{"id":71820,"date":"2020-05-09T12:54:41","date_gmt":"2020-05-09T10:54:41","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?p=71820"},"modified":"2020-05-09T17:46:55","modified_gmt":"2020-05-09T15:46:55","slug":"franceurope-chopin-bertoncini-partie-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2020\/05\/09\/franceurope-chopin-bertoncini-partie-2\/","title":{"rendered":"La \u00ab FrancEurope \u00bb 70 ans apr\u00e8s la d\u00e9claration Schuman : projet commun ou projection nationale ? (II)"},"content":{"rendered":"\n
Cet article est la deuxi\u00e8me partie d’une longue enqu\u00eate, dont vous pouvez lire ici<\/a> la premi\u00e8re partie : \u00ab L\u2019Europe \u00bb comme outil politique hexagonal :\u00a0\u00a0un levier d\u2019\u00ab Archim\u00e8de \u00bb pour la France\u00a0 ?<\/em> <\/a><\/p>\n\n\n\n <\/p>\n\n\n\n Si la construction europ\u00e9enne n\u2019est pas toujours un outil absolument conforme aux objectifs diplomatiques de la France <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, elle appara\u00eet aussi comme une r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique et politique souvent d\u00e9rangeante dans notre pays, dont elle fait ressortir les sp\u00e9cificit\u00e9s, pour le meilleur et pour le pire. Notre logique nationale de projection ne donne en effet pas seulement lieu \u00e0 des r\u00e9sultats plus ou moins satisfaisants : elle nous confronte \u00e0 une \u00ab cr\u00e9ature politique \u00bb qui nous \u00e9chappe pour partie, et qui r\u00e9v\u00e8le \u00e0 ce titre des traits culturels sp\u00e9cifiques.<\/p>\n\n\n\n Si ces sp\u00e9cificit\u00e9s fran\u00e7aises s\u2019inscrivent dans la longue dur\u00e9e comme dans l\u2019histoire des derni\u00e8res d\u00e9cennies de la \u00ab construction europ\u00e9enne \u00bb <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>, elles d\u00e9coulent aussi d\u2019\u00e9l\u00e9ments plus factuels <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>. On mentionnera ci-apr\u00e8s les principales sp\u00e9cificit\u00e9s qui nous semblent nourrir le malaise fran\u00e7ais vis-\u00e0-vis de \u00ab l\u2019Europe \u00bb, et qui font pour l\u2019essentiel \u00e9cho \u00e0 la pr\u00e9\u00e9minence de l\u2019\u00c9tat dans notre culture politique : une culture politique et institutionnelle unitaire en d\u00e9phasage avec l\u2019univers pluraliste de l\u2019UE (1) ; une vision n\u00e9gative du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique, difficilement compatible avec l\u2019Europe marchande (2) et l\u2019ordo-lib\u00e9ralisme communautaire (3) ; enfin un volontarisme politique visant \u00e0 la recherche permanente de compensations vis-\u00e0-vis de la construction \u00e9conomique europ\u00e9enne, sans valoriser ses fondements et ses b\u00e9n\u00e9fices (4).<\/p>\n\n\n\n Notre logique nationale de projection ne donne en effet pas seulement lieu \u00e0 des r\u00e9sultats plus ou moins satisfaisants : elle nous confronte \u00e0 une \u00ab cr\u00e9ature politique \u00bb qui nous \u00e9chappe pour partie, et qui r\u00e9v\u00e8le \u00e0 ce titre des traits culturels sp\u00e9cifiques.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Les \u00c9tats membres de l\u2019UE sont plus ou moins \u00e0 l\u2019aise au sein de l\u2019UE, d\u00e8s lors que leurs r\u00e8gles constitutionnelles (voir infra <\/em>Tableau 4) ont un impact structurant sur la mani\u00e8re dont ils per\u00e7oivent et activent les m\u00e9canismes \u00e0 l\u2019\u0153uvre au sein du syst\u00e8me politique et \u00e9conomique europ\u00e9en. Dans ce contexte, la centralit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat dans notre culture politique nationale a des implications tr\u00e8s fortes, et plut\u00f4t n\u00e9gatives, sur les rapports que les Fran\u00e7ais entretiennent vis-\u00e0-vis de la construction europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n Une premi\u00e8re ligne de clivage distingue les pays membres au sein de l\u2019UE : celle qui s\u00e9pare les pays unitaires des pays f\u00e9d\u00e9raux ou r\u00e9gionalis\u00e9s. Pour les seconds, le principe m\u00eame de construction d\u2019une union compos\u00e9e d\u2019entit\u00e9s politiques acceptant de partager l\u2019exercice de leurs comp\u00e9tences ne pose pas de probl\u00e8mes a priori<\/em> ; \u00e0 l\u2019inverse, on comprend ais\u00e9ment le d\u00e9sarroi des pays unitaires comme la France \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une structure politique qui disperse le pouvoir, aussi bien verticalement qu\u2019horizontalement.<\/p>\n\n\n\n Les pays unitaires ou f\u00e9d\u00e9raux entretiennent en effet des rapports plus ou moins ais\u00e9s vis-\u00e0-vis des m\u00e9canismes de r\u00e9partition des pouvoirs entre diff\u00e9rents niveaux \u2013\u202fla comparaison entre l\u2019Allemagne et la France \u00e9tant r\u00e9v\u00e9latrice \u00e0 cet \u00e9gard. Le syst\u00e8me politique de la \u00ab RFA \u00bb repose en effet sur une conception pluraliste de la souverainet\u00e9, caract\u00e9ristique des \u00c9tats f\u00e9d\u00e9raux : elle se refl\u00e8te dans l\u2019agencement institutionnel du pays autour d\u2019un double syst\u00e8me de repr\u00e9sentation qui fait une place \u00e0 la repr\u00e9sentation des \u00c9tats (au Bundesrat<\/em>) et sur le principe de subsidiarit\u00e9 comme crit\u00e8re de r\u00e9partition verticale des comp\u00e9tences entre le niveau central et les unit\u00e9s f\u00e9d\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n La centralit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat dans notre culture politique nationale a des implications tr\u00e8s fortes, et plut\u00f4t n\u00e9gatives, sur les rapports que les Fran\u00e7ais entretiennent vis-\u00e0-vis de la construction europ\u00e9enne.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019inverse, la France se caract\u00e9rise historiquement par une conception moniste et unitaire du pouvoir, que traduit assez bien la notion de souverainet\u00e9 \u00ab une et indivisible \u00bb. Cette culture institutionnelle, \u00e0 la fois \u00ab monarchique \u00bb et \u00ab jacobine \u00bb, se traduit par une passion pour l\u2019unit\u00e9 et l\u2019indivisibilit\u00e9 qui implique \u00e0 son tour une grande r\u00e9ticence voire une aversion \u00e0 l\u2019\u00e9gard du f\u00e9d\u00e9ralisme <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> comme de tout partage et transfert de comp\u00e9tences assimil\u00e9s \u00e0 une perte d\u2019autonomie et, in fine<\/em>, \u00e0 une ali\u00e9nation de la volont\u00e9 nationale. C\u2019est pour att\u00e9nuer cette d\u00e9fiance que Jacques Delors a popularis\u00e9 le concept de \u00ab F\u00e9d\u00e9ration d\u2019\u00c9tats-nations \u00bb, sans parvenir \u00e0 apaiser un \u00ab tropisme unitaire \u00bb fran\u00e7ais qui a des cons\u00e9quences sur l\u2019acceptation hexagonale du syst\u00e8me communautaire, d\u00e8s lors que ce dernier fait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019\u00e9conomie d\u2019un centre de pouvoir unique.<\/p>\n\n\n\n On peut identifier une seconde ligne de clivage politique dans l\u2019UE entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les pays dont la nation a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par l\u2019\u00c9tat, comme dans le cas de la France et, de l\u2019autre, ceux dont la nation a pris forme via le march\u00e9 (comme l\u2019Allemagne, gr\u00e2ce au \u00ab Zollverein <\/em> \u00bb). Les cons\u00e9quences de cette gen\u00e8se socio-politique sont \u00e9galement importantes au regard de la mani\u00e8re nationale d\u2019appr\u00e9hender la construction europ\u00e9enne. Les rapports entre les Fran\u00e7ais et l\u2019UE sont ainsi rendus complexes dans un pays o\u00f9 le lien entre \u00c9tat et nation est tr\u00e8s fort et o\u00f9 la souverainet\u00e9 est plac\u00e9e au c\u0153ur de l\u2019\u00c9tat centralis\u00e9. D\u2019o\u00f9 une plus grande difficult\u00e9 \u00e0 assumer les transferts de comp\u00e9tences vers l\u2019\u00e9chelon communautaire, souvent pr\u00e9sent\u00e9s comme des \u00ab abandons \u00bb alors qu\u2019ils rel\u00e8vent d\u2019une mise en commun ; d\u2019o\u00f9 \u00e9galement une moindre app\u00e9tence pour les r\u00e8gles du constitutionnalisme lib\u00e9ral, et donc de l\u2019ordo-lib\u00e9ralisme europ\u00e9en, qui pose le primat du droit communautaire sur la loi fran\u00e7aise et est notamment incarn\u00e9 par la Cour de Justice de l\u2019UE<\/a>.<\/p>\n\n\n\n On peut enfin relever que les pays multilingues (comme la Belgique) peuvent aussi sembler plus \u00e0 l\u2019aise au sein de l\u2019UE, d\u00e8s lors qu\u2019ils sont par nature accoutum\u00e9s \u00e0 la coexistence de cultures politiques diverses. \u00c0 l\u2019inverse, dans un pays comme la France, la \u00ab passion jacobine pour l\u2019unit\u00e9 et pour l\u2019\u00c9tat \u00bb s\u2019est traditionnellement accompagn\u00e9e de la d\u00e9fense de l\u2019unit\u00e9 territoriale de l\u2019\u00c9tat et de la disqualification de toute pr\u00e9tention \u00e0 la repr\u00e9sentation de la diversit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats, sans oublier la promotion \u00e9nergique de la langue nationale aux d\u00e9pens des langues r\u00e9gionales et minoritaires.<\/p>\n\n\n\n Les pays multilingues (comme la Belgique) peuvent sembler plus \u00e0 l\u2019aise au sein de l\u2019UE, d\u00e8s lors qu\u2019ils sont par nature accoutum\u00e9s \u00e0 la coexistence de cultures politiques diverses.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n La diversit\u00e9 des cultures politiques nationales joue \u00e9galement un r\u00f4le non n\u00e9gligeable sur la capacit\u00e9 d\u2019appropriation de la r\u00e9alit\u00e9 du syst\u00e8me institutionnel communautaire par les diff\u00e9rents \u00c9tats membres. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 cet \u00e9gard, il est tout d\u2019abord loisible de constater que la culture \u00ab unitaire \u00bb ou \u00ab moniste \u00bb de la France tranche avec la culture des \u00ab freins et des contrepoids \u00bb (\u00ab checks and balances<\/em> \u00bb dirait-on aux \u00c9tats-Unis) qui pr\u00e9vaut dans nombre d\u2019\u00c9tats membres. Cette ligne de partage est structurante d\u00e8s lors que le syst\u00e8me politique communautaire fonctionne sur la base de l\u2019interaction de multiples pouvoirs et contre-pouvoirs : un tel polycentrisme fait partie de l\u2019ADN de l\u2019Union, fond\u00e9e sur une distribution des pouvoirs visant pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 \u00e9viter qu\u2019il soit sous le contr\u00f4le d\u2019un seul acteur politique, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un \u00c9tat, d\u2019une institution, d\u2019un parti et, a fortiori<\/em>, d\u2019un individu. La culture politique lib\u00e9rale du Royaume-Uni et de l\u2019Allemagne peut s\u2019accommoder plus facilement d\u2019un tel syst\u00e8me pluraliste, m\u00eame s\u2019il heurtait le \u00ab souverainisme parlementaire \u00bb britannique. Il n\u2019en va pas de m\u00eame de notre culture politique jacobine, r\u00e9tive aux contre-pouvoirs, et moins encore de notre Ve<\/sup> R\u00e9publique, fond\u00e9e sur la pr\u00e9\u00e9minence d\u2019un \u00ab monarque r\u00e9publicain \u00bb auquel les Fran\u00e7ais confient leur destin, pour le meilleur et pour le pire\u2026<\/p>\n\n\n\n Le fonctionnement de l\u2019UE repose par ailleurs sur une logique du compromis n\u00e9goci\u00e9, conforme aux r\u00e8gles du jeu politique de la plupart des pays de l\u2019UE, mais pas \u00e0 celles du jeu politique national, o\u00f9 les n\u00e9gociations sont largement assimil\u00e9es \u00e0 des tractations. C\u2019est particuli\u00e8rement vrai dans la France du fait pr\u00e9sidentiel et majoritaire, dont l\u2019av\u00e8nement a justement eu pour objectif de trancher avec l\u2019instabilit\u00e9 parlementaire de la IVe<\/sup> R\u00e9publique. \u00c0 l\u2019inverse, la quasi-totalit\u00e9 des \u00c9tats-membres de l\u2019UE sont dot\u00e9s de syst\u00e8mes parlementaires fonctionnant sur la base d\u2019un scrutin proportionnel (voir infra <\/em>Tableau 4) et donc via <\/em>des gouvernements de coalition (Allemagne, Autriche, Belgique, Pays-Bas, et pays scandinaves en particulier) : ils rencontrent naturellement moins de difficult\u00e9s \u00e0 accepter la logique du compromis n\u00e9goci\u00e9 entre une pluralit\u00e9 de partenaires qui prime au sein des institutions communautaires, ou \u00e0 tenir pleinement compte de la l\u00e9gitimit\u00e9 parlementaire, per\u00e7ue comme plut\u00f4t secondaire dans notre pays.<\/p>\n\n\n\n La repr\u00e9sentation n\u00e9gative du compromis en France emp\u00eache beaucoup de nos concitoyens d\u2019accepter que les d\u00e9cisions europ\u00e9ennes r\u00e9sultent d\u2019accords n\u00e9goci\u00e9s et qu\u2019un pays, aussi \u00ab grand \u00bb soit-il, ne peut imposer sa vision aux autres <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Cette difficile reconnaissance de la l\u00e9gitimit\u00e9 comparable des autres pays de l\u2019UE hante notre pays depuis 2005, d\u00e8s lors que les tenants du \u00ab non \u00bb critiquent le \u00ab d\u00e9ni de d\u00e9mocratie \u00bb qui aurait consist\u00e9 \u00e0 ne pas respecter le verdict du r\u00e9f\u00e9rendum fran\u00e7ais. Ce sont eux qui pratiquent en l\u2019esp\u00e8ce le d\u00e9ni des autres d\u00e9mocraties nationales <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>, dont beaucoup s\u2019\u00e9taient prononc\u00e9es en faveur du texte constitutionnel, y compris par r\u00e9f\u00e9rendum (Espagne et Luxembourg), raison pour laquelle il a fallu adopter un nouveau trait\u00e9 fond\u00e9 sur un compromis entre tous les pays de l\u2019UE <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n Beaucoup de Fran\u00e7ais d\u00e9noncent le d\u00e9faut de l\u00e9gitimit\u00e9 de ces institutions au motif qu\u2019elles ne b\u00e9n\u00e9ficient pas de l\u2019onction \u00e9lectorale quand l\u2019ind\u00e9pendance de ces institutions, et notamment celle de la BCE, constitue un dogme intangible pour nombre de pays.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n L\u2019existence de nombreux pouvoirs accord\u00e9es \u00e0 des institutions ind\u00e9pendantes non \u00e9lues (Commission, Cour de Justice, Banque centrale europ\u00e9enne) est elle aussi diversement per\u00e7ue par les \u00c9tats membres de l\u2019UE. Elle suppose l\u2019acceptation du principe selon lequel les institutions dot\u00e9es d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9lectorale ne sauraient avoir le monopole du bien public. La soumission \u00e0 la sanction \u00e9lectorale peut de fait conduire gouvernements et parlementaires \u00e0 adopter des d\u00e9cisions de court terme contraires \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, sous la pression populaire. Suivant ce principe, il est alors pr\u00e9f\u00e9rable, par exemple, de confier \u00e0 des institutions ind\u00e9pendantes la conduite de la politique mon\u00e9taire ou la r\u00e9gulation de la concurrence. Ce sont ces principes qui justifient par exemple l\u2019ind\u00e9pendance de la BCE ou encore celle de la Commission quand elle exerce ses fonctions en mati\u00e8re de concurrence.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, beaucoup de Fran\u00e7ais d\u00e9noncent le d\u00e9faut de l\u00e9gitimit\u00e9 de ces institutions au motif qu\u2019elles ne b\u00e9n\u00e9ficient pas de l\u2019onction \u00e9lectorale quand l\u2019ind\u00e9pendance de ces institutions, et notamment celle de la BCE, constitue un dogme intangible pour nombre de pays : parmi eux l\u2019Allemagne, pour des raisons historiques qui tiennent \u00e0 l\u2019histoire du pays dans l\u2019entre-deux-guerres \u2013\u202fl\u2019ind\u00e9pendance de la BCE \u00e9tait d\u2019ailleurs une condition sine qua non<\/em> du passage \u00e0 l\u2019euro. La critique fran\u00e7aise du d\u00e9ficit de l\u00e9gitimit\u00e9 politique des banquiers centraux s\u2019adressent m\u00eame parfois aux membres de la Cour de justice de l\u2019UE \u2013 alors que ni les banquiers centraux, ni les juges ne sont \u00e9lus dans la plupart des pays du monde, y compris la France\u2026<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019est pas fortuit que ce soit les pays du Benelux qui aient pris l\u2019initiative du trait\u00e9 de Rome et de la cr\u00e9ation du march\u00e9 commun, qui correspondent \u00e0 leurs \u00ab ADN \u00bb, alors que les Fran\u00e7ais privil\u00e9giaient le projet politique d\u2019\u00ab Europe puissance \u00bb.<\/p>YVES BERTONCINI, THIERRY CHOPIN<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n Enfin, le fait que l\u2019UE soit largement \u00e9conomique et repose sur un syst\u00e8me institutionnel pluraliste tr\u00e8s ouvert a pour cons\u00e9quence de favoriser les processus d\u2019influence et de lobbying<\/em>. Or, \u00e0 nouveau, il est frappant de noter que les \u00c9tats membres sont plus ou moins bien \u00ab arm\u00e9s \u00bb pour appr\u00e9hender la l\u00e9gitimit\u00e9 de tels processus. L\u00e0 encore, en ce qui concerne un pays comme la France, le fait que l\u2019\u00c9tat pr\u00e9tende incarner seul la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale semble rendre ill\u00e9gitime la repr\u00e9sentation des int\u00e9r\u00eats particuliers \u2013 m\u00eame si elle est naturellement foisonnante au niveau domestique… Il en d\u00e9coule une moindre reconnaissance de la l\u00e9gitimit\u00e9 du lobbying <\/em>formel et informel d\u00e9velopp\u00e9 au niveau europ\u00e9en, alors qu\u2019il est jug\u00e9 beaucoup plus normal dans les autres pays de l\u2019Union.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats membres de l\u2019UE s\u2019inscrivent plus ou moins ais\u00e9ment au sein de l\u2019Europe \u00e9conomique qu\u2019ils ont contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9difier. Il n\u2019est pas fortuit que ce soit les pays du Benelux qui aient pris l\u2019initiative du trait\u00e9 de Rome et de la cr\u00e9ation du march\u00e9 commun, qui correspondent \u00e0 leurs \u00ab ADN \u00bb, alors que les Fran\u00e7ais privil\u00e9giaient le projet politique d\u2019 \u00ab Europe puissance \u00bb. Notre pays a certes parfois \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019initiative de certaines avanc\u00e9es \u00e9conomiques de la construction europ\u00e9enne (l\u2019Acte Unique et surtout l\u2019euro), mais c\u2019\u00e9tait d\u2019abord pour des raisons diplomatiques, et sans jamais parvenir \u00e0 occulter sa d\u00e9fiance envers l\u2019Europe \u00e9conomique, f\u00fbt-ce lors de la parenth\u00e8se plus positive ouverte par la r\u00e9alisation du march\u00e9 unique sous l\u2019impulsion de Jacques Delors.<\/p>\n\n\n\n Beaucoup a \u00e9t\u00e9 dit et \u00e9crit sur l\u2019importance de l\u2019\u00c9tat dans la formation de la France et, par la suite, dans la culture politique fran\u00e7aise <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La tradition lib\u00e9rale fran\u00e7aise peine depuis toujours \u00e0 s\u2019imposer <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>, y compris en mati\u00e8re \u00e9conomique. Il n\u2019en va \u00e9videmment pas de m\u00eame en Allemagne, qui a v\u00e9cu l\u2019exp\u00e9rience historique de la cr\u00e9ation d\u2019un espace \u00e9conomique b\u00e2ti comme une union douani\u00e8re (le Zollverein<\/em>), ou encore au Royaume-Uni, pays o\u00f9 la tradition lib\u00e9rale est plus fortement ancr\u00e9e dans la culture politique. La perception des interventions \u00e9tatiques est \u00e9galement plut\u00f4t n\u00e9gative dans les pays s\u2019\u00e9tant lib\u00e9r\u00e9s du sovi\u00e9tisme dans les ann\u00e9es 90.<\/p>\n\n\n\n Aujourd\u2019hui encore, la France est l\u2019un des trois pays membres de l\u2019UE (voir infra<\/em> Graphique 1) dans lesquels la part des personnes interrog\u00e9es consid\u00e9rant que le lib\u00e9ralisme est une mauvaise chose est la plus importante (40 % contre 28 % en moyenne au sein de l\u2019UE) <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. L\u2019expression m\u00eame de \u00ab lib\u00e9ralisme \u00ab et ses avatars (\u00ab ultra \u00bb, \u00ab n\u00e9o \u00bb, ou \u00ab social-lib\u00e9ralisme \u00bb) sont des notions que bien peu osent revendiquer dans le d\u00e9bat public hexagonal, et qui sont souvent \u00e9voqu\u00e9s sous couvert d\u2019excommunication de ceux \u00e0 qui ils sont appliqu\u00e9s, y compris dans le cadre des controverses sur l\u2019UE. Dans ce contexte, le \u00ab non \u00bb fran\u00e7ais de 2005 a \u00e9t\u00e9 pour partie un rejet des \u00ab 4 libert\u00e9s \u00bb proclam\u00e9es par le Trait\u00e9 de Rome, auquel il a \u00e9t\u00e9 reproch\u00e9 d\u2019avoir conduit \u00e0 l\u2019av\u00e8nement jug\u00e9 funeste du libre-\u00e9change europ\u00e9en <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n2\u00e8me<\/sup> partie<\/strong> : La construction europ\u00e9enne, miroir d\u00e9formant pour la France : le malaise culturel hexagonal vis-\u00e0-vis de \u00ab l\u2019Europe \u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n
Une culture politique et institutionnelle unitaire en d\u00e9phasage avec l\u2019univers pluraliste europ\u00e9en<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
La r\u00e9partition verticale des pouvoirs : \u00c9tat centralis\u00e9 vs. F\u00e9d\u00e9ration d\u2019\u00c9tats-nations <\/h4>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n La s\u00e9paration horizontale des pouvoirs : Rousseau plut\u00f4t que Montesquieu<\/h4>\n\n\n\n
La France et \u00ab le grand m\u00e9chant march\u00e9 europ\u00e9en \u00bb : un rendez-vous manqu\u00e9<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Une forte d\u00e9fiance hexagonale envers le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique<\/h4>\n\n\n\n