{"id":79459,"date":"2020-07-21T19:24:16","date_gmt":"2020-07-21T17:24:16","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=79459"},"modified":"2023-09-13T10:22:26","modified_gmt":"2023-09-13T08:22:26","slug":"apres-le-conseil-10-points-sur-la-politisation-de-lunion-et-sa-geopolitique-interne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/07\/21\/apres-le-conseil-10-points-sur-la-politisation-de-lunion-et-sa-geopolitique-interne\/","title":{"rendered":"Apr\u00e8s ce Conseil. 10 points sur la politisation de l’Union et sa g\u00e9opolitique interne"},"content":{"rendered":"\n
Si l\u2019Union europ\u00e9enne s\u2019est choisie l\u2019Ode \u00e0 la joie pour hymne ou les \u00e9toiles d\u2019or sur fond bleu pour drapeau<\/a>, c\u2019est avant tout par r\u00e9f\u00e9rence aux valeurs universalistes v\u00e9hicul\u00e9es par la 9e Symphonie de Beethoven et la vague symbolique<\/a> rassembleuse du chiffre douze. Ces choix r\u00e9sultent de la difficile interaction entre le champ des forces tendant \u00e0 l’unit\u00e9 et \u00e0 l’uniformit\u00e9 europ\u00e9enne, avec celui des forces cr\u00e9atrices de division et de diversit\u00e9 entre les \u00c9tats membres. Ces tensions rendent difficile l\u2019\u00e9laboration d\u2019un r\u00e9cit commun capable de donner une place dans l\u2019histoire \u00e0 l\u2019ensemble europ\u00e9en<\/a>, et lui substituent souvent l’illusion d\u2019un r\u00e9cit universel.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 travers l\u2019Union, ses \u00c9tats membres ont pourtant mis sur pied une forme politique proprement originale plut\u00f4t qu’universelle. Cette originalit\u00e9 tient \u00e0 l\u2019organisation d\u2019une vie politique commune au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9tat-nation<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire en dehors du cadre dans lequel la d\u00e9mocratie a \u00e9t\u00e9 originellement con\u00e7ue<\/a> et voulue au tournant de la modernit\u00e9. Si les modalit\u00e9s institutionnelles de cette originalit\u00e9 peinent parfois \u00e0 faire \u00e9merger l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une europ\u00e9anit\u00e9 commune au quotidien, les \u00e9v\u00e9nements et les crises, \u00ab les ruptures inattendues dans le cours de choses<\/a> \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, nous en rappellent les manifestations concr\u00e8tes. Elles forcent l’\u00e9mergence de la conscience croissante d\u2019un int\u00e9r\u00eat commun qui ne se limite pas \u00e0 la somme des int\u00e9r\u00eats particuliers de chaque \u00c9tat. <\/p>\n\n\n\n Cette conscience n\u2019a rien d\u2019\u00e9vident ni de lin\u00e9aire. Elle peut ainsi difficilement \u00eatre concr\u00e9tis\u00e9e par le vocable habituel relatif \u00e0 l\u2019int\u00e9gration ou \u00e0 la construction europ\u00e9enne<\/a>, ni s\u2019ins\u00e9rer ais\u00e9ment dans la dichotomie supranationale ou intergouvernementale. Cette dualit\u00e9 suppos\u00e9ment caract\u00e9ristique de l\u2019action de l\u2019Union est notamment de moins en moins \u00e9vidente, les p\u00e9rim\u00e8tres se chevauchant au gr\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements et du d\u00e9veloppement croissant des comp\u00e9tences de l\u2019Union.<\/p>\n\n\n\n Dans cet article, nous analyserons en dix points les grandes dynamiques qui ont caract\u00e9ris\u00e9 l’\u00e9mergence d\u2019un dialogue europ\u00e9en nouveau, improvis\u00e9 \u00e0 l\u2019aune de la crise du Covid-19, autour notamment du moment cl\u00e9 du Conseil qui vient seulement de s’achever<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Face aux bouleversements du monde, les premiers r\u00e9flexes sont rarement europ\u00e9ens. Chacun garde en m\u00e9moire l\u2019humiliation grecque pendant la crise de la zone euro<\/a> et les barbel\u00e9s du sud de la Hongrie lors de la crise migratoire<\/a>. La crise du Covid-19 n\u2019a pas fait exception \u00e0 cette r\u00e8gle. Les \u00c9tats membres ont ainsi cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre leurs int\u00e9r\u00eats respectifs imm\u00e9diats avant tout et selon une grammaire largement nationale. Dans une sorte de retour du L\u00e9viathan<\/a>, les premi\u00e8res semaines de la crise ont donn\u00e9 le sentiment d\u2019une v\u00e9ritable cacophonie communautaire qui a fait surgir un r\u00e9flexe de retranchement irr\u00e9sistible. <\/p>\n\n\n\n Sous la pression des \u00e9v\u00e9nements qui faisaient passer l\u2019Europe de spectateur passif \u00e0 \u00e9picentre de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, les pays europ\u00e9ens ont entrepris des actions unilat\u00e9rales et souvent contradictoires<\/a>. Fermeture de fronti\u00e8res arbitraires, strat\u00e9gies de d\u00e9pistage h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, confinements d\u00e9synchronis\u00e9s, interdictions d\u2019exportation de mat\u00e9riel de protection, la coordination europ\u00e9enne a c\u00e9d\u00e9 sous le poids de la panique, confirmant le principe qui veut que l\u2019Union se fasse inlassablement prendre au d\u00e9pourvu par tout choc impr\u00e9vu. Les premiers \u00e9l\u00e9ments d\u2019action commune relevant de la solidarit\u00e9 se sont manifest\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle r\u00e9gionale, autour des zones parmi les plus touch\u00e9es du territoire europ\u00e9en, en mesure de dernier recours avant l\u2019effondrement des capacit\u00e9s de prises en charge hospitali\u00e8res<\/a>. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 mesure que l\u2019impact des \u00e9v\u00e9nements europ\u00e9ens sur les politiques nationales s’accro\u00eet, un espace politique proprement europ\u00e9en se forge en internalisant les d\u00e9bats dans un cadre de r\u00e9f\u00e9rence qui d\u00e9passe celui de la politique nationale ou de la seule diplomatie bilat\u00e9rale.<\/p>S\u00e9bastien Lumet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Une fois pass\u00e9 le temps de la stup\u00e9faction, aid\u00e9s par l\u2019intervention aussi consid\u00e9rable qu\u2019indispensable de la BCE<\/a>, les \u00c9tats membres sont entr\u00e9s en sc\u00e8ne. Face aux menaces pesant sur l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de l\u2019Union et \u00e0 l\u2019ampleur de la r\u00e9ponse commune \u00e0 donner, le tumulte de la sc\u00e8ne europ\u00e9enne a repris presque exactement autour des lignes de division enfouies depuis la crise de la zone euro<\/a>. Centrifuge, parfois exasp\u00e9rante, cette dramatisation est pourtant le propre du politique, en cela qu\u2019elle permet \u00e0 la confrontation l\u00e9gitime et \u00e0 l\u2019opposition pol\u00e9mique de s\u2019exprimer dans un espace conflictuel situ\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me d\u00e9cisionnel europ\u00e9en plut\u00f4t que de l\u2019y cantonner au dehors. Si \u00ab l’Union, plus agit\u00e9e et plus bruyante, th\u00e9\u00e2tre de plus de drames et de plus de luttes \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span> permet d’accro\u00eetre la lisibilit\u00e9 de la vie politique europ\u00e9enne, n’est-ce pas l\u00e0 un remarquable pas en avant politique pour l\u2019Europe ? Souvenons-nous des dynamiques qui pr\u00e9sidaient aux discussions lors de la crise de la zone euro et du poids \u00e9crasant du discours dominant de l\u2019orthodoxie budg\u00e9taire<\/a> d\u00e9fendue par les tenants de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9<\/a>. Cette \u00e9poque ne semble-t-elle pas r\u00e9volue ? <\/p>\n\n\n\n La question de cette crise n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 de savoir si l\u2019Union devait ou pouvait apporter une r\u00e9ponse, mais plut\u00f4t quelles devaient en \u00eatre les modalit\u00e9s. Ce constat, si sommaire soit-il pour le moment, doit nous interpeller sur le changement de paradigme que les crises europ\u00e9ennes engendrent progressivement. \u00c0 mesure que l\u2019impact des \u00e9v\u00e9nements europ\u00e9ens sur les politiques nationales s’accro\u00eet, un espace politique proprement europ\u00e9en se forge en internalisant les d\u00e9bats dans un cadre de r\u00e9f\u00e9rence qui d\u00e9passe celui de la politique nationale ou de la seule diplomatie bilat\u00e9rale. Cette \u00ab politisation de l\u2019espace europ\u00e9en \u00bb est parfois d\u2019une violence extr\u00eame, cette crise l\u2019a encore d\u00e9montr\u00e9, mais elle est une \u00e9tape importante pour la maturit\u00e9 du syst\u00e8me europ\u00e9en. Elle permet aux dissensions de ne pas se transformer en d\u00e9sunions. Si cela \u00e9tait plus ais\u00e9 \u00e0 six, neuf ou m\u00eame douze membres, cette capacit\u00e9 \u00e0 vingt-sept rel\u00e8ve du tour de force.<\/p>\n\n\n\n Comme l’ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les crises pr\u00e9c\u00e9dentes, le Covid-19 confirme un paradoxe : si la plupart des initiatives institutionnelles men\u00e9es pour int\u00e9resser l\u2019opinion publique \u00e0 l\u2019Europe se sont heurt\u00e9es \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, voire au rejet d\u2019une Europe qui serait d\u00e9connect\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 des citoyens, les peuples prennent conscience de leur europ\u00e9anit\u00e9 \u00e0 mesure que les \u00e9v\u00e9nements exacerbent les tensions nationales (c’est notamment vrai du c\u00f4t\u00e9 des souverainistes<\/a>) <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 la nationalisation habituelle de la politique europ\u00e9enne, la crise substitue une v\u00e9ritable europ\u00e9anisation de la politique nationale qui fait progressivement \u00e9merger une opinion publique, sinon continentale, tout le moins transnationale.<\/p>\n\n\n\n Les peuples prennent conscience de leur europ\u00e9anit\u00e9 \u00e0 mesure que les \u00e9v\u00e9nements exacerbent les tensions nationales<\/p>S\u00e9bastien Lumet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n S\u2019il serait grossier de pr\u00e9tendre que la politique n\u00e9e des conflits entre dirigeants europ\u00e9ens fa\u00e7onne \u00e0 elle seule une d\u00e9mocratie<\/a> ou une r\u00e9publique europ\u00e9enne<\/a>, <\/em>l\u2019improvisation commune des responsables de l’\u00e9chelon d\u00e9mocratique national le plus \u00e9lev\u00e9 ne participe pas moins \u00e0 la construction de r\u00e9cits europ\u00e9ens dont l\u2019\u00e9mergence est rendue possible par les \u00e9v\u00e9nements et les actions qui les pr\u00e9c\u00e8dent. La chaise vide du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, le \u00ab I want my money back<\/em> \u00bb de Margaret Thatcher, comme la poign\u00e9e de main entre Mitterrand et Kohl devant l\u2019ossuaire de Douaumont, sont autant de r\u00e9cits, positifs et n\u00e9gatifs, qui participent \u00e0 l’av\u00e8nement progressif d’une communaut\u00e9 politique europ\u00e9enne. Une communaut\u00e9 politique est une communaut\u00e9 de r\u00e9cits selon Hannah Arendt, et cette nouvelle s\u00e9quence l\u2019a confirm\u00e9 <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La comparaison avec la vie politique nationale est, \u00e0 ce titre, particuli\u00e8rement significative. Elle devrait nous conduire \u00e0 nous demander si l\u2019Union n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 pas plus \u2018normale\u2019 qu\u2019elle n\u2019y para\u00eet, dans la mesure o\u00f9 les querelles, si elles ne sont pas vou\u00e9es \u00e0 perdre en intensit\u00e9, tendent \u00e0 se fondre dans un cadre de r\u00e9f\u00e9rence commun, comme autant de tensions qui traversent, finalement, tout syst\u00e8me politique. <\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui, les passes d\u2019armes entre Mark Rutte et Giuseppe Conte, les interpellations directes dans les m\u00e9dias d\u2019autres pays<\/a>, les tribunes paraissant simultan\u00e9ment aux quatre coins du continent sont autant de signaux qui disent : l\u2019Europe regarde. Les responsables europ\u00e9ens en sont de plus en plus conscients. Devant la logique comptable qui pr\u00e9side \u00e0 leur manque de solidarit\u00e9<\/a>, les autoproclam\u00e9s \u00ab frugaux \u00bb doivent d\u00e9sormais s\u2019attendre \u00e0 \u00eatre mis face \u00e0 la contradiction de leurs blocages compte tenu des b\u00e9n\u00e9fices qu\u2019ils retirent du march\u00e9 unique. Les questions europ\u00e9ennes ne sont d\u00e8s lors plus uniquement l\u2019instrument d\u2019enjeux nationaux envisag\u00e9s par les dirigeants uniquement vis-\u00e0-vis de leur propres opinions publiques nationales, mais des questions politiques existentielles, dont ils doivent d\u00e9sormais rendre compte devant une opinion exponentiellement transverse. L\u2019Allemagne semble avoir compris ce changement de paradigme lors de cette crise. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019europ\u00e9anisation des opinions publiques nationales reste largement \u00e0 analyser. Il a n\u00e9anmoins ind\u00e9niablement renforc\u00e9 l’exp\u00e9rience de dynamiques propres \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une sc\u00e8ne politique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle continentale. <\/p>\n\n\n\n On aurait ainsi tort de r\u00e9sumer la vie politique europ\u00e9enne \u00e0 ce qui se passerait uniquement au sein du Parlement ou de la Commission ou encore simplement aux interactions entre ces deux derni\u00e8res institutions.<\/p>S\u00e9bastien Lumet<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Dans cette crise, tabous et lignes rouges ont \u00e9t\u00e9 transgress\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 faire \u00e9merger, non sans mal, un nouvel \u00e9quilibre. Analyser cette s\u00e9quence permet de comprendre dans quelle mesure la g\u00e9opolitique de l\u2019Union<\/a> est en perp\u00e9tuelle \u00e9volution. <\/p>\n\n\n\n Ouverte par la Lettre des neuf<\/a> adress\u00e9e le 25 mars \u00e0 Charles Michel par les \u00c9tats membres favorables au d\u00e9ploiement d\u2019un instrument de dette commun, la s\u00e9quence du fonds de relance n’a cess\u00e9 d’offrir de rebondissements autour de lignes g\u00e9opolitiques en constante \u00e9volution. Des premi\u00e8res confrontations, on retiendra toutefois la cristallisation des d\u00e9bats sur une ligne de division Nord\/Sud, illustr\u00e9e au plus fort de la crise sanitaire par l\u2019explosion de col\u00e8re du Premier ministre portugais Ant\u00f3nio Costa suite aux d\u00e9clarations maladroites du ministre des Finances des Pays-Bas <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le spectre des confrontations h\u00e9rit\u00e9es de la crise de la zone euro planait alors au-dessus d\u2019une Europe dont l\u2019\u00e9tendue des divisions semblait prendre le pas sur la conviction de l\u2019unit\u00e9<\/a>.<\/p>\n\n\n\nFace \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu : repli, conflictualit\u00e9, maturit\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
G\u00e9opolitique interne d’un espace politique europ\u00e9en<\/h2>\n\n\n\n
La g\u00e9opolitique du fonds de relance : des positionnements strat\u00e9giques en constante \u00e9volution pour aboutir \u00e0 une avanc\u00e9e historique<\/h3>\n\n\n\n