{"id":76236,"date":"2020-06-24T14:28:47","date_gmt":"2020-06-24T12:28:47","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=76236"},"modified":"2024-03-25T11:52:57","modified_gmt":"2024-03-25T10:52:57","slug":"frontiere-sino-indienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/06\/24\/frontiere-sino-indienne\/","title":{"rendered":"Tensions \u00e0 la fronti\u00e8re sino-indienne : comprendre la crise \u00e0 la bonne \u00e9chelle"},"content":{"rendered":"\n
Les sites d\u2019informations officiels chinois ont annonc\u00e9 le 23 juin que dix heures de discussions ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9es par les commandements locaux indiens et chinois, dans un esprit cordial, apr\u00e8s une nouvelle crise frontali\u00e8re. La Russie a initi\u00e9 des discussions tripartites pour une d\u00e9sescalade. Quel que soit l\u2019avenir proche, cette nouvelle crise sino-indienne m\u00e9rite quelques r\u00e9flexions. <\/p>\n\n\n\n
La fronti\u00e8re entre l\u2019Inde et la Chine est la plus longue fronti\u00e8re du monde sujette \u00e0 dispute (plus de 4000 km), l\u2019Inde a r\u00e9cemment termin\u00e9 des n\u00e9gociations sur sa fronti\u00e8re avec le Bengladesh, tandis que la Chine a boucl\u00e9 des accords avec la plupart de ses voisins terrestres, parmi les vingt pays qui ont une fronti\u00e8re commune avec elle <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Chine r\u00e9clame plus de 75 000 km2 (notamment dans ce qu\u2019elle consid\u00e8re comme le Sud du Tibet, et qui est pour l\u2019Inde la North East Frontier Agency \u2013 NEFA- cr\u00e9\u00e9e en 1951, transform\u00e9e en 1987 en \u00c9tat, l\u2019Arunachal Pradesh). S\u2019ajoutent 37 000 km2 qu\u2019elle occupe, selon New Delhi, depuis la guerre de 1962 (notamment l\u2019Aksai Chin) et les 13 500 km2 du \u00ab Cachemire occup\u00e9 par le Pakistan \u00bb que celui-ci lui a c\u00e9d\u00e9s en 1963. Sans compter 800 km2 au Bhoutan, avec lequel les n\u00e9gociations men\u00e9es par P\u00e9kin tra\u00eenent depuis plus de trente-cinq ans.<\/p>\n\n\n\n Ces tensions \u00e0 la fronti\u00e8re sino-indienne sont souvent occult\u00e9es dans l\u2019actualit\u00e9. La guerre de 1962 a eu lieu durant la crise de Cuba. Celle de 2017 durant la crise nucl\u00e9aire am\u00e9ricano-nord-cor\u00e9enne. La crise actuelle se d\u00e9roule dans le maelstrom du Covid-19, et de l\u2019escalade de la rh\u00e9torique sino-am\u00e9ricaine. <\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Le printemps est propice aux incidents, avec la fonte des neiges. L\u2019essentiel des informations sur les incidents actuels viennent du c\u00f4t\u00e9 indien. Il faut rester prudent, notamment parce que des images qui circulent n\u2019ont souvent pas de lien direct avec ce qui se passe sur le terrain. De surcro\u00eet, on manque encore de donn\u00e9es sur les incidents pr\u00e9c\u00e9dents, et notamment sur le bilan humain, m\u00eame pour la guerre de 1962, et pour les graves incidents au Sikkim en 1967, qui ont sans doute provoqu\u00e9 des centaines de morts. Ces tensions \u00e0 la fronti\u00e8re sino-indienne sont souvent occult\u00e9es dans l\u2019actualit\u00e9. La guerre de 1962 a eu lieu durant la crise de Cuba <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Celle de 2017 durant la crise nucl\u00e9aire am\u00e9ricano-nord-cor\u00e9enne. La crise actuelle se d\u00e9roule dans le maelstrom du Covid-19, et de l\u2019escalade de la rh\u00e9torique sino-am\u00e9ricaine<\/a>. <\/p>\n\n\n\n La fronti\u00e8re ressemble \u00e0 un clavier. Il est possible d\u2019appuyer \u00e0 un endroit pour gagner ailleurs, ou de r\u00e9pliquer sur un des points faibles du dispositif de l\u2019adversaire pour r\u00e9pondre \u00e0 une de ses actions. Selon certains observateurs, la crise actuelle montre une pr\u00e9m\u00e9ditation de la Chine \u00e0 agir sur plusieurs points \u00e0 la fois afin d\u2019accro\u00eetre son contr\u00f4le du plateau de l\u2019Aksai Chin et pour limiter la capacit\u00e9 indienne \u00e0 r\u00e9pliquer <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Chine est aussi accus\u00e9e de jeter de l\u2019huile sur le feu dans les tensions frontali\u00e8res entre l\u2019Inde et le N\u00e9pal <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui se sont raviv\u00e9es mais dont on parle bien moins <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Des incidents navals<\/a> pourraient \u00e9galement intervenir. Si la Chine ne m\u00e9nage pas la \u00ab sensibilit\u00e9 \u00bb de l\u2019Inde sur le Cachemire, l\u2019Inde peut \u00ab ignorer \u00bb la \u00ab sensibilit\u00e9 \u00bb de la Chine \u00e0 l\u2019\u00e9gard du Tibet, de Taiwan ou du Xinjiang <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La question des fronti\u00e8res sino-indiennes est en effet li\u00e9e \u00e0 celle du Cachemire, qui dure depuis 1947, mais o\u00f9 la ligne de contr\u00f4le indo-pakistanaise est, elle, inscrite sur des cartes. La Chine et le Pakistan \u00e9tant \u00ab de vrais amis et de bons fr\u00e8res \u00bb (selon une formule officielle chinoise), les tensions sino-indiennes permettent que l\u2019Inde ne d\u00e9ploie pas trop de moyens face au Pakistan. L\u2019Inde a bien conscience qu\u2019elle dispose d\u2019un \u00e9ventail d\u2019options plus r\u00e9duit \u00e0 l\u2019encontre de la Chine que du Pakistan. Les Chinois ont l\u2019impression que le choix de New Delhi d\u2019int\u00e9grer d\u00e9finitivement le Cachemire et de faire de Ladakh un territoire de l\u2019Union (effectif le 31 octobre dernier) est un moyen de contester leurs acquis territoriaux, notamment ceux de 1963 obtenus du Pakistan, et de menacer les connexions sino-pakistanaises. En sens inverse, pour les Indiens, la Chine utilise cette action de l\u2019Inde en 2019 (qui certes donne un pr\u00e9texte \u00e0 la Chine <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>) pour accro\u00eetre son grignotage, P\u00e9kin \u00e9tant bien plus adepte de l\u2019unilat\u00e9ralisme que Delhi et ayant toujours ajust\u00e9 son utilisation de la question du Cachemire \u00e0 ses choix diplomatiques <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Chine aurait de vraies ambitions au Cachemire et dans l\u2019Arunachal Pradesh, que certains m\u00e9dias chinois font r\u00e9guli\u00e8rement dispara\u00eetre de leurs cartes de l\u2019Inde <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n La Chine et le Pakistan \u00e9tant \u00ab de vrais amis et de bons fr\u00e8res \u00bb (selon une formule officielle chinoise), les tensions sino-indiennes permettent que l\u2019Inde ne d\u00e9ploie pas trop de moyens face au Pakistan.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Enfin, il faut rappeler que la situation juridique y est complexe. Les contentieux frontaliers r\u00e9sultent de la territorialisation dans le cadre d\u2019enveloppes \u00e9tatiques modernes, alors m\u00eame qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une zone qui est longtemps rest\u00e9e en marge de ce type de construction souveraine, dans un monde qui de surcro\u00eet \u00e9tait celui des Empires. On peut m\u00eame se poser des questions sur la pertinence des logiques d\u2019\u00c9tat et de fronti\u00e8res dans ces r\u00e9gions de tr\u00e8s haute altitude <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nehru invoquait une fronti\u00e8re tr\u00e8s ancienne, mais les Britanniques ont cr\u00e9\u00e9 l\u2019\u00c9tat du Jammu et Cachemire en 1846, puis n\u00e9goci\u00e9 ses fronti\u00e8res. Lors de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Inde, cet \u00c9tat n\u2019est pas inclus dans l\u2019Empire des Indes. C\u2019est ensuite que le souverain du Cachemire demande son rattachement. Il n\u2019est donc pas simple pour l\u2019Inde d\u2019utiliser les trait\u00e9s sign\u00e9s par l\u2019\u00c9tat du Cachemire <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui n\u2019ont pas d\u2019ailleurs permis de d\u00e9finir une vraie fronti\u00e8re dans ce secteur occidental, pas plus que la ligne McMahon issue des n\u00e9gociations entre les Britanniques et le Tibet (la convention de Simla de 1914) non reconnue par la Chine. Les dirigeants chinois, pour leur part, d\u00e9noncent des fronti\u00e8res injustes impos\u00e9es par les \u00ab imp\u00e9rialistes \u00bb. Ils se fondent parfois sur l\u2019extension de l\u2019Empire tib\u00e9tain aux VIIe-IXe si\u00e8cles. Or, les travaux s\u2019accumulent pour rappeler que la Chine actuelle invoque une enveloppe territoriale qui r\u00e9sulte en r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019expansion territoriale des Qing (1644-1911), avec des p\u00e9riph\u00e9ries qui n\u2019\u00e9taient pas contr\u00f4l\u00e9es <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Dans le cas du Tibet, c\u2019est seulement en 1959 que la prise en main s\u2019op\u00e8re par l\u2019\u00c9tat central, de force, en profitant de la r\u00e9volte tib\u00e9taine de mars, et de la fuite de Dalai Lama en Inde <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. P\u00e9kin mit alors fin \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de Front uni entre classes sociales et de politique d\u2019autonomie et d\u2019\u00e9galit\u00e9 des nationalit\u00e9s initi\u00e9e en 1950 <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ainsi donc, l\u2019Inde ind\u00e9pendante et la R\u00e9publique Populaire de Chine ont fonctionn\u00e9 comme les empires post-coloniaux, dans une zone himalayenne aux populations diverses <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, loin des centres de pouvoir d\u2019\u00c9tat. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, P\u00e9kin craignait l\u2019activit\u00e9 des \u00ab acteurs non \u00e9tatiques \u00bb de cette r\u00e9gion, notamment les marchands et nomades, qui pouvaient \u00eatre des espions ou des agitateurs venant semer le d\u00e9sordre au Tibet <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n Alors que l\u2019histoire de la politique ext\u00e9rieure de l\u2019Inde apr\u00e8s 1947 est souvent racont\u00e9e en insistant sur le facteur pakistanais, les historiens montrent d\u00e9sormais que la rivalit\u00e9 avec le Pakistan n\u2019emp\u00eachait pas de nombreux canaux de communication <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et que le facteur chinois fut tr\u00e8s important pour tous les choix du jeune \u00c9tat indien <\/span>18<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En Chine, on explique depuis longtemps que la Chine et l\u2019Inde sont deux grandes civilisations, que le liens existent par le bouddhisme et les pratiques de m\u00e9decine, voire que les deux pays peuvent \u0153uvrer ensemble au retour \u00e0 la pr\u00e9dominance civilisationnelle de l\u2019Orient <\/span>19<\/sup><\/a><\/span><\/span>). Le \u00ab si\u00e8cle asiatique \u00bb pourrait se muer en \u00ab Chindia \u00bb. Le panasianisme ne fut pas en effet une exclusivit\u00e9 japonaise. Il ne faut toutefois pas exag\u00e9rer les connexions anciennes, surtout assur\u00e9es par des acteurs ext\u00e9rieurs (marchands musulmans, imp\u00e9rialistes britanniques\u2026.). Il y eut des \u00e9changes intellectuels durant les ann\u00e9es 1930, et un c\u00e9l\u00e8bre voyage de Tchiang Kai-chek en Inde en 1942. Mais ce dernier voulant ramener le Tibet dans le giron de la Chine <\/span>20<\/sup><\/a><\/span><\/span>, et consid\u00e9rait d\u00e8s 1947 que l\u2019Inde \u00e9tait une puissance imp\u00e9riale <\/span>21<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qui eut l\u2019outrecuidance d\u2019inviter le Tibet lors de sa conf\u00e9rence inter-asiatique de 1947 <\/span>22<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L’Inde ind\u00e9pendante et la R\u00e9publique Populaire de Chine ont fonctionn\u00e9 comme les empires post-coloniaux, dans une zone himalayenne aux populations diverses, loin des centres de pouvoir d\u2019\u00c9tat.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Nehru a men\u00e9 une politique de cooptation \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Chine communiste, laquelle l\u2019avait pourtant consid\u00e9r\u00e9 dans un premier temps comme un r\u00e9actionnaire, au vu de son traitement du Parti Communiste indien. En 1950-51, l\u2019Inde refuse la proposition des \u00c9tats-Unis de prendre le si\u00e8ge permanent de la Chine (alors la R\u00e9publique de Chine) au Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations Unies <\/span>23<\/sup><\/a><\/span><\/span>, jugeant qu\u2019\u00e0 terme les deux Grands de l\u2019Asie devaient y figurer. L\u2019Inde cherchait \u00e0 tamiser l\u2019hostilit\u00e9 des \u00c9tats-Unis \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Chine qui intervient dans la guerre de Cor\u00e9e, et cherchait \u00e0 la faire condamner comme agresseur aux Nations unies, et eut un r\u00f4le dans les n\u00e9gociations pour y mettre fin <\/span>24<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En m\u00eame temps, l\u2019Inde occupe militairement Tawang, au Nord-Ouest de la NEFA, et cherche \u00e0 couper l\u2019approvisionnement du Tibet en nourriture depuis le Bhoutan et le Nord-est de l\u2019Inde apr\u00e8s que le Tibet a \u00e9t\u00e9 occup\u00e9 par l\u2019Arm\u00e9e chinoise en 1951 <\/span>25<\/sup><\/a><\/span><\/span>. N\u00e9anmoins, Nehru est tr\u00e8s accommodant sur le Tibet lors de sa rencontre avec Zhou Enlai en 1954, et laissa une place importante \u00e0 la Chine lors de la conf\u00e9rence de Bandung. C\u2019est le temps de l\u2019Hindi-Chini Bhai Bhai<\/em>, \u00ab Indiens et Chinois comme fr\u00e8res \u00bb <\/span>26<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Un des objectifs de l\u2019Inde est alors de d\u00e9tacher la Chine de l\u2019Union Sovi\u00e9tique. Pourtant, la Chine installe des infrastructures dans l\u2019Aksai Chin (qui connecte Xinjiang et Tibet).<\/p>\n\n\n\n Des incidents \u00e9clatent \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1959, apr\u00e8s que la Chine a mat\u00e9 la r\u00e9volte tib\u00e9taine, que le dala\u00ef lama s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9 en Inde, et que l\u2019Inde a affirm\u00e9 son attachement \u00e0 la ligne McMahon. La propagande chinoise d\u00e9nonce l\u2019expansionnisme de l\u2019Inde, marqu\u00e9 par les g\u00e8nes de l\u2019imp\u00e9rialisme britannique. Durant plusieurs ann\u00e9es, P\u00e9kin craint les man\u0153uvres de la CIA, de l\u2019Inde et de Taiwan pour d\u00e9stabiliser le Tibet. Mais la Chine est inqui\u00e8te de la situation en Indochine, dont pourraient profiter les \u00c9tats-Unis, de la tentation de son alli\u00e9 sovi\u00e9tique de se rapprocher de l\u2019Inde (ou tout du moins d\u2019\u00eatre neutre dans le contentieux frontalier), et se trouve en plein c\u0153ur de son d\u00e9sastreux \u00ab Grand Bond en avant \u00bb. La Chine est donc pr\u00eate \u00e0 quelques concessions. Elle commence \u00e0 proposer de l\u00e2cher l\u2019Est pour l\u2019Ouest, de mener des n\u00e9gociations sur les fronti\u00e8res, avec recul des troupes des deux c\u00f4t\u00e9s pour \u00e9viter les incidents. L\u2019Inde s\u2019effraie des demandes chinoises dans la NEFA. Elle soutient que l\u2019Aksai Chin appartient \u00e0 l\u2019Inde, une position plus ferme que quelques ann\u00e9es auparavant. En r\u00e9alit\u00e9, le probl\u00e8me pour l\u2019Inde est de consid\u00e9rer que certaines fronti\u00e8res sont n\u00e9gociables, ce qui pourrait ouvrir la bo\u00eete de Pandore, surtout que l\u2019app\u00e9tit chinois pourrait ne jamais s\u2019arr\u00eater. \u00c0 l\u2019Ouest, P\u00e9kin lorgne en effet sur une partie du Ladakh. Les discussions entre Nehru et Zhou Enlai en avril 1960 \u00e0 New Delhi \u00e9chouent. Nehru est d\u2019accord sur des concessions sur l\u2019Aksai Chin, mais ni sur les demandes chinoises sur le Ladakh, ni sur le principe que l\u2019ensemble de la fronti\u00e8re est n\u00e9gociable <\/span>27<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il d\u00e9clare en 1961 que la question ne pourra \u00eatre r\u00e9solue tant que la Chine occupera des territoires. <\/p>\n\n\n\n En novembre 1961, l\u2019Inde lance la politique de l\u2019avant (forward policy<\/em>), \u00e0 savoir des patrouilles l\u00e0 o\u00f9 la Chine s\u2019est install\u00e9e, et surtout sur des territoires que P\u00e9kin convoite (secteur occidental, Ladakh). C\u2019est une politique risqu\u00e9e, mais en phase avec une opinion d\u00e9sormais inqui\u00e8te de la politique chinoise \u00e0 la fronti\u00e8re. Nehru \u00e9tait sensible \u00e0 sa r\u00e9putation \u00e0 l\u2019\u00e9gard des nationalistes, mais aussi de la Chine \u00e0 qui il devait montrer sa d\u00e9termination <\/span>28<\/sup><\/a><\/span><\/span>. En d\u00e9finitive, la Chine passe \u00e0 l\u2019offensive \u00e0 l\u2019automne 1962, humiliant l\u2019Inde oblig\u00e9e de qu\u00e9mander le soutien des \u00c9tats-Unis. Cette d\u00e9faite reste un traumatisme. Nehru est tour \u00e0 tour consid\u00e9r\u00e9 comme trop na\u00eff, incapable de comprendre la nature du r\u00e9gime et des ambitions de la Chine (notamment son ambition sur les \u00ab cinq doigts du Tibet \u00bb, Ladak, Nepal, Sikkim, Bouthan, Arunachal Pradesh) et ne croyant pas qu\u2019elle oserait attaquer, ou bien trop intransigeant sur les questions frontali\u00e8res pour satisfaire l\u2019opinion, au risque de provoquer P\u00e9kin. Du coup, l\u2019Inde ne s\u2019est gu\u00e8re pr\u00e9occup\u00e9e de conna\u00eetre la Chine, et encore aujourd\u2019hui le monde acad\u00e9mique s\u2019y int\u00e9resse peu, laissant la voie libre aux think tanks et strat\u00e8ges d\u2019une part, et \u00e0 des hommes politiques qui partent de leur \u00ab id\u00e9e de la Chine \u00bb plus que la Chine r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n L\u2019Inde ne s\u2019est gu\u00e8re pr\u00e9occup\u00e9e de conna\u00eetre la Chine, et encore aujourd\u2019hui le monde acad\u00e9mique s\u2019y int\u00e9resse peu, laissant la voie libre aux think tanks et strat\u00e8ges d\u2019une part, et \u00e0 des hommes politiques qui partent de leur \u00ab id\u00e9e de la Chine \u00bb plus que la Chine r\u00e9elle.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 la suite de vingt-cinq ans de relations tendues apr\u00e8s la guerre sino-indienne de 1962, les relations se normalisent, d\u2019autant que P\u00e9kin ne s\u2019oppose pas \u00e0 l\u2019annexion du Sikkim par l\u2019Inde en 1975. Celle-ci est d\u00e9sormais persuad\u00e9e, gr\u00e2ce \u00e0 sa bombe atomique et \u00e0 sa gestion de la crise frontali\u00e8re de 1986-87 <\/span>29<\/sup><\/a><\/span><\/span>, qu\u2019elle peut se rapprocher de la Chine sans craindre une nouvelle guerre, m\u00eame si Moscou, l\u2019alli\u00e9 de 1971 face \u00e0 la Chine, se rapproche aussi de P\u00e9kin. Rajiv Gandhi fait une visite remarqu\u00e9e en Chine en 1988. En 1993, l\u2019Inde finit par accepter l\u2019expression \u00ab ligne de contr\u00f4le effectif \u00bb (\u00ab Line of Actual Control<\/em> \u00bb) que la Chine utilise depuis 1959, m\u00eame s\u2019il n\u2019y a pas d\u2019accord sur son trac\u00e9, ni sur les cartes ni au sol. Pour l\u2019Inde elle fait 3500 km, contre 2000 km pour la Chine. A partir du milieu des ann\u00e9es 1990, des mesures de \u00ab confidence building \u00bb et des m\u00e9canismes de consultation ont \u00e9t\u00e9 mis en place. Les rencontres sont r\u00e9guli\u00e8res. La Chine et l\u2019Inde ont alors d\u2019assez bonnes relations, notamment pour contrebalancer les \u00c9tats-Unis dans un monde unipolaire, dans le sillage du vieux projet russe de triangle Moscou-P\u00e9kin-Delhi, repris par Gorbatchev <\/span>30<\/sup><\/a><\/span><\/span>, puis par le ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res Primakov \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990<\/a>. Aujourd\u2019hui encore, Moscou pr\u00e9tend au r\u00f4le de m\u00e9diateur apr\u00e8s la crise, tout en \u00e9tant accus\u00e9 par P\u00e9kin de vouloir accro\u00eetre ses traditionnelles ventes d\u2019armes \u00e0 l\u2019Inde, comme elle accusait l\u2019Union Sovi\u00e9tique d\u2019avoir soutenu l\u2019Inde et non la Chine durant la guerre de 1962. Le BRICS appara\u00eet comme un \u00ab partenariat r\u00e9visionniste \u00bb face \u00e0 l\u2019ordre am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, les relations entre Delhi et Washington se renforcent \u00e0 partir de 2000, avec la visite de Clinton. Elles sont de plus en plus \u00e9troites sous les pr\u00e9sidences Bush, puis Obama, ce qui n\u2019emp\u00eache pas New Delhi de chercher \u00e0 \u00ab jouer finement \u00bb entre Washington et P\u00e9kin <\/span>31<\/sup><\/a><\/span><\/span>. \u00c0 partir de 2008, et alors que la Chine devient le premier partenaire commercial de l\u2019Inde, le contentieux frontalier devient plus aigu. La Chine ne joue plus l\u2019Arunachal Pradeh pour obtenir l\u2019Aksai Chin, mais lorgne sur le premier pour ses ressources hydrauliques. Les Chinois multiplient les infrastructures civiles et militaires de leur c\u00f4t\u00e9. Les difficult\u00e9s des \u00c9tats-Unis depuis la fin des ann\u00e9es 2000 et la mont\u00e9e en puissance acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de la Chine cr\u00e9ent une r\u00e9elle dissym\u00e9trie de puissance entre l\u2019Inde et la Chine. Le PNB de la Chine est d\u00e9sormais cinq fois plus \u00e9lev\u00e9, la moiti\u00e9 de l\u2019important d\u00e9ficit commercial de l\u2019Inde est d\u00fb au commerce avec la Chine, le budget militaire de la Chine est trois fois plus important que celui de l\u2019Inde alors qu\u2019ils \u00e9taient au m\u00eame niveau en 1988, et la Chine poss\u00e8de deux fois plus de t\u00eates nucl\u00e9aires et d\u2019avions de combat. Ces chiffres ont \u00e9t\u00e9 rappel\u00e9s par Global Times<\/em> de 23 juin, pr\u00e9tendument pour calmer l\u2019agitation des nationalistes indiens. Cette nouvelle donne a recompos\u00e9 le triangle strat\u00e9gique \u00c9tats-Unis-Chine-Inde <\/span>32<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n P\u00e9kin esp\u00e9rait que Narendra Modi, \u00e9lu en 2014, arr\u00eaterait le glissement de la Chine vers les \u00c9tats-Unis, et se rapprocherait de P\u00e9kin. Ce qui peut para\u00eetre paradoxal, car traditionnellement c\u2019est la tendance \u00ab nehruvienne \u00bb de la politique \u00e9trang\u00e8re indienne qui privil\u00e9gie les rapports Sud-Sud et consid\u00e8re que se rapprocher des \u00c9tats-Unis fait \u00ab perdre la Chine \u00bb <\/span>33<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Toutefois, le corridor \u00e9conomique sino-Pakistanais (CPEC), lanc\u00e9 en 2015, inqui\u00e8te l\u2019Inde. Il signale un int\u00e9r\u00eat renouvel\u00e9 de la Chine pour le Pakistan <\/span>34<\/sup><\/a><\/span><\/span>, alors que les relations s\u2019\u00e9taient un peu distendues depuis la fin des ann\u00e9es 1980, notamment \u00e0 cause de l\u2019am\u00e9lioration des relations sino-indiennes. Cela rappelle le tournant pakistanais de la Chine \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 partir de 2008, et alors que la Chine devient le premier partenaire commercial de l\u2019Inde, le contentieux frontalier devient plus aigu. La Chine ne joue plus l\u2019Arunachal Pradeh pour obtenir l\u2019Aksai Chin, mais lorgne sur le premier pour ses ressources hydrauliques. Les Chinois multiplient les infrastructures civiles et militaires de leur c\u00f4t\u00e9.<\/p>Pierre Grosser<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il y eut des incidents entre patrouilles en avril 2013, puis en septembre 2014, et enfin, durant l\u2019\u00e9t\u00e9 2017 la crise de Doklam (Dong Lang pour la Chine), territoire disput\u00e9 entre la Chine et le Bhoutan. L\u2019Inde n\u2019acceptait pas la construction d\u2019une route par les Chinois, qui ne changeait pas les donn\u00e9es territoriales mais strat\u00e9giques. Son op\u00e9ration contre les installations chinoises \u00e9tait un signal envoy\u00e9 \u00e0 la Chine sur la d\u00e9termination de Delhi, et du Bhoutan avec lequel l\u2019Inde a sign\u00e9 un trait\u00e9 en 2007. Si l\u2019Inde a sembl\u00e9 tenir bon, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9 que la Chine testerait encore la d\u00e9termination indienne <\/span>35<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019apparente victoire indienne fut ternie par la continuation des op\u00e9rations de construction chinoises qui apparaissent comme une volont\u00e9 de dominer le plateau. Au m\u00eame moment, les \u00c9tats-Unis durcissaient le ton apr\u00e8s les premiers mois de la pr\u00e9sidence Trump, le Quad (\u00c9tats-Unis, Inde, Japon, Australie) \u00e9tait ressuscit\u00e9 en novembre 2017, apr\u00e8s la visite de Shinzo Abe en Inde en septembre.<\/p>\n\n\n\n La rencontre entre Xi Jinping et Modi \u00e0 Wuhan \u00e0 la fin avril 2018 fut moins un nouveau d\u00e9part qu\u2019un moyen de clore une p\u00e9riode de crise. L\u2019\u00ab esprit de Wuhan \u00bb fut interpr\u00e9t\u00e9 comme un \u00ab reset \u00bb, expression utilis\u00e9e en permanence depuis. Toutefois, si Inde et Chine dansent ensemble de nouveau, ce n\u2019est pas \u00ab joue contre joue \u00bb <\/span>36<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La Chine bloque toujours l\u2019acc\u00e8s de l\u2019Inde au Conseil de S\u00e9curit\u00e9 des Nations unies, et au Nuclear Supply Group<\/em>, et s\u2019oppose \u00e0 la condamnation internationale de groupes et individus terroristes pakistanais au Cachemire. Mais la coop\u00e9ration semble n\u00e9cessaire. Un exercice commun anti-terroriste a eu lieu malgr\u00e9 des approches diff\u00e9rentes entre P\u00e9kin et Delhi <\/span>37<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019Inde a besoin de la Chine pour que celle-ci pousse le Pakistan \u00e0 lui laisser une place sur la question afghane. L\u2019Inde est le premier r\u00e9cipiendaire de pr\u00eats de l\u2019Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB)<\/a>. Concentr\u00e9e sur ses r\u00e9formes int\u00e9rieures, elle a besoin de la Chine et de ses investissements. Le ton devient tr\u00e8s mod\u00e9r\u00e9 \u00e0 New Delhi sur le Tibet et sur les Routes de la Soie, malgr\u00e9 les inqui\u00e9tudes <\/span>38<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Modi a d\u00e9clar\u00e9 que le concept d\u2019Indo-Pacifique doit \u00eatre inclusif, pour ne pas para\u00eetre antichinois. L\u2019Inde appara\u00eet comme le maillon h\u00e9sitant du Quad <\/span>39<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n D\u00e8s lors, monte en force en Inde un discours sur \u00ab l\u2019appeasement<\/em> \u00bb que pratiquerait Modi, ce qui renvoie \u00e0 la diplomatie britannique des ann\u00e9es 1930, qui permet des analogies douteuses mais politiquement efficaces <\/span>40<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cet appeasement<\/em> pourrait toutefois \u00eatre, comme dans les ann\u00e9es 1930, une politique r\u00e9aliste en fonction des rapports de force, de l\u2019\u00e9ventail des strat\u00e9gies men\u00e9es (l\u2019Inde est le deuxi\u00e8me importateur d\u2019armes du monde apr\u00e8s l\u2019Arabie Saoudite et multiplie les partenariats diplomatico-strat\u00e9giques), du soutien de la grande puissance dont la cr\u00e9dibilit\u00e9 et la solidarit\u00e9 sont questionn\u00e9es aujourd\u2019hui. Aujourd\u2019hui, Rahul Gandhi critique avec des accents quasi-churchilliens l\u2019abandon par Modi de territoires indiens \u00e0 la Chine <\/span>41<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\nLa double face du pass\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
De la \u00ab neutralisation \u00bb de la question frontali\u00e8re \u00e0 la mont\u00e9e des tensions<\/strong><\/h2>\n\n\n\n