{"id":72774,"date":"2020-05-16T12:57:02","date_gmt":"2020-05-16T10:57:02","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=72774"},"modified":"2020-05-16T13:26:48","modified_gmt":"2020-05-16T11:26:48","slug":"prix-du-petrole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/05\/16\/prix-du-petrole\/","title":{"rendered":"Comprendre les variations du prix du p\u00e9trole : une synth\u00e8se en 8 points"},"content":{"rendered":"\n
Ces derniers mois, le prix du p\u00e9trole a connu des mouvements extraordinaires. En septembre, le prix bondissait<\/a> apr\u00e8s une attaque de drone sur des champs p\u00e9troliers saoudiens. En janvier, un nouveau pic<\/a> suivait l\u2019assassinat du g\u00e9n\u00e9ral iranien Soleimani par les \u00c9tats-Unis, faisant craindre un embrasement au Moyen-Orient. En mars, une guerre des prix<\/a> s\u2019engageait entre la Russie et l\u2019Arabie saoudite. Alors que l\u2019OPEP tentait de r\u00e9soudre<\/a> le probl\u00e8me, ses efforts ont \u00e9t\u00e9 balay\u00e9s<\/a> par un ph\u00e9nom\u00e8ne inou\u00ef dans les derniers jours d\u2019avril : le brusque effondrement de la demande d\u00fb \u00e0 l\u2019\u00e9pid\u00e9mie a donn\u00e9 lieu \u00e0 des transactions \u00e0 un prix n\u00e9gatif, les acheteurs se faisant payer pour accepter de prendre en charge les encombrants barils.<\/p>\n\n\n\n Dans cette synth\u00e8se, nous tentons de vous donner les \u00e9l\u00e9ments essentiels pour comprendre les d\u00e9terminants structurels de ce prix crucial, au-del\u00e0 de ses revirements spectaculaires <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Apr\u00e8s avoir mis de c\u00f4t\u00e9 une th\u00e9orie \u00e9conomique qui ne semble pas coller aux faits (point 1), puis pr\u00e9sent\u00e9 les diff\u00e9rents types de p\u00e9trole brut (point 2), nous nous plongerons dans les diff\u00e9rentes composantes, physique et g\u00e9opolitique, de son offre (points 3 \u00e0 5), puis de sa demande (point 6), pour revenir enfin sur la question des crises (point 7) et de la finance (point 8).<\/p>\n\n\n\n La th\u00e9orie \u00e9conomique orthodoxe propose une th\u00e9orie du prix des ressources rares, sous le nom de r\u00e8gle d\u2019Hotelling, du nom de l\u2019\u00e9conomiste am\u00e9ricain qui l\u2019a formul\u00e9e en 1931 <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Le th\u00e9or\u00e8me est tr\u00e8s simple : si la quantit\u00e9 d\u2019une ressource rare est limit\u00e9e, alors \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre de march\u00e9, son prix doit augmenter exponentiellement, au rythme du taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. La d\u00e9monstration en est ais\u00e9e : pour que les march\u00e9s soient \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre, il faut que les diff\u00e9rentes possibilit\u00e9s de placement offrent le m\u00eame rendement. Ce rendement uniforme d\u2019\u00e9quilibre est justement le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Par exemple, en th\u00e9orie, une propri\u00e9t\u00e9 immobili\u00e8re rapporte chaque ann\u00e9e, par la location, une rente \u00e9gale \u00e0 rV, o\u00f9 V est le prix initial de la propri\u00e9t\u00e9. Il en va de m\u00eame si j\u2019ach\u00e8te une action, avec les dividendes. Si j\u2019ach\u00e8te un gisement de p\u00e9trole, il ne peut pas rapporter de rente de la m\u00eame mani\u00e8re, car je ne risque pas de trouver des locataires int\u00e9ress\u00e9s ! Je peux vendre le p\u00e9trole mais alors le stock se vide. Pour qu\u2019il soit aussi rentable d\u2019acheter du p\u00e9trole que d\u2019acheter une propri\u00e9t\u00e9 immobili\u00e8re, ou une action, il faut donc que le prix m\u00eame de la ressource (ici le p\u00e9trole) augmente.<\/p>\n\n\n\n Le th\u00e9or\u00e8me d’Hotelling est tr\u00e8s simple : si la quantit\u00e9 d\u2019une ressource rare est limit\u00e9e, alors \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre de march\u00e9, son prix doit augmenter exponentiellement, au rythme du taux d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>CL\u00c9MENCE P\u00c8LEGRIN, ULYSSE LOJKINE<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Si le raisonnement para\u00eet simple, la cons\u00e9quence est pourtant tr\u00e8s surprenante. On a l\u2019habitude de dire que le prix se fixe en fonction des forces oppos\u00e9es de l\u2019offre et de la demande. Ici, nous avons pr\u00e9dit la trajectoire du prix sans faire r\u00e9f\u00e9rence ni \u00e0 la quantit\u00e9 disponible (le nombre et la vari\u00e9t\u00e9 des gisements) ni \u00e0 la quantit\u00e9 demand\u00e9e. En fait, dans ce mod\u00e8le, l\u2019offre et la demande interviennent bien, mais seulement pour fixer le prix initial. Dans le mod\u00e8le le plus simple, son \u00e9volution est ensuite enti\u00e8rement pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e. Les changements de l\u2019offre et de la demande peuvent l\u2019affecter, mais seulement s\u2019ils sont impr\u00e9visibles, par exemple en cas de d\u00e9couverte de nouveaux gisements. Si les anticipations sont justes en moyenne \u00e0 long terme, c\u2019est-\u00e0-dire si on alterne de mani\u00e8re plus ou moins r\u00e9guli\u00e8re entre des p\u00e9riodes d\u2019optimisme excessif et de pessimisme excessif sur les d\u00e9couvertes \u00e0 venir, en th\u00e9orie, la r\u00e8gle d\u2019Hotelling devrait elle aussi rester valable en moyenne, la tendance exponentielle \u00e9tant seulement perturb\u00e9e par des \u00e9carts temporaires.<\/p>\n\n\n\n Selon cette th\u00e9orie, les ajustements de long terme ne se font donc pas par les prix, mais par les quantit\u00e9s. Ainsi, si un ralentissement s\u00e9culaire de la croissance est anticip\u00e9, ce ne sont pas les prix qui devraient diminuer, mais la quantit\u00e9 extraite.<\/p>\n\n\n\n Or on constate que ce mod\u00e8le ne correspond en rien \u00e0 la trajectoire de long terme observ\u00e9e. Les prix ont parfois mont\u00e9, comme lors des chocs p\u00e9troliers, mais sont ensuite rest\u00e9s stables, ou sont redescendus. La seule p\u00e9riode de tendance robuste \u00e0 la hausse s\u2019\u00e9tale de la fin des ann\u00e9es 1990 \u00e0 la crise de 2008, mais elle est d\u00e9sormais r\u00e9volue. La r\u00e8gle d\u2019Hotelling se transforme ainsi en \u00e9nigme d\u2019Hotelling <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Les prix ont parfois mont\u00e9, comme lors des chocs p\u00e9troliers, mais sont ensuite rest\u00e9s stables, ou sont redescendus. La seule p\u00e9riode de tendance robuste \u00e0 la hausse s\u2019\u00e9tale de la fin des ann\u00e9es 1990 \u00e0 la crise de 2008, mais elle est d\u00e9sormais r\u00e9volue.<\/p>CL\u00c9MENCE P\u00c8LEGRIN, ULYSSE LOJKINE<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Pour en rester un instant \u00e0 la th\u00e9orie, notons qu\u2019il est possible de remettre en cause une des hypoth\u00e8ses les plus fondamentales du th\u00e9or\u00e8me d\u2019Hotelling, \u00e0 savoir l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019\u00e9quilibre. C\u2019est sur elle, comme on l\u2019a vu, que repose tout le raisonnement. Mais pourquoi ce march\u00e9 serait-il \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre ? Supposons que l\u2019\u00e9volution anticip\u00e9e des prix du p\u00e9trole soit inf\u00e9rieure \u00e0 l\u2019exponentielle d\u2019Hotelling. Le rendement sur la possession d\u2019un stock de p\u00e9trole est alors inf\u00e9rieur au rendement disponible ailleurs sur le march\u00e9 des capitaux. Il est donc avantageux pour les d\u00e9tenteurs de stocks de s\u2019en d\u00e9barrasser. Mais le prix baisse alors encore plus, au lieu de se redresser pour rejoindre l\u2019exponentielle. Il la rejoindra seulement si des sp\u00e9culateurs croient au mod\u00e8le d\u2019Hotelling <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> ; mais si personne n\u2019anticipe le retour \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre, celui-ci n\u2019a pas de raison particuli\u00e8re de se produire. En termes techniques, sous des hypoth\u00e8ses plausibles de comportement des agents, l\u2019\u00e9quilibre d\u00e9crit par Hotelling n\u2019est pas stable : les march\u00e9s n\u2019ont pas de raison d\u2019y converger, m\u00eame s\u2019ils se trouvent \u00e0 proximit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Pour revenir \u00e0 des choses plus concr\u00e8tes, nous allons voir dans les points qui suivent que les tendances lourdes du prix (mais quel prix ? point 2) s\u2019expliquent beaucoup mieux par un mod\u00e8le plus fruste et plus intuitif du march\u00e9, d\u00e9termin\u00e9 par le rapport entre l\u2019offre, la demande, et le pouvoir de march\u00e9 exerc\u00e9 de chaque c\u00f4t\u00e9 (points 3 \u00e0 6) ; la volatilit\u00e9 de court terme s\u2019explique souvent par des crises, ou par le fonctionnement des march\u00e9s financiers (points 7 et 8).<\/p>\n\n\n\n Les tendances lourdes du prix s\u2019expliquent beaucoup mieux par un mod\u00e8le plus fruste et plus intuitif du march\u00e9, d\u00e9termin\u00e9 par le rapport entre l\u2019offre, la demande, et le pouvoir de march\u00e9 exerc\u00e9 de chaque c\u00f4t\u00e9.<\/p>CL\u00c9MENCE P\u00c8LEGRIN, ULYSSE LOJKINE<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Avant d\u2019examiner les diff\u00e9rents facteurs qui d\u00e9terminent le prix du p\u00e9trole, il faut pr\u00e9ciser de quoi on parle. L\u2019essence de la station service est un p\u00e9trole raffin\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est pass\u00e9 par des processus chimiques destin\u00e9s \u00e0 le rendre utilisable. Au contraire, le p\u00e9trole dont il s\u2019agit dans le prix du baril est un p\u00e9trole brut, c\u2019est-\u00e0-dire tel qu\u2019il est extrait des gisements, avant d\u2019\u00eatre raffin\u00e9. Vous avez peu de chance d\u2019en voir de vos propres yeux et si c\u2019est le cas, faites attention, c\u2019est toxique.<\/p>\n\n\n\n Les p\u00e9troles bruts eux-m\u00eames sont vari\u00e9s, et peuvent \u00eatre class\u00e9s selon leurs caract\u00e9ristiques chimiques, notamment leur densit\u00e9, mesur\u00e9e en degr\u00e9s API, et leur teneur en soufre. <\/p>\n\n\n\n Plus les p\u00e9troles bruts sont l\u00e9gers (entre 35 et 45\u00b0 API), plus ils pr\u00e9sentent des rendements \u00e9lev\u00e9s pour la production de produits p\u00e9troliers l\u00e9gers, comme l\u2019essence, au moment du raffinage. C\u2019est ce qui explique le choix des deux principales r\u00e9f\u00e9rences sur le march\u00e9 du brut : le Brent (38\u00b0 API et 0,37 % de soufre), principale r\u00e9f\u00e9rence pour le commerce de p\u00e9trole produit dans l\u2019Atlantique, p\u00e9trole \u00ab europ\u00e9en \u00bb, dont le prix composite est issu de diff\u00e9rents champs en mer du Nord ; et le WTI (West Texas Intermediate, 39,6\u00b0 API et 0,24 % de soufre), r\u00e9f\u00e9rence pour le march\u00e9 nord-am\u00e9ricain et produit au Texas, en Louisiane et au Dakota du Nord, est livr\u00e9 physiquement \u00e0 Cushing, en Oklahoma \u2014 localit\u00e9 cruciale \u00e0 l\u2019heure de la quasi-saturation des infrastructures de stockage de p\u00e9trole aux \u00c9tats-Unis et dans le monde.<\/p>\n\n\n\n Plus les p\u00e9troles bruts sont l\u00e9gers (entre 35 et 45\u00b0 API), plus ils pr\u00e9sentent des rendements \u00e9lev\u00e9s pour la production de produits p\u00e9troliers l\u00e9gers, comme l\u2019essence, au moment du raffinage.<\/p>CL\u00c9MENCE P\u00c8LEGRIN, ULYSSE LOJKINE<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019OPEP dispose \u00e9galement de son propre prix de r\u00e9f\u00e9rence, utilis\u00e9 par l\u2019organisation pour \u00e9valuer l\u2019\u00e9volution du march\u00e9 mondial \u2014 un prix composite construit \u00e0 partir des caract\u00e9ristiques des p\u00e9troles des \u00c9tats membres de l\u2019organisation. Ce prix est g\u00e9n\u00e9ralement inf\u00e9rieur \u00e0 celui du Brent et du WTI en raison d\u2019une plus forte concentration de soufre, ce qui le rend de moins bonne \u00ab qualit\u00e9 \u00bb et plus co\u00fbteux \u00e0 raffiner.<\/p>\n\n\n\n Le p\u00e9trole conventionnel (comme le Brent, le WTI, ou la production de l\u2019OPEP) repr\u00e9sente la principale source de production de p\u00e9trole aujourd\u2019hui (70 %, soit 67 millions de barils\/jour, selon l\u2019AIE <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>). Mais selon son Stated Policies scenario<\/em> <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, d\u2019ici \u00e0 2040, leur part dans la production mondiale pourrait diminuer de 5 millions de barils jours pour atteindre 60 %, et ce sous l\u2019effet de la maturit\u00e9 avanc\u00e9e de nombreux champs conventionnels. Toujours selon l\u2019AIE, pr\u00e8s de 40 % de la production conventionnelle provient en effet de champs en production depuis plus de 40 ans. Selon le m\u00eame sc\u00e9nario, la production de p\u00e9trole de schiste devrait doubler entre 2018 et 2040, tir\u00e9e par les productions am\u00e9ricaine, chinoise, canadienne ou encore mexicaine.<\/p>\n\n\n\n La production de p\u00e9trole de schiste devrait doubler entre 2018 et 2040, tir\u00e9e par les productions am\u00e9ricaine, chinoise, canadienne ou encore mexicaine.<\/p>CL\u00c9MENCE P\u00c8LEGRIN, ULYSSE LOJKINE<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les p\u00e9troles lourds et soufr\u00e9s repr\u00e9sentent aujourd\u2019hui environ 10 % de la production mondiale, et cette part tend \u00e0 s\u2019accro\u00eetre avec la rar\u00e9faction des r\u00e9serves dans les champs conventionnels, comme en mer du Nord, au profit de r\u00e9serves dites non-conventionnelles que les progr\u00e8s technologiques et plusieurs ann\u00e9es de prix hauts ont rendues \u00e9conomiquement et techniquement viables. Parmi les \u00c9tats d\u00e9tenant d\u2019importantes r\u00e9serves de p\u00e9troles lourds, se trouvent le Venezuela (300 milliards de barils), l\u2019Arabie saoudite (297), le Canada (167), l\u2019Iran (155) et l\u2019Irak (147) <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n L\u2019am\u00e9lioration constante des techniques d\u2019exploration-production p\u00e9troli\u00e8re et l\u2019\u00e9puisement progressif des champs conventionnels permettent \u00e0 l\u2019industrie de d\u00e9couvrir de nouveaux volumes de p\u00e9trole, dans des gisements autrefois inconnus, ou non-viables techniquement ou \u00e9conomiquement, ou encore de pouvoir en exploiter davantage au sein d\u2019un m\u00eame champ, via la r\u00e9cup\u00e9ration secondaire et tertiaire du p\u00e9trole. Des gisements de plus en plus complexes et co\u00fbteux \u00e0 exploiter ont ainsi \u00e9t\u00e9 progressivement d\u00e9couverts puis exploit\u00e9s, comme les ressources en mer du Nord d\u00e8s les ann\u00e9es 1960-1970, dans certaines r\u00e9gions russes de l\u2019Arctique \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, ou encore les hydrocarbures non-conventionnels aux \u00c9tats-Unis d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 2000.<\/p>\n\n\n\n1 \u2013 La th\u00e9orie : au-del\u00e0 d\u2019Hotelling<\/h2>\n\n\n\n
2 \u2013 La marchandise : tous les p\u00e9troles ne se valent pas<\/h2>\n\n\n\n
3 \u2013 L\u2019offre physique : au-del\u00e0 du conventionnel<\/h2>\n\n\n\n