficacement appel\u00e9 le pal\u00e9ocerveau. Dans la zone limbique, l’amygdale est tr\u00e8s importante, c\u2019est une structure qui a pour t\u00e2che de r\u00e9agir aux dangers et d’envoyer des signaux d’alarme \u00e0 tout le corps.<\/p>\n\n\n\n En pr\u00e9sence d’un stimulus, les fonctions du pal\u00e9ocerveau entrent d\u2019abord en jeu, en particulier l’amygdale, puis c\u2019est au tour du cortex pr\u00e9frontal. Ce dernier intervient pour passer au crible les signaux d’alarme, r\u00e9guler les \u00e9motions, nous faire r\u00e9fl\u00e9chir. C’est sur cette base que le psychologue Daniel Kahneman a introduit la distinction entre la \u00ab pens\u00e9e rapide \u00bb du syst\u00e8me limbique (\u00e9motionnelle, impulsive, automatique) et la \u00ab pens\u00e9e lente \u00bb du cortex pr\u00e9frontal (analytique, prudente, contr\u00f4l\u00e9e).<\/p>\n\n\n\n Ce mode de pens\u00e9e rapide nous a permis de survivre en tant qu’esp\u00e8ce. \u00ab Nos anc\u00eatres qui vivaient dans la savane \u00bb, \u00e9crit Polidoro dans son ouvrage Il mondo sottosopra<\/a> <\/em>(Le monde \u00e0 l\u2019envers<\/em>), \u00ab luttaient contre les lions, les panth\u00e8res et d’autres menaces vitales, et ne pouvaient pas se permettre de trop r\u00e9fl\u00e9chir. Il fallait d\u00e9cider rapidement si la silhouette sombre aper\u00e7ue entre les feuilles \u00e9tait un pr\u00e9dateur ou un simple jeu d’ombre et de lumi\u00e8re : ne pas le faire pouvait signifier l’extinction de l’esp\u00e8ce. Alors, mieux valait s’enfuir tout le temps… que de s’arr\u00eater pour v\u00e9rifier \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me est que notre cerveau a tendance \u00e0 fonctionner comme cela, m\u00eame dans des situations tr\u00e8s diff\u00e9rentes. En p\u00e9riode de stress, de peur ou de col\u00e8re, nous sommes amen\u00e9s \u00e0 faire des erreurs, \u00e0 prendre de mauvaises d\u00e9cisions ou \u00e0 tirer de mauvaises conclusions avant que la r\u00e9flexion lente ne puisse intervenir.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le probl\u00e8me est que notre cerveau a tendance \u00e0 fonctionner ainsi, m\u00eame dans des situations tr\u00e8s diff\u00e9rentes. En p\u00e9riode de stress, de peur ou de col\u00e8re, nous sommes amen\u00e9s \u00e0 faire des erreurs, \u00e0 prendre de mauvaises d\u00e9cisions ou \u00e0 tirer de mauvaises conclusions avant que la r\u00e9flexion lente ne puisse intervenir. De l\u00e0 viennent bon nombre des biais et des pr\u00e9jug\u00e9s qui conditionnent notre vie, \u00e9tudi\u00e9s par la psychologie et la science cognitive.<\/p>\n\n\n\n Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, le court-circuit entre le flux continu et anxiog\u00e8ne des nouvelles \u2014 tr\u00e8s souvent mauvaises \u2014 et les algorithmes des r\u00e9seaux sociaux qui encouragent les r\u00e9actions imm\u00e9diates a renforc\u00e9 nos biais et a fait que les erreurs sont non seulement plus fr\u00e9quentes mais se propagent plus rapidement. La situation s’est encore aggrav\u00e9e avec la crise du Covid-19. Avant le verrouillage, il n’\u00e9tait pas possible, ni m\u00eame imaginable, pour beaucoup de gens de passer tout leur temps de veille en ligne. Il y avait des limites, des bornes : le travail ou l’\u00e9cole, le sport, les amours, les amis, les relations \u00e0 entretenir… L’urgence a min\u00e9 ces bornes. Pendant de longs mois, le confinement, le bombardement d\u2019informations et la logique des r\u00e9seaux sociaux fond\u00e9e sur l\u2019urgence ont incit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9flexion rapide, nous incitant \u00e0 \u00e9lever de plus en plus nos voix et \u00e0 faire des choix drastiques sans r\u00e9fl\u00e9chir un seul instant.<\/p>\n\n\n\n Nous avons agi \u00e0 la merci de gros titres sensationnalistes, de nouvelles d\u00e9j\u00e0 d\u00e9menties ou de messages vocaux diffus\u00e9s sur WhatsApp par Dieu sait qui ; nous avons d\u00e9sign\u00e9 des boucs \u00e9missaires, nous nous sommes mis \u00e0 la fen\u00eatre contre les passants (et nous nous sommes film\u00e9s en train de le faire), nous avons cri\u00e9 \u00ab Assassin ! \u00bb \u00e0 ceux qui faisaient leur jogging ou qui sortaient \u00ab trop souvent \u00bb le chien pour lui faire faire ses besoins (en filmant les malheureux et en les mettant au pilori sur Facebook), souhait\u00e9 la prison \u00e0 ceux qui faisaient leurs courses plus d’une fois par jour ; nous avons form\u00e9 des troupeaux num\u00e9riques et rompu des compagnonnages et des amiti\u00e9s, m\u00eame longues, sous l’emprise d’un m\u00e9canisme qui nous poussait \u00e0 attaquer le \u00ab r\u00e9prouv\u00e9 \u00bb de service, la personne aux opinions diff\u00e9rentes de celles qui dominent au sein du groupe. Il suffisait parfois de soulever un doute, de souligner l’irrationalit\u00e9 d’un arr\u00eat\u00e9 municipal, l’ill\u00e9galit\u00e9 d’une mesure, l’injustice d’une sanction <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span> pour \u00eatre accus\u00e9 de \u00ab se foutre des morts \u00bb et \u00eatre compar\u00e9 aux nazis. Une communication toute limbique, dans laquelle l’amygdale r\u00e9gnait. Et le cortex pr\u00e9frontal ? Il \u00e9tait enferm\u00e9 dans un placard, ligot\u00e9 et b\u00e2illonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, le court-circuit entre le flux continu et anxiog\u00e8ne des nouvelles \u2014 tr\u00e8s souvent mauvaises \u2014 et les algorithmes des r\u00e9seaux sociaux qui encouragent les r\u00e9actions imm\u00e9diates a renforc\u00e9 nos biais et a fait que les erreurs sont non seulement plus fr\u00e9quentes mais se propagent plus rapidement.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Aujourd’hui, tout le monde dit qu’il faut \u00ab \u00e0 tout prix \u00bb \u00e9viter un deuxi\u00e8me confinement. Pendant celui du printemps dernier, nous avons vu bouillir un chaudron d’anxi\u00e9t\u00e9, de col\u00e8re, de suspicion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, de terreur, de solitude atroce, de ressentiment, de n\u00e9vroses, de parano\u00efa et, enfin, de psychose. Ce n’est que maintenant que nous commen\u00e7ons \u00e0 prendre conscience des cons\u00e9quences de cela : augmentation de la violence domestique <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> et des f\u00e9minicides <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, suicides et hospitalisations psychiatriques <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, vente de psychotropes <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>, d\u00e9pendance au jeu <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, alcoolisme, en particulier chez les jeunes <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span> et les femmes <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>, troubles alimentaires chez les enfants et les pr\u00e9adolescents <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le tsunami de maladies mentales pr\u00e9vu au mois de juin<\/a> est d\u00e9j\u00e0 visible depuis le port.<\/p>\n\n\n\n La dictature de la pens\u00e9e rapide, typique des situations d’urgence, a impos\u00e9 un r\u00e9ductionnisme virocentrique<\/em> : nous avons oubli\u00e9 que la sant\u00e9 ne consiste pas seulement \u00e0 \u00e9viter un virus et que la science \u00e0 \u00e9couter n’est pas seulement celle des virologues. Pour une analyse approfondie et une lecture critique de gauche de cette phase, je me r\u00e9f\u00e8re au glossaire de l’urgence publi\u00e9 dans Giap<\/em> en juin dernier<\/a> et au r\u00e9cent article de Wolf Bukowski intitul\u00e9 \u201cPandemic : the italian way\u201d <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Je crois que le faisceau de facteurs \u00e0 l’origine de la propagation de QAnon, jusqu\u2019en Europe, et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, de la prolif\u00e9ration de plus en plus rapide des fantasmagories du complot, devrait \u00eatre recherch\u00e9 dans les r\u00e9percussions psychologiques et existentielles du confinement. Parfois, le processus peut \u00eatre vu clairement et en temps r\u00e9el : d\u00e9sillusion soudaine face au r\u00e9cit du \u00ab nous sommes tous dans le m\u00eame bateau \u00bb (l’urgence a accentu\u00e9 les in\u00e9galit\u00e9s <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> et creus\u00e9 le foss\u00e9 social), doutes sur ce qui est r\u00e9ellement en train de se passer, anxi\u00e9t\u00e9 face \u00e0 l’avenir, choix de nouveaux boucs \u00e9missaires sur lesquels diriger les soup\u00e7ons et la col\u00e8re. Les voisins qui brandissaient auparavant le hashtag #iorestoacasa comme une massue et arboraient le drapeau italien sur leur balcon, commencent \u00e0 dire que \u00ab peut-\u00eatre que tout cela n’\u00e9tait qu’un mensonge \u00bb et \u00e0 relier les fantasmagories de complot sur le virus fabriqu\u00e9 en laboratoire<\/a>, la pand\u00e9mie voulue par Bill Gates, le confinement comme couverture pour installer les r\u00e9cepteurs de 5G, le contr\u00f4le social au moyen de vaccins, etc.<\/p>\n\n\n\n La dictature de la pens\u00e9e rapide, typique des situations d’urgence, a impos\u00e9 un r\u00e9ductionnisme virocentrique<\/em> : nous avons oubli\u00e9 que la sant\u00e9 ne consiste pas seulement \u00e0 \u00e9viter un virus et que la science \u00e0 \u00e9couter n’est pas seulement celle des virologues.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Que se passe-t-il dans mon esprit lorsque je c\u00e8de \u00e0 une fantasmagorie du complot ? Essayons de reconstruire cela, \u00e9tape par \u00e9tape.<\/p>\n\n\n\n Le primacy effect<\/em> <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span> est la tendance \u00e0 retenir les premi\u00e8res informations re\u00e7ues et \u00e0 les consid\u00e9rer comme plus importantes que les informations lues ou entendues par la suite. Cela arrive aussi lorsqu’on est calme, mais beaucoup plus quand on ressent des \u00e9motions intenses. Si je re\u00e7ois des nouvelles alors que je suis agit\u00e9, en col\u00e8re ou effray\u00e9, j’ai tendance \u00e0 m’en souvenir plus facilement. Cela aura des r\u00e9percussions sur ma r\u00e9flexion et mes d\u00e9cisions ult\u00e9rieures. M\u00eame lorsque le cortex pr\u00e9frontal entre en action, l’effet est difficile \u00e0 corriger en raison de l’heuristique de disponibilit\u00e9 <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span> : si je me souviens de quelque chose, cela signifie que c’est important. J’ai tendance \u00e0 penser que ce dont je peux me rappeler avec peu d’efforts est plus valable, au d\u00e9triment de ce que je pourrais savoir avec plus d’efforts. D’o\u00f9 le pr\u00e9jug\u00e9 de l’ancrage <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span> : quand je r\u00e9fl\u00e9chis, je ne m’\u00e9carte pas du point sur lequel mon attention s’est port\u00e9e au d\u00e9part, car je suis convaincu qu’il s’agit du noyau central du probl\u00e8me, alors qu’en r\u00e9alit\u00e9, je l’ai choisi arbitrairement.<\/p>\n\n\n\n Si les informations que je re\u00e7ois au d\u00e9but se trouvent pour commencer sous la banni\u00e8re d’une phrase comme \u00ab les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent \u00bb et de l’id\u00e9e qu’il y a une v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e par des complots occultes, j’aurais tendance \u00e0 rester dans ce sch\u00e9ma, en alignant d’autres biais et distorsions cognitives. Le pr\u00e9jug\u00e9 d’intentionnalit\u00e9<\/a> me fait penser que si quelque chose s’est produit \u2014 un accident, une inondation, une \u00e9pid\u00e9mie \u2014 quelqu’un doit l’avoir voulu et planifi\u00e9. Le pr\u00e9jug\u00e9 de proportionnalit\u00e9<\/a> me convainc qu’un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 grande \u00e9chelle et aux nombreuses cons\u00e9quences ne peut pas avoir une \u00ab petite \u00bb cause : il doit en avoir une \u00ab grande \u00bb, qui \u00e0 son tour \u2014 sur la base du pr\u00e9jug\u00e9 d’intentionnalit\u00e9 \u2014 doit d\u00e9pendre de la volont\u00e9 de quelqu’un.<\/p>\n\n\n\n Une pand\u00e9mie ne peut donc pas avoir pour \u00e9pisode d\u00e9clencheur un \u00e9pisode imperceptible comme le passage d’un virus d’un animal \u00e0 un \u00eatre humain<\/a>, \u00e0 la suite de processus impersonnels et objectifs auxquels nous contribuons tous : d\u00e9forestation, urbanisation, agriculture intensive <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>… Non, elle doit \u00eatre le r\u00e9sultat d’un plan global, et ce plan doit avoir un visage. On me d\u00e9signe Bill Gates. Il est tr\u00e8s riche, il a toujours \u00e9t\u00e9 sur mon dos, il pratique une charit\u00e9 que je trouve hypocrite, il a quelque chose \u00e0 voir avec les vaccins, Windows n’arr\u00eate pas de planter… OK.<\/p>\n\n\n\n Non, la pand\u00e9mie doit \u00eatre le r\u00e9sultat d’un plan global, et ce plan doit avoir un visage. On me d\u00e9signe Bill Gates. Il est tr\u00e8s riche, il a toujours \u00e9t\u00e9 sur mon dos, il pratique une charit\u00e9 que je trouve hypocrite, il a quelque chose \u00e0 voir avec les vaccins, Windows n’arr\u00eate pas de planter… OK.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 ce stade, le biais de confirmation <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span> est d\u00e9clench\u00e9 : sans m\u00eame m’en rendre compte, je choisis les informations qui renforcent ma conviction et j’\u00e9carte celles qui la mettraient en doute. Chaque fois que j’ai le sentiment que les pi\u00e8ces du puzzle s\u2019assemblent, j\u2019\u00e9prouve de la satisfaction, je me sens fort et capable de dominer chaque th\u00e8me et chaque sujet. L’exaltation renforce l’effet Dunning-Kruger <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span> : chacun de nous a tendance \u00e0 surestimer ses propres connaissances, \u00e0 les tenir pour acquises. Pourquoi voyez-vous parfois la lune pendant la journ\u00e9e ? Pourquoi fait-il plus chaud en \u00e9t\u00e9 qu’en hiver ? Que fait exactement le foie ? La plupart d’entre nous ne seraient pas en mesure de r\u00e9pondre \u00e0 ces questions \u00e0 la vol\u00e9e. Mais je vais plus loin, je me jette dans la controverse et je parle de virologie, d’ing\u00e9nierie, de balistique, d’explosifs ou de chimie des gaz, d’astronautique, d’histoire des religions\u2026<\/p>\n\n\n\n Plus je surestime ma capacit\u00e9 \u00e0 lire le monde, plus l’apoph\u00e9nie <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span> me fait percevoir des connexions et des mod\u00e8les l\u00e0 o\u00f9 il n’y en a pas. Je remarque que Trump porte souvent des cravates jaunes. J\u2019y vois un signe certain<\/a> : il dit que la pand\u00e9mie est fausse. Le drapeau jaune est utilis\u00e9 pour signaler qu’un navire n’a pas de personnes infect\u00e9es \u00e0 bord, et dans le code nautique international, le jaune repr\u00e9sente la lettre Q. Tout cela a un sens.<\/p>\n\n\n\n La par\u00e9idolie<\/a> entre \u00e9galement en jeu, ce qui me fait voir des images, des symboles ou des visages cach\u00e9s \u00e9mergeant de l’arri\u00e8re-plan, comme le visage de Satan dans la fum\u00e9e des tours jumelles <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Je rep\u00e8re le virus SARS-CoV-2 dans une sc\u00e8ne du film Captain America – The First Avenger<\/em>. C’est le coronavirus, aucun doute… et il est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d’une publicit\u00e9 pour la bi\u00e8re Corona ! Le film est de 2011 ; tout \u00e9tait donc pr\u00e9vu… Il suffirait que je m’arr\u00eate une minute, que je regarde de plus pr\u00e8s, et je saurais que ce n’est pas le virus. Il s’agit d’un bouquet de bucatini<\/em> Barilla dispos\u00e9s de mani\u00e8re \u00e0 rappeler les feux d’artifice <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Mais…\u202fque je m’arr\u00eate ? Hors de question. Je consacre de plus en plus d’heures de jour et de nuit \u00e0 la \u00ab recherche \u00bb, je ne fais rien d’autre que relier des \u00e9l\u00e9ments, discuter, diffuser des mat\u00e9riaux. Je suis maintenant en proie au parti pris d’intensifier mon engagement <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span> : le temps et l’\u00e9nergie que j’ai investis ne me permettent pas de m’arr\u00eater, encore moins d’inverser le cours des choses sans cons\u00e9quences sur mon ego, sur mon estime de soi, sur ma cr\u00e9dibilit\u00e9 aux yeux des autres. Chaque jour qui passe, changer d’avis impliquerait une plus grande fatigue mentale. Mais pourquoi devrais-je changer d’avis si j’ai raison ? Le processus de rationalisation ex post<\/em> qui a lieu apr\u00e8s fait un achat <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span> a commenc\u00e9 : si j’ai investi autant, cela signifie que l’affaire \u00e9tait bonne.<\/p>\n\n\n\n Mais… m’arr\u00eater ? Pas question. Je consacre de plus en plus d’heures de jour et de nuit \u00e0 la \u00ab recherche \u00bb, je ne fais rien d’autre que relier des \u00e9l\u00e9ments, discuter, diffuser des mat\u00e9riaux.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si de temps en temps je ressens une dissonance cognitive<\/a>, par exemple entre mon estime personnelle et le fait que mon amour-propre m’ait d\u00e9tach\u00e9 de mes proches, je la r\u00e9sous de la mani\u00e8re la moins difficile : je sauve l’estime personnelle, et je bl\u00e2me les autres. Je perds des amis, m’isole de ma famille et de mes proches ? C’est leur faute, ils ne veulent pas \u00ab se r\u00e9veiller \u00bb. Pr\u00e9f\u00e8rent-ils rester ignorants ? Laissez-les faire. Et si ce n’\u00e9tait pas seulement de l’ignorance ? Et s’ils \u00e9taient complices de la Cabale, un puissant groupe d’adorateurs du diable et de tueurs d’enfants ? Heureusement, ils restent loin de moi maintenant. De toute fa\u00e7on, j’ai une nouvelle communaut\u00e9. Et de plus en plus de personnes partagent nos id\u00e9es. Et si de plus en plus de gens les partagent, cela signifie que nous avons raison. Et donc, content de mon argumentum ad populum<\/a><\/em>, je passe \u00e0 autre chose.<\/p>\n\n\n\n Quand je dis \u00ab j’ai fait mes recherches \u00bb, cela signifie que j’ai surf\u00e9 sur le net \u00e0 la merci de tous ces pr\u00e9jug\u00e9s, erreurs et raccourcis. J’ai lu quelques commentaires sur Facebook, regard\u00e9 rapidement une photo sur Instagram, lu des pages trouv\u00e9es parmi les premiers r\u00e9sultats de Google… Tout au plus ai-je regard\u00e9 des pseudo-documentaires QAnon comme Fall of the Cabal<\/em> ou Out of the Shadows.<\/em><\/p>\n\n\n\n Et maintenant, ce moment est arriv\u00e9. Je suis pr\u00eat \u00e0 partir. Je dois pousser la \u00ab recherche \u00bb un peu plus loin. Pour nourrir un pr\u00e9jug\u00e9 de confirmation de plus en plus affam\u00e9 et obtenir l’approbation de ma nouvelle communaut\u00e9, je commence \u00e0 produire des preuves.<\/p>\n\n\n\n Je suis pr\u00eat \u00e0 partir. Je dois pousser la \u00ab recherche \u00bb un peu plus loin. Pour nourrir un pr\u00e9jug\u00e9 de confirmation de plus en plus affam\u00e9 et obtenir l’approbation de ma nouvelle communaut\u00e9, je commence \u00e0 produire des preuves.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les fid\u00e8les de QAnon ont souvent recours \u00e0 des photos qui ont \u00e9t\u00e9 retouch\u00e9es ou qui sont accompagn\u00e9es de fausses l\u00e9gendes. Nous les avons vus falsifier le lieu et la date d’un tweet de l’humoriste Patton Oswalt<\/a> pour l’accuser d’avoir viol\u00e9 des enfants \u00e0 la pizzeria Comet Ping Pong<\/em> de Washington DC. Nous les avons vus retoucher des photos du mannequin Chrissy Teigen et de son mari, le chanteur John Legend<\/a>, pour les placer sur l’\u00eele priv\u00e9e de Jeffrey Epstein, aujourd’hui connue sous le nom d’\u00ab \u00eele p\u00e9dophile \u00bb. Nous les avons vus monter une photo<\/a> o\u00f9 le d\u00e9put\u00e9 d\u00e9mocrate Adam Schiff pose \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son p\u00e8re de 90 ans, rempla\u00e7ant ce dernier par Epstein. Nous les avons vus r\u00e9pandre des images confuses ou modifi\u00e9es de mani\u00e8re ad hoc<\/em>, en les faisant passer pour des images d’un film qui n\u2019existe pas<\/a>, Frazzledrip<\/em>, o\u00f9 l’on voit Hillary Clinton \u00e9corcher le visage d’un enfant et porter sa peau comme masque. Il existe des centaines d’exemples.<\/p>\n\n\n\n Chaque fois, les d\u00e9n\u00e9gations, ou la r\u00e9action, de la personne calomni\u00e9e devient la preuve de la v\u00e9racit\u00e9 de l’accusation. Parmi les pers\u00e9cuteurs num\u00e9riques de Chrissy Teigen, on trouve l’acteur James Woods, fort de ses deux millions et demi de followers sur Twitter, qui en appelle au malheureux Shakespeare<\/a> pour insinuer que Teigen se d\u00e9fendait avec une v\u00e9h\u00e9mence suspecte. Hamlet<\/em>, acte III, sc\u00e8ne II : \u00ab The lady doth protest too much, methinks <\/em> \u00bb. Litt\u00e9ralement : \u00ab La dame proteste trop, me semble-t-il \u00bb. Quoi que je fasse ou dise, la victime de la calomnie est pi\u00e9g\u00e9e. Et cela n’arrive pas seulement aux personnes c\u00e9l\u00e8bres, qui, apr\u00e8s tout, ont des instruments pour se d\u00e9fendre. La pers\u00e9cution en meute (targeted harassment<\/em>) peut frapper n’importe qui<\/a>, pour les raisons les plus diverses, et les r\u00e9seaux sociaux d\u00e9bordent dans l’espace physique.<\/p>\n\n\n\n Je suis aussi dans la meute. Et j’ai commenc\u00e9 \u00e0 faire des \u00ab recherches \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Quoi que je fasse ou dise, la victime de la calomnie est pi\u00e9g\u00e9e.<\/p>Wu Ming 1<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n QAnon est :<\/p>\n\n\n\n L’hypoth\u00e8se principale est en effet que QAnon ait commenc\u00e9 sur le forum 4chan<\/em> comme une blague, peut-\u00eatre inspir\u00e9e par le roman Q<\/em> L’amygdale et les r\u00e9seaux sociaux \u00e0 l’\u00e9preuve du confinement<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Des fantasmagories du complot dans mon esprit\u2026<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nDe l\u2019aveuglement \u00e0 la calomnie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Les cinq dimensions de QAnon<\/strong><\/h2>\n\n\n\n