{"id":82583,"date":"2020-09-11T15:30:41","date_gmt":"2020-09-11T13:30:41","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=82583"},"modified":"2023-01-04T14:56:24","modified_gmt":"2023-01-04T13:56:24","slug":"le-capitalisme-sans-rival","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/09\/11\/le-capitalisme-sans-rival\/","title":{"rendered":"Forme et h\u00e9g\u00e9monie du capitalisme politique"},"content":{"rendered":"\n
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[La bourgeoisie] force toutes les nations \u00e0 adopter [son] style de production [\u2026] c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 devenir bourgeoises. En un mot, elle forme un monde \u00e0 son image.<\/p>\nMarx et Engels <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n

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Au moment pr\u00e9cis o\u00f9 furent faites ces d\u00e9couvertes, le rapport des forces se trouvait \u00eatre tellement \u00e0 l\u2019avantage des Europ\u00e9ens, qu\u2019ils purent commettre avec impunit\u00e9 toutes sortes d\u2019injustices dans ces pays lointains. Il se peut qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir les indig\u00e8nes de ces pays deviennent plus forts, ou bien que les Europ\u00e9ens s\u2019affaiblissent, et que les habitants de toutes les parties du monde parviennent \u00e0 cette \u00e9galit\u00e9 en courage et en force qui, en inspirant une peur mutuelle, peut seule en imposer assez aux nations ind\u00e9pendantes pour qu\u2019\u00e0 leur injustice succ\u00e8de un certain respect des droits des uns et des autres. N\u00e9anmoins, rien ne semble plus \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00e9tablir cette \u00e9galit\u00e9 de force que le partage du savoir et de toutes sortes d\u2019am\u00e9liorations qu\u2019entra\u00eene naturellement, ou plut\u00f4t n\u00e9cessairement, un commerce d\u00e9velopp\u00e9 de tous les pays vers tous les pays.<\/p>\nAdam Smith <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n

Le capitalisme comme unique syst\u00e8me socio-\u00e9conomique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

J\u2019ai ouvert ce chapitre avec deux citations. La premi\u00e8re, emprunt\u00e9e \u00e0 Karl Marx et Friedrich Engels, a environ 170 ans, et la seconde, d\u2019Adam Smith, presque 250. Ces passages de deux classiques de l\u2019\u00e9conomie politique saisissent \u00e0 merveille, et peut-\u00eatre m\u00eame mieux que les \u00e9crits actuels, l\u2019essence des deux changements d\u2019\u00e9poque<\/a> que vit le monde. Le premier changement est l\u2019affirmation du capitalisme comme le<\/em> syst\u00e8me socio-\u00e9conomique, non seulement dominant, mais d\u00e9sormais unique. Le second changement est l\u2019\u00e9mergence de l\u2019Asie<\/a>, qui entra\u00eene un r\u00e9\u00e9quilibrage des puissances entre l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et l\u2019Asie de l\u2019autre. Pour la premi\u00e8re fois depuis la r\u00e9volution industrielle, les revenus de ces trois continents se rapprochent, retrouvant \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame niveau relatif qu\u2019avant la r\u00e9volution industrielle (avec bien s\u00fbr un niveau de revenu absolu bien plus \u00e9lev\u00e9 aujourd\u2019hui). Du point de vue de l\u2019histoire mondiale, la domination sans partage du capitalisme et la renaissance \u00e9conomique de l\u2019Asie sont des \u00e9volutions remarquables \u2013 qui pourraient bien \u00eatre li\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019ensemble de la plan\u00e8te suit d\u00e9sormais les m\u00eames principes \u00e9conomiques \u2013 une production tourn\u00e9e vers le profit, utilisant une main-d\u2019\u0153uvre salari\u00e9e et libre d\u2019un point de vue l\u00e9gal, et un capital majoritairement priv\u00e9, avec une coordination d\u00e9centralis\u00e9e \u2013 ce qui est in\u00e9dit dans l\u2019histoire. Par le pass\u00e9, que ce soit dans l\u2019Empire romain, en M\u00e9sopotamie au vie<\/sup> si\u00e8cle, dans les cit\u00e9s-\u00c9tats italiennes du Moyen \u00c2ge ou aux Pays-Bas \u00e0 l\u2019\u00e8re moderne, le capitalisme a toujours d\u00fb coexister \u2013 parfois m\u00eame au sein d\u2019un m\u00eame territoire politique \u2013 avec d\u2019autres modes d\u2019organisation de la production  : les syst\u00e8mes de chasseurs-cueilleurs, l\u2019esclavage sous toutes ses formes, le servage (les travailleurs li\u00e9s juridiquement \u00e0 un domaine ne peuvent pas vendre leur travail ailleurs) et la petite production marchande des artisans ind\u00e9pendants ou de petits fermiers. Il y a un si\u00e8cle \u00e0 peine, lorsque les premiers avatars du capitalisme globalis\u00e9 sont apparus, le monde abritait toujours tous ces modes de production. Apr\u00e8s la r\u00e9volution russe, le capitalisme s\u2019est partag\u00e9 le monde avec le communisme, qui r\u00e9gna sur des pays comptant environ le tiers de la population mondiale. Aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019exception de quelques franges marginales n\u2019ayant aucune influence sur l\u2019\u00e9volution du monde, seul le capitalisme subsiste.<\/p>\n\n\n\n

Aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019exception de quelques franges marginales n\u2019ayant aucune influence sur l\u2019\u00e9volution du monde, seul le capitalisme subsiste.<\/p>Branko Milanovic<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La victoire plan\u00e9taire du capitalisme a de multiples cons\u00e9quences que Marx et Engels ont parfaitement anticip\u00e9es, d\u00e8s 1848. Le capitalisme facilite le commerce international<\/a>, les flux de capitaux \u2013 il en a m\u00eame absolument besoin lorsque les profits \u00e0 l\u2019\u00e9tranger sont plus importants que les profits domestiques \u2013 et, dans certains cas, la circulation de la main-d\u2019\u0153uvre. Ce n\u2019est donc pas un hasard si la mondialisation<\/a> s\u2019est beaucoup d\u00e9velopp\u00e9e entre les guerres napol\u00e9oniennes et la Premi\u00e8re Guerre mondiale, lorsque le capitalisme dominait largement. Et ce n\u2019est toujours pas un hasard si la mondialisation actuelle co\u00efncide avec le triomphe encore plus absolu du capitalisme. Si le communisme l\u2019avait emport\u00e9, il ne fait gu\u00e8re de doute que, malgr\u00e9 l\u2019id\u00e9ologie internationaliste profess\u00e9e par ses fondateurs, il n\u2019aurait pas conduit \u00e0 la mondialisation. Les soci\u00e9t\u00e9s communistes \u00e9taient extr\u00eamement autarciques et nationalistes. Peu de marchandises, de capitaux et de main-d\u2019\u0153uvre franchissaient les fronti\u00e8res. M\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du bloc sovi\u00e9tique, les \u00e9changes ne visaient qu\u2019\u00e0 \u00e9couler le surplus de marchandises ou n\u2019\u00e9taient entrepris que selon les principes mercantilistes d\u2019\u00e9changes bilat\u00e9raux. Cela tranche radicalement avec le capitalisme qui, comme le notaient Marx et Engels, a une propension intrins\u00e8que \u00e0 s\u2019\u00e9tendre.<\/p>\n\n\n\n

Si la domination du mode de production capitaliste ne souffre aucune contestation, il en est de m\u00eame de l\u2019id\u00e9ologie selon laquelle gagner de l\u2019argent est non seulement respectable, mais aussi l\u2019objectif le plus important dans la vie des gens, une motivation comprise partout dans le monde, et dans toutes les classes sociales. Il est parfois difficile de faire adh\u00e9rer une personne \u00e0 nos croyances, \u00e0 nos pr\u00e9occupations et \u00e0 nos motivations, lorsqu\u2019elle n\u2019a pas le m\u00eame quotidien, le m\u00eame genre, la m\u00eame origine ethnique, ou encore le m\u00eame h\u00e9ritage que nous. Mais cette m\u00eame personne comprendra sans difficult\u00e9 le langage de l\u2019argent et du profit. Si nous expliquons que notre but est de faire les meilleures affaires possibles, elle saura vite si la meilleure strat\u00e9gie \u00e9conomique \u00e0 adopter est la coop\u00e9ration ou la concurrence<\/a>. Pour employer des termes marxistes<\/a>, le fait que l\u2019infrastructure (la base \u00e9conomique) et la superstructure (les institutions politiques et juridiques) soient si bien assorties dans le monde actuel aide bien s\u00fbr le capitalisme \u00e0 maintenir sa domination, mais cela concourt \u00e9galement \u00e0 concilier les objectifs des gens et \u00e0 faciliter leur communication dans la mesure o\u00f9 ils savent tous ce que les autres cherchent. Nous vivons dans un monde o\u00f9 tout le monde suit les m\u00eames r\u00e8gles, parle le m\u00eame langage de la qu\u00eate de profit.<\/p>\n\n\n\n

Les soci\u00e9t\u00e9s communistes \u00e9taient extr\u00eamement autarciques et nationalistes. Peu de marchandises, de capitaux et de main-d\u2019\u0153uvre franchissaient les fronti\u00e8res.<\/p>Branko Milanovic<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Une affirmation aussi cat\u00e9gorique m\u00e9rite sans doute certaines pr\u00e9cisions. Il existe en effet quelques rares communaut\u00e9s \u00e0 travers le monde, qui \u00e9vitent de gagner de l\u2019argent, et certaines personnes le m\u00e9prisent. Mais elles n\u2019ont aucune influence sur l\u2019ordre des choses et le mouvement de l\u2019histoire. Bien s\u00fbr, affirmer que les croyances individuelles et les syst\u00e8mes de valeurs sont parfaitement en ligne avec les objectifs capitalistes ne signifie pas que toutes nos actions soient toujours et totalement motiv\u00e9es par le profit. Les gens entreprennent parfois des actions vraiment altruistes ou orient\u00e9es vers d\u2019autres objectifs. Cependant, pour la plupart d\u2019entre nous, ces actions ne jouent qu\u2019un r\u00f4le mineur dans nos vies, en termes de temps pass\u00e9 et de gains sacrifi\u00e9s. Tout comme il est mensonger de qualifier les milliardaires de \u00ab  philanthropes  \u00bb s\u2019ils acqui\u00e8rent une immense fortune gr\u00e2ce \u00e0 des pratiques peu recommandables et n\u2019en donnent qu\u2019une infime partie aux bonnes \u0153uvres, il serait trompeur de se focaliser sur une petite partie de nos actions altruistes, en ignorant le fait que peut-\u00eatre 90  % de notre temps de vie \u00e9veill\u00e9 est consacr\u00e9 \u00e0 des activit\u00e9s visant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 am\u00e9liorer notre mode de vie, essentiellement en gagnant plus d\u2019argent.<\/p>\n\n\n\n

Cette co\u00efncidence entre les objectifs individuels et syst\u00e9miques est une des plus grandes r\u00e9ussites du capitalisme. Les plus grands d\u00e9fenseurs du capitalisme expliquent cette r\u00e9ussite par le fait que ce syst\u00e8me serait \u00ab  naturel  \u00bb, qu\u2019il refl\u00e9terait parfaitement notre moi inn\u00e9 \u2013 notre d\u00e9sir d\u2019\u00e9changer, de r\u00e9aliser des gains, de lutter pour de meilleures conditions \u00e9conomiques et une vie plus agr\u00e9able. Pourtant, au-del\u00e0 de quelques fonctions primaires, je ne pense pas qu\u2019il soit juste de parler de d\u00e9sirs inn\u00e9s comme s\u2019ils existaient ind\u00e9pendamment des soci\u00e9t\u00e9s dans lesquelles nous vivons. Nombre de ces d\u00e9sirs sont le produit de la socialisation \u2013 en l\u2019occurrence, des soci\u00e9t\u00e9s capitalistes, les seules qui subsistent.<\/p>\n\n\n\n

Il serait trompeur de se focaliser sur une petite partie de nos actions altruistes, en ignorant le fait que peut-\u00eatre 90  % de notre temps de vie \u00e9veill\u00e9 est consacr\u00e9 \u00e0 des activit\u00e9s visant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 am\u00e9liorer notre mode de vie, essentiellement en gagnant plus d\u2019argent.<\/p>Branko Milanovic<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Un syst\u00e8me politique ou \u00e9conomique doit rester en accord avec les valeurs et comportements dominants dans la soci\u00e9t\u00e9. Cette id\u00e9e ancienne, avanc\u00e9e par des auteurs aussi illustres que Platon, Aristote et Montesquieu, se v\u00e9rifie sans aucun doute dans le capitalisme actuel. Le capitalisme a remarquablement r\u00e9ussi \u00e0 transmettre ses objectifs aux gens. Il les a pouss\u00e9s ou persuad\u00e9s \u00e0 adopter ses buts, et ainsi obtenu une extraordinaire concordance entre ce dont il a besoin pour se d\u00e9velopper, d\u2019une part, et les id\u00e9es, d\u00e9sirs et valeurs des gens, d\u2019autre part. Le capitalisme a \u00e9t\u00e9 beaucoup plus efficace que ses concurrents pour cr\u00e9er les conditions qui, selon le philosophe politique John Rawls, sont n\u00e9cessaires \u00e0 la stabilit\u00e9 de tout syst\u00e8me  : dans leurs actions quotidiennes, les individus manifestent et donc renforcent les valeurs sur lesquelles repose le syst\u00e8me social.<\/p>\n\n\n\n

Si le capitalisme domine le monde aujourd\u2019hui, notons toutefois qu\u2019il en existe deux types diff\u00e9rents  : le capitalisme m\u00e9ritocratique et lib\u00e9ral qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 progressivement en Occident au cours des deux derniers si\u00e8cles, et le capitalisme d\u2019\u00c9tat<\/a>, ou autoritaire, dont la Chine est le meilleur exemple, mais que l\u2019on retrouve \u00e9galement ailleurs en Asie (\u00e0 Singapour, au Vietnam, en Birmanie), en Europe et en Afrique (en Russie et dans les pays de l\u2019est de l\u2019Europe, en Asie centrale, en \u00c9thiopie, en Alg\u00e9rie ou encore au Rwanda<\/a>). Comme souvent dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9, l\u2019av\u00e8nement et le triomphe d\u2019un nouveau syst\u00e8me ou d\u2019une nouvelle religion sont tr\u00e8s vite suivis d\u2019une sorte de schisme<\/a> entre diff\u00e9rentes variantes du m\u00eame credo. Apr\u00e8s sa victoire dans le monde m\u00e9diterran\u00e9en et au Proche-Orient, le christianisme a connu de f\u00e9roces d\u00e9bats id\u00e9ologiques et des scissions (celle entre l\u2019orthodoxie et l\u2019arianisme \u00e9tant la plus notable) qui ont finalement conduit au premier grand schisme entre les \u00e9glises d\u2019Orient et d\u2019Occident. L\u2019islam a connu le m\u00eame sort. Presque imm\u00e9diatement apr\u00e8s sa conqu\u00eate \u00e9tourdissante, il s\u2019est scind\u00e9 en deux branches, l\u2019une sunnite, l\u2019autre chiite. Enfin, le communisme, rival du capitalisme au xxe<\/sup> si\u00e8cle, n\u2019est pas rest\u00e9 longtemps un bloc monolithique, se scindant entre une version sovi\u00e9tique et une autre, chinoise. \u00c0 cet \u00e9gard, la victoire mondiale du capitalisme suit le m\u00eame sch\u00e9ma  : nous sommes face \u00e0 deux mod\u00e8les de capitalisme qui diff\u00e8rent non seulement dans leurs sph\u00e8res politiques, mais aussi dans leurs sph\u00e8res \u00e9conomiques et, dans une moindre mesure, sociales. Quoi qu\u2019il advienne de la comp\u00e9tition entre le capitalisme lib\u00e9ral et le capitalisme autoritaire, il me para\u00eet peu probable que l\u2019un de ces deux mod\u00e8les finisse par diriger le monde seul.<\/p>\n\n\n\n

Nous sommes face \u00e0 deux mod\u00e8les de capitalisme qui diff\u00e8rent non seulement dans leurs sph\u00e8res politiques, mais aussi dans leurs sph\u00e8res \u00e9conomiques et, dans une moindre mesure, sociales.<\/p>Branko Milanovic<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

L\u2019\u00e9mergence de l\u2019Asie et le r\u00e9\u00e9quilibrage du monde<\/strong><\/h2>\n\n\n\n

Le succ\u00e8s \u00e9conomique du capitalisme autoritaire explique le second d\u00e9veloppement mentionn\u00e9 plus haut  : l\u2019\u00e9mergence de l\u2019Asie<\/a>. Bien s\u00fbr, celle-ci n\u2019est pas due au seul mod\u00e8le capitaliste  ; des repr\u00e9sentants du capitalisme lib\u00e9ral comme l\u2019Inde et l\u2019Indon\u00e9sie connaissent aussi une croissance rapide. Cependant, c\u2019est incontestablement la Chine qui m\u00e8ne la transformation historique de l\u2019Asie. \u00c0 la diff\u00e9rence de ce que fut l\u2019av\u00e8nement du capitalisme jusqu\u2019\u00e0 sa supr\u00e9matie mondiale, ce changement a un pr\u00e9c\u00e9dent historique, dans la mesure o\u00f9, en Eurasie, on retrouve \u00e0 peu pr\u00e8s la r\u00e9partition des activit\u00e9s \u00e9conomiques d\u2019avant la r\u00e9volution industrielle. Il existe toutefois une diff\u00e9rence notable. Les niveaux de d\u00e9veloppement \u00e9conomique de l\u2019Europe occidentale et de l\u2019Asie (la Chine) \u00e9taient proches par exemple aux Ier<\/sup> et IIe<\/sup> si\u00e8cles ou aux XIV e<\/sup> et XVe<\/sup> si\u00e8cles, mais ces deux parties du monde interagissaient alors assez peu, et leur connaissance mutuelle \u00e9tait quasi nulle. Nous en savons beaucoup plus aujourd\u2019hui sur leur niveau de d\u00e9veloppement relatif qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque. De m\u00eame, les interactions sont d\u00e9sormais intenses et permanentes. Enfin, dans les deux r\u00e9gions, les niveaux de revenus sont beaucoup plus \u00e9lev\u00e9s qu\u2019auparavant. Ces deux parties du monde (l\u2019Europe occidentale et ses ramifications nord-am\u00e9ricaines, d\u2019une part, et l\u2019Asie, d\u2019autre part), qui repr\u00e9sentent 70  % de la population mondiale et 80  % de la production, entretiennent des contacts permanents, que ce soit \u00e0 travers le commerce, l\u2019investissement, les mouvements de population, les transferts de technologie ou l\u2019\u00e9change d\u2019id\u00e9es. La comp\u00e9tition entre ces r\u00e9gions est donc moins violente qu\u2019elle aurait pu l\u2019\u00eatre car les syst\u00e8mes, bien que similaires, ne sont pas identiques. Et c\u2019est le cas, que la concurrence joue volontairement, lorsqu\u2019un des syst\u00e8mes tente de prendre le dessus sur l\u2019autre et sur le reste du monde, ou simplement par mim\u00e9tisme, lorsque l\u2019un des syst\u00e8mes se trouve plus facilement copi\u00e9 que l\u2019autre par le reste du monde.<\/p>\n\n\n\n

Ce r\u00e9\u00e9quilibrage g\u00e9ographique met fin \u00e0 la sup\u00e9riorit\u00e9 militaire, politique et \u00e9conomique de l\u2019Occident, tenue pour acquise depuis deux si\u00e8cles. Jamais dans l\u2019histoire, une partie du monde n\u2019avait manifest\u00e9 une sup\u00e9riorit\u00e9 aussi forte que celle de l\u2019Europe sur l\u2019Afrique et l\u2019Asie au XIXe<\/sup> si\u00e8cle. Les conqu\u00eates coloniales ont traduit le plus clairement cette sup\u00e9riorit\u00e9, qui se refl\u00e9tait aussi dans l\u2019\u00e9cart de revenu entre ces r\u00e9gions, et donc dans les in\u00e9galit\u00e9s mondiales de revenu entre les habitants de la plan\u00e8te (in\u00e9galit\u00e9s que nous pouvons estimer assez pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 partir de 1820), comme le montre le graphique ci-dessous. Dans ce graphique, et tout au long du livre, les in\u00e9galit\u00e9s sont mesur\u00e9es par l\u2019indice de Gini qui va de 0 (aucune in\u00e9galit\u00e9) \u00e0 1 (in\u00e9galit\u00e9s maximales). (Cet indice est souvent exprim\u00e9 sous forme de pourcentage, allant de 0 \u00e0 100, chaque point de pourcentage \u00e9tant alors appel\u00e9 point de Gini).<\/p>\n\n\n\n

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