{"id":72585,"date":"2020-05-14T13:36:19","date_gmt":"2020-05-14T11:36:19","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=72585"},"modified":"2020-05-15T12:39:57","modified_gmt":"2020-05-15T10:39:57","slug":"tchernobyl-covid-19-pedagogie-des-catastrophes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/05\/14\/tchernobyl-covid-19-pedagogie-des-catastrophes\/","title":{"rendered":"De Tchernobyl au Covid-19 : une p\u00e9dagogie des catastrophes"},"content":{"rendered":"\n

Certaines images de la crise du coronavirus ne sont pas sans rappeler celles du tristement c\u00e9l\u00e8bre accident de Tchernobyl, comme ces gens affubl\u00e9s de tenues de protection qui ressemblent \u00e0 des scaphandres d\u2019astronautes, en train de nettoyer, avec un liquide d\u00e9contaminant, des rues de villes chinoises ou cor\u00e9ennes<\/a>. Mais la ressemblance entre la catastrophe de Tchernobyl et l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de Covid-19 va bien au-del\u00e0 de ces quelques clich\u00e9s iconiques. C\u2019est que Tchernobyl a \u00e9t\u00e9 \u00e9galement v\u00e9cue comme une sorte de pand\u00e9mie. Non seulement par les populations autour de la Centrale, dont nous avons longuement recueilli les t\u00e9moignages, mais plus g\u00e9n\u00e9ralement par une partie de la population mondiale qui, par le fameux \u00ab nuage \u00bb qui fit trois fois le tour de la plan\u00e8te, fut contamin\u00e9e \u00e0 divers degr\u00e9s par des radionucl\u00e9ides. Si l\u2019on accepte cette d\u00e9finition, des analogies nombreuses s\u2019imposent. L\u2019\u00e9quipe du Centre de recherche sur les risques et les vuln\u00e9rabilit\u00e9s (laboratoire de sociologie de l\u2019Universit\u00e9 de Caen, ex LASAR) n\u2019a eu de cesse d\u2019analyser les cons\u00e9quences humaines, \u00e0 la fois collectives et individuelles, de la catastrophe de Tchernobyl depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt-dix <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Elle a tent\u00e9, durant ces deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, de faire de Tchernobyl le paradigme des catastrophes \u00e9cologiques et technologiques contemporaines : dimensions hors normes, origine anthropique, fait social total <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, irr\u00e9versible, impr\u00e9visible et irr\u00e9parable. L\u2019expertise accumul\u00e9e sur la gestion des situations de crise en situation de catastrophe am\u00e8ne les auteurs de cet article \u00e0 tenter d\u2019\u00e9tablir un certain nombre de parall\u00e8les, voire de comparaisons, entre l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui secoua le monde en 1986 et la situation de crise plan\u00e9taire li\u00e9e \u00e0 la pand\u00e9mie du virus Covid-19 aujourd\u2019hui. Il peut para\u00eetre \u00e9trange, de prime abord, de vouloir rapprocher un accident industriel survenu dans une centrale nucl\u00e9aire et une \u00e9pid\u00e9mie li\u00e9e au d\u00e9veloppement d\u2019un micro-organisme pathog\u00e8ne \u2013\u00a0m\u00eame si l\u2019origine anthropique de ce dernier, par destruction des habitats naturels (d\u00e9forestation)<\/a> et d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9levage industriel (incubateur), voire en raison de la fuite d\u2019un laboratoire<\/a>, est de plus en plus probable <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nous allons donc tenter, en mobilisant notre exp\u00e9rience de la premi\u00e8re catastrophe technique et environnementale survenue en 1986 d\u2019\u00e9clairer les enjeux de la pand\u00e9mie qui touche l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

L\u2019expertise accumul\u00e9e sur la gestion des situations de crise en situation de catastrophe nous am\u00e8ne \u00e0 tenter d\u2019\u00e9tablir un certain nombre de parall\u00e8les, voire de comparaisons, entre l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui secoua le monde en 1986 et la situation de crise plan\u00e9taire li\u00e9e \u00e0 la pand\u00e9mie du virus Covid-19 aujourd\u2019hui.<\/p>GALIA ACKERMAN, FR\u00c9D\u00c9RICK LEMARCHAND<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9pid\u00e9miques<\/h2>\n\n\n\n

Ce qui unit aujourd\u2019hui ces deux \u00e9v\u00e9nements distants de plus de trente ans, c\u2019est avant tout leur nature \u00e9pid\u00e9mique, terme renvoyant litt\u00e9ralement au \u00ab mal qui se r\u00e9pand sur le pays \u00bb, un mal qui semble se jouer des fronti\u00e8res et des limites comme jadis ce fameux nuage radioactif qui parcourut l\u2019Europe enti\u00e8re, la Sib\u00e9rie et m\u00eame l\u2019Am\u00e9rique du nord. En France, la m\u00e9moire collective a d\u2019ailleurs retenu de la gestion de cette premi\u00e8re crise \u00e9cologique plan\u00e9taire de l\u2019histoire que, selon le mensonge d\u2019\u00c9tat, le nuage s\u2019\u00e9tait \u00ab arr\u00eat\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re \u00bb : c\u2019est ce qu\u2019a affirm\u00e9, lors d\u2019une intervention t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, le responsable de l\u2019OPRI <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> montrant, \u00ab preuves \u00e0 l\u2019appui \u00bb de fausses cartes m\u00e9t\u00e9o. Cette fixation de la m\u00e9moire sur le \u00ab nuage qui traverse les fronti\u00e8res \u00bb pour r\u00e9pandre la contamination traduit, comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>, un questionnement du public face \u00e0 cette nouvelle forme d\u2019exp\u00e9rience de la vuln\u00e9rabilit\u00e9. Comme le virus qui circule aujourd\u2019hui et qui lui non plus, selon les mots du Pr\u00e9sident Macron \u00ab n\u2019a pas de passeport \u00bb, le nuage transcendait l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des barri\u00e8res \u00e9conomiques et culturelles tout comme celle des fronti\u00e8res physiques et g\u00e9opolitiques pour faire de la population europ\u00e9enne un peuple de victimes d\u2019un mal commun.<\/p>\n\n\n\n

Les catastrophes contemporaines (Tchernobyl, crise de la vache folle, amiante, perturbateurs endocriniens et d\u00e9sormais le coronavirus) participent toutes d\u2019un imaginaire commun au centre duquel une m\u00eame logique est \u00e0 l\u2019\u0153uvre : celle de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie.<\/p>GALIA ACKERMAN, FR\u00c9D\u00c9RICK LEMARCHAND<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Nous pourrions affirmer que les catastrophes contemporaines (Tchernobyl, crise de la vache folle, amiante, perturbateurs endocriniens et d\u00e9sormais le coronavirus) participent toutes d\u2019un imaginaire commun au centre duquel une m\u00eame logique est \u00e0 l\u2019\u0153uvre : celle de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie. Cette question peut \u00eatre comprise comme \u00e9tant celle de l\u2019effondrement des limites et par cons\u00e9quent de l\u2019\u00e9mergence de nouvelles formes de fragilit\u00e9s non anticip\u00e9es par les mod\u00e8les pr\u00e9dictifs de gestion des risques calculables. Dans un ouvrage intitul\u00e9 Une Fin de si\u00e8cle \u00e9pid\u00e9mique<\/em>, Isabelle Rieusset-Lemari\u00e9 avait tent\u00e9, au d\u00e9but des ann\u00e9es 90, de montrer qu’une actualisation du mod\u00e8le \u00e9pid\u00e9mique se r\u00e9alisait dans un ensemble de ph\u00e9nom\u00e8nes nouveaux, dont le plus important \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e9tait le sida, mais \u00e9galement dans le d\u00e9veloppement du syst\u00e8me informatique sciemment cr\u00e9\u00e9 par l\u2019homme, lui-m\u00eame bient\u00f4t confront\u00e9 \u00e0 la manifestation de la r\u00e9versibilit\u00e9 n\u00e9gative de ce dernier : les virus informatiques, tr\u00e8s proches par leur fonctionnement des virus biologiques. Quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, Jean Baudrillard avait compris que \u00ab le principe du Mal est tout simplement synonyme du principe de r\u00e9version (\u2026) Dans des syst\u00e8mes en voie de positivation totale, et donc de d\u00e9symbolisation, le mal \u00e9quivaut simplement sous toutes ses formes, \u00e0 la r\u00e8gle fondamentale de la r\u00e9versibilit\u00e9 \u00bb <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Retour du n\u00e9gatif, du refoul\u00e9, de l\u2019accident non imagin\u00e9 (Tchernobyl) comme des chocs en retour du traitement inflig\u00e9 \u00e0 la nature (COVID19), les maux auxquels nous sommes confront\u00e9s ne sont plus le fruit d\u2019une d\u00e9cision divine ou d\u2019une manifestation spontan\u00e9e de la nature, mais bien notre Golem. D\u00e8s lors le monde moderne qui \u00e9tait cens\u00e9 nous rendre plus puissants et nous mettre \u00e0 l\u2019abri des p\u00e9rils par le d\u00e9veloppement de la science et de la technique devient au contraire plus vuln\u00e9rable. La potentialit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, apr\u00e8s Tchernobyl, d’un accident nucl\u00e9aire majeur dans et hors de nos fronti\u00e8res a montr\u00e9 l’obsolescence de celles-ci. Plus question, non plus, de nous retrancher derri\u00e8re notre Ligne Maginot \u00e0 l’heure o\u00f9 des pays instables politiquement sont dot\u00e9s de missiles nucl\u00e9aires de moyenne et longue port\u00e9e. Nous sommes d\u00e9sabrit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Photo\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Des catastrophes hors norme<\/h2>\n\n\n\n

Plus largement, Tchernobyl peut servir de mod\u00e8le, ou de matrice \u00e0 partir de laquelle il serait possible de comprendre la complexit\u00e9 de la gestion de crises sanitaires \u00e0 grande \u00e9chelle. Pour la premi\u00e8re fois en temps de paix, l\u2019URSS fut confront\u00e9e \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de g\u00e9rer, dans l\u2019urgence, une situation de crise d\u2019une ampleur exceptionnelle, engageant le sort de centaines de millions de personnes, ce qui conduisit les autorit\u00e9s \u00e0 mettre en \u0153uvre des moyens sans pr\u00e9c\u00e9dent, \u00e0 fermer plus ou moins d\u00e9finitivement une partie du territoire, \u00e0 reloger dans des cit\u00e9s construites \u00e0 la h\u00e2te des dizaine de milliers de personnes. Tchernobyl n\u00e9cessita la mobilisation tr\u00e8s importante des sp\u00e9cialistes et la main d\u2019\u0153uvre, capables de nettoyer la contamination \u00e0 la Centrale elle-m\u00eame et dans les environs, en fait dans un rayon de 100-200 km du r\u00e9acteur accident\u00e9. En URSS, ces gens ont \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9s liquidateurs (ils \u00ab liquidaient \u00bb les cons\u00e9quences de l\u2019accident), et il y avait parmi eux des militaires et des civils dont une partie \u00e9tait constitu\u00e9e de volontaires. S\u2019il n\u2019y eut juste que quelques dizaines de morts dans les premi\u00e8res semaines apr\u00e8s l\u2019accident, parmi ces liquidateurs en revanche, dont le nombre total atteignit probablement pr\u00e8s d\u2019un million de personnes (sur cinq ans), beaucoup ont d\u00e9velopp\u00e9 plus tard des cancers et autres pathologies souvent assez graves. Trente ans plus tard, parmi ces jeunes hommes en parfaite sant\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, selon diff\u00e9rents d\u00e9comptes, 200 000 au moins ont d\u00e9c\u00e9d\u00e9s, 600 000 selon les associations de liquidateurs. Tchernobyl ne les a pas tu\u00e9s imm\u00e9diatement, mais a mutil\u00e9 et raccourci leurs vies en les renvoyant \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la solitude et du silence coupable de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n

La potentialit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, apr\u00e8s Tchernobyl, d’un accident nucl\u00e9aire majeur dans et hors de nos fronti\u00e8res a montr\u00e9 l’obsolescence de celles-ci. […] Nous sommes d\u00e9sabrit\u00e9s.<\/p>GALIA ACKERMAN, FR\u00c9D\u00c9RICK LEMARCHAND<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pour le Covid-19, une mobilisation tout aussi extraordinaire de m\u00e9decins et autres soignants<\/a> aux quatre coins de la plan\u00e8te (dont des soignants retrait\u00e9s et autres volontaires) a permis de soigner un nombre exponentiel de patients, mais a \u00e9galement provoqu\u00e9 une morbidit\u00e9 importante parmi le corps m\u00e9dical et un nombre non encore sp\u00e9cifi\u00e9 de malades dans ce milieu. Comme les liquidateurs, ces h\u00e9ros modernes sont acclam\u00e9s dans chaque pays concern\u00e9 et r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s avec des primes suppl\u00e9mentaires. Comme les liquidateurs, m\u00eame ceux qui ont gu\u00e9ri de cette maladie mortelle en porteront des traces dans leurs poumons et auront des l\u00e9sions neurologiques, tous risquent de subir des cons\u00e9quences du stress inhumain qu\u2019ils ont endur\u00e9. Ils n\u2019en sortiront pas indemnes.<\/p>\n\n\n\n

Poursuivons. Dans les deux cas, des mesures de coercition ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es afin de prot\u00e9ger les habitants des r\u00e9gions concern\u00e9es de la contamination : relogement obligatoire pour les zones les plus touch\u00e9es en cas de Tchernobyl, confinement forc\u00e9 de pr\u00e8s de 4 milliards d\u2019humains en cas de Covid-19. On sait que le relogement a eu des cons\u00e9quences graves pour les \u00ab tchernobyliens \u00bb, d\u00e9pouill\u00e9s de leurs biens et arrach\u00e9s \u00e0 leur cadre de vie : le stress, des d\u00e9pressions, des maladies cardiovasculaires, l\u2019alcoolisme. On commence \u00e0 savoir que le stress du confinement provoque notamment des violences conjugales<\/a> et autres formes de pathologies sociales et psychiques, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une mesure provisoire et limit\u00e9e dans le temps. Dans les deux cas, la contremesure (relogement ou confinement) est parfois plus mal v\u00e9cue que le mal lui-m\u00eame. L\u2019Inde et l\u2019Afrique ont ainsi \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de v\u00e9ritables drames sociaux et \u00e9conomiques, les populations confin\u00e9es \u00e9tant parfois condamn\u00e9es \u00e0 la famine. Il en est de m\u00eame du relogement obligatoire des populations rurales contraintes \u00e0 abandonner leur maison, leurs villages et la terre qui les avait jusqu\u2019alors nourris, v\u00e9cu comme une v\u00e9ritable punition. En plus du relogement obligatoire pour une partie des zones contamin\u00e9es, les contremesures appliqu\u00e9es aux habitants rest\u00e9s sur place consistaient en une longue s\u00e9rie d\u2019interdiction de fr\u00e9quentation des lieux \u00ab naturels \u00bb tels que les for\u00eats ou les marais, et de pratiques \u00e9conomiques et sociales normales : travaux agricoles, \u00e9levage, ainsi que la p\u00eache, la chasse et la cueillette de champignons, qui leur permettaient de s\u2019alimenter correctement. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une sorte de confinement<\/a>.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Photo\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Ce qui, encore, autorise le rapprochement des deux crises est leur caract\u00e8re de catastrophe, mot dont l\u2019\u00e9tymologie grecque renvoie au mouvement de retournement et d\u2019effondrement. Cette double rupture s\u2019inscrit tout autant dans le temps – \u00ab il y aura un avant et un apr\u00e8s \u00bb entend-on aujourd\u2019hui – que dans l\u2019espace – comment circonscrire le mal ? S\u2019il y a un apr\u00e8s, un nouveau temps social \u00e0 venir, il est toutefois l\u2019objet de sp\u00e9culation quant \u00e0 sa nature. Si la catastrophe d\u00e9bouche en effet sur du nouveau, il faut reconnaitre que nombreux sont ceux qui souhaitent que ce moment s\u2019apparente \u00e0 un retour \u00e0 la situation ant\u00e9rieure, \u00ab un retour \u00e0 la normale \u00bb comme disaient les Tchernobyliens, plus qu\u2019\u00e0 une v\u00e9ritable renaissance. Ce moment de rupture que nous vivons aujourd\u2019hui, de mise en suspension de nos activit\u00e9s habituelles, de mise \u00e0 l\u2019arr\u00eat du syst\u00e8me \u00e9conomique plan\u00e9taire, pourrait pourtant \u00eatre l\u2019occasion r\u00eav\u00e9e de repenser ce que nous faisons, l\u2019impact de nos activit\u00e9s sur l\u2019environnement, la mani\u00e8re dont nos choix technologiques et \u00e9conomiques sont les premiers facteurs de production de vuln\u00e9rabilit\u00e9s sanitaires et environnementales. Mais \u00e0 quoi r\u00eavent les confin\u00e9s ? Comme \u00e0 Tchernobyl, \u00e0 retrouver \u00ab une vie normale \u00bb, le chemin des habitudes et il y a fort \u00e0 parier que les r\u00eaves, partag\u00e9s par une minorit\u00e9 utopique, de remise \u00e0 plat du syst\u00e8me seront bien vite balay\u00e9s par les logiques de \u00ab la reprise \u00bb. Tchernobyl, comme d\u2019ailleurs Fukushima, aurait pu constituer des exp\u00e9riences collectives \u00e0 partir desquelles une r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e9nergie, le nucl\u00e9aire, le pouvoir, la fragilit\u00e9 des lieux et des humains pu \u00eatre men\u00e9e. Rien de tout cela n\u2019advint et la foi dans le progr\u00e8s technique et le productivisme \u00e9nerg\u00e9tique reprirent de plus belle, \u00e0 l\u2019est comme \u00e0 l\u2019ouest. \u00c0 quoi est d\u00fb cet aveuglement ? La croyance aveugle dans le progr\u00e8s<\/a> ? La recherche du profit ? Ou l\u2019impossibilit\u00e9 de tirer des enseignements de \u00ab ce qui arrive \u00bb <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span> ? L\u2019impr\u00e9paration g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 une catastrophe nous fait payer un tr\u00e8s lourd tribut \u00e0 son traitement et \u00e0 ses cons\u00e9quences. Dans le cas de Tchernobyl, cela a co\u00fbt\u00e9 20 % du budget national sur cinq ans \u00e0 l\u2019URSS et a contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019effondrement de l\u2019Empire sovi\u00e9tique. Dans le cas des soci\u00e9t\u00e9s occidentales et du monde entier, l\u2019arr\u00eat des activit\u00e9s \u00e9conomiques, la n\u00e9cessit\u00e9 de payer la population oisive \u00e0 cause du confinement, le co\u00fbt astronomique des traitements, et en particulier des s\u00e9jours aux soins intensifs et en r\u00e9animation, vont provoquer la pire r\u00e9cession dans le monde de l\u2019apr\u00e8s-guerre. Nous sommes entr\u00e9s dans du \u00ab hors-norme \u00bb.<\/p>\n\n\n\n

Mais \u00e0 quoi r\u00eavent les confin\u00e9s ? Comme \u00e0 Tchernobyl, \u00e0 retrouver \u00ab une vie normale \u00bb, le chemin des habitudes et il y a fort \u00e0 parier que les r\u00eaves, partag\u00e9s par une minorit\u00e9 utopique, de remise \u00e0 plat du syst\u00e8me seront bien vite balay\u00e9s par les logiques de \u00ab la reprise \u00bb.<\/p>GALIA ACKERMAN, FR\u00c9D\u00c9RICK LEMARCHAND<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Aux limites de nos capacit\u00e9s de repr\u00e9sentation<\/h2>\n\n\n\n

Il est sid\u00e9rant de voir \u00e0 quel point la direction sovi\u00e9tique, comme les \u00c9tats modernes pour le Covid-19 aujourd\u2019hui, n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de l\u2019accident d\u2019une ampleur plan\u00e9taire. Il n\u2019y avait au d\u00e9but ni tenues de protection pour les liquidateurs, ni mat\u00e9riel pour une d\u00e9contamination rapide, ni outils ou robots pour les travaux autour du r\u00e9acteur explos\u00e9, ni distribution de pastilles d\u2019iode \u00e0 la population, ni consignes de confinement et d\u2019alimentation dans les r\u00e9gions touch\u00e9es. Il est tout aussi sid\u00e9rant de constater que nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales se sont retrouv\u00e9es elles aussi d\u00e9munies : ni masques, ni gants, ni tenues de protection, ni respirateurs, ni lits de r\u00e9animation en nombre suffisant, etc. La population n\u2019a toujours ni masques r\u00e9ellement protecteurs, ni gants, c\u2019est \u00e0 peine si le gel hydroalcoolique fait une timide apparition. Pourquoi donc ne sommes nous pas pr\u00e9par\u00e9s<\/a> \u00e0 ce qui est pourtant destin\u00e9 \u00e0 advenir, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une catastrophe nucl\u00e9aire <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span> ou d\u2019une pand\u00e9mie grippale <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span> ?<\/p>\n\n\n\n

D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019hybris<\/em> des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9velopp\u00e9es nous pousse \u00e0 croire qu\u2019elles sont pratiquement invuln\u00e9rables et que, si probl\u00e8me il y a, elles sauront le g\u00e9rer gr\u00e2ce \u00e0 la technique<\/a>. Les savants sovi\u00e9tiques \u00e9taient s\u00fbrs de leur mod\u00e8le de r\u00e9acteur, et excluaient totalement un sc\u00e9nario catastrophe. Trente-quatre ans plus tard, dans des soci\u00e9t\u00e9s lib\u00e9rales, nous avons fait preuve de la m\u00eame l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 d\u2019esprit : on n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9par\u00e9 parce que la pr\u00e9paration aurait co\u00fbt\u00e9 cher, et aurait pu s\u2019av\u00e9rer inutile, comme ces fameux millions de masques et de vaccins contre la grippe H1N1\u2026 qui s\u2019est arr\u00eat\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame. C\u2019est le probl\u00e8me point\u00e9 par Jean-Pierre Dupuy <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span> dans la pr\u00e9vention des catastrophes : les efforts d\u00e9ploy\u00e9s pour que la catastrophe n\u2019advienne pas ne peuvent trouver une justification qu\u2019a posteriori<\/em>. Le paradoxe est que, le pire ne se produisant pas puisqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9vit\u00e9 par les gestes de pr\u00e9caution, les efforts d\u00e9ploy\u00e9s para\u00eetront d\u2019autant plus inutiles. On peut se souvenir de la peur d\u2019une guerre nucl\u00e9aire dans les ann\u00e9es 1960-70 et de la mode des abris antiatomiques individuels (notamment aux \u00c9tats-Unis et en Suisse). Ils se sont av\u00e9r\u00e9s inutiles car la guerre nucl\u00e9aire n\u2019a jamais eu lieu. Mais si elle avait eu lieu ?<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Photo\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Invisibles, inodores et sans saveur, le virus comme la radioactivit\u00e9 \u00e9chappent \u00e0 nos sens et ne sont d\u00e9tectables que par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un mat\u00e9riel sp\u00e9cialis\u00e9 r\u00e9serv\u00e9 aux professionnels de sant\u00e9 ou aux autorit\u00e9s.<\/p>GALIA ACKERMAN, FR\u00c9D\u00c9RICK LEMARCHAND<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Pour les populations expos\u00e9es \u2013 l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re pour le coronavirus comme pour Tchernobyl \u2013 la difficult\u00e9 d\u2019appr\u00e9hender ce qui arrive est li\u00e9e au caract\u00e8re \u00e0 la fois infraliminaire et subliminaire du mal, pour reprendre les cat\u00e9gories mobilis\u00e9es par le philosophe G\u00fcnther Anders au sujet de l\u2019atome <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Nous savons, avait-il \u00e9crit au sujet de la possibilit\u00e9 de l\u2019usage de la bombe atomique, mais nous ne croyons pas ce que nous savons. Entre les signes invisibles de la pr\u00e9sence du virus, cette l\u00e9g\u00e8re fi\u00e8vre passag\u00e8re ou l\u2019homme qui tousse au coin de la rue, et la mise \u00e0 l\u2019arr\u00eat des \u00e9conomies mondiales et ses cons\u00e9quences \u00e0 long terme, il n\u2019existe pas un espace qui serait \u00e0 la mesure de nos capacit\u00e9s de compr\u00e9hension ordinaires. Cet \u00e9tat de fait a deux cons\u00e9quences. Premi\u00e8rement, \u00e0 Tchernobyl comme au d\u00e9but de la crise du coronavirus, de nombreuses autorit\u00e9s n\u2019ont tout simplement pas cru \u00e0 ce qui \u00e9tait ce train d\u2019arriver. En 1986 gouvernement demanda durant plusieurs jours aux responsables de la centrale de \u00ab r\u00e9parer \u00bb le r\u00e9acteur accident\u00e9 qui avait pourtant explos\u00e9. Le directeur de la centrale avait beau leur d\u00e9crire la situation \u2013 litt\u00e9ralement inimaginable – ils n\u2019y croyaient tout simplement pas. De m\u00eame, les autorit\u00e9s fran\u00e7aises ont attendu, incr\u00e9dules face \u00e0 la situation asiatique et face aux alertes de nombreux scientifiques, plusieurs jours avant de prendre la mesure de la situation. Mais cette dissociation entre ce qui est et ce que nous percevons, que les psychologues nomment aussi dissonance cognitive, entre en jeu dans le rapport que nous entretenons avec le danger bien r\u00e9el. \u00c0 la fois trop grand et trop petit pour nous, le mal semble \u00e9chapper \u00e0 toute forme d\u2019entendement, renvoy\u00e9 \u00e0 une non existence, soit dans la sid\u00e9ration angoissante li\u00e9e au bombardement m\u00e9diatique, soit dans la poursuite ritualis\u00e9e de la vie quotidienne en attendant le d\u00e9confinement<\/a>. Que signifie pour chacun d\u2019entre nous le chiffre de 25 000 morts<\/a> ? Si cette quantit\u00e9 a un sens pour les autorit\u00e9s sanitaires et les instances gouvernementales, on per\u00e7oit bien que dans la vie quotidienne seules comptent – et font sens – les victimes proches issues de la sph\u00e8re d\u2019interconnaissance.<\/p>\n\n\n\n

Probl\u00e8mes de gestion de crise<\/h2>\n\n\n\n

Pour les habitants des zones contamin\u00e9es, les contremesures impos\u00e9es par les autorit\u00e9s \u00e0 la population constituaient tout autant un probl\u00e8me qu\u2019une solution. En effet, apr\u00e8s avoir d\u00e9fini un zonage complexe des territoires contamin\u00e9s, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une aire g\u00e9ographique grande comme la moiti\u00e9 de la France, on imposa \u00e0 des centaines de milliers de personnes une politique de relogement, parfois obligatoire, parfois optionnelle (250 000 quitt\u00e8rent leur foyer). Les relog\u00e9s vivaient pour beaucoup leur exil comme une double peine et ne comprenaient pourquoi eux avaient \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9s et pas les habitants de tel ou tel village, leurs voisins. Bien que le confinement ne soit pas aussi tragique, parce qu\u2019il n\u2019est que temporaire, les mesures de contr\u00f4le de la population<\/a> se heurtent pareillement \u00e0 des logiques sociales et culturelles qui font obstacle \u00e0 la rationalit\u00e9 mise en \u0153uvre par ceux qui les con\u00e7oivent. Le fait que les mesures prophylactiques soient appliqu\u00e9es ne veut pas dire pour autant qu\u2019elles soient bien comprises. Quel sens y a-t-il \u00e0 interdire l\u2019acc\u00e8s aux plages, notamment non urbaines, et aux lieux publics permettant la mise en \u0153uvre des mesures de distanciation sociale ? Pourquoi ne pas devoir aller \u00e0 plus d\u2019un kilom\u00e8tre de chez soi puisque l\u2019on est d\u00e9j\u00e0 dehors ? Quel mal y-t-il \u00e0 parler avec ses voisins du moment que l\u2019on respecte les gestes barri\u00e8re ? etc. <\/p>\n\n\n\n

La question qui se pose invariablement derri\u00e8re la mise en \u0153uvre de contremesures d\u2019une telle ampleur est : qu\u2019y gagnons-nous ? De quel b\u00e9n\u00e9fice est assorti le sacrifice dont je dois m\u2019acquitter aujourd\u2019hui ?<\/p>GALIA ACKERMAN, FR\u00c9D\u00c9RICK LEMARCHAND<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

La question qui se pose invariablement derri\u00e8re la mise en \u0153uvre de contremesures d\u2019une telle ampleur est : qu\u2019y gagnons-nous ? De quel b\u00e9n\u00e9fice est assorti le sacrifice dont je dois m\u2019acquitter aujourd\u2019hui ? Une question \u00e9thique particuli\u00e8rement br\u00fblante de gestion de crise concerne les obs\u00e8ques. Pour les victimes de Tchernobyl, les m\u00e9decins interdisaient tout acc\u00e8s aux corps des liquidateurs et on les enterrait dans des cercueils sp\u00e9ciaux, en mati\u00e8res isolantes comme le zinc, ne permettant pas \u00e0 la famille de faire les adieux \u00e0 leurs proches. \u00ab Ce n\u2019est plus votre mari, c\u2019est un objet radioactif \u00bb, disait le m\u00e9decin \u00e0 l\u2019\u00e9pouse de l\u2019une des premi\u00e8res victimes <\/span>13<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Actuellement, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 des situations similaires avec les victimes du Covid-19. Dans de nombreux cas, les proches n\u2019ont pu faire leurs adieux aux mourants ni les accompagner au cimeti\u00e8re ou au cr\u00e9matorium.<\/p>\n\n\n\n

[Lire aussi : La mort aux temps du Covid-19<\/a>]<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Un \u00e9v\u00e9nement sans m\u00e9moire<\/h2>\n\n\n\n

Toute situation de crise, qui plus est de catastrophe, appelle ses h\u00e9ros. Les liquidateurs de Tchernobyl ont c\u00e9d\u00e9 la place aux soignants, les \u00ab sacrifi\u00e9s \u00bb du moment dont on salue le d\u00e9vouement face au Covid-19 ; nous sommes en situation de \u00ab guerre \u00bb<\/a> comme l\u2019a rappel\u00e9 le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique dans son discours du 16 mars. Assez curieusement, les t\u00e9moins de Tchernobyl ne cessaient, pour les plus anciens, de faire eux aussi r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une guerre imaginaire livr\u00e9e face \u00e0 un ennemi invisible, l\u2019atome \u00ab sniper \u00bb qui tire \u00e0 l\u2019aveugle. Si la logique de mobilisation totale<\/a> qui incombe \u00e0 la gestion des deux catastrophes convoque m\u00e9caniquement une rh\u00e9torique martiale dans un but de f\u00e9d\u00e9ration des \u00e9nergies disponibles justifiant la mise en \u0153uvre d\u2019un \u00e9tat d\u2019exception <\/span>14<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il apparait que la mobilisation d\u2019une m\u00e9moire de la guerre vient surtout du fait que nous sommes priv\u00e9s de r\u00e9f\u00e9rences pour dire ce qui arrive, \u00e0 Tchernobyl comme face au coronavirus, faute de disposer d\u2019une exp\u00e9rience pr\u00e9alable. Nous n\u2019avons ni m\u00e9moire<\/a>, ni histoire (r\u00e9cente) d\u2019une situation analogue permettant de mobiliser de quelconques bribes d\u2019exp\u00e9rience. La derni\u00e8re grande peste de Marseille (1720), pour peu qu\u2019elle s\u2019apparente \u00e0 la situation actuelle <\/span>15<\/sup><\/a><\/span><\/span>, appartient depuis longtemps \u00e0 l\u2019histoire ancienne et r\u00e9ifi\u00e9e, et ne peut nous \u00eatre d\u2019aucun secours. D’ailleurs, il n\u2019existait pas plus de culture radiologique pratique en 1986 qu\u2019il n\u2019existe de culture \u00e9pid\u00e9mique dans notre civilisation aujourd\u2019hui qui nous permettrait d\u2019affronter, mais surtout de pr\u00e9venir et d\u2019anticiper de pareilles ph\u00e9nom\u00e8nes. Il \u00e9tait pourtant parfaitement pr\u00e9dictible <\/span>16<\/sup><\/a><\/span><\/span> et avait \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9. Si une nouvelle culture du risque peine \u00e0 se faire jour, c’est peut-\u00eatre parce que, comme l\u2019avait pens\u00e9 Peter Sloterdjik <\/span>17<\/sup><\/a><\/span><\/span>, il n\u2019existe pas de p\u00e9dagogie des catastrophes.<\/p>\n\n\n\n

Si une nouvelle culture du risque peine \u00e0 se faire jour, c’est peut-\u00eatre parce que, comme l’avait pens\u00e9 Peter Sloterdjik, il n’existe pas de p\u00e9dagogie des catastrophes.<\/p>GALIA ACKERMAN, FR\u00c9D\u00c9RICK LEMARCHAND<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Un mensonge organis\u00e9 : l\u2019introuvable v\u00e9rit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n

La direction sovi\u00e9tique a tent\u00e9 de diminuer sciemment l\u2019impact de Tchernobyl sur la sant\u00e9 publique. Il lui importait de d\u00e9montrer qu\u2019elle pouvait relever n\u2019importe quel d\u00e9fi et vaincre \u00ab l\u2019atome \u00bb. L\u2019annonce m\u00eame de l\u2019accident a tard\u00e9, et les m\u00e9decins ont rapidement re\u00e7u l’ordre par le parti de ne pas diagnostiquer le lien des pathologies observ\u00e9es avec l\u2019irradiation. Les mesures de l\u2019exposition aux radiations des liquidateurs ont \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement tronqu\u00e9es. On pourrait penser que nous n\u2019avons pas ce type de comportement dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. En revanche, les chiffres donn\u00e9s par des r\u00e9gimes autoritaires sont tr\u00e8s suspects : il est largement pr\u00e9sum\u00e9 que le d\u00e9compte diffus\u00e9 par le gouvernement chinois est bien en dessous de la r\u00e9alit\u00e9, mais les Chinois ne sont pas les seuls. De nombreuses sources contestent fortement les chiffres officiels annonc\u00e9s par le gouvernement iranien. Comment se fait-il que le d\u00e9compte des morts soit d\u00e9risoire en Russie, alors qu\u2019elle compte plus de personnes contamin\u00e9es que la France ? Est-il probable qu\u2019aucun cas n’ait \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 en Cor\u00e9e du Nord ? Tchernobyl comme le Covid-19 provoquent une distorsion des chiffres sans pr\u00e9c\u00e9dent, faisant voler en \u00e9clat les ordres de grandeurs et la notion de plausibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Un co\u00fbt exorbitant<\/h2>\n\n\n\n

C\u2019est pour cette raison que les pays de l\u2019ex-URSS sont press\u00e9s de \u00ab revenir \u00e0 la normale \u00bb en banalisant les effets de la contamination. Pour Tchernobyl, c\u2019\u00e9taient notamment les ordres des autorit\u00e9s d\u2019entreprendre des travaux pharaoniques visant le retour \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de la centrale, avec ses trois r\u00e9acteurs encore en service (1, 2 et 3), et d\u2019occulter l\u2019impact de la contamination pour que l\u2019agriculture reprenne dans les r\u00e9gions durement touch\u00e9es par les retomb\u00e9es radioactives. Une m\u00eame strat\u00e9gie de \u00ab retour \u00e0 la normale \u00bb et de banalisation des effets de l\u2019accident sera mise en \u0153uvre trente ans plus tard \u00e0 Fukushima. Une vieille femme, alors que nous tournions le documentaire La vie contamin\u00e9e en Bi\u00e9lorussie<\/em> en 1999, nous avait r\u00e9torqu\u00e9 : \u00ab Vaut-il mieux avoir peur de radiations et mourir de faim ? Il vaut mieux mourir le ventre plein ! \u00bb. Aujourd\u2019hui, dans les pays riches, aux \u00c9tats-Unis en particulier, pourtant fortement atteints par l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, le retour \u00e0 la normale, c\u2019est-\u00e0-dire au travail, est pr\u00f4n\u00e9 par les dirigeants, mais aussi par des industriels et des agriculteurs, des commer\u00e7ants et des travailleurs ind\u00e9pendants. Pour des millions de gens, c\u2019est le choix entre le risque d\u2019\u00eatre contamin\u00e9 et celui de perdre son travail et les moyens de subsistance qui s\u2019impose. Telle est la r\u00e9alit\u00e9 crue pour des millions de gens \u00e0 travers le monde. L\u00e0 aussi, comme nous l\u2019a confi\u00e9 un responsable local au Comit\u00e9 ex\u00e9cutif, \u00ab la famine arrangera tout \u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \"Photo\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Quelles le\u00e7ons tirer des d\u00e9sastres ?<\/h2>\n\n\n\n

Il faut pourtant se demander si le retour \u00e0 la normale et \u00e0 l\u2019insouciance collective aura un jour lieu. On a l\u2019impression que Tchernobyl et le Covid-19 seraient des avertissements lanc\u00e9s par une nature maltrait\u00e9e aux humains. Bizarrement, le virus et la particule radioactive partagent quelques propri\u00e9t\u00e9s aux yeux des humains : invisibles, inaccessibles \u00e0 nos sens, ces \u00e9l\u00e9ments microscopiques portent la mort, arr\u00eatent nos activit\u00e9s \u00e9conomiques et nous font comprendre la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de super-pr\u00e9dateurs que nous sommes. On sait d\u00e9j\u00e0 que certains \u00e9l\u00e9ments radioactifs ont une vie tr\u00e8s longue, qui se mesure en centaines de milliers d\u2019ann\u00e9es (le temps g\u00e9ologique, non humain). On sait \u00e9galement que les virus, qui sont une forme de vie tr\u00e8s particuli\u00e8re, sont capables de rester actifs, de muter, de s\u2019accommoder de leur environnement et que leur pr\u00e9sence sur terre est durable. Et si cette forme tr\u00e8s particuli\u00e8re de contamination survivait \u00e0 nos m\u00e9dicaments et nos vaccins ? Et si la cohabitation avec le Covid-19 devenait la norme \u00e0 long terme ? Et si de nouvelles formes de virus provoquaient de nouvelles \u00e9pid\u00e9mies dans un avenir proche ? Notre civilisation et notre mod\u00e8le \u00e9conomique sont-ils durables ? Albert Camus avait mieux que tout autre pressenti le caract\u00e8re \u00e9pid\u00e9mique du mal \u00e0 la fois physique et politique qui menace la libert\u00e9 des hommes, alors qu\u2019il \u00e9crivait dans l\u2019\u00e9pilogue de La Peste<\/em> : \u00ab En effet, les cris d’all\u00e9gresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette all\u00e9gresse \u00e9tait toujours menac\u00e9e. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne dispara\u00eet jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’ann\u00e9es endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-\u00eatre, le jour viendrait o\u00f9, pour le malheur et l’enseignement des hommes, il r\u00e9veillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cit\u00e9 heureuse. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est le choix entre le risque d\u2019\u00eatre contamin\u00e9 et celui de perdre son travail et les moyens de subsistance qui s\u2019impose. Telle est la r\u00e9alit\u00e9 crue pour des millions de gens \u00e0 travers le monde. L\u00e0 aussi, comme nous l\u2019a confi\u00e9 un responsable local au Comit\u00e9 ex\u00e9cutif, \u00ab la famine arrangera tout \u00bb\u2026<\/p>Galia Ackerman, Fr\u00e9d\u00e9rick Lemarchand<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n

Autour de la centrale de Tchernobyl et dans d\u2019autres r\u00e9gions dont la population avait \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9e, la vie sauvage a repris son territoire : des loups et des renards, des sangliers et des chevaux sauvages, et tant d\u2019autres petits et grands animaux, oiseaux, insectes peuplent ces zones. La v\u00e9g\u00e9tation y est luxuriante, et m\u00eame si des mutations affectent certains sp\u00e9cimens, la nature va les surmonter, au fil des g\u00e9n\u00e9rations. Chez nous aussi, l\u2019arr\u00eat de l\u2019industrie et de la circulation automobile ont provoqu\u00e9 une sorte de renaissance de la nature. Des oiseaux chantent dans les villes, le smog<\/em> a disparu, et l\u2019odeur des arbres et des arbustes en fleur envahit nos rues et nos places. \u00ab Nous n\u2019avons pas oubli\u00e9 Tchernobyl, nous ne l\u2019avons pas compris \u00bb, dit un personnage de La Supplication<\/em>. L\u2019heure est peut-\u00eatre venue de comprendre enfin le message : nous ne sommes pas les ma\u00eetres de la nature et il nous faut faire la paix avec elle. Avons-nous besoin de catastrophes \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition pour entendre la voix de la nature ? Apr\u00e8s un mois seulement de confinement, nous voyons que tant de nos besoins \u00e9taient superflus et qu\u2019on pourrait vivre plus sereinement et plus modestement, sans la course effr\u00e9n\u00e9e aux biens de consommation. Saurions-nous nous en tenir \u00e0 cette modestie et \u00e0 ce plaisir de vivre autrement ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

L’accident de Tchernobyl et la panique mondiale qu’il a engendr\u00e9e peuvent-ils nous apprendre quelque chose \u00e0 l’\u00e9poque du coronavirus  ?<\/p>\n

Selon Galia Ackerman et Fr\u00e9d\u00e9rick Lemarchand, les points communs dans nos attitudes par rapport \u00e0 ces deux \u00e9v\u00e9nements sont troublants. Ils mettent en \u00e9vidence une carence  : qu’il s’agisse d’une \u00e9pid\u00e9mie ou d’un accident nucl\u00e9aire, nous ne sommes pas \u00e9duqu\u00e9s aux catastrophes.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":72611,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"templates\/post-angles.php","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"footnotes":""},"categories":[2345],"tags":[2281],"geo":[],"class_list":["post-72585","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-securite","tag-coronavirus","staff-frederick-lemarchand","staff-galia-ackerman"],"acf":{"open_in_webview":false,"accent":false},"yoast_head":"\nDe Tchernobyl au Covid-19 : une p\u00e9dagogie des catastrophes | Le Grand Continent<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/05\/14\/tchernobyl-covid-19-pedagogie-des-catastrophes\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"De Tchernobyl au Covid-19 : une p\u00e9dagogie des catastrophes | Le Grand Continent\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"L'accident de Tchernobyl et la panique mondiale qu'il a engendr\u00e9e peuvent-ils nous apprendre quelque chose \u00e0 l'\u00e9poque du coronavirus ? 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Mais une autre question se pose, un autre obstacle se dresse. De Tchernobyl au Covid-19, nous l\u2019avons \u00e9crit, un m\u00eame probl\u00e8me de perception du mal se pose aux populations qui y sont confront\u00e9es : invisibles, inodores et sans saveur, le virus comme la radioactivit\u00e9 \u00e9chappent \u00e0 nos sens et ne sont d\u00e9tectables que par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un mat\u00e9riel sp\u00e9cialis\u00e9 r\u00e9serv\u00e9 aux professionnels de sant\u00e9 ou aux autorit\u00e9s. Cette invisibilit\u00e9 autorise \u00e0 son tour un jeu de construction sociale aux multiples formes, allant du d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9 le plus radical (\u00ab \u00e7a n\u2019existe pas \u00bb, \u00ab c\u2019est un fake<\/em> \u00bb) \u00e0 la tentative de prise en compte du mal, combinant culture scientifique et culture vernaculaire, articulant information officielle et rumeur. On lave fruits et l\u00e9gumes pour les d\u00e9barrasser de ces microparticules mortelles (virus ou radionucl\u00e9ides), on \u00ab d\u00e9contamine \u00bb comme l\u2019on peut v\u00eatement et domicile en recourant \u00e0 d\u2019ancestrales m\u00e9thodes prophylactiques : d\u00e9sinfection, mise en quarantaine, s\u00e9paration du (suppos\u00e9) contamin\u00e9 et du (suppos\u00e9) propre. Mais le principal probl\u00e8me qui se pose \u00e0 nous aujourd\u2019hui, comme il se posait aux europ\u00e9ens en 1986, est celui de savoir. Suis-je contamin\u00e9 ? Mon domicile, mon jardin le sont-ils ? Puis-je consommer les produits du jardin ? Cette question, en l\u2019absence de solution de d\u00e9contamination, engendre parfois comme nous allons le voir, des paradoxes. Un jour, en 1998, une vieille femme \u00e0 qui l\u2019on proposait de mesurer son jardin dans un village bi\u00e9lorusse nous avoua ne pas vouloir savoir. Elle \u00e9tait aux prises avec une sorte de pari pascalien que les autorit\u00e9s sanitaires n\u2019avaient pas envisag\u00e9 : face \u00e0 une alternative c\u2019est-\u00e0-dire au fait de savoir ou non, si son – seul et unique – jardin \u00e9tait contamin\u00e9, elle ne disposait au final d\u2019aucune capacit\u00e9 de choix. Son jardin \u00e9tait \u00ab propre \u00bb et l\u2019issue \u00e9tait durablement heureuse ; il ne l\u2019\u00e9tait pas et la voil\u00e0 condamn\u00e9e \u00e0 vivre avec un stress suppl\u00e9mentaire jusqu\u2019au restant de ses jours <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Ne pas savoir laissait donc ouverte la premi\u00e8re possibilit\u00e9, la diff\u00e9rence \u00e9tant seulement li\u00e9e \u00e0 la certitude. L\u2019ignorance prot\u00e8ge de la peur<\/a>.<\/p>\n\n\n\n