{"id":73174,"date":"2020-05-20T17:06:37","date_gmt":"2020-05-20T15:06:37","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=73174"},"modified":"2020-05-22T13:21:23","modified_gmt":"2020-05-22T11:21:23","slug":"lenigme-de-la-paix-en-asie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/05\/20\/lenigme-de-la-paix-en-asie\/","title":{"rendered":"L’\u00e9nigme de la paix en Asie"},"content":{"rendered":"\n
Il se passe quelque chose d’\u00e9trange en Asie. La r\u00e9gion confront\u00e9e aux plus importantes transformations de ses rapports de forces, l’Asie de l’Est, y traverse une p\u00e9riode de paix. La r\u00e9gion domin\u00e9e g\u00e9opolitiquement par l’Occident, l’Asie occidentale, fait quant \u00e0 elle l\u2019exp\u00e9rience de la guerre et du conflit. Comment expliquer ce sch\u00e9ma inhabituel de guerre et de paix ? Cet article entend explorer les forces historiques profondes qui m\u00e8nent aujourd\u2019hui \u00e0 la paix en Asie orientale et \u00e0 la guerre en Asie occidentale.<\/p>\n\n\n\n
Pour commencer, tout, dans la logique de l’Histoire, semble nous dire que l’Asie orientale devrait \u00eatre en guerre. Plusieurs grandes figures intellectuelles occidentales l’ont pr\u00e9dit. Richard K. Betts a ainsi d\u00e9clar\u00e9 que \u00ab l’un des facteurs qui incitent \u00e0 l’optimisme concernant la paix en Europe est l’apparente satisfaction des grandes puissances face au statu quo<\/em> \u00bb, tandis qu’il existe en Asie de l’Est \u00ab un vaste r\u00e9servoir de dol\u00e9ances qui s’accumulent, potentiellement plus g\u00e9n\u00e9ratrices de conflits que pendant la guerre froide, pendant laquelle la bipolarit\u00e9 a permis d\u2019\u00e9viter l’escalade des querelles de clocher \u00bb. Aaron L. Friedberg d\u00e9clare qu\u2019\u00ab alors que la guerre civile et les conflits ethniques continueront pendant un certain temps \u00e0 couver \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de l’Europe, c’est l’Asie qui, \u00e0 long terme, semble bien plus susceptible de devenir le th\u00e9\u00e2tre de conflits entre grandes puissances. Le demi-mill\u00e9naire au cours duquel l’Europe a \u00e9t\u00e9 le principal g\u00e9n\u00e9rateur de guerre au monde (ainsi que de richesse et de connaissances) touche \u00e0 sa fin. Mais, pour le meilleur ou pour le pire, le pass\u00e9 de l’Europe pourrait \u00eatre l’avenir de l’Asie \u00bb. Barry Buzan et Gerald Segal ont \u00e9galement observ\u00e9 que \u00ab l’Asie court le risque d\u2019un retour vers le futur \u00bb, futur marqu\u00e9 par les tensions et conflits. Et d\u2019ajouter que \u00ab l’Europe, en particulier, et l’Occident, en g\u00e9n\u00e9ral, constituent des soci\u00e9t\u00e9s internationales avanc\u00e9es et largement d\u00e9velopp\u00e9es \u00bb. L\u2019Asie se distingue par la combinaison de plusieurs soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es avec une soci\u00e9t\u00e9 internationale r\u00e9gionale si appauvrie dans son d\u00e9veloppement qu\u2019il est m\u00eame difficile de la comparer \u00e0 l’Afrique ou au Moyen-Orient \u00bb <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Plusieurs d\u00e9cennies se sont \u00e9coul\u00e9es depuis ces pr\u00e9dictions pleines d\u2019assurance qui voyaient en l’Asie de l’Est un terreau fertile pour le conflit. Pourtant, ce n\u2019est pas la guerre qui s\u2019imposa, mais bien la paix. Pourquoi ?<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9gion confront\u00e9e aux plus importantes transformations de ses rapports de forces, l’Asie de l’Est, y traverse une p\u00e9riode de paix. La r\u00e9gion domin\u00e9e g\u00e9opolitiquement par l’Occident, l’Asie occidentale, fait quant \u00e0 elle l\u2019exp\u00e9rience de la guerre et du conflit.<\/p>Kishore Mahbubani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Il serait insens\u00e9 d\u2019avancer des explications fond\u00e9es sur un unique facteur. L’Asie et, plus sp\u00e9cifiquement, l\u2019Asie du Nord-Est et l’Asie du Sud-Est sont des lieux complexes. Plusieurs facteurs y ont contribu\u00e9 \u00e0 la paix, notamment l’engagement strat\u00e9gique de la Chine de progresser pacifiquement ; l’ordre international fond\u00e9 sur l\u2019\u00e9tat de droit, transmis par l’Occident apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, la culture du pragmatisme inh\u00e9rente \u00e0 de nombreuses cultures de l’Asie de l’Est et peut-\u00eatre la simple chance d’avoir en Asie des dirigeants et penseurs strat\u00e9giques r\u00e9fl\u00e9chis et profonds, parmi lesquels de grands hommes tels que Deng Xiaoping et Lee Kuan Yew.<\/p>\n\n\n\n La contribution de la Chine \u00e0 la dynamique de paix est particuli\u00e8rement cruciale. Napol\u00e9on a \u00e9mis cet avertissement bien connu : \u00ab laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s\u2019\u00e9veillera, le monde entier tremblera \u00bb. L’Occident a ignor\u00e9 ce sage conseil. Il ne s\u2019est pas content\u00e9 d\u2019\u00e9veiller la Chine mais l\u2019a pi\u00e9tin\u00e9e tout enti\u00e8re, emmen\u00e9 par les Britanniques lors de la c\u00e9l\u00e8bre guerre de l’opium en 1842. Dans un acte plus terrifiant encore, les forces britanniques et fran\u00e7aises ont pill\u00e9, saccag\u00e9 et d\u00e9truit le Palais d’\u00e9t\u00e9 en 1860, d\u00e9truisant par la m\u00eame occasion des \u0153uvres d’art et antiquit\u00e9s historiques qui valaient mille fois Notre-Dame. Les Chinois ont subi un si\u00e8cle d\u2019une am\u00e8re humiliation entre 1842 et 1949. Ils ne l’ont pas oubli\u00e9. Pas plus tard qu’en mars 2020, le correspondant du Financial Times<\/em>, Jamil Anderlini, racontait sa rencontre avec un jeune enfant chinois qui lui demandait, dans une profonde angoisse : \u00ab pourquoi avez-vous br\u00fbl\u00e9 le Palais d’\u00e9t\u00e9 ? \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Les Chinois ont subi un si\u00e8cle d\u2019une am\u00e8re humiliation entre 1842 et 1949. Ils ne l’ont pas oubli\u00e9.<\/p>Kishore Mahbubani<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avec tant de souffrance et d’humiliation, la Chine aurait d\u00fb r\u00e9appara\u00eetre dans la peau d\u2019un furieux dragon cracheur de flammes, au lieu de quoi elle s’est engag\u00e9e \u00e0 progresser pacifiquement. Deng Xiaoping, en chef avis\u00e9, a sagement conseill\u00e9 \u00e0 son peuple d\u2019encaisser les humiliations et les insultes, de faire profil bas et de s’efforcer de r\u00e9ussir. La Chine aurait pu se consid\u00e9rer provoqu\u00e9e par de nombreux \u00e9v\u00e9nements au cours des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es : la d\u00e9cision du pr\u00e9sident Clinton d’envoyer des porte-avions dans le d\u00e9troit de Taiwan en 1996 ; le bombardement de l’ambassade de Chine \u00e0 Belgrade en mai 1999 ; les rencontres rapproch\u00e9es avec des navires de la marine japonaise dans les \u00eeles Diaoyutai\/Senkaku de septembre 2012 \u00e0 fin 2013, que Christopher Hughes, professeur de relations internationales \u00e0 la London School of Economics and Political Science<\/em> (LSE), qualifie de \u00ab plus graves pour les relations sino-japonaises dans la p\u00e9riode de l’apr\u00e8s-guerre en termes de risque de conflit militaris\u00e9 \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Chacun de ces \u00e9v\u00e9nements aurait pu d\u00e9clencher une guerre ou un simple accrochage. Pourtant, de toutes les grandes puissances de l’histoire du monde, et notamment des cinq membres permanents du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 de l’ONU, la Chine est la seule \u00e0 n\u2019avoir pas men\u00e9 de guerre au cours des 40 derni\u00e8res ann\u00e9es (depuis la guerre sino-vietnamienne de 1979).<\/p>\n\n\n\n La retenue militaire chinoise s’explique \u00e9galement par une culture de la strat\u00e9gie profond\u00e9ment ancr\u00e9e, la Chine \u00e9tant convaincue que la meilleure fa\u00e7on de gagner des guerres est de ne pas les mener. Sun Tzu affirmait que \u00ab la meilleure victoire est celle dans laquelle l’adversaire se rend de son propre chef avant qu’il n’y ait de v\u00e9ritables hostilit\u00e9s… Il est pr\u00e9f\u00e9rable de gagner sans se battre \u00bb. Henry Kissinger<\/a> a savamment d\u00e9crit la diff\u00e9rence entre la pulsion qui m\u00e8ne l\u2019Occident \u00e0 rechercher la victoire militaire et celle qui m\u00e8ne la Chine \u00e0 s’assurer un avantage strat\u00e9gique \u00e0 long terme. Il l\u2019a fait en comparant le jeu d’\u00e9checs occidental avec le jeu chinois de wei qi<\/em>, d\u00e9clarant que \u00ab si les \u00e9checs s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 la bataille d\u00e9cisive, le wei qi<\/em> s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la campagne prolong\u00e9e. Le joueur d’\u00e9checs vise la victoire totale. Le joueur de wei qi<\/em> recherche un avantage relatif \u00bb <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Kissinger poursuit en ajoutant que \u00ab les penseurs chinois ont d\u00e9velopp\u00e9 une pens\u00e9e strat\u00e9gique qui met l’accent sur la victoire gr\u00e2ce \u00e0 l’avantage psychologique et pr\u00f4ne l’\u00e9vitement des conflits directs \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n