{"id":74605,"date":"2020-06-05T15:20:09","date_gmt":"2020-06-05T13:20:09","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=74605"},"modified":"2020-06-05T18:49:45","modified_gmt":"2020-06-05T16:49:45","slug":"plan-marshall","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/06\/05\/plan-marshall\/","title":{"rendered":"73 ans apr\u00e8s, un plan Marshall pour l’Europe"},"content":{"rendered":"\n

Le plan Marshall contre le coronavirus<\/h2>\n\n\n\n

Le 16 avril 2020, alors qu’il y avait en France 753 morts du Coronavirus, en Italie 525 et en Espagne 551, Ursula von der Leyen a appel\u00e9, dans un discours au Parlement<\/a>, \u00e0 un plan Marshall pour la relance de l’Europe, afin de financer des investissements massifs et de relancer nos \u00e9conomies. Selon la pr\u00e9sidente de la Commission, la reconstruction devrait commencer par un plan financ\u00e9 dans le cadre du programme-cadre budg\u00e9taire de l’Union europ\u00e9enne (CFP, de l’acronyme anglais). La proposition pr\u00e9sent\u00e9e par la Commission le 27 mai<\/a>, suite au plan franco-allemand du 20 mai, pr\u00e9voit un Fonds europ\u00e9en de relance de 750 milliards, dont les deux tiers sont constitu\u00e9s de subventions au titre du CFP (500 milliards) et un tiers de pr\u00eats aux pays les plus en difficult\u00e9 (250 milliards). \u00c0 l\u2019heure actuelle, on ne sait pas tr\u00e8s bien quelle forme prendra le Fonds europ\u00e9en de relance au terme du complexe processus d\u00e9cisionnel europ\u00e9en<\/a>. Est-ce ce moment hamiltonien dont on parle tant, et la naissance de la f\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne<\/a>, comme semble le sugg\u00e9rer le secr\u00e9taire d’\u00c9tat allemand aux finances Wolfgang Schmidt<\/a> ? L’Allemagne assume-t-elle enfin son r\u00f4le h\u00e9g\u00e9monique et d\u00e9cide-t-elle de jouer le r\u00f4le que les \u00c9tats-Unis ont jou\u00e9 avec le plan Marshall, comme le demande<\/a> depuis longtemps Yannis Varoufakis<\/a> ? Ou bien, comme Varoufakis lui-m\u00eame le pr\u00e9tend d\u00e9sormais<\/a>, devrions-nous \u00eatre plus mesur\u00e9s dans notre all\u00e9gresse, le plan ne r\u00e9duisant pas la tendance europ\u00e9enne \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration ? Le nom de Fonds europ\u00e9en de relance fait certainement \u00e9cho au programme de relance europ\u00e9en lanc\u00e9 par les Am\u00e9ricains en 1947 et entr\u00e9 dans l’histoire sous le nom de plan Marshall.<\/p>\n\n\n\n

Le 5 juin 2020 est le 73e anniversaire du discours du secr\u00e9taire d’\u00c9tat am\u00e9ricain George Marshall annon\u00e7ant le plan am\u00e9ricain de reconstruction de l’Europe. Quelles le\u00e7ons pouvons-nous tirer du plan Marshall initial ? L’investissement public est-il vraiment la cl\u00e9 de la reconstruction europ\u00e9enne ? Quelle croissance pourrait \u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par un effort convaincu des autorit\u00e9s europ\u00e9ennes pour atteindre un degr\u00e9 de coh\u00e9sion dans le march\u00e9 int\u00e9rieur similaire \u00e0 celui atteint par les grands pays avec lesquels l’Union est en concurrence ? Et est-il possible d’avoir un plan de reconstruction qui n’implique pas la recherche d’un consensus ?
Lorsqu’on discute de plans visant \u00e0 revitaliser l’\u00e9conomie europ\u00e9enne apr\u00e8s l’\u00e9pid\u00e9mie, beaucoup de gens se concentrent sur les instruments de financement.
Le r\u00e9cent non-paper<\/em> du gouvernement espagnol<\/a> propose une dette perp\u00e9tuelle de l’Union et une intervention de 1500 milliards. Les int\u00e9r\u00eats de cette dette seraient rembours\u00e9s par \u00ab une nouvelle s\u00e9rie d’imp\u00f4ts europ\u00e9ens<\/a> fournissant \u00e0 l’Union europ\u00e9enne ses propres ressources ind\u00e9pendamment des contributions des \u00c9tats membres \u00bb. Le ministre allemand des finances et Ursula von der Leyen ont \u00e9galement \u00e9voqu\u00e9 la possibilit\u00e9 d’introduire des imp\u00f4ts europ\u00e9ens. Ce sont des propositions extraordinairement avanc\u00e9es de f\u00e9d\u00e9ralisation du budget. En quelques mois, le d\u00e9bat a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement transform\u00e9 apr\u00e8s des ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 tourner en rond avec diff\u00e9rentes formes de mise en commun des \u00e9missions de la dette nationale.<\/p>\n\n\n\n

Quelles le\u00e7ons pouvons-nous tirer du plan Marshall initial ? L’investissement public est-il vraiment la cl\u00e9 de la reconstruction europ\u00e9enne ?<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Quelle que soit la forme de financement choisie, les pays les mieux financ\u00e9s finiront par avancer un co\u00fbt pour financer leurs voisins les plus en difficult\u00e9. Alors pourquoi devraient-ils soutenir ce projet ? Parce que la relance de l’Europe du Sud est aussi dans l’int\u00e9r\u00eat du Nord (et les co\u00fbts sont encore faibles). L’interd\u00e9pendance des pays europ\u00e9ens<\/a> a souvent \u00e9t\u00e9 r\u00e9affirm\u00e9e par la chanceli\u00e8re allemande Angela Merkel, v\u00e9ritable leader de l’Union ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Le 20 avril, lors d’une conf\u00e9rence de presse, Mme Merkel a rappel\u00e9 que la soi-disant solidarit\u00e9 est dans l’int\u00e9r\u00eat de l’Allemagne : \u00ab Des weiteren, ist meine Maxime immer dass es Deutschland auf Dauer nur gut geht, wenn es Europa gut geht.<\/em> \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span><\/p>\n\n\n\n

Or c’\u00e9tait vrai m\u00eame apr\u00e8s la guerre. Les \u00c9tats-Unis ont financ\u00e9 la reconstruction europ\u00e9enne en sachant que le redressement \u00e9tait dans l’int\u00e9r\u00eat des Am\u00e9ricains. La relance \u00e9conomique stimulerait le commerce transatlantique et emp\u00eacherait l’Europe de glisser vers le fascisme ou le communisme et de menacer les int\u00e9r\u00eats g\u00e9opolitiques des \u00c9tats-Unis. La premi\u00e8re p\u00e9riode de l’apr\u00e8s-guerre avait d\u00e9montr\u00e9 l’interd\u00e9pendance fondamentale des \u00e9conomies europ\u00e9ennes. Le discours de Marshall<\/a> partait pr\u00e9cis\u00e9ment du constat de l’interd\u00e9pendance et de la n\u00e9cessit\u00e9 de relancer la demande afin de relancer la production : le fermier a toujours produit les denr\u00e9es alimentaires \u00e0 \u00e9changer avec le citadin pour les autres n\u00e9cessit\u00e9s de la vie. Cette division du travail est la base de la civilisation moderne. Actuellement, elle est menac\u00e9e de d\u00e9faillance. Les industries des villes ne produisent pas suffisamment de biens pour \u00eatre \u00e9chang\u00e9s avec les agriculteurs producteurs de denr\u00e9es alimentaires. Les mati\u00e8res premi\u00e8res et le carburant sont rares. Les machines manquent ou sont us\u00e9es. L’agriculteur ou le paysan ne trouve pas les biens \u00e0 vendre qu’il souhaite acheter. La vente de sa ferme pour de l’argent qu’il ne peut pas utiliser lui semble donc une transaction peu rentable. <\/p>\n\n\n\n

Les \u00c9tats-Unis ont financ\u00e9 la reconstruction europ\u00e9enne en sachant que le redressement \u00e9tait dans l’int\u00e9r\u00eat des Am\u00e9ricains.<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Ce n’est pas un hasard si l’une des affiches les plus c\u00e9l\u00e8bres de l’Economic Cooperation Administration<\/em> (ECA), la branche de l\u2019administration am\u00e9ricaine qui s’occupe de l’aide \u00e0 la reconstruction, affichait le slogan : \u00ab Quel que soit le temps qu\u2019il fait, nous n’atteindrons le bien-\u00eatre qu’ensemble ! \u00bb Les catastrophes de l’entre-deux-guerres \u2013 la premi\u00e8re p\u00e9riode de l’histoire europ\u00e9enne marqu\u00e9e par le libre-\u00e9change, l’inflation et la d\u00e9flation comp\u00e9titives, le recours syst\u00e9matique aux quotas et aux droits \u2013 ont montr\u00e9 clairement que la reconstruction devait \u00eatre une entreprise collective, syst\u00e9matique et inclusive. Les objectifs du plan \u00e9taient multiples : militaires, politiques, g\u00e9ostrat\u00e9giques et \u00e9conomiques, mais ils reposaient sur l’id\u00e9e que la reprise \u00e9conomique passerait par un nouvel \u00e9quilibre \u00e9conomique entre les pays europ\u00e9ens et outre-Atlantique. Il peut \u00eatre utile d’examiner de plus pr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements du plan Marshall lanc\u00e9 par les Am\u00e9ricains en 1947 pour voir quels \u00e9taient ses \u00e9l\u00e9ments constitutifs et ce qu’il peut r\u00e9ellement nous apprendre.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Image\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Comment fonctionnait le plan Marshall<\/h2>\n\n\n\n

Plusieurs plans Marshall ont \u00e9t\u00e9 souvent \u00e9voqu\u00e9s, de mani\u00e8re plus ou moins inappropri\u00e9e : dans les ann\u00e9es 1990, il \u00e9tait question de lancer un plan Marshall pour l’Europe post-communiste. Dans les ann\u00e9es 2000, Romano Prodi<\/a> a parl\u00e9 d’un plan Marshall pour l’Afrique, tandis que les plans Marshall pour le sud de l’Italie sont des th\u00e8mes r\u00e9currents dans le d\u00e9bat public italien.  Mais on a souvent l’impression que cette comparaison est utilis\u00e9e de mani\u00e8re superficielle. Le plan Marshall est devenu un slogan polyvalent, l’un des mythes fondateurs de l’Europe contemporaine, comme le Blitz Spirit <\/em>pour la Grande-Bretagne d’aujourd’hui.<\/p>\n\n\n\n

Le plan Marshall est devenu un slogan polyvalent, l’un des mythes fondateurs de l’Europe contemporaine.<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Annonc\u00e9 par George Marshall le 5 juin 1947 dans un c\u00e9l\u00e8bre discours \u00e0 l’universit\u00e9 de Harvard, le plan Marshall a dur\u00e9 trois ans, de 1948 \u00e0 1951, et a apport\u00e9 pr\u00e8s de 13 milliards de dollars de fonds du gouvernement am\u00e9ricain en Europe. Dans le d\u00e9bat actuel, le plan Marshall porte principalement sur la quantit\u00e9 apparemment \u00e9norme de ressources transf\u00e9r\u00e9es des \u00c9tats-Unis vers les pays d’Europe occidentale (jusqu’\u00e0 2 % du PIB des pays b\u00e9n\u00e9ficiaires, un chiffre comparable aux fonds qui pourraient mobiliser le m\u00e9canisme de stabilit\u00e9 europ\u00e9en et globalement inf\u00e9rieur \u00e0 la r\u00e9ponse europ\u00e9enne \u00e0 la crise). En r\u00e9alit\u00e9, il s’agissait avant tout d’un plan. En effet, imm\u00e9diatement apr\u00e8s la guerre, les Am\u00e9ricains avaient maintenu l’Europe en vie gr\u00e2ce \u00e0 l’aide de l’UNRRA et aux pr\u00eats de la Banque mondiale et du Fonds mon\u00e9taire international (la fameuse architecture de Bretton Woods). Mais en 1947, le gouvernement am\u00e9ricain est convaincu de la n\u00e9cessit\u00e9 de donner \u00e0 l’aide une articulation globale et organique et de la subordonner \u00e0 la constitution d’une structure supranationale qui puisse la g\u00e9rer. Comme l’a d\u00e9clar\u00e9 Charles Bohlen, assistant sp\u00e9cial du secr\u00e9taire d’\u00c9tat George Marshall, l’aide ne devrait \u00eatre accord\u00e9e que lorsqu\u2019aurait \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e une \u00ab preuve tangible du d\u00e9veloppement d\u2019un plan d\u2019ensemble pour la coop\u00e9ration \u00e9conomique entre Europ\u00e9ens, voire d\u2019une f\u00e9d\u00e9ration \u00e9conomique \u00e0 mettre en place sous 3 \u00e0 4 ans \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

C’est ainsi que l’Economic Cooperation Administration<\/em> (ECA) du gouvernement am\u00e9ricain et l’Organisation europ\u00e9enne de coop\u00e9ration \u00e9conomique (OECE) ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es. L’OECE<\/a>, en particulier, fille de structures similaires qui avaient fonctionn\u00e9 pendant la guerre, r\u00e9unissait les pays financeurs et b\u00e9n\u00e9ficiaires et devait centraliser les moyens et les besoins afin de structurer un plan coh\u00e9rent. L’ECA disposait alors de bureaux dans les diff\u00e9rents pays concern\u00e9s pour convenir des projets individuels et suivre leur mise en \u0153uvre. Il ne s’agissait certainement pas d’argent fourni sans condition. La premi\u00e8re t\u00e2che de l’ECA a \u00e9t\u00e9 d’harmoniser les demandes des pays b\u00e9n\u00e9ficiaires afin qu’elles aient un sens global et soient acceptables pour les Am\u00e9ricains. Les demandes \u00e9taient structur\u00e9es sous forme de grandes matrices combinant disponibilit\u00e9s et demandes, une m\u00e9thode d\u00e9riv\u00e9e des bilans (balance sheets<\/em>) \u00e9labor\u00e9s par Arthur B. Purvis et Jean Monnet pendant la guerre. Les fonctionnaires de l’OECE, \u00e0 Paris, demandaient aux pays participants de remplir de longs questionnaires contenant des informations sur les demandes de chacun, puis recoupaient entre elles les demandes des \u00c9tats afin qu\u2019elles puissent entrer dans le cadre g\u00e9n\u00e9ral du plan.<\/p>\n\n\n\n

En 1947, le gouvernement am\u00e9ricain est convaincu de la n\u00e9cessit\u00e9 de donner \u00e0 l’aide une articulation globale et organique et de la subordonner \u00e0 la constitution d’une structure supranationale qui puisse la g\u00e9rer.<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

80 % d’entre elles n’\u00e9taient pas des demandes de pr\u00eats, mais de subventions pour financer des projets sp\u00e9cifiques approuv\u00e9s par l’ECA. En cela, le plan \u00e9tait tr\u00e8s diff\u00e9rent des pr\u00eats du m\u00e9canisme de stabilit\u00e9 europ\u00e9en actuellement en discussion, car les subventions n’avaient pas \u00e0 \u00eatre rembours\u00e9es. Cela ressemblait plus \u00e0 la proposition d\u2019Ursula von der Leyen d’\u00e9largir le budget europ\u00e9en. L’ECA a non seulement impos\u00e9 des crit\u00e8res g\u00e9n\u00e9raux de viabilit\u00e9 macro\u00e9conomique et financi\u00e8re (sur les niveaux de d\u00e9ficit de la balance des paiements et les taux de change, par exemple), mais elle a \u00e9galement examin\u00e9 en d\u00e9tail les propositions des gouvernements nationaux. Par exemple, dans le cas de la r\u00e9forme agraire italienne, le bureau de Rome de l’ECA a non seulement fix\u00e9 le montant g\u00e9n\u00e9ral disponible pour l’intervention, mais, comme l’a d\u00e9montr\u00e9 Emanuele Bernardi, il est entr\u00e9 dans le d\u00e9tail des interventions, en opposition au ministre italien Segni. La conditionnalit\u00e9, dont se plaignent aujourd’hui de nombreux hommes et femmes politiques d’Europe du Sud \u00e0 l’\u00e9gard du M\u00e9canisme de stabilit\u00e9 europ\u00e9en, a \u00e9t\u00e9 l’un des \u00e9l\u00e9ments cl\u00e9s de l’intervention am\u00e9ricaine et aussi de son efficacit\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

En fait, \u00e0 en croire des historiens comme Charles S. Maier, de Harvard, le succ\u00e8s du plan d\u00e9pendait de l’adoption en Europe des mod\u00e8les de production et des relations industrielles qui pr\u00e9valaient aux \u00c9tats-Unis, alors beaucoup plus syndiqu\u00e9s qu’aujourd’hui. En plus de l’argent, et peut-\u00eatre bien plus que de l’argent, il y a eu l’adoption d’une nouvelle philosophie, une \u00ab politique de productivit\u00e9 \u00bb enracin\u00e9e dans le New Deal et appelant \u00e0 de nouvelles relations entre employeurs et travailleurs<\/a> au nom d’une plus grande productivit\u00e9 dans le travail. L’influence transformatrice de l’aide am\u00e9ricaine se voulait omnipr\u00e9sente et devait conduire \u00e0 un renouvellement radical des fa\u00e7ons de faire de la politique et de l’entreprise. Ce changement radical a affaibli la capacit\u00e9 \u00e0 bloquer certains des groupes traditionnels au pouvoir, comme les agronomes italiens ou allemands, qui avaient pilot\u00e9 les solutions protectionnistes de la premi\u00e8re partie du 20e si\u00e8cle. La coalition \u00ab du seigle et de l’acier \u00bb (c’est-\u00e0-dire le grand capital agraire et industriel) qui, selon le grand historien \u00e9conomique de Harvard Alexander Gershenkron, \u00e9tait \u00e0 la base du nazisme, a \u00e9t\u00e9 rendue caduque et d\u00e9mantel\u00e9e par les politiques de l\u2019ECA. C’est \u00e9galement pour cette raison que les agronomes italiens ont essay\u00e9 de faire pression sur le D\u00e9partement d’\u00c9tat am\u00e9ricain contre la r\u00e9forme agraire. <\/p>\n\n\n\n

La conditionnalit\u00e9, dont se plaignent aujourd’hui de nombreux hommes politiques d’Europe du Sud \u00e0 l’\u00e9gard du M\u00e9canisme de stabilit\u00e9 europ\u00e9en, a \u00e9t\u00e9 l’un des \u00e9l\u00e9ments cl\u00e9s de l’intervention am\u00e9ricaine et aussi de son efficacit\u00e9.<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Les bureaux locaux de l\u2019ECA ont \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment impliqu\u00e9s dans les discussions politiques internes de chaque pays. Toute intervention am\u00e9ricaine \u00e9tait radicalement politique. Cela est \u00e9vident puisque la reprise \u00e9conomique devait \u00e9galement garantir la stabilit\u00e9 politique des pays aid\u00e9s en les emp\u00eachant de basculer vers le communisme.<\/p>\n\n\n\n

En outre, les fonds am\u00e9ricains ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans le financement des plans d\u00e9taill\u00e9s \u00e9labor\u00e9s par les institutions de planification \u00e9conomique que de nombreux pays europ\u00e9ens ont acquis dans l’imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre. En France, par exemple, l’aide du Plan de r\u00e9tablissement europ\u00e9en (PRE) a permis de mettre en \u0153uvre le premier plan quinquennal. Aux Pays-Bas, Jan Tinbergen a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 du Bureau central du plan (qui existe encore aujourd’hui mais a des fonctions compl\u00e8tement diff\u00e9rentes), afin de ramener l’\u00e9conomie \u00e0 la normale. La premi\u00e8re t\u00e2che du Bureau a \u00e9t\u00e9 de contr\u00f4ler les importations. Mais selon le plan, il \u00e9tait \u00e9galement possible de r\u00e9quisitionner des chambres dans des maisons priv\u00e9es pour accueillir des personnes d\u00e9plac\u00e9es. Il \u00e9tait interdit d’utiliser la voiture pendant les vacances, les films \u00e9trangers \u00e9taient interdits et un contr\u00f4le strict des augmentations de salaire \u00e9tait exerc\u00e9 pour \u00e9viter que les salaires n\u00e9erlandais ne deviennent trop \u00e9lev\u00e9s et ne nuisent \u00e0 la comp\u00e9titivit\u00e9 des exportations. La Norv\u00e8ge a commenc\u00e9 la reconstruction avec un plan tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9 \u00e9labor\u00e9 par l’\u00e9conomiste Ragnar Frisch. Apr\u00e8s que Frisch eut \u00e9labor\u00e9 une proposition de plan de sortie de la Grande D\u00e9pression dans les ann\u00e9es 1930, ses \u00e9l\u00e8ves ont commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper un outil statistique sur ordre de l’occupant allemand pour observer la circulation des produits entre les diff\u00e9rents secteurs de l’\u00e9conomie. Frisch, au nom du gouvernement social-d\u00e9mocrate, a poursuivi l’op\u00e9ration avec un syst\u00e8me de comptes sectoriels qui, une fois de plus, a abouti \u00e0 une r\u00e9glementation stricte des producteurs, des importateurs et des niveaux de salaire. Dans tous ces exemples, la tendance planificatrice de l’imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre s’est rapidement d\u00e9tendue lorsque la situation est revenue \u00e0 la normale et que le consensus pour une planification aussi rigide a \u00e9t\u00e9 rompu. Dans les pays d\u00e9mocratiques, ces plans ont n\u00e9cessit\u00e9 des niveaux surprenants de consensus social et politique, ainsi qu’une confiance extraordinaire dans la capacit\u00e9 des experts \u00e0 trouver le bon \u00e9quilibre entre les diff\u00e9rents besoins de l’\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Les Am\u00e9ricains ont demand\u00e9 aux gouvernements europ\u00e9ens de d\u00e9manteler les syst\u00e8mes nationaux de protection mis en place au cours des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes et pendant la guerre et de s’ouvrir au commerce international.<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

De nombreux historiens se sont demand\u00e9s si c’\u00e9tait le montant des transferts am\u00e9ricains qui avait eu un r\u00f4le d\u00e9cisif. Or, l’intervention am\u00e9ricaine a \u00e9t\u00e9 beaucoup plus profonde et radicale que les chiffres ne le sugg\u00e8rent. En 1995, Lucrezia Reichlin a r\u00e9sum\u00e9 les avantages attribu\u00e9s \u00e0 l’initiative am\u00e9ricaine de 1947 ainsi : r\u00e9soudre les conflits de r\u00e9partition en att\u00e9nuant le co\u00fbt des politiques d\u00e9flationnistes, transf\u00e9rer la politique de productivit\u00e9, c’est-\u00e0-dire le syst\u00e8me am\u00e9ricain de relations industrielles, \u00e0 l’Europe, et reconstruire le syst\u00e8me commercial europ\u00e9en. Toutefois, ce qui est r\u00e9ellement pertinent dans le d\u00e9bat d’aujourd’hui, c’est plut\u00f4t l’extraordinaire le\u00e7on d’un plan coordonn\u00e9 et adoss\u00e9 \u00e0 une infrastructure institutionnelle tr\u00e8s ambitieuse. <\/p>\n\n\n\n

Parall\u00e8lement \u00e0 l’imposition de contr\u00f4les par une entit\u00e9 supranationale, et en plus de la planification rigide de certains pays, les Am\u00e9ricains ont demand\u00e9 aux gouvernements europ\u00e9ens de d\u00e9manteler les syst\u00e8mes nationaux de protection mis en place au cours des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes et pendant la guerre et de s’ouvrir au commerce international. Apr\u00e8s tout, les pr\u00e9mices de l’organisation qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la phase actuelle \u2013 en voie d’\u00e9puisement ? \u2013 de la mondialisation, l’Organisation mondiale du commerce<\/a>, se trouvent dans l’accord de Gen\u00e8ve de 1947. Plus de contr\u00f4les, donc, mais aussi plus d’ouverture. L’ouverture concernait \u00e0 la fois le commerce entre l’Europe et les \u00c9tats-Unis et le commerce intra-europ\u00e9en. En particulier, il est utile de noter qu’\u00e0 l’\u00e9poque, le protectionnisme ne limitait pas seulement les importations de produits \u00e9trangers, mais aussi l’exportation de mati\u00e8res premi\u00e8res consid\u00e9r\u00e9es comme strat\u00e9giques, notamment l’\u00e9nergie et les mines, le fameux charbon et l’acier. C’est \u00e9videmment l’histoire classique, sinon la l\u00e9gende, de la fondation des institutions communautaires : de la CECA \u00e0 l’Union.<\/p>\n\n\n\n

Ce qui est r\u00e9ellement pertinent dans le d\u00e9bat d’aujourd’hui, c’est l’extraordinaire le\u00e7on d’un plan coordonn\u00e9 et adoss\u00e9 \u00e0 une infrastructure institutionnelle tr\u00e8s ambitieuse. <\/p>Federico d’Onofrio<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Les limites du budget europ\u00e9en et la v\u00e9ritable le\u00e7on du plan Marshall<\/h2>\n\n\n\n

En se penchant sur l’intervention am\u00e9ricaine dans les ann\u00e9es 1940, on peut identifier au moins trois th\u00e8mes fondamentaux : la planification, l’int\u00e9gration et le consensus. <\/p>\n\n\n\n

On parle beaucoup d’euro-obligations pour financer la reprise, mais peu de choses sont dites sur la mani\u00e8re de les d\u00e9penser. \u00c0 quoi doit servir l’argent du Fonds europ\u00e9en de relance ? Et qui devrait le d\u00e9penser ?<\/p>\n\n\n\n

Certes, fournir aux \u00c9tats de l’Union europ\u00e9enne une forme suppl\u00e9mentaire de financement non li\u00e9 par une coordination d’ensemble peut servir l’urgence imm\u00e9diate, mais cela n’a rien \u00e0 voir avec le type de reprise \u00e9conomique radicale qu\u2019a connue le continent \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940. <\/p>\n\n\n\n

Les plans des ann\u00e9es 1940 et 1950, cependant, \u00e9taient extr\u00eamement intrusifs et \u00e9tendus. Ils visaient des \u00e9conomies relativement ferm\u00e9es qui devaient \u00eatre ouvertes. Ils ont n\u00e9cessit\u00e9 un \u00e9norme consensus social ou un tr\u00e8s haut degr\u00e9 de contrainte et de r\u00e9pression. En outre, ils s’appuyaient fondamentalement sur le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant d’un acteur h\u00e9g\u00e9monique, les \u00c9tats-Unis. Au niveau europ\u00e9en et national, on ne voit pas ce qui peut remplacer l’h\u00e9g\u00e9monie ou la coh\u00e9sion sociale. Il n’est pas non plus \u00e9vident de savoir quelle direction la reprise \u00e9conomique peut prendre, au-del\u00e0 de ce qui semble \u00eatre essentiellement des slogans. Quel type de d\u00e9penses les partisans du coronabond<\/em> ont-ils en t\u00eate ? Et ceux qui, comme von der Leyen, envisagent un nouveau programme europ\u00e9en de relance dans le cadre du budget de l’Union, comment vont-il d\u00e9penser cet argent ? Il n’est pas judicieux de s\u00e9parer la question du recouvrement de l’objet de la d\u00e9pense. La collecte de fonds, en particulier avec des obligations perp\u00e9tuelles, sans plan de d\u00e9penses d\u00e9taill\u00e9 est tr\u00e8s complexe.<\/p>\n\n\n\n

Certes, fournir aux \u00c9tats de l’Union europ\u00e9enne une forme suppl\u00e9mentaire de financement non li\u00e9 par une coordination d’ensemble peut servir l’urgence imm\u00e9diate, mais cela n’a rien \u00e0 voir avec le type de reprise \u00e9conomique radicale qu\u2019a connue le continent \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940.<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Dans le cadre financier pluriannuel 2014-2020<\/a>, l’agriculture a re\u00e7u 408 milliards d’euros, soit un peu moins de 40 % des d\u00e9penses sur cinq ans. L’autre poste important du budget est le fonds de coh\u00e9sion pour le d\u00e9veloppement des r\u00e9gions les plus pauvres, des zones rurales et isol\u00e9es, et le soutien \u00e0 l’emploi des jeunes. Le d\u00e9bat sur l’efficacit\u00e9 des fonds de coh\u00e9sion est sans limite et il serait inutile de le r\u00e9p\u00e9ter. En g\u00e9n\u00e9ral, les \u00e9tudes tendent \u00e0 montrer que l’efficacit\u00e9 des fonds – qui ne sont pas d\u00e9pens\u00e9s directement par l’Union mais par les autorit\u00e9s locales – est tr\u00e8s vari\u00e9e et d\u00e9pend d’une gestion efficace. Mais les r\u00e9gions historiquement les plus pauvres ont aussi tendance \u00e0 \u00eatre les moins en mesure de demander et de d\u00e9penser des fonds, et la qualit\u00e9 des d\u00e9penses tend \u00e0 \u00eatre moindre. Le m\u00e9canisme des fonds de coh\u00e9sion a donc tendance \u00e0 \u00eatre moins convaincant. Le cas de l’Italie du Sud est bien s\u00fbr l’un des \u00e9checs les plus frappants de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de politiques de coh\u00e9sion italiennes et europ\u00e9ennes. <\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Image\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Le plan Marshall pr\u00e9sente une le\u00e7on doublement int\u00e9ressante \u00e0 cet \u00e9gard, surtout pour les pays o\u00f9 la classe politique n’a pas encore de v\u00e9ritable contrepoids technocratique<\/a> : l\u2019ECA a \u00e9t\u00e9 \u2013 surtout pour les pays m\u00e9diterran\u00e9ens \u2013 un terrain d’entra\u00eenement pour la formation d’une classe de techniciens modernes en \u00e9conomie et en statistique (elle a par exemple g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 l’utilisation de la comptabilit\u00e9 nationale des revenus) et c’est gr\u00e2ce \u00e0 ces nouvelles comp\u00e9tences que l’administration a pu construire des plans coh\u00e9rents. La n\u00e9cessit\u00e9 de planifier a entra\u00een\u00e9 une importante transformation de la culture administrative. Au fil des ann\u00e9es, les fonds de coh\u00e9sion ont \u00e9galement cr\u00e9\u00e9 de nouvelles comp\u00e9tences, mais ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les m\u00e9canismes de d\u00e9penses qui ont fait que les r\u00e9gions historiquement les plus pauvres ont \u00e9t\u00e9 moins impliqu\u00e9es dans le changement culturel de l’administration. Il est donc difficile de placer des espoirs de relance europ\u00e9enne dans le cadre financier pluriannuel. La Commission et les \u00c9tats devraient probablement se poser la question du renforcement des capacit\u00e9s de projet des \u00c9tats les moins efficaces.<\/p>\n\n\n\n

La reconstruction du commerce intra-europ\u00e9en, gr\u00e2ce \u00e0 l’Union europ\u00e9enne des paiements et \u00e0 l’ouverture des barri\u00e8res douani\u00e8res sous l’\u00e9gide de structures supranationales, a probablement \u00e9t\u00e9 l’\u00e9l\u00e9ment le plus efficace du plan pour amplifier la reprise.<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Plus d’int\u00e9gration, plus de march\u00e9 ?<\/h2>\n\n\n\n

Peut-\u00eatre, apr\u00e8s l’urgence<\/a>, compte tenu \u00e9galement des r\u00e9sultats largement discutables des Fonds structurels, devrions-nous revenir aux sources et tirer les le\u00e7ons du plan Marshall quant \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de franchir de nouvelles \u00e9tapes dans l’int\u00e9gration du march\u00e9 europ\u00e9en. Apr\u00e8s tout, la reconstruction du commerce intra-europ\u00e9en, gr\u00e2ce \u00e0 l’Union europ\u00e9enne des paiements et \u00e0 l’ouverture des barri\u00e8res douani\u00e8res sous l’\u00e9gide de structures supranationales, a probablement \u00e9t\u00e9 l’\u00e9l\u00e9ment le plus efficace du plan pour amplifier la reprise. Et le march\u00e9 commun, puis le march\u00e9 unique, a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 le v\u00e9ritable moteur de l’unification europ\u00e9enne et aussi son principal succ\u00e8s. La v\u00e9ritable le\u00e7on du plan Marshall est-elle vraiment une plus grande int\u00e9gration ? N’avons-nous pas d\u00e9j\u00e0 suffisamment d’int\u00e9gration ? Probablement pas.<\/p>\n\n\n\n

Dans les ann\u00e9es 1950, avec la CECA, l’int\u00e9gration fondamentale concernait les mati\u00e8res premi\u00e8res et les produits semi-finis. La naissance de la CEE et du march\u00e9 commun avec les trait\u00e9s de Rome en 1957 a \u00e9tabli les quatre libert\u00e9s fondamentales : la libert\u00e9 de circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux. Dans les faits, cependant, la mise en \u0153uvre du trait\u00e9 s’est principalement concentr\u00e9e sur la circulation des marchandises. Lorsque Alfonso Mattera, l’un des auteurs du c\u00e9l\u00e8bre Livre blanc de la Commission Delors, a tent\u00e9 d’aborder la question des services d’int\u00e9r\u00eat public en 1971 \u2013 toujours fermement entre les mains des \u00c9tats membres \u2013 il s’est vite rendu compte du peu de volont\u00e9 politique qui existait pour intervenir. M\u00eame apr\u00e8s la proclamation du march\u00e9 unique en 1993, combien de temps reste-t-il \u00e0 l’espace europ\u00e9en pour avoir le m\u00eame degr\u00e9 d’uniformit\u00e9 que le march\u00e9 int\u00e9rieur am\u00e9ricain ? Combien reste-t-il \u00e0 faire pour que le march\u00e9 unique soit r\u00e9ellement un march\u00e9 int\u00e9rieur, sans fronti\u00e8res, avec des r\u00e8gles uniformes et \u00e9gales pour tous les acteurs, quel que soit leur \u00c9tat membre ? L’ach\u00e8vement du march\u00e9 unique devrait peut-\u00eatre \u00eatre l’\u00e9toile polaire d’un plan de relance europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n

L’ach\u00e8vement du march\u00e9 unique devrait peut-\u00eatre \u00eatre l’\u00e9toile polaire d’un plan de relance europ\u00e9en.<\/p>Federico D’onofrio<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Il est difficile de calculer les b\u00e9n\u00e9fices g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par l’int\u00e9gration r\u00e9alis\u00e9e jusqu’\u00e0 pr\u00e9sent \u2013 m\u00eame le d\u00e9bat sur les avantages de la cr\u00e9ation du march\u00e9 commun dans les ann\u00e9es 1960 est toujours en cours et le d\u00e9bat sur les effets de l’union mon\u00e9taire est virulent. Le c\u00e9l\u00e8bre rapport de 1983 sur les co\u00fbts de la non-Europe, c’est-\u00e0-dire les co\u00fbts de la non-int\u00e9gration, et le rapport Cecchini de 1988 ont estim\u00e9 les gains potentiels de la cr\u00e9ation d’un v\u00e9ritable march\u00e9 int\u00e9rieur \u00e0 environ 6,5 % du PIB de l’Union. Des estimations r\u00e9centes<\/a> des avantages de l’int\u00e9gration par rapport \u00e0 une situation o\u00f9 le commerce \u00e9tait r\u00e9gi par les r\u00e8gles de l’OMC donnent des r\u00e9sultats similaires : un gain permanent moyen de 6,6 % (4,4 % apr\u00e8s pond\u00e9ration) du PIB r\u00e9el pour les pays de l’Union. Mais ces mod\u00e8les ne calculent pas les avantages dynamiques de l’Union (plus de concurrence, \u00e9conomies d’\u00e9chelle, etc.) et sont bas\u00e9s sur des hypoth\u00e8ses contrefactuels probl\u00e9matiques. Surtout, ils ignorent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la cr\u00e9ation de cha\u00eenes de valeur au sein de l’Union qui, selon Mario Draghi<\/a>, a \u00e9t\u00e9 l’un des principaux avantages de la derni\u00e8re phase d’int\u00e9gration.<\/p>\n\n\n\n

Bien s\u00fbr, il est encore plus difficile de comprendre quels avantages nous pouvons attendre de l’approfondissement du march\u00e9. Le dernier rapport sur les co\u00fbts de la non-Europe<\/a> command\u00e9 par le Parlement europ\u00e9en (2019) estime que 480 milliards de produit int\u00e9rieur brut annuel suppl\u00e9mentaire pourraient provenir de l’ach\u00e8vement du march\u00e9 unique classique des biens et des services, que 110 milliards pourraient provenir de l’ach\u00e8vement du march\u00e9 unique num\u00e9rique, 320 milliards pourraient provenir de l’ach\u00e8vement de l’union mon\u00e9taire, 53 milliards de mesures concernant l’Europe des citoyens (essentiellement la mobilit\u00e9 interne et les droits l\u00e9gaux) et 55 milliards d’une politique migratoire int\u00e9gr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

Quiconque a v\u00e9cu dans plus d’un pays europ\u00e9en sait combien l’int\u00e9gration du march\u00e9 int\u00e9rieur est primitive en termes de services et combien le fonctionnement des entreprises transnationales est probl\u00e9matique.<\/p>FEDERICO D’ONOFRIO<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Il n’est pas facile d’\u00e9valuer ces chiffres, mais quiconque a v\u00e9cu dans plus d’un pays europ\u00e9en sait combien l’int\u00e9gration du march\u00e9 int\u00e9rieur est primitive en termes de services et combien le fonctionnement des entreprises transnationales est probl\u00e9matique. Il serait peut-\u00eatre temps de r\u00e9cup\u00e9rer les quatre libert\u00e9s, en mettant la circulation des personnes et des entreprises au centre (cette libert\u00e9 d’\u00e9tablissement sur laquelle Mattera insistait) pour pousser r\u00e9ellement \u00e0 l’unification du march\u00e9 des services, y compris les banques, les transports, les postes et communications, la sant\u00e9. 2020 devrait \u00eatre l’ann\u00e9e de l’ouverture d\u00e9finitive des services de transport public \u00e0 la concurrence, mais combien plus de r\u00e9sistance ! Et la progression de l’union bancaire est tr\u00e8s lente. Il est clair que l’ach\u00e8vement du march\u00e9 unique avec ses quatre libert\u00e9s fondamentales, en se concentrant en particulier sur les domaines les plus probl\u00e9matiques tels que la mobilit\u00e9 des travailleurs et des entreprises, peut contribuer de mani\u00e8re importante \u00e0 la relance et fournir le cadre d’un \u00e9ventuel plan Marshall europ\u00e9en. Mais ce sont des questions qui exigent un tr\u00e8s haut degr\u00e9 d’int\u00e9gration r\u00e9glementaire, fiscale et juridique.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Image\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Qui devrait soutenir le plan Marshall pour l’Europe ?<\/h2>\n\n\n\n

Se concentrer sur le march\u00e9 unique n’est pas une strat\u00e9gie r\u00e9ductrice. Le march\u00e9 unique europ\u00e9en n’est pas un fait naturel, mais un acte politique qui implique le d\u00e9passement de la souverainet\u00e9 nationale et qui a des ramifications fondamentales dans la vie des citoyens, comme l’avaient bien compris les cr\u00e9ateurs et les concepteurs de l’Acte unique europ\u00e9en, entr\u00e9 en vigueur en 1987. Les quatre libert\u00e9s fondamentales sont un \u00e9l\u00e9ment politique fort et pour \u00eatre d\u00e9fendues pleinement, elles n\u00e9cessitent une infrastructure juridique et la capacit\u00e9 l\u00e9gislative d’un v\u00e9ritable souverain. Jean Monnet semble toujours avoir raison et le march\u00e9 est le meilleur instrument pour \u00ab ouvrir une br\u00e8che dans les dures murailles des souverainet\u00e9s nationales \u00bb. Mais il n’y a pas de politique sans consensus. La planification des ann\u00e9es 1940 en France, aux Pays-Bas ou en Norv\u00e8ge \u00e9tait bas\u00e9e sur un large consensus entre les diff\u00e9rents groupes sociaux. De m\u00eame l’intervention am\u00e9ricaine visait \u00e0 cr\u00e9er un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis. Les Am\u00e9ricains qui ont d\u00e9velopp\u00e9 le plan Marshall de 1948 avaient l\u2019id\u00e9e plus ou moins claire que ce plan devait forger un nouveau bloc social, une alliance anticommuniste mais aussi progressiste et antimilitariste, et ils n’ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 intervenir dans la dynamique politique des \u00c9tats assist\u00e9s pour parvenir \u00e0 un tel objectif. Ce sont plut\u00f4t les incertitudes et les craintes des diff\u00e9rents d\u00e9partements de l\u2019administration am\u00e9ricaine qui ont conduit les Am\u00e9ricains \u00e0 soutenir, dans certains pays, des groupes r\u00e9actionnaires politiquement fiables mais \u00e9loign\u00e9s des id\u00e9es de l’administration Truman.<\/p>\n\n\n\n

Les Am\u00e9ricains qui ont d\u00e9velopp\u00e9 le plan Marshall de 1948 avaient l\u2019id\u00e9e plus ou moins claire que ce plan devait forger un nouveau bloc social, une alliance anticommuniste mais aussi progressiste et antimilitariste, et ils n’ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 intervenir dans la dynamique politique des \u00c9tats assist\u00e9s pour continuer \u00e0 construire un tel bloc social.<\/p>Federico D’Onofrio<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La r\u00e9partition des fonds entre les diff\u00e9rents pays propos\u00e9e par la Commission von der Leyen semble r\u00e9v\u00e9ler la conscience que le fonds sera politique et devra \u00e9viter la d\u00e9rive \u00ab populiste \u00bb du Sud de l’Europe. Mais il semble souvent que les autorit\u00e9s de l’Union soient incapables d’analyser plus en d\u00e9tails les dynamiques sociales des pays membres ou qu’elles ne posent pas le probl\u00e8me du consensus et d\u00e9l\u00e8guent ces probl\u00e8mes aux gouvernements des \u00c9tats membres. L’incapacit\u00e9 \u00e0 jouer un v\u00e9ritable r\u00f4le politique est peut-\u00eatre la principale faiblesse de l’Union et de tous les projets imaginables.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

Il y a exactement 73 ans, George Marshall pronon\u00e7ait depuis l’universit\u00e9 de Harvard un c\u00e9l\u00e8bre discours qui allait changer le destin de l’Europe. Aujourd’hui, \u00e0 la suite du plan ambitieux propos\u00e9 par la Commission europ\u00e9enne, Federico d’Onofrio se demande quelles le\u00e7ons nous pouvons tirer du plan Marshall, \u00e0 l’heure o\u00f9 le continent est frapp\u00e9 par la crise du Covid-19.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":74627,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2024],"tags":[],"geo":[1917],"class_list":["post-74605","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","staff-federico-donofrio","geo-europe"],"acf":[],"yoast_head":"\n73 ans apr\u00e8s, un plan Marshall pour l'Europe | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"Il y a exactement 73 ans, George Marshall pronon\u00e7ait depuis l'universit\u00e9 de Harvard un c\u00e9l\u00e8bre discours qui allait changer 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