{"id":82167,"date":"2020-09-08T13:36:44","date_gmt":"2020-09-08T11:36:44","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=82167"},"modified":"2020-11-14T12:44:25","modified_gmt":"2020-11-14T11:44:25","slug":"commission-geopolitique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/09\/08\/commission-geopolitique\/","title":{"rendered":"Quatre probl\u00e8mes g\u00e9opolitiques de la Commission g\u00e9opolitique"},"content":{"rendered":"\n
Il y a un an, pr\u00e9sentant en septembre 2019 la composition de la nouvelle Commission europ\u00e9enne dont elle assure la pr\u00e9sidence, l\u2019ancienne ministre allemande de la D\u00e9fense (2013-2019) Ursula von der Leyen a, \u00e0 plusieurs reprises, qualifi\u00e9 celle-ci de \u00ab \u202fg\u00e9opolitique \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Un credo<\/em> r\u00e9affirm\u00e9 haut et fort deux mois plus tard lors du discours qu\u2019elle a prononc\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019inauguration du Forum de Paris sur la paix au cours duquel elle a r\u00e9it\u00e9r\u00e9 son ambition de \u00ab b\u00e2tir une Commission vraiment g\u00e9opolitique \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n De prime abord, le rapprochement des expressions \u00ab Commission europ\u00e9enne \u00bb et \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb peut para\u00eetre incongru tant elles ont des r\u00e9sonnances antagoniques. Quant \u00e0 l\u2019expression \u00ab Commission g\u00e9opolitique \u00bb, elle para\u00eetra aux plus sceptiques relever du registre de l\u2019oxymore. Comment l\u2019Union europ\u00e9enne, porteuse depuis ses origines d\u2019un projet humaniste, pacifiste et universaliste, pourrait-elle se revendiquer de la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, qui charrie son cort\u00e8ge d\u2019\u00e9go\u00efsmes nationaux, de rivalit\u00e9s imp\u00e9riales voire d\u2019affrontements guerriers ?<\/p>\n\n\n\n Comment l\u2019Union europ\u00e9enne, porteuse depuis ses origines d\u2019un projet humaniste, pacifiste et universaliste, pourrait-elle se revendiquer de la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, qui charrie son cort\u00e8ge d\u2019\u00e9go\u00efsmes nationaux, de rivalit\u00e9s imp\u00e9riales voire d\u2019affrontements guerriers ?<\/p>Florian Louis<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Qu\u2019un haut responsable politique europ\u00e9en se r\u00e9clame ainsi ouvertement d\u2019une approche \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb a donc de quoi surprendre. D\u2019autant plus quand il se trouve \u00eatre de nationalit\u00e9 allemande. Rappelons en effet que la g\u00e9opolitique a connu son premier essor dans l\u2019Allemagne de l\u2019entre-deux-guerres mondiales o\u00f9, sous la conduite de l\u2019ancien g\u00e9n\u00e9ral reconverti \u00e0 la g\u00e9ographie Karl Haushofer (1869-1946), elle servit \u00e0 justifier par de pseudo-arguments d\u2019autorit\u00e9 g\u00e9ographiques l\u2019expansionnisme allemand <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et qu\u2019elle demeure de ce fait entour\u00e9e depuis lors d\u2019une aura sulfureuse qui suffit g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 dissuader les responsables politiques europ\u00e9ens en g\u00e9n\u00e9ral et allemands en particulier de s\u2019en revendiquer. Un an apr\u00e8s l\u2019annonce par la pr\u00e9sidente de la Commission de ce \u00ab tournant g\u00e9opolitique \u00bb, quel sens peut-on lui donner et peut-on en rep\u00e9rer les effets dans l\u2019action ext\u00e9rieure de l\u2019Union ?<\/p>\n\n\n\n Qu\u2019entend au juste Ursula von der Leyen lorsqu\u2019elle affirme vouloir faire de la Commission qu\u2019elle pr\u00e9side une Commission \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb ? La r\u00e9ponse est loin d\u2019\u00eatre \u00e9vidente dans la mesure o\u00f9 si le recours \u00e0 cet adjectif est de plus en plus courant dans l\u2019espace public, sa signification demeure loin de faire l\u2019unanimit\u00e9. Il existe sans doute autant de d\u00e9finitions de la g\u00e9opolitique qu\u2019il y en a de praticiens, et toutes sont loin de converger dans une unique direction <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. S\u2019agissant du cas de l\u2019actuelle pr\u00e9sidente de la Commission, qui s\u2019est jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent bien gard\u00e9e d\u2019en donner une d\u00e9finition pr\u00e9cise et d\u00e9taill\u00e9e, le recours au mot \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb semble d\u2019abord relever tr\u00e8s prosa\u00efquement d\u2019une volont\u00e9 symbolique de marquer sa diff\u00e9rence avec son pr\u00e9d\u00e9cesseur, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker. En 2014, ce dernier avait affirm\u00e9 vouloir faire de la Commission dont il exer\u00e7ait la pr\u00e9sidence une institution \u00ab plus politique \u00bb. S\u2019opposant lui-m\u00eame \u00e0 son pr\u00e9d\u00e9cesseur portugais Jos\u00e9 Manuel Barroso dont la Commission \u00e9tait apparue \u00e0 certains par trop technicienne voire \u00ab technocratique \u00bb, M. Juncker promettait alors de faire des commissaires europ\u00e9ens de v\u00e9ritables d\u00e9cideurs, concentr\u00e9s sur les grands enjeux politiques europ\u00e9ens et capables d\u2019en imposer \u00e0 une \u00ab bureaucratie \u00bb bruxelloise r\u00e9put\u00e9e omnipotente. En se r\u00e9clamant d\u2019une approche \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, Madame von der Leyen semble pour sa part vouloir signifier qu\u2019elle entend positionner sa Commission europ\u00e9enne \u00e0 une autre \u00e9chelle. Ou plus exactement que le primat du politique sur le bureaucratique \u00e0 l\u2019\u00e9chelon europ\u00e9en n\u2019a de sens et d\u2019int\u00e9r\u00eat que pour permettre \u00e0 l\u2019Union de se positionner comme un acteur \u00e0 part enti\u00e8re sur la sc\u00e8ne globale. Vouloir une Commission \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, ce serait donc afficher l\u2019ambition de donner \u00e0 l\u2019Union les moyens de parler d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal aux mastodontes am\u00e9ricain, russe ou chinois. \u00c0 ce titre, il serait sans doute plus exact de qualifier cette orientation nouvelle de \u00ab politique de puissance \u00bb plut\u00f4t que de \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb. C\u2019est en effet \u00e0 quelque chose comme une \u00ab cratopolitique \u00bb, pour user d\u2019un n\u00e9ologisme moins lourdement connot\u00e9 que son \u00e9quivalent allemand qui fleure bon le Reich wilhelmien de Machtpolitik<\/em>, qu\u2019aspire aujourd\u2019hui la Commission. Pas tant une politique inscrite dans et inspir\u00e9e de sa g\u00e9ographie, le sens premier du mot \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, qu\u2019une politique constatant l\u2019existence dans l\u2019ar\u00e8ne internationale d\u2019int\u00e9r\u00eats contradictoires et assumant de d\u00e9fendre ceux de l\u2019Europe, s\u2019il le faut au d\u00e9triment de ceux d\u2019autres p\u00f4les de puissance dont le statut de rival est reconnu et accept\u00e9 comme tel. Pour reprendre la m\u00e9taphore forg\u00e9e par l\u2019ancien ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res allemand Sigmar Gabriel et reprise r\u00e9cemment \u00e0 son compte par le nouveau Secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais aux Affaires europ\u00e9ennes Cl\u00e9ment Beaune, il s\u2019agit pour l\u2019Europe de cesser de \u00ab se comporter en herbivore dans un monde peupl\u00e9 de carnivores \u00bb <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Une ambition explicitement assum\u00e9e par Emmanuel Macron, pour qui \u00ab l\u2019Europe dispara\u00eetra si elle ne se pense pas comme puissance \u00bb d\u2019envergure mondiale dans un contexte o\u00f9 l\u2019affirmation d\u2019un duopole sino-\u00e9tats-unien la menacerait de marginalisation avec pour cons\u00e9quence \u00e0 terme \u00ab le risque (\u2026) que g\u00e9opolitiquement nous disparaissions, ou en tout cas que nous ne soyons plus les ma\u00eetres de notre destin \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n En se r\u00e9clamant d\u2019une approche \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, Madame von der Leyen semble pour sa part vouloir signifier qu\u2019elle entend positionner sa Commission europ\u00e9enne \u00e0 une autre \u00e9chelle. Ou plus exactement que le primat du politique sur le bureaucratique \u00e0 l\u2019\u00e9chelon europ\u00e9en n\u2019a de sens et d\u2019int\u00e9r\u00eat que pour permettre \u00e0 l\u2019Union de se positionner comme un acteur \u00e0 part enti\u00e8re sur la sc\u00e8ne globale.<\/p>Florian Louis<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour le dire simplement, le \u00ab tournant g\u00e9opolitique \u00bb voulu par M. Macron et impuls\u00e9 par Madame von der Leyen semble donc avoir pour vocation de donner \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne un poids politique \u00e0 la hauteur de son poids \u00e9conomique. De ne plus la cantonner \u00e0 une qu\u00eate de croissance<\/em> \u00e9conomique en interne, mais aussi d\u2019assumer, en externe, une ambition de puissance<\/em> politique<\/a>. Une aspiration nouvelle sur la nature et l\u2019origine de laquelle il convient toutefois de ne pas se m\u00e9prendre. Cette volont\u00e9 de puissance europ\u00e9enne est en effet plus subie<\/a> que voulue. Et demeure plac\u00e9e dans la d\u00e9pendance de sa plus traditionnelle qu\u00eate de croissance. C\u2019est en effet d\u2019abord et avant tout le contexte de guerre commerciale impos\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019Union, notamment par les \u00c9tats-Unis, qui est \u00e0 l\u2019origine de la conversion de la Commission \u00e0 ce qu\u2019Ursula von der Leyen a choisi d\u2019appeler la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb. C\u2019est parce que l\u2019ar\u00e8ne commerciale internationale ressemble de moins en moins \u00e0 un fleuve tranquille et de plus en plus \u00e0 un champ de bataille que la Commission se r\u00e9sout \u00e0 travailler sa musculature pour \u00eatre en mesure le moment venu de bomber le torse face \u00e0 des partenaires internationaux de moins en moins coop\u00e9ratifs et qui s\u2019affirment d\u00e9sormais ouvertement comme d\u2019impitoyables rivaux. C\u2019est parce que la pr\u00e9servation des capacit\u00e9s de croissance \u00e9conomique semble aujourd\u2019hui \u00eatre conditionn\u00e9e \u00e0 la consolidation des moyens de puissance politique que la Commission europ\u00e9enne se d\u00e9cide \u00e0 renforcer les seconds. Si conversion europ\u00e9enne \u00e0 la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb il y a, c\u2019est donc par d\u00e9faut voire par d\u00e9pit : faute d\u2019avoir su ou pu fa\u00e7onner le monde \u00e0 son image, coop\u00e9rative et ir\u00e9nique, l\u2019Union en arrive \u00e0 se convaincre que c\u2019est \u00e0 elle de s\u2019adapter \u00e0 la rugueuse r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un monde fait de rapports de forces et bras de fer. Paradoxalement, l\u2019\u00e9conocentrisme de l\u2019Union europ\u00e9enne qui fut longtemps d\u00e9nonc\u00e9 par les partisans d\u2019une \u00ab Europe puissance \u00bb comme un frein au d\u00e9veloppement de cette derni\u00e8re en ce que la qu\u00eate de croissance \u00e9tait autot\u00e9lique, est ainsi en passe de devenir son moteur. <\/p>\n\n\n\n Alors que la Commission avait longtemps cantonn\u00e9 ses ambitions et son action \u00e0 l\u2019\u00e9chelle intra-europ\u00e9enne dans l\u2019unique intention d\u2019alimenter la croissance par la construction d\u2019un march\u00e9 unique, elle se trouve aujourd\u2019hui contrainte, pour atteindre le m\u00eame objectif, de se positionner et d\u2019agir en externe \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale pour d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats menac\u00e9s du fragile \u00e9difice \u00e9conomique qu\u2019elle a fa\u00e7onn\u00e9. La qu\u00eate de croissance \u00e9conomique demeure donc premi\u00e8re, mais les moyens pour atteindre cette fin ont chang\u00e9 : alors que la puissance \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb \u00e9tait hier vue comme contraire \u00e0 l\u2019objectif de croissance en tant qu\u2019elle freinait les progr\u00e8s du libre-\u00e9change, elle est d\u00e9sormais per\u00e7ue comme un mal n\u00e9cessaire pour d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques du bloc europ\u00e9en. Plus que g\u00e9opolitique, la nouvelle Commission appara\u00eet donc d\u2019abord \u00ab g\u00e9o-\u00e9conomique \u00bb au sens luttwakien d\u2019un \u00ab m\u00e9lange de la logique du conflit avec les m\u00e9thodes du commerce \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019\u00e9conomie demeure une fin mais peut aussi \u00eatre un moyen, un instrument de puissance, dans la mesure o\u00f9 elle constitue le principal atout de l\u2019Union dans son positionnement international. Il est \u00e0 ce titre symptomatique de relever que dans les quelques pr\u00e9cisions apport\u00e9es par Ursula von der Leyen au sujet de la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb europ\u00e9enne dont elle se revendique, les puissances avec lesquelles il s\u2019agit de rivaliser, \u00e0 savoir la Chine et les \u00c9tats-Unis, sont bien plus des rivales \u00e9conomiques que des ennemis (g\u00e9o)politiques. Dans son entreprise de \u00ab g\u00e9opolitisation \u00bb de l\u2019Union, on s\u2019attendrait plut\u00f4t \u00e0 entendre Mme von der Leyen parler du djihadisme ou de la Russie. Autant de sujets sur lesquels elle est pourtant jusqu\u2019alors demeur\u00e9e plus discr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n Si conversion europ\u00e9enne \u00e0 la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb il y a, c\u2019est donc par d\u00e9faut voire par d\u00e9pit : faute d\u2019avoir su ou pu fa\u00e7onner le monde \u00e0 son image, coop\u00e9rative et ir\u00e9nique, l\u2019Union en arrive \u00e0 se convaincre que c\u2019est \u00e0 elle de s\u2019adapter \u00e0 la rugueuse r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un monde fait de rapports de forces et bras de fer.<\/p>Florian Louis<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n C\u2019est que l\u2019\u00e9laboration d\u2019une v\u00e9ritable g\u00e9opolitique europ\u00e9enne au sens d\u2019une politique de puissance non uniquement ax\u00e9e sur la d\u00e9fense d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques demeure entrav\u00e9e par les d\u00e9saccords entre \u00c9tats Europ\u00e9ens. Il ne saurait en effet y avoir de \u00ab g\u00e9opolitique europ\u00e9enne \u00bb tant que demeure de la \u00ab g\u00e9opolitique entre Europ\u00e9ens \u00bb, autrement dit des d\u00e9saccords fondamentaux voire des rivalit\u00e9s entre les \u00c9tats membres. En tant qu\u2019elle comporte une part fondamentale de politique<\/em>, toute \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb se doit en effet d\u2019\u00eatre au clair sur sa situation, autrement dit d\u2019\u00eatre en mesure de distinguer qui sont ses amis, ses rivaux, ses adversaires et ses ennemis. Une distinction sur laquelle Emmanuel Macron a beaucoup insist\u00e9 ces derniers temps, mais surtout dans le cadre otanien, attribuant la crise de l\u2019alliance \u00e0 la perte de l\u2019ennemi sovi\u00e9tique qui fut sa raison d\u2019\u00eatre. Mais le constat peut pour une large part \u00eatre \u00e9tendu \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne d\u00e8s lors qu\u2019elle ambitionne de se positionner en tant qu\u2019acteur \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb : cela suppose en effet qu\u2019elle soit en mesure d\u2019identifier clairement ses int\u00e9r\u00eats et par l\u00e0 m\u00eame les acteurs internationaux qui, les mena\u00e7ant, doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des ennemis et trait\u00e9s comme tels. Or l\u2019unanimit\u00e9 est loin de r\u00e9gner entre partenaires europ\u00e9ens sur le sujet d\u00e8s lors qu\u2019on s\u2019\u00e9loigne de la seule d\u00e9fense de leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n Paradoxalement, la \u00ab g\u00e9opolitique europ\u00e9enne \u00bb appel\u00e9e de ses v\u0153ux par Mme von der Leyen est aujourd\u2019hui surtout brid\u00e9e par\u2026 la g\u00e9ographie. Celle-ci explique en effet pour une large part les divergences d\u2019appr\u00e9ciation et de hi\u00e9rarchisation des menaces entre Europ\u00e9ens, les \u00c9tats de l\u2019Est de l\u2019Union \u00e9tant naturellement avant tout pr\u00e9occup\u00e9s par la menace russe, quand ceux du Sud ont tendance \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter davantage du chaos m\u00e9diterran\u00e9o-sah\u00e9lien. Dans ce contexte, on comprend ais\u00e9ment que Mme von der Leyen se concentre sur ce qui a toujours fait l\u2019unanimit\u00e9 entre Europ\u00e9ens, \u00e0 savoir la d\u00e9fense de leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques, dont les contours font beaucoup plus consensus entre \u00c9tats membres que les enjeux \u00e0 proprement parler \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb. M. Macron pour sa part semble avoir une plus grande ambition consistant \u00e0 saisir comme une opportunit\u00e9 la \u00ab mort c\u00e9r\u00e9brale \u00bb de l\u2019OTAN qu\u2019il a diagnostiqu\u00e9e pour pousser au d\u00e9veloppement d\u2019une Union \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb c\u2019est-\u00e0-dire dot\u00e9e des moyens d\u2019assurer par elle-m\u00eame la d\u00e9fense de ses int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques mais aussi s\u00e9curitaires.<\/p>\n\n\n\n Emmanuel Macron pour sa part semble avoir une plus grande ambition consistant \u00e0 saisir comme une opportunit\u00e9 la \u00ab mort c\u00e9r\u00e9brale \u00bb de l\u2019OTAN qu\u2019il a diagnostiqu\u00e9e pour pousser au d\u00e9veloppement d\u2019une Union \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb c\u2019est-\u00e0-dire dot\u00e9e des moyens d\u2019assurer par elle-m\u00eame la d\u00e9fense de ses int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques mais aussi s\u00e9curitaires.<\/p>Florian Louis<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La vocation avant tout \u00e9conomique de la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb d\u00e9fendue par Mme von der Leyen ne r\u00e9sulte pas que de la difficult\u00e9 bien r\u00e9elle des Europ\u00e9ens \u00e0 d\u00e9signer en commun leurs ennemis politiques. Il tient aussi au caract\u00e8re ambivalent de cette \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb dont elle se r\u00e9clame et sur la nature exacte de laquelle elle ne semble pas tout \u00e0 fait au clair. La pr\u00e9sidente de la Commission europ\u00e9enne, plus prudente que le pr\u00e9sident fran\u00e7ais, semble de fait \u00eatre au milieu d\u2019un gu\u00e9 qu\u2019elle h\u00e9site \u00e0 franchir. En affirmant son ambition \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, elle prend acte du caract\u00e8re de plus en plus instable et tendu du contexte international dans lequel l\u2019Europe \u00e9volue. En cons\u00e9quence, elle \u00e9tablit la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019Europe d\u2019assumer une politique de puissance afin de conserver son rang et de d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats dans un contexte de plus en plus concurrentiel. Mais elle refuse toute logique d\u2019affrontement et estime que la finalit\u00e9 de l\u2019empowerment <\/em>europ\u00e9en qu\u2019elle appelle de ses v\u0153ux n\u2019est pas tant de d\u00e9fendre les seuls int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens que d\u2019\u00eatre la \u00ab gardienne du multilat\u00e9ralisme \u00bb <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La conception de la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb qui semble \u00eatre celle de Madame von der Leyen est donc pour le moins originale. G\u00e9n\u00e9ralement, le mot est en effet employ\u00e9 pour d\u00e9signer une situation de rapport de forces voire d\u2019affrontement entre des acteurs concurrents en lutte pour imposer leur domination sur un territoire donn\u00e9. La qu\u00eate de puissance qui caract\u00e9rise la logique g\u00e9opolitique est ainsi mise au service d\u2019une volont\u00e9 de contr\u00f4le voire de conqu\u00eate territoriale. Or il n\u2019en est rien dans la bouche de la pr\u00e9sidente de la Commission qui est all\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 se revendiquer de la \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, terme \u00e0 la connotation fortement belliqueuse, dans le cadre d\u2019un \u00ab forum pour la paix \u00bb. La puissance dont elle ambitionne de doter l\u2019Union n\u2019a donc pas pour finalit\u00e9 une quelconque entreprise imp\u00e9riale, fusse-t-elle informelle. Tout en affirmant la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019Union de d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats quitte \u00e0 froisser ceux des autres, elle se refuse \u00e0 renoncer \u00e0 une forme de consensus international qui fait l\u2019ADN de l\u2019UE. On peut d\u00e8s lors se demander dans quelle mesure sa politique m\u00e9rite d\u2019\u00eatre qualifi\u00e9e de \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb. Peut-\u00eatre, \u00e0 tout prendre, serait-il plus appropri\u00e9 de la qualifier de \u00ab g\u00e9opacifique \u00bb pour reprendre le n\u00e9ologisme forg\u00e9 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par le g\u00e9ographe britannique Griffith Taylor (1880-1963). Refusant de renier l\u2019approche g\u00e9opolitique malgr\u00e9 l\u2019usage qui en avait \u00e9t\u00e9 fait pour justifier l\u2019imp\u00e9rialisme nazi, il proposait alors d\u2019\u00e9chafauder une nouvelle \u00ab g\u00e9opolitique humanis\u00e9e \u00bb mise au service de la paix plut\u00f4t que de l\u2019imp\u00e9rialisme <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Reste \u00e0 savoir si cette tentative de compromis entre puissance et bienveillance aujourd\u2019hui r\u00e9activ\u00e9 par Ursula von der Leyen rel\u00e8ve d\u2019une dangereuse ind\u00e9cision ou s\u2019il est effectivement possible pour l\u2019Union europ\u00e9enne de d\u00e9fendre plus vigoureusement ses int\u00e9r\u00eats sans pour autant renier ses principes.<\/p>\n\n\n\n Les r\u00e9centes dissonances<\/a> qui ont affect\u00e9 le couple franco-allemand face aux pressions turques en M\u00e9diterran\u00e9e orientale montrent toute la difficult\u00e9 de l\u2019exercice d\u00e8s lors qu\u2019il s\u2019agit de passer de la th\u00e9orie \u00e0 la pratique. Alors que la France a adopt\u00e9 une posture martiale en affichant son soutien militaire \u00e0 l\u2019alli\u00e9 grec, l\u2019Allemagne s\u2019est content\u00e9e de lancer un appel au calme sans m\u00eame prendre partie sur le fond pour l\u2019un ou l\u2019autre des protagonistes de la crise. Loin d\u2019illustrer la volont\u00e9 europ\u00e9enne de s\u2019imposer comme un acteur respect\u00e9 par sa capacit\u00e9 \u00e0 concilier puissance et bienveillance, l\u2019\u00e9pisode semble au contraire illustrer de profondes divergences entre une France assumant la premi\u00e8re et une Allemagne plus \u00e0 l\u2019aise pour manier la seconde. Les divergences d\u2019int\u00e9r\u00eats entre les deux principaux piliers de l\u2019Union semblent ainsi faire obstacle \u00e0 la d\u00e9finition d\u2019un int\u00e9r\u00eat commun prioritaire qui leur permettrait de parler d\u2019une seule voix sur la sc\u00e8ne internationale. Une lecture optimiste de la s\u00e9quence peut toutefois y d\u00e9celer une forme de partage des r\u00f4les entre un good cop<\/em> allemand et un bad cop<\/em> fran\u00e7ais qui agiraient par diff\u00e9rents moyens en vue d\u2019une m\u00eame fin. <\/p>\n\n\n\n Reste que l\u2019image renvoy\u00e9e n\u2019est pas des plus harmonieuses et qu\u2019elle n\u2019aide pas \u00e0 donner au reste du monde l\u2019image d\u2019une Europe puissance : loin d\u2019appara\u00eetre comme une puissance \u00ab g\u00e9opolitique \u00bb, l\u2019Union europ\u00e9enne appara\u00eet ici une fois de plus comme une sph\u00e8re r\u00e9gionale dont les dissensions g\u00e9opolitiques internes<\/a> compliquent l\u2019affirmation g\u00e9opolitique externe \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00ab G\u00e9opolitique \u00bb n\u2019est plus un gros mot \u00e0 Bruxelles. 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G\u00e9opolitique ou g\u00e9o-\u00e9conomie ?<\/h2>\n\n\n\n
La puissance, pour quoi faire ?<\/h2>\n\n\n\n
Le r\u00eave d\u2019une g\u00e9opolitique non belliqueuse <\/h2>\n\n\n\n
L\u2019\u00e9preuve du feu<\/h2>\n\n\n\n