{"id":79297,"date":"2020-07-19T13:15:45","date_gmt":"2020-07-19T11:15:45","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=79297"},"modified":"2020-11-08T12:18:48","modified_gmt":"2020-11-08T11:18:48","slug":"le-retour-du-leviathan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/07\/19\/le-retour-du-leviathan\/","title":{"rendered":"Le retour du L\u00e9viathan. Peur, contagion, politique"},"content":{"rendered":"\n
\u00ab De toutes les catastrophes subies par l\u2019humanit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, les grandes \u00e9pid\u00e9mies ont laiss\u00e9 un souvenir d\u2019une singuli\u00e8re vivacit\u00e9<\/em>. \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Cette affirmation ouvre un paragraphe court, mais dense, de Masse et Puissance<\/em>, dans lequel Elias Canetti commente quelques passages m\u00e9morables de Thucydide qui d\u00e9crivent le d\u00e9sordre (anomia<\/em> en grec) caus\u00e9 par l’\u00e9pid\u00e9mie qui frappa Ath\u00e8nes pendant la guerre du P\u00e9loponn\u00e8se (430 av. J.-C.). Les historiens de la m\u00e9decine discutent depuis des d\u00e9cennies de l’agent pathog\u00e8ne, probablement originaire d’Afrique, ayant entra\u00een\u00e9 la mort d’un tiers des habitants de la cit\u00e9 attique. Dans les rangs des victimes de la peste, on comptait aussi la politique de P\u00e9ricl\u00e8s, car c’est \u00e0 ses erreurs que les Ath\u00e9niens attribuaient le fl\u00e9au qui les avait frapp\u00e9s. Peu apr\u00e8s avoir perdu le pouvoir, P\u00e9ricl\u00e8s lui-m\u00eame tomba malade et mourut quelque temps plus tard. Il est peu douteux que l’\u00e9pid\u00e9mie ait \u00e9t\u00e9 l’un des facteurs qui ont contribu\u00e9 au destin politique d’Ath\u00e8nes <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Quelle que soit la cause de l’\u00e9pid\u00e9mie d\u00e9crite par Thucydide, ce sont les effets cumul\u00e9s qu’elle a g\u00e9n\u00e9r\u00e9s qui ont attir\u00e9 l’attention de Canetti : \u00ab au d\u00e9but, seuls quelques uns sont touch\u00e9s, puis les cas se multiplient ; partout on voit des morts, et les morts sont plus nombreux que les vivants \u00bb. L’\u00e9crivain observe que, contrairement \u00e0 un tremblement de terre, \u00e9v\u00e9nement g\u00e9ologique dont l’impact est imm\u00e9diatement apparent, une \u00e9pid\u00e9mie se d\u00e9veloppe, jour apr\u00e8s jour sous les yeux des \u00eatres humains qui en sont t\u00e9moins et qui assistent, malgr\u00e9 eux, au \u00ab progr\u00e8s massif de la mort \u00bb. Bient\u00f4t, poursuit Canetti, on sent que le danger concerne tout le monde, et que les contamin\u00e9s se confondent en une masse indistincte, unis par un m\u00eame destin. L’absence de traitement efficace de la maladie laisse peu d’espoir de survie, et le rythme auquel les d\u00e9c\u00e8s se succ\u00e8dent conduit, en quelques semaines, \u00e0 l’accumulation des morts<\/a>, qui deviennent de plus en plus difficile \u00e0 enterrer dans le respect de la tradition. L’attention que porte Thucydide \u00e0 la question des enterrements n’est pas fortuite. Les r\u00e8gles r\u00e9gissant le dernier s\u00e9jour d’un parent ont une importance centrale dans la culture grecque \u2013\u202fen t\u00e9moignent les po\u00e8mes hom\u00e9riques et les trag\u00e9dies. Le fait de ne pas les respecter est le signe que la maladie ne touche pas seulement les corps, causant souvent la mort, mais qu’elle a aussi un effet sur la communaut\u00e9. S’a\u00e9rer est le fondement m\u00eame de la vie en commun.<\/p>\n\n\n\n la maladie fonctionne comme un acide qui corrode le lien social avec une rapidit\u00e9 extraordinaire, dissolvant la communaut\u00e9 : la contagion, qui est si importante dans l’\u00e9pid\u00e9mie, pousse les hommes \u00e0 s’isoler les uns des autres.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Or une dimension de la maladie fonctionne comme un acide qui corrode le lien social avec une rapidit\u00e9 extraordinaire, dissolvant la communaut\u00e9 : la contagion, qui est si importante dans l’\u00e9pid\u00e9mie, pousse les hommes \u00e0 s’isoler les uns des autres. La meilleure fa\u00e7on de se d\u00e9fendre est de ne s\u2019approcher de personne, car n’importe qui pourrait d\u00e9j\u00e0 porter la contagion avec lui. Certaines personnes fuient la ville et se dispersent vers leurs propri\u00e9t\u00e9s \u00e0 la campagne. D’autres s’enferment dans leur maison et ne laissent entrer personne. Tout le monde esquive tout le monde. Les tenir \u00e0 distance est le dernier espoir. La perspective de vivre, la vie elle-m\u00eame, s’exprime, pour ainsi dire, dans l’espace qui s\u00e9pare les malades. Les personnes atteintes forment progressivement une masse morte, les personnes en bonne sant\u00e9 restent \u00e0 l’\u00e9cart de tout le monde, m\u00eame de leurs proches, parents, maris ou femmes, et enfants. Il est remarquable de constater \u00e0 quel point l’espoir de survivre isole chaque homme : devant chacun se dresse la masse de toutes les victimes <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Canetti est un \u00e9crivain particulier. La plupart de ses \u0153uvres n’appartiennent pas au genre litt\u00e9raire du roman : ce sont des essais, des recueils d’aphorismes, des volumes autobiographiques. Bien qu’il ne soit pas un philosophe au sens acad\u00e9mique du terme, il est sans aucun doute un penseur, et Masse et Puissance<\/em> est le t\u00e9moignage le plus significatif et le plus articul\u00e9 de sa r\u00e9flexion sur l’un des th\u00e8mes qui lui tiennent \u00e0 c\u0153ur : la nature de la soci\u00e9t\u00e9 et la relation qu’elle entretient avec la vie int\u00e9rieure des \u00eatres humains. La peur de la contagion est un exemple, parmi d’autres, de la fa\u00e7on dont les \u00e9tats d’esprit changent notre attitude envers notre voisin. Conduites qui, dans certaines circonstances, lient et dans d’autres, s\u00e9parent.<\/p>\n\n\n\n Dans le choix de s’attarder sur les \u00e9pid\u00e9mies, et sur la peur de la contagion, on peut sentir l’\u00e9cho de ce que Canetti, au d\u00e9but du livre, caract\u00e9rise comme la peur premi\u00e8re : le toucher de quelque chose d\u2019inconnu, dont la r\u00e9pugnance pour le contact physique est la trace dans la vie civile. L’\u00e9tude \u00e0 laquelle Canetti a consacr\u00e9 toute sa vie \u2013\u202fpresque comme un entomologiste des passions\u202f\u2013 est pertinente pour comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, alors que nous nous demandons comment sortir de l’urgence provoqu\u00e9e par le Covid-19. Les pages sur les \u00e9pid\u00e9mies se trouvent en fait dans un chapitre du livre consacr\u00e9 \u00e0 la figure du \u00ab survivant \u00bb. Le paragraphe que nous examinons se ferme sur le th\u00e8me suivant : parmi les nombreuses personnes qui sont infect\u00e9es, il y en a qui, sans qu’on ne sache pourquoi, parviennent \u00e0 survivre. Ces personnes, comme l’observe Canetti, finissent par se sentir invuln\u00e9rables, ce qui les rend capables de sympathiser avec les malades et les mourants. Il y a, chez ceux qui survivent, l’espoir d’un avenir meilleur apr\u00e8s l’\u00e9pid\u00e9mie.<\/p>\n\n\n\n Dans le choix de s’attarder sur les \u00e9pid\u00e9mies, et sur la peur de la contagion, on peut sentir l’\u00e9cho de ce que Canetti, au d\u00e9but du livre, caract\u00e9rise comme la peur premi\u00e8re : le toucher de quelque chose d\u2019inconnu, dont la r\u00e9pugnance pour le contact physique est la trace dans la vie civile.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avant de prendre cong\u00e9 de Canetti \u2013\u202fsans tout \u00e0 fait nous \u00e9loigner de sa pens\u00e9e\u202f\u2013 une question demeure : pourquoi Thucydide ? Les pages de l’historien sur l’\u00e9pid\u00e9mie qui touche l’Ath\u00e8nes de P\u00e9ricl\u00e8s sont une r\u00e9f\u00e9rence classique dans notre culture de la tentative de la raison humaine de faire face \u00e0 la contagion et \u00e0 la maladie. Contrairement \u00e0 son contemporain Sophocle, Thucydide ne consid\u00e8re pas l’\u00e9pid\u00e9mie comme un \u00e9v\u00e9nement qui \u00e9voque le surnaturel\u202f\u2013 les fautes d’\u0152dipe contaminant la ville de Th\u00e8bes et n\u00e9cessitant une punition collective<\/a>\u202f\u2013 mais comme un fait qui peut s’expliquer par un l’\u00e9tude empirique de l’\u00eatre humain et de son environnement. Avec un langage qui reprend la terminologie hippocratique, il en \u00e9tudie les causes et les effets en essayant de les situer dans le contexte de la ville, comprise comme un lieu et comme une communaut\u00e9 politique, en pr\u00e9sentant les m\u00eames croyances religieuses des Ath\u00e9niens comme faisant partie de l’ensemble des facteurs qui op\u00e8rent dans la d\u00e9termination de certaines cons\u00e9quences <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Thucydide n’est donc pas le seul point de d\u00e9part car son texte est l’un des plus anciens, et certainement, parmi ceux de son \u00e9poque, des plus int\u00e9ressants, sur les \u00e9pid\u00e9mies. Canetti traite avec l’historien grec car avec lui s’inaugure une tradition s\u00e9culaire de r\u00e9flexion sur la maladie et la politique, qui reste un guide pr\u00e9cieux.<\/p>\n\n\n\n Pour l’historien de la m\u00e9decine Roy Porter, avec la mont\u00e9e des grandes civilisations urbaines vers 3\u202f000 avant J.-C., nous entrons dans l’\u00e8re des \u00e9pid\u00e9mies. La concentration massive d’humains et d’animaux dans un espace confin\u00e9, les mauvaises conditions d’hygi\u00e8ne et les r\u00e9serves d’eau facilement contamin\u00e9es cr\u00e9ent un environnement id\u00e9al pour la propagation des agents pathog\u00e8nes. Dans ce contexte, le ph\u00e9nom\u00e8ne des zoonoses est \u00e9galement susceptible d’appara\u00eetre : le passage d’une maladie des animaux \u00e0 l’homme est une condition pr\u00e9alable \u00e0 la poursuite de la propagation par contagion directe d’homme \u00e0 homme.<\/p>\n\n\n\n Les villes sont les lieux o\u00f9 se tiennent les march\u00e9s qui, pendant une grande partie de l’histoire, sont de v\u00e9ritables lieux, fr\u00e9quent\u00e9s par des personnes en chair et os, v\u00e9hicules potentiels d’infection. Le commerce est synonyme de voyage : avec les marchands et les marchandises, les maladies se d\u00e9placent aussi. Enfin, surtout depuis l’\u00e9poque moderne, les explorations et les conqu\u00eates viennent brouiller les cartes de la contagion et de l’immunit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n La rencontre entre l’Europe et les Am\u00e9riques est, entre autres, aussi l’occasion d’un \u00e9change d’agents pathog\u00e8nes entre deux masses de personnes qui n’avaient eu aucun contact auparavant. Lorsqu’un nouveau virus rencontre un corps compl\u00e8tement d\u00e9pourvu de d\u00e9fenses immunitaires, l’issue peut s’av\u00e9rer fatale. Au fil du temps, il arrive qu’une partie de la population acquiert une immunit\u00e9 \u2013\u202f\u00e9galement due \u00e0 des mutations g\u00e9n\u00e9tiques\u202f\u2013, ce qui att\u00e9nue les effets sociaux des infections en les rendant moins d\u00e9vastatrices <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il existe de nombreux points de contact entre l’histoire de Thucydide et les nombreux r\u00e9cits que nous avons de l’\u00e9pid\u00e9mie d\u00e9vastatrice de ce qui \u00e9tait alors appel\u00e9 la \u00ab mort noire \u00bb.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avant les vaccins<\/a>, ce processus prend du temps, il n’a pas toujours lieu, et en tout cas pas pour toutes les populations. Cela fait de l’\u00e9pid\u00e9mie un \u00e9v\u00e9nement r\u00e9current dans l’histoire de l’humanit\u00e9 jusqu’\u00e0 nos jours.<\/p>\n\n\n\n Plus de seize cents ans se sont \u00e9coul\u00e9s entre l’\u00e9pid\u00e9mie d’Ath\u00e8nes en 430 avant J.-C. et l’arriv\u00e9e de la peste en Europe en 1347. Une p\u00e9riode qui nous semble tr\u00e8s longue, mais qui est \u00e9tay\u00e9e par d’autres \u00e9v\u00e9nements du m\u00eame genre, comme la \u00ab peste Antonine \u00bb qui a eu lieu entre les ann\u00e9es 165 et 180 de notre \u00e8re, et celle de Justinien, qui a extermin\u00e9 un quart de la population de la M\u00e9diterran\u00e9e orientale. Pourtant, il existe de nombreux points de contact entre l’histoire de Thucydide et les nombreux r\u00e9cits que nous avons de l’\u00e9pid\u00e9mie d\u00e9vastatrice de ce qui \u00e9tait alors appel\u00e9 la \u00ab mort noire \u00bb, en raison de la couleur des taches sombres et des ecchymoses d’origine h\u00e9morragique qui apparaissaient sur la peau des malades. Quelques aspects remarquables de ce fl\u00e9au sont rappel\u00e9s dans la magistrale synth\u00e8se offerte par Barbara W. Tuchman dans son livre sur le XIV\u00e8me si\u00e8cle <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On sait que la cause directe de la contagion en Europe a probablement \u00e9t\u00e9 le d\u00e9barquement \u00e0 Messine d’un navire g\u00e9nois en provenance du port de Caffa, sur la mer Noire, qui transportait des malades \u00e0 son bord.<\/p>\n\n\n\n Sur la cause indirecte, les id\u00e9es sont moins claires. On sait aujourd’hui qu’au XIVe<\/sup><\/strong> si\u00e8cle il existait deux formes de peste diff\u00e9rentes, caract\u00e9ris\u00e9es par des modes de propagation diff\u00e9rents. L’\u00e9pid\u00e9mie s’est propag\u00e9e en Asie et au Moyen-Orient, pour finalement atterrir sur les rives sud de la M\u00e9diterran\u00e9e. Il est probable que le bacille \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en circulation depuis des mois lorsqu’il a atteint la c\u00f4te sicilienne. Dans les r\u00e9gions les moins dens\u00e9ment peupl\u00e9es du continent europ\u00e9en, les effets mortels de la peste ont \u00e9t\u00e9 ressentis pendant une p\u00e9riode allant de quatre \u00e0 six mois, puis se sont estomp\u00e9s. Dans les villes, cependant, la maladie semblait \u00eatre dans son environnement naturel. Une am\u00e9lioration durant les mois d’hiver a \u00e9t\u00e9 suivie d’une deuxi\u00e8me vague avec le retour du printemps. La mortalit\u00e9 \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e : \u00e0 Paris, la moiti\u00e9 des habitants mouraient, \u00e0 Venise les deux tiers.<\/p>\n\n\n\n Pour une culture chr\u00e9tienne comme celle de l’Europe du XIVe<\/sup><\/strong> si\u00e8cle, le fl\u00e9au posait un probl\u00e8me th\u00e9ologique, qui tourmentera longtemps les croyants : comment est-il possible qu’un Dieu bienveillant et omnipotent laisse mourir de fa\u00e7on atroce tant d’\u00eatres humains, dont beaucoup sont tr\u00e8s jeunes, et donc non souill\u00e9s par le p\u00e9ch\u00e9 ?<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les cons\u00e9quences d’une catastrophe de cette ampleur ne pourraient pas s’arr\u00eater au seul nombre de morts. Boccace d\u00e9crit la m\u00eame dynamique de dissolution des liens sociaux \u2013\u202fl’anomia<\/em>\u202f\u2013 dont parle Thucydide, qui a fait l’objet d’un examen attentif de Canetti : chacun part de son c\u00f4t\u00e9, les familles se s\u00e9parent, m\u00eame les parents abandonnent leurs enfants. Dans ce cas \u00e9galement, la mortalit\u00e9 \u00e9lev\u00e9e met en crise les pratiques sociales qui accompagnent et suivent la mort. Les enterrements deviennent souvent sommaires, les cadavres sont parfois abandonn\u00e9s et finissent par \u00eatre d\u00e9vor\u00e9s par les b\u00eates. L’\u00c9glise catholique est contrainte d’accepter des exceptions aux rites, par exemple en ce qui concerne les personnes autoris\u00e9es \u00e0 accomplir les derniers sacrements. Les clercs ne sont pas toujours \u00e0 la hauteur des attentes des fid\u00e8les en qu\u00eate de confort. Comme l’\u00e9crit Tuchman, l’impression, \u00e0 la lecture des r\u00e9cits de ses contemporains, est que la peste n’\u00e9tait pas \u00ab le genre de calamit\u00e9 qui inspirait l’entraide \u00bb. Il faut cependant noter qu’un grand nombre de d\u00e9c\u00e8s surviennent dans les rangs des m\u00e9decins, dont certains ont manifestement fait de leur mieux pour soigner les malades, m\u00eame s’ils ne disposaient pas de m\u00e9thodes de traitement efficaces et d’explications fiables sur les causes et les effets du mal. Les ann\u00e9es autour de 1347 sont \u00e9galement accompagn\u00e9es de troubles sociaux dans diff\u00e9rentes parties de l’Europe. Quelques mois apr\u00e8s la propagation de la contagion sur le continent, un tremblement de terre d\u00e9vastateur a fait des d\u00e9g\u00e2ts consid\u00e9rables dans de nombreuses villes italiennes, renfor\u00e7ant la conviction d’une partie de la population que la succession des malheurs \u00e9tait due \u00e0 une intervention surnaturelle : Dieu, le diable, ou une conjonction astrale adverse.<\/p>\n\n\n\n Pour une culture chr\u00e9tienne comme celle de l’Europe du XIVe<\/sup><\/strong> si\u00e8cle, le fl\u00e9au posait un probl\u00e8me th\u00e9ologique, qui tourmentera longtemps les croyants : comment est-il possible qu’un Dieu bienveillant et omnipotent laisse mourir de fa\u00e7on atroce tant d’\u00eatres humains, dont beaucoup sont tr\u00e8s jeunes, et donc non souill\u00e9s par le p\u00e9ch\u00e9 ? Pour tenter de donner une r\u00e9ponse convaincante \u00e0 cette question capitale, certains des plus brillants esprits du continent vont explorer en d\u00e9tail toutes les notions qui faisaient partie du bagage philosophique du christianisme. Sans toutefois parvenir \u00e0 une solution convaincante. La derni\u00e8re grande tentative, la th\u00e9odic\u00e9e de Leibniz, a disparu du devant de la sc\u00e8ne de la culture europ\u00e9enne, engloutie sous les rires des lecteurs du Candide<\/em> de Voltaire dans la seconde moiti\u00e9 du XVIIIe<\/sup><\/strong> si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Le discours sur les pand\u00e9mies a eu tendance \u00e0 se s\u00e9culariser.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Depuis lors, le discours public sur les pand\u00e9mies \u2013\u202fet autres catastrophes : la satire de Voltaire avait \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e par les r\u00e9cits effroyables du tremblement de terre de Lisbonne\u202f\u2013 a eu tendance \u00e0 se s\u00e9culariser. Thucydide a le dessus sur Sophocle. Du Dieu chr\u00e9tien, face \u00e0 la mort des innocents, il n’y a plus de nouvelles certaines : il s’est cach\u00e9, ou est impuissant, ou poursuit des buts qu’il n’explique pas clairement \u2013\u202fmais qu’en est-il alors de la r\u00e9v\u00e9lation ?\u202f\u2013 ou que les \u00eatres humains ne sont pas en mesure de comprendre.<\/p>\n\n\n\n Pas \u00e0 pas, mais de plus en plus vite, les cultures europ\u00e9ennes entrent dans l’\u00e8re de la s\u00e9cularisation <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Revenons une derni\u00e8re fois sur l’\u00e9pid\u00e9mie de 1347. Le sentiment d’avoir \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par un fl\u00e9au injuste alimente la col\u00e8re des populations d\u00e9cim\u00e9es par la peste. Barbara W. Tuchman nous parle d’une autre cons\u00e9quence \u00ab anomique \u00bb de la peste : la recherche d’un bouc \u00e9missaire sur lequel d\u00e9charger sa frustration. Les irr\u00e9guliers, les \u00e9trangers, les inconnus deviennent les victimes d\u00e9sign\u00e9es. Un terrible tribut de sang est pay\u00e9 par les Juifs, extermin\u00e9s par milliers dans diff\u00e9rentes villes europ\u00e9ennes.<\/p>\n\n\n\n Ce qui est frappant, c’est l’extraordinaire similitude entre des r\u00e9cits d’\u00e9pid\u00e9mies remontant \u00e0 si loin dans le temps : la propagation d’une maladie infectieuse caract\u00e9ris\u00e9e par une mortalit\u00e9 \u00e9lev\u00e9e a un impact non seulement sur le nombre d’habitants, mais aussi sur la vie civile. D\u00e8s 1585, lorsque Bordeaux est frapp\u00e9e par une \u00e9pid\u00e9mie de peste, Montaigne la d\u00e9crit en des termes qui \u00e9voquent ceux de Thucydide : l’ins\u00e9curit\u00e9 des biens, l’effondrement de la confiance des gens, l’incertitude du diagnostic, l’abandon des activit\u00e9s \u00e9conomiques, la d\u00e9mission de ceux qui perdent tout espoir en l’avenir <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Les cons\u00e9quences des \u00e9pid\u00e9mies ne s’arr\u00eatent pas n\u00e9cessairement \u00e0 l’anomie de la ville. La mont\u00e9e et la chute des pouvoirs peuvent \u00e9galement \u00eatre influenc\u00e9es par des \u00e9v\u00e9nements catastrophiques : \u00e9pid\u00e9mies, famine, \u00e9ruptions volcaniques, tremblements de terre, contre lesquels l’humanit\u00e9 est largement sans d\u00e9fense pendant une grande partie de son histoire. Cependant, les \u00e9pid\u00e9mies diff\u00e8rent des autres \u00e9v\u00e9nements \u00ab naturels \u00bb car, comme le souligne Porter, leur histoire est tr\u00e8s \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 celle de l’environnement urbain, des lieux d’\u00e9change et des voies de communication. D\u2019une certaine mani\u00e8re, tout se passe comme si l’\u00e9pid\u00e9mie \u00e9tait la plus artificielle des catastrophes naturelles. Parmi les variables qui influencent son origine et son d\u00e9veloppement, nombreuses sont celles qui sont essentiellement fa\u00e7onn\u00e9es par l’action humaine <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Parmi les facteurs d\u2019aggravation de la propagation de la contagion, on compte aussi souvent des choix politiques, comme celui de P\u00e9ricl\u00e8s de concentrer les habitants de la campagne dans la ville \u00e0 cause de la guerre. S’il n’y avait pas de limites \u00e0 l’espace, les exemples pourraient continuer. Cela s\u2019explique aussi parce que, avec l’intensification du trafic mondial, les possibilit\u00e9s de propagation de maladies contagieuses se multiplient, devenant un \u00e9v\u00e9nement r\u00e9current dans l’histoire europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n Tout se passe comme si l’\u00e9pid\u00e9mie \u00e9tait la plus artificielle des catastrophes naturelles. Parmi les variables qui influencent son origine et son d\u00e9veloppement, nombreuses sont celles qui sont essentiellement fa\u00e7onn\u00e9es par l’action humaine.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Face \u00e0 cette pr\u00e9sence constante d’\u00e9pid\u00e9mies, on comprend pourquoi Fernand Braudel consid\u00e8re les individus comme l’un des deux facteurs (l’autre est pr\u00e9cis\u00e9ment la famine) qui contribuent \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer le bilan d\u00e9mographique d’un \u00ab Ancien R\u00e9gime biologique de longue dur\u00e9e \u00bb <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La situation de l’humanit\u00e9 au XIVe<\/sup><\/strong> si\u00e8cle, lorsque la peste noire a frapp\u00e9 l’Europe, \u00e9tait conditionn\u00e9e par les \u00ab limites infranchissables \u00bb du d\u00e9veloppement mat\u00e9riel. L’augmentation de la pression d\u00e9mographique a provoqu\u00e9 une d\u00e9t\u00e9rioration du niveau de vie : les sous-aliment\u00e9s, les mis\u00e9rables, les d\u00e9racin\u00e9s se sont multipli\u00e9s. Les \u00e9pid\u00e9mies et la famine, deux ph\u00e9nom\u00e8nes qui se succ\u00e8dent ou se superposent souvent, r\u00e9tablissent l’\u00e9quilibre entre les bouches \u00e0 nourrir et les approvisionnements difficiles, entre la main-d’\u0153uvre et les possibilit\u00e9s d’emploi. Il s’agit d’\u00e9tablissements brutaux, que Braudel consid\u00e8re comme le trait dominant de l’Ancien R\u00e9gime biologique.<\/p>\n\n\n\n Lentement, cependant, quelque chose change. Au cours de cette m\u00eame p\u00e9riode o\u00f9, \u00e0 partir de la pluralit\u00e9 des pouvoirs et des diff\u00e9rentes juridictions, la souverainet\u00e9 unitaire de ce qui deviendra l’\u00c9tat moderne commence \u00e0 \u00e9merger, la soci\u00e9t\u00e9 apprend \u00e9galement \u00e0 se d\u00e9fendre contre les menaces que certains \u00e9v\u00e9nements catastrophiques r\u00e9currents repr\u00e9sentent pour l’ordre social. Afin d’att\u00e9nuer les effets de la famine, des r\u00e9serves de biens essentiels sont accumul\u00e9es dans les centres urbains : les monti frummentari<\/em> sont institu\u00e9s et des entrep\u00f4ts sont pr\u00e9par\u00e9s. Mais ce type d\u2019exp\u00e9dients n’att\u00e9nue pas les effets de la p\u00e9nurie de nourriture dans les zones rurales, ce qui provoque des migrations massives vers les villes, o\u00f9 une foule de gens d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s (un exemple de ces masses qui obs\u00e8dent Canetti) esp\u00e8re trouver plus facile que de vivre.<\/p>\n\n\n\n L\u00e0 aussi, la soci\u00e9t\u00e9 se d\u00e9fend, car ces foules de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s sont consid\u00e9r\u00e9es comme un danger potentiel d’anomie et donc une menace pour le bien-\u00eatre des citoyens : pr\u00eats \u00e0 tout pour survivre, les d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s sont bien pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 accepter les appels s\u00e9ditieux de pr\u00eacheurs et de d\u00e9magogues irr\u00e9guliers.<\/p>\n\n\n\n D’autre part, c’est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l’int\u00e9rieur des murs de la ville que les effets de l’\u00e9pid\u00e9mie ne sont pas exactement les m\u00eames pour tout le monde. S’il est vrai que les riches et les pauvres sont vuln\u00e9rables \u00e0 l’infection, cela ne signifie pas pour autant qu’ils ont les m\u00eames chances de survivre. La fuite \u00e0 la campagne dont parle Canetti est un th\u00e8me r\u00e9current dans les rapports sur les \u00e9pid\u00e9mies, de Boccace \u00e0 Montaigne. Un autre ph\u00e9nom\u00e8ne, moins connu, est celui des \u00ab essayeuses \u00bb, mentionn\u00e9es par Braudel. Ces femmes de \u00ab condition mis\u00e9rable \u00bb, sont pay\u00e9es pour r\u00e9sider pendant une courte p\u00e9riode dans les maisons des riches \u00ab v\u00e9rifiant \u00bb si elles sont encore contamin\u00e9es. Si les effets de l’\u00e9pid\u00e9mie sont redistributifs, ce n’est certainement pas un principe d’\u00e9quit\u00e9 qui doit les guider. La concurrence entre les survivants peut \u00eatre encore plus impitoyable \u00e0 certains \u00e9gards, et les rapports de force p\u00e8sent lourdement.<\/p>\n\n\n\n Au cours de cette m\u00eame p\u00e9riode o\u00f9, \u00e0 partir de la pluralit\u00e9 des pouvoirs et des diff\u00e9rentes juridictions, la souverainet\u00e9 unitaire de ce qui deviendra l’\u00c9tat moderne commence \u00e0 \u00e9merger, la soci\u00e9t\u00e9 apprend \u00e9galement \u00e0 se d\u00e9fendre contre les menaces que certains \u00e9v\u00e9nements catastrophiques r\u00e9currents repr\u00e9sentent pour l’ordre social.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les strat\u00e9gies de d\u00e9fense collective de la bourgeoisie deviennent \u00ab f\u00e9roces \u00bb (c\u2019est l\u2019adjectif de Braudel). Il s’agit de placer les pauvres dans une position o\u00f9 ils ne pourront pas causer de mal : \u00e0 Paris, les malades et les handicap\u00e9s ont toujours \u00e9t\u00e9 en route pour les h\u00f4pitaux, les hommes de bien sont employ\u00e9s au dur et ennuyeux travail de nettoyage des foss\u00e9s de la ville, encha\u00een\u00e9s deux par deux. En Angleterre, depuis la fin du r\u00e8gne d’\u00c9lisabeth, les lois contre les pauvres sont entr\u00e9es en vigueur. Peu \u00e0 peu, dans tout l’Occident, se multiplient les maisons des pauvres et des ind\u00e9sirables, o\u00f9 les intern\u00e9s sont condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s : les Workhouses<\/em>, les Zuchtha\u00fcser<\/em>, ou encore les Maisons de force, sorte de prison regroup\u00e9e sous l’administration du grand h\u00f4pital de Paris, fond\u00e9 en 1565 <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Pour d\u00e9crire cette tendance, qui a atteint son apog\u00e9e au XVIIIe<\/sup><\/strong> si\u00e8cle, Braudel utilise une expression entre guillemets : \u00ab le grand renfermement \u00bb. Il ne fait pas mention de r\u00e9f\u00e9rence explicite, mais l’expression avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e par Michel Foucault, son coll\u00e8gue du Coll\u00e8ge de France. Dans le cours sur \u00ab les anormaux \u00bb (organis\u00e9 au cours de l’ann\u00e9e universitaire 1974-1975), on trouve une reconstitution du \u00ab grand enfermement \u00bb qui est d’un int\u00e9r\u00eat consid\u00e9rable pour l’\u00e9tude de la r\u00e9action moderne aux \u00e9pid\u00e9mies <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Foucault part de l’exclusion des l\u00e9preux, tr\u00e8s r\u00e9pandue au Moyen \u00c2ge, qui faisait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l’interdiction des impurs, une pratique dont il existe des preuves dans plusieurs cultures anciennes. L’exclusion \u00ab a d’abord entra\u00een\u00e9 une division stricte, une distanciation, une r\u00e8gle de non-contact entre un groupe d’individus et un autre \u00bb. Les personnes infect\u00e9es par la l\u00e8pre sont \u00ab rejet\u00e9es dans un monde ext\u00e9rieur, confus, au-del\u00e0 des murs de la ville, au-del\u00e0 des limites de la communaut\u00e9. On a, par cons\u00e9quent, la constitution de deux masses \u00e9trang\u00e8res l’une \u00e0 l’autre. Et ce qui a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 l’a \u00e9t\u00e9, \u00e0 proprement parler, dans les t\u00e9n\u00e8bres ext\u00e9rieures. \u00bb<\/p>\n\n\n\n L’expression symbolique de cette exclusion est le fait qu’elle s’accompagne d’une \u00ab sorte de c\u00e9r\u00e9monie fun\u00e9raire \u00bb qui ouvre \u00e9galement la succession aux biens du l\u00e9preux, comme s\u2019il \u00e9tait donn\u00e9 pour mort. Foucault observe que dans ces pratiques, le pouvoir est principalement utilis\u00e9 de mani\u00e8re n\u00e9gative. La forme est celle de la prohibition : l’interdiction de rester dans la ville ou d’y revenir \u00e0 l’avenir. Avec la peste, en revanche, un autre type de pratique est mis en \u0153uvre, ce qui correspond \u00e9galement \u00e0 une autre fa\u00e7on d’utiliser le pouvoir :<\/p>\n\n\n\n Bien entendu, on circonscrivait \u2013\u202fet l\u00e0 on enfermait bien\u202f\u2013 un certain territoire : celui d\u2019une ville, \u00e9ventuellement celui d\u2019une ville et de ses faubourgs, et ce territoire \u00e9tait constitu\u00e9 comme un territoire ferm\u00e9. (…) La ville en \u00e9tat de peste (…) \u00e9tait partag\u00e9e en districts, les districts \u00e9taient partag\u00e9s en quartiers, puis dans ces quartiers on isolait les rues, et il y avait dans chaque rue des surveillants, dans chaque quartier des inspecteurs, dans chaque district des responsables de district et dans la ville elle-m\u00eame soit un gouverneur nomm\u00e9 \u00e0 cet effet, soit encore les \u00e9chevins qui avaient re\u00e7u, au moment de la peste, un suppl\u00e9ment de pouvoir. Analyse, donc, du territoire dans ses \u00e9l\u00e9ments les plus fins ; organisation, \u00e0 travers ce territoire ainsi analys\u00e9, d\u2019un pouvoir continu, et continu dans deux sens. D\u2019une part, \u00e0 cause de cette pyramide, dont je vous parlais tout \u00e0 l\u2019heure. Depuis les sentinelles qui veillaient devant les portes des maisons, \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 des rues, jusqu\u2019aux responsables des quartiers, responsables des districts et responsables de la ville, vous aviez l\u00e0 une sorte de grande pyramide de pouvoir dans laquelle aucune interruption ne devait avoir place. C\u2019\u00e9tait un pouvoir qui \u00e9tait \u00e9galement continu dans son exercice, et pas simplement dans sa pyramide hi\u00e9rarchique, puisque la surveillance devait \u00eatre exerc\u00e9e sans interruption aucune. Les sentinelles devaient \u00eatre toujours pr\u00e9sentes \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 des rues, les inspecteurs des quartiers et des districts devaient, deux fois par jour, faire leur inspection, de telle mani\u00e8re que rien de ce qui se passait dans la ville ne pouvait \u00e9chapper \u00e0 leur regard. Et tout ce qui \u00e9tait ainsi observ\u00e9 devait \u00eatre enregistr\u00e9, de fa\u00e7on permanente, par cette esp\u00e8ce d\u2019examen visuel et, \u00e9galement, par la retranscription de toutes les informations sur des grands registres.<\/em><\/p>\n\n\n\n Comme on peut le voir, dans ce mod\u00e8le diff\u00e9rent, il y a une utilisation beaucoup plus sophistiqu\u00e9e du pouvoir, qui passe par l’articulation de diff\u00e9rents niveaux institutionnels qui culminent en un centre qui les dirige et les supervise \u00e0 son tour. Le but n’est plus, si l’on veut aller vite, de rejeter, mais d’affiner la capacit\u00e9 des responsables de la d\u00e9fense de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 \u00ab atteindre le petit grain de l’individualit\u00e9 \u00bb. On est au-del\u00e0 de la s\u00e9paration sur laquelle Canetti a insist\u00e9 dans ses observations sur Thucydide, et on vise \u00e0 soumettre \u00ab un champ de r\u00e9gularit\u00e9 \u00e0 l’examen, dans lequel chaque individu sera constamment \u00e9valu\u00e9 afin de savoir s’il se conforme \u00e0 la r\u00e8gle, \u00e0 la norme de sant\u00e9 \u00e9tablie. \u00bb Foucault conclut :<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9action \u00e0 la l\u00e8pre est une r\u00e9action n\u00e9gative ; c\u2019est une r\u00e9action de rejet, d\u2019exclusion, <\/em>etc. La r\u00e9action \u00e0 la peste est une r\u00e9action positive ; c\u2019est une r\u00e9action d\u2019inclusion, d\u2019observation, de formation de savoir, de multiplication des effets de pouvoir \u00e0 partir du cumul de l\u2019observation et du savoir. On est pass\u00e9 d\u2019une technologie du pouvoir qui chasse, qui exclut, qui bannit, qui marginalise, qui r\u00e9prime, \u00e0 un pouvoir qui est enfin un pouvoir positif, un pouvoir qui fabrique, un pouvoir qui observe, un pouvoir qui sait et un pouvoir qui se multiplie \u00e0 partir de ses propres effets.<\/em><\/p>\n\n\n\n Nous avons d\u00e9j\u00e0 rappel\u00e9 que l’horizon temporel dans lequel ces strat\u00e9gies de r\u00e9action au danger interne constitu\u00e9 par les \u00e9pid\u00e9mies prennent forme est le m\u00eame que celui qui voit la naissance de l’\u00c9tat moderne. Ce sont deux ph\u00e9nom\u00e8nes qui, avant Foucault, \u00e9taient rarement consid\u00e9r\u00e9s comme faisant partie du m\u00eame processus. Des le\u00e7ons du cours sur les \u00ab anormaux \u00bb se d\u00e9gage au contraire l’\u00e9bauche de la g\u00e9n\u00e9alogie d’un assez large \u00e9ventail de pratiques et d’institutions qui travaillent \u00e0 un ensemble d’objectifs communs. Pouvoir faire face au fl\u00e9au implique en effet la mise en place d’un appareil plus large que celui que nous associons habituellement aux pr\u00e9rogatives souveraines. Pr\u00e9venir l’apparition de l’anomalie apr\u00e8s le d\u00e9clenchement d’une \u00e9pid\u00e9mie n\u00e9cessite des interventions de diff\u00e9rentes natures dans la vie des individus : allant de la force, \u00e0 l’\u00e9ducation, \u00e0 la gu\u00e9rison.<\/p>\n\n\n\n R\u00e9trospectivement, l’\u00e9tablissement de la souverainet\u00e9 au sens moderne du terme n’est que la partie la plus visible d’un processus large et complexe de r\u00e9ponse \u00e0 des d\u00e9fis structurels de diverses natures, qui a n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 la fois la concentration du pouvoir et son application modul\u00e9e \u00e0 un grand nombre d’\u00eatres humains. Le lien entre ces deux aspects, celui de la souverainet\u00e9 unitaire et celui du pouvoir \u00e9tendu, est peu connu, mais tr\u00e8s suggestif, comme en t\u00e9moigne un texte de Carlo Ginzburg<\/a> qui signale la pr\u00e9sence, parmi les figures humaines repr\u00e9sent\u00e9es dans le c\u00e9l\u00e8bre frontispice de la premi\u00e8re \u00e9dition du L\u00e9viathan<\/em> de Thomas Hobbes (1651), de deux personnages portant l’inimitable masque \u00e0 \u00ab bec d’oiseau \u00bb que les m\u00e9decins utilisaient pour se prot\u00e9ger de la contagion lors des \u00e9pid\u00e9mies de peste.<\/p>\n\n\n\n Cach\u00e9 sous les yeux de g\u00e9n\u00e9rations de lecteurs se trouve donc un indice qui montre que Hobbes \u00e9tait bien conscient du danger que repr\u00e9sentent les \u00e9pid\u00e9mies en tant que d\u00e9clencheurs d’anomia<\/em>.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cach\u00e9 sous les yeux de g\u00e9n\u00e9rations de lecteurs se trouve donc un indice qui montre que Hobbes \u00e9tait bien conscient du danger que repr\u00e9sentent les \u00e9pid\u00e9mies en tant que d\u00e9clencheurs d’anomia<\/em>. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement pour celui qui a \u00e9t\u00e9 le premier traducteur anglais de Thucydide ? La solution \u00e9l\u00e9gante que Hobbes propose au probl\u00e8me de la l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir politique est le point d’arriv\u00e9e d’une r\u00e9flexion qui ne pouvait pas pr\u00e9sager de la prise de conscience, bien r\u00e9pandue \u00e0 l’\u00e9poque, de la capacit\u00e9 de dissolution des liens sociaux qu’a le fl\u00e9au. La peur de retomber dans l’\u00e9tat de nature n’abandonne jamais compl\u00e8tement ceux qui vivent dans l’horizon de l’Ancien R\u00e9gime biologique durable, et Hobbes lui-m\u00eame fait allusion \u00e0 cette exp\u00e9rience dans le chapitre XIII du L\u00e9viathan<\/em>, en rappelant certains comportements de la vie quotidienne qui r\u00e9v\u00e8lent le manque de confiance que nous avons dans les autres.<\/p>\n\n\n\n L’\u00e8re des \u00e9pid\u00e9mies dont parle clairement Porter n’est pas termin\u00e9e, m\u00eame si les soci\u00e9t\u00e9s humaines et nos connaissances ont beaucoup \u00e9volu\u00e9 depuis le XIVe<\/sup><\/strong> si\u00e8cle. Il ne fait aucun doute que les progr\u00e8s scientifiques et technologiques, notamment dans le domaine du diagnostic et du traitement des maladies zoonotiques, occupent une place particuli\u00e8re parmi les changements significatifs qui, de notre point de vue, caract\u00e9risent de plus en plus les trois derniers si\u00e8cles. Les sp\u00e9cialistes en maladies infectieuses ont acquis une meilleure compr\u00e9hension des causes de ces maladies, les \u00e9pid\u00e9miologistes des circonstances environnementales qui favorisent leur propagation, et les cliniciens des moyens de les combattre. La d\u00e9couverte de l’efficacit\u00e9 des vaccins pour combattre des maladies qui s’\u00e9taient propag\u00e9es sans entrave par le pass\u00e9, entra\u00eenant des \u00e9pid\u00e9mies d\u00e9vastatrices comme la rougeole ou la variole, est une \u00e9tape cruciale de ce grand changement.<\/p>\n\n\n\n Le d\u00e9passement de l’Ancien R\u00e9gime biologique diminue le potentiel anormal des \u00e9pid\u00e9mies. La nouvelle anomalie de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, comme l’observe Durkheim, est un \u00e9tat de crise constante, continuellement stimul\u00e9 par les app\u00e9tits individuels. La r\u00e9volution des modernes est une lutte pour l’\u00e9mancipation et la reconnaissance, qui est projet\u00e9e vers l’\u00e9tablissement d’un nouvel ordre temporel <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Comme le montre l’exp\u00e9rience que nous vivons ces derniers mois en raison de l’\u00e9pid\u00e9mie de Covid-19, les progr\u00e8s de la science et de la technologie ne nous prot\u00e8gent pas compl\u00e8tement du danger que repr\u00e9sentent les agents pathog\u00e8nes et en particulier ceux auxquels notre syst\u00e8me immunitaire n’est pas pr\u00e9par\u00e9 parce qu’ils atteignent les \u00eatres humains \u00e0 la suite de la zoonose. Au si\u00e8cle dernier, nous avons connu la grande \u00e9pid\u00e9mie de grippe qui s’est propag\u00e9e entre 1918 et 1919, causant entre quarante et cinquante millions de morts, s’ajoutant aux effets de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et ouvrant une des phases les plus instables de l’histoire r\u00e9cente sur le plan politique. Les g\u00e9n\u00e9rations n\u00e9es au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ont plut\u00f4t d\u00fb faire face au sida, une maladie dont la propagation est peut-\u00eatre moins spectaculaire que celle de la peste, mais qui a n\u00e9anmoins fait jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent entre vingt-cinq et trente-cinq millions de victimes (malgr\u00e9 les progr\u00e8s de la m\u00e9decine, nous n’avons toujours pas de vaccin ni de traitement pour l’\u00e9radiquer compl\u00e8tement).<\/p>\n\n\n\n Au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, plusieurs chercheurs, diffuseurs scientifiques et l’OMS elle-m\u00eame<\/a> avaient tir\u00e9 la sonnette d’alarme sur le danger d’une nouvelle pand\u00e9mie, en soulignant la menace pos\u00e9e, entre autres, par le Coronavirus. Des \u00e9pisodes inqui\u00e9tants, comme les \u00e9pid\u00e9mies de MERS et de SARS, avaient fait des centaines de victimes, de m\u00eame que les \u00e9pid\u00e9mies r\u00e9currentes d’Ebola sur le continent africain. Personne n’\u00e9tait en mesure de pr\u00e9dire quand la prochaine pand\u00e9mie allait se produire, ni comment elle allait \u00e9clater, mais quiconque avait le d\u00e9sir de le savoir pouvait savoir aussi que ce n’\u00e9tait qu’une question de temps <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il y a quelque chose dans la conscience m\u00eame de vivre encore, malgr\u00e9 tout, \u00e0 l’\u00e9poque des \u00e9pid\u00e9mies, qui entre en tension avec des attitudes mentales profond\u00e9ment ancr\u00e9es de larges secteurs de l’opinion publique mondiale.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pourtant, alors que le danger \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent, parce que l’\u00e9pid\u00e9mie s\u00e9vissait depuis un certain temps \u00e0 Wuhan, nous avons perdu de pr\u00e9cieuses semaines sans planifier correctement la gestion d’une urgence qui semblait de plus en plus probable \u00e0 ce stade. En Italie, les administrateurs locaux, les associations d’entrepreneurs et m\u00eame certains m\u00e9decins et chercheurs sont all\u00e9s jusqu’\u00e0 sous-estimer l’impact que le nouveau virus aurait s’il \u00e9tait arriv\u00e9 dans notre pays. Malgr\u00e9 les preuves de d\u00e9c\u00e8s en Chine, il a \u00e9t\u00e9 dit que le Covid-19 n’\u00e9tait \u00ab gu\u00e8re plus qu’une simple grippe \u00bb et des tentatives ont \u00e9t\u00e9 faites pour rassurer l’opinion publique avec des publicit\u00e9s comme \u00ab Milan ne s’arr\u00eate pas \u00bb. Il faudra probablement des mois pour d\u00e9terminer si, et dans quelle mesure, le contournement du probl\u00e8me et la diminution de sa port\u00e9e ont contribu\u00e9 \u00e0 des omissions ou \u00e0 des r\u00e9actions inad\u00e9quates qui ont co\u00fbt\u00e9 des vies. Dans ce contexte, cependant, ce n’est pas seulement la r\u00e9action italienne \u00e0 la pand\u00e9mie qui nous int\u00e9resse. Nier et rabaisser a \u00e9t\u00e9 la politique adopt\u00e9e par divers dirigeants, m\u00eame des pays occidentaux, et cela ne peut pas s’expliquer simplement par les particularit\u00e9s et les limites de l’Italie et de sa classe dirigeante. Il y a quelque chose dans la conscience m\u00eame de vivre encore, malgr\u00e9 tout, \u00e0 l’\u00e9poque des \u00e9pid\u00e9mies, qui entre en tension avec des attitudes mentales profond\u00e9ment ancr\u00e9es de larges secteurs de l’opinion publique mondiale.<\/p>\n\n\n\n Elias Canetti n’aurait pas \u00e9t\u00e9 surpris : \u00ab Aujourd’hui, chaque pays est plus enclin \u00e0 prot\u00e9ger sa production que ses hommes. Rien ne trouve plus de justification, rien ne jouit d’une approbation plus g\u00e9n\u00e9rale. \u00bb <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span> Pour Canetti, la production et la consommation sont devenues les deux activit\u00e9s par rapport auxquelles tous les autres contenus de la vie ont tendance \u00e0 perdre du terrain, presque au point de s’effacer. \u00c9crivant en pleine Guerre froide \u2013\u202fl’\u00e9dition originale allemande du livre a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e en 1960\u202f\u2013 il est all\u00e9 jusqu’\u00e0 indiquer dans la croissance de la production et de la consommation une tendance qui aurait fini par unir les pays capitalistes et socialistes, laissant entrevoir sa version de la th\u00e8se de la \u00ab fin de l’histoire \u00bb qui fait \u00e9cho, sans la rappeler, \u00e0 celle de Koj\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n Si Canetti avait raison, nous devrions \u00eatre inquiets. Il ne fait aucun doute, en effet, que les mesures de distanciation sociale n\u00e9cessaires dans les phases critiques de diffusion d’un agent pathog\u00e8ne infectieux sont incompatibles avec bon nombre des activit\u00e9s de production et de consommation dont d\u00e9pend la prosp\u00e9rit\u00e9 d’un pays.<\/p>\n\n\n\n Si la croissance \u00e9conomique \u00e9tait le seul objectif reconnu de l’humanit\u00e9, et qu’il n’y avait pas de place pour revoir cette priorit\u00e9 absolue en lan\u00e7ant la transition vers le d\u00e9veloppement durable, nous serions au bord du pr\u00e9cipice. Comment ne pas penser \u00e0 cet \u00e9gard au changement climatique ? Il s’agit l\u00e0 d’une autre menace catastrophique dont nous devrions \u00eatre conscients, mais une fois de plus, nous ne voyons toujours pas de r\u00e9ponse politique ad\u00e9quate <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Est-il possible que notre incapacit\u00e9 collective \u00e0 agir efficacement pour lutter contre le r\u00e9chauffement climatique d\u00e9pende \u00e9galement d’une sorte d’aveuglement mental, induit par le fait que nous ne pouvons pas imaginer un monde dans lequel l’augmentation constante de la production pour la consommation de biens et de services n’est pas le seul but de l’existence, et donc le principe r\u00e9gulateur de la vie associ\u00e9e ? Il est difficile de falsifier les hypoth\u00e8ses trop g\u00e9n\u00e9rales, mais la th\u00e8se de Canetti peut tout de m\u00eame \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un avertissement \u00e0 prendre en compte.<\/p>\n\n\n\n Que r\u00e9serve l’avenir apr\u00e8s la pand\u00e9mie ? Serons-nous meilleurs ? Quelques mois apr\u00e8s la propagation de la contagion, alors que nous essayons de prendre en compte les effets que la chute de la production et de la consommation \u00e0 grande \u00e9chelle a eu sur l’\u00e9conomie mondiale, nous pouvons commencer \u00e0 penser \u00e0 l’apr\u00e8s. Essayer de s’en tenir aux faits, selon la le\u00e7on de Thucydide. Tout d’abord, nous pouvons observer que, lorsque des mesures de confinement ont \u00e9t\u00e9 prises de mani\u00e8re relativement opportune et cibl\u00e9e, la contagion a \u00e9t\u00e9 contenue et maintenue sous contr\u00f4le. L’ancienne strat\u00e9gie adopt\u00e9e pour contenir le fl\u00e9au fonctionne toujours. Cela s’est produit dans plusieurs pays asiatiques, et en tout cas aussi en Chine. Malgr\u00e9 quelques ambigu\u00eft\u00e9s initiales, le gouvernement chinois a agi avec d\u00e9termination en imposant la fermeture d’une zone enti\u00e8re du pays afin d’\u00e9viter de nouvelles victimes.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 Wuhan, nous avons assist\u00e9 \u00e0 la re-proposition du mod\u00e8le \u00e9tudi\u00e9 par Foucault : faire fonctionner le pouvoir concentr\u00e9 du d\u00e9cideur souverain et les techniques de contr\u00f4le fouill\u00e9 rendues possibles par les technologies de surveillance inimaginables \u00e0 l’\u00e9poque de la peste.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 Wuhan, nous avons assist\u00e9 \u00e0 la re-proposition du mod\u00e8le \u00e9tudi\u00e9 par Foucault : faire fonctionner le pouvoir concentr\u00e9 du d\u00e9cideur souverain et les techniques de contr\u00f4le fouill\u00e9 rendues possibles par les technologies<\/a> de surveillance inimaginables \u00e0 l’\u00e9poque de la peste. Foucault \u00e9tait convaincu que les strat\u00e9gies modernes pour contenir les \u00e9pid\u00e9mies impliquaient :<\/p>\n\n\n\n la mise en place d\u2019un pouvoir qui ne joue pas, par rapport aux forces productives, par rapport aux rapports de production, par rapport au syst\u00e8me social pr\u00e9existant, un r\u00f4le de contr\u00f4le et de reproduction, mais, au contraire, qui y joue un r\u00f4le effectivement positif. (…) \u2013 la r\u00e9pression n\u2019y figurant qu\u2019\u00e0 titre d\u2019effet lat\u00e9ral et secondaire, par rapport \u00e0 des m\u00e9canismes qui, eux, sont centraux par rapport \u00e0 ce pouvoir, des m\u00e9canismes qui fabriquent, des m\u00e9canismes qui cr\u00e9ent, des m\u00e9canismes qui produisent.<\/em><\/p>\n\n\n\n On peut supposer que la pand\u00e9mie peut agir comme un acc\u00e9l\u00e9rateur suppl\u00e9mentaire du changement technologique, notamment en ce qui concerne le travail \u00e0 distance<\/a>. Dans les r\u00e9gimes autoritaires comme celui de la Chine, l’expansion du pouvoir positif pourrait vider compl\u00e8tement l’espace de la vie priv\u00e9e. Avec des cons\u00e9quences qui pourraient \u00eatre fatales pour les espoirs de r\u00e9forme lib\u00e9rale du pays.<\/p>\n\n\n\n Le fait que ce que nous avons esquiss\u00e9 depuis Foucault est un sc\u00e9nario r\u00e9aliste est confirm\u00e9 par le fait que la m\u00eame strat\u00e9gie mixte d’interventions n\u00e9gatives et positives a \u00e9t\u00e9 poursuivie en substance, mais avec des r\u00e9sultats diff\u00e9rents, par les r\u00e9gimes lib\u00e9raux et d\u00e9mocratiques. Dans ce cas, l’\u00e9quilibre entre les deux utilisations du pouvoir a jou\u00e9 sur diff\u00e9rents facteurs, tels que la disponibilit\u00e9 des ressources publiques \u00e0 engager dans des mesures de lutte contre l’\u00e9pid\u00e9mie et de soutien \u00e0 l’\u00e9conomie (probl\u00e8me de la dette, et comment la financer) et la capacit\u00e9 du gouvernement central \u00e0 imposer ses d\u00e9cisions \u00e0 la collectivit\u00e9 (selon qu’il existe des formes de gouvernement centralis\u00e9, d’autonomie f\u00e9d\u00e9rale ou locale). En ce qui concerne le premier point, on pourrait penser que l’incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9agir efficacement et rapidement aux \u00e9pid\u00e9mies est un risque plus \u00e9lev\u00e9 dans ce que Michael Sandel appelle la soci\u00e9t\u00e9 de march\u00e9. Si rien n’incite les particuliers \u00e0 d\u00e9ployer les ressources n\u00e9cessaires, personne n’est en mesure de le faire.<\/p>\n\n\n\n Dans les r\u00e9gimes autoritaires comme celui de la Chine, l’expansion du pouvoir positif pourrait vider compl\u00e8tement l’espace de la vie priv\u00e9e.<\/p>Mario Ricciardi<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Quant \u00e0 la seconde, on pourrait cependant sp\u00e9culer sur le fait que l’affaiblissement de l’\u00c9tat, ou plut\u00f4t de certains pouvoirs de direction et de contr\u00f4le du gouvernement central, rend plus complexe l’imposition effective aux p\u00e9riph\u00e9ries des mesures que le centre juge n\u00e9cessaires. Ce probl\u00e8me peut se manifester de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. Aux \u00c9tats-Unis, nous avons \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins de tensions entre le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral et les diff\u00e9rents \u00c9tats sur le fond des mesures et la r\u00e9partition des ressources communes. En Italie, au contraire, le gouvernement s’est heurt\u00e9 au probl\u00e8me de ne pas avoir la force politique n\u00e9cessaire pour imposer des mesures de verrouillage diff\u00e9renci\u00e9es, ce qui \u00e9tait peut-\u00eatre possible (comme en Chine) en raison de la forte concentration de la contagion dans certaines r\u00e9gions du pays. En fin de compte, c’\u00e9tait une question de \u00ab tout ou rien \u00bb, mais cela a peut-\u00eatre aggrav\u00e9 le co\u00fbt d’un point de vue \u00e9conomique pour les r\u00e9gions qui auraient pu adopter des mesures de verrouillage moins strictes.<\/p>\n\n\n\n En arri\u00e8re-plan, il y a la question des ressources de confiance qui, \u00e0 ce stade, semblent rares dans de nombreux pays d\u00e9mocratiques (il est difficile de se prononcer avec certitude sur les autres). Cela explique pourquoi la pand\u00e9mie a relanc\u00e9 le d\u00e9bat sur le public et le priv\u00e9. De nombreux observateurs des pays qui ont adopt\u00e9 des orientations de politique \u00e9conomique n\u00e9o-lib\u00e9rales ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont appel\u00e9 \u00e0 un retour de l’\u00c9tat fort pour faire face au d\u00e9fi de la reconstruction apr\u00e8s la pand\u00e9mie.<\/p>\n\n\n\n Il est difficile d’imaginer une nouvelle solution hobbesienne qui marquerait le retour du L\u00e9viathan des ab\u00eemes dans lesquels des d\u00e9cennies de politiques n\u00e9olib\u00e9rales l’ont chass\u00e9 : la crainte de l’anomie produite par les effets de la maladie comme levier pour l\u00e9gitimer l’\u00e9tablissement d’un pouvoir garant de la s\u00e9curit\u00e9 pourrait ouvrir la voie, dans les circonstances actuelles, \u00e0 un nouveau glissement vers une soci\u00e9t\u00e9 capitaliste de surveillance fouill\u00e9e plut\u00f4t que vers un compromis fondamentalement lib\u00e9ral comme celui qui est sorti des guerres de religion.<\/p>MARIO RICCIARDI<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Cependant, il est difficile d’imaginer une nouvelle solution hobbesienne qui marquerait le retour du L\u00e9viathan des ab\u00eemes dans lesquels des d\u00e9cennies de politiques n\u00e9olib\u00e9rales l’ont chass\u00e9 : la crainte de l’anomie produite par les effets de la maladie comme levier pour l\u00e9gitimer l’\u00e9tablissement d’un pouvoir garant de la s\u00e9curit\u00e9 pourrait ouvrir la voie, dans les circonstances actuelles, \u00e0 un nouveau glissement vers une soci\u00e9t\u00e9 capitaliste de surveillance capillaire plut\u00f4t que vers un compromis fondamentalement lib\u00e9ral comme celui qui est sorti des guerres de religion. Il faudrait trouver un moyen de g\u00e9n\u00e9rer la confiance sans \u00ab s’en remettre \u00e0 un tiers auquel tout le monde se rapporte sans avoir \u00e0 le faire plus longtemps \u00bb <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Il n’est pas clair que cela soit possible, ni sous quelles formes cela peut se produire sans d\u00e9clencher une r\u00e9gression autoritaire. On peut peut-\u00eatre trouver un indice dans l’id\u00e9e de Durkheim sur la valeur morale de la division du travail. Durant ces mois, nous avons tous eu l’occasion de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 notre d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des autres. Aussi et surtout, ceux qui exercent des emplois humbles mais essentiels que le syst\u00e8me \u00e9conomique actuel ne r\u00e9mun\u00e8re pas suffisamment. Peut-on ainsi retrouver des formes de solidarit\u00e9 qui semblent aujourd’hui perdues, et certainement pas \u00e0 cause du Covid-19 ? Dans le contexte de ce d\u00e9bat, enfin, la rivalit\u00e9 croissante entre les \u00c9tats-Unis et la Chine am\u00e8ne de nombreux observateurs \u00e0 se demander si, comme cela s’est produit en d’autres occasions par le pass\u00e9, la pand\u00e9mie ne sera pas une cause propice \u00e0 un r\u00e9\u00e9quilibrage majeur des \u00e9quilibres g\u00e9opolitiques comme celui qui a marqu\u00e9 la mont\u00e9e de l’Europe et le d\u00e9clin de l’Asie au XVIIIe<\/sup><\/strong> si\u00e8cle. Il est peut-\u00eatre vrai que \u00ab l’avenir n’est plus ce qu’il \u00e9tait \u00bb <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" En adoptant une vue plongeante dans la longue histoire des r\u00e9cits d’\u00e9pid\u00e9mie depuis Thucydide, Mario Ricciardi montre que la p\u00e9riode que nous traversons n’est pas sans similitude avec des exp\u00e9riences pr\u00e9c\u00e9dentes. Alors que la Grande peste avait jou\u00e9 un r\u00f4le dans l’\u00e9mergence de l’\u00c9tat moderne, le Coronavirus fera-t-il ressurgir le L\u00e9viathan ? Il est urgent de se demander quelle forme, cette fois, prendra le monstre.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":79316,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[1731],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-79297","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","staff-mario-ricciardi","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\nLa ville, la contagion et l’anomalie<\/h2>\n\n\n\n
L’\u00e8re des \u00e9pid\u00e9mies<\/h2>\n\n\n\n
La peur et la s\u00e9curit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n
Et le L\u00e9viathan r\u00e9appara\u00eet ?<\/h2>\n\n\n\n